GARNOT
imposaient à ses collègues. Il n'avait pas toujours une volonté, mais, lorsqu'il la déclarait , elle était presque toujours obéie.
Carnot n'était plus ce qu'il avait été au comité de salut public; le torrent révolutionnaire avait perdu son impétuosité 9 et n'entraînait plus aussi facilement ce caractère faible trop docile aux circonstances. Il n'y avait point parmi ses collègues un despote aussi impérieux et aussi redoutable que Robespierre ; le temps des Billaud, des Collot et des SaintrJust était passé. D'ailleurs l'opinion publique , ou du moins celle qui se prononçait, était changée, et Carnot avait toujours, sinon courtisé la popularité, du moins craint de la démériter. En outre , il aimait la régularité dans l'administration : c'était une condition indispensable pour le succès des opérations militaires. Son mérite et sa gloire étaient d'avoir, parmi les désordres révolutionnaires, malgré la démence du gouvernement conventionnel^ réussi, nonobstant de quotidiennes contrariétés , à diriger vers les points importants de nos lignes militaires les moyens nécessaires pour que la victoire devînt possible. L'esprit pratique de Carnot comportait des vues raisonnables sur la politique et des opinions modérées sur le gouvernement intérieur.
Letourneur de la Manche, comme lui officier du génie militaire, son ancien collègue au comité de salut public où il s'était aussi occupé des choses militaires, était un homme médiocre, mais d'un caractère doux et timide. Il se soumettait entièrement à Tinfluence de Carnot.
Dans cette magistrature composée de cinq hommes choisis par un même parti pour le représenter, et qui
lui avaient donné les gages les plus manifestes de leur conformité à ses opinions, de leur solidarité pour tous ses actes , il n y avait donc pas unité ; dès le premier jour, les dissentiments pouvaient être aperçus. Depuis l'origine de nos troubles civils, depuis la dissolution de Tancienne société française, les partis ont été incapables de discipline et d'hiérarchie. Comme le sentiment qui les inspire n'est autre que l'orgueil du sens individuel et la haine envieuse de toute supériorité, ils ne reconnaissent de chefs que pour les conduire à l'attaque ou pour les défendre dans un danger menaçant. Aussitôt qu'il faut procéder à un usage régulier et raisonnable de la victoire, gouverner et non plus combattre, l'obéissance et le respect disparaissent, les discordes intestines commencent. On avait vu dans la Convention les Girondins, ennemis des Jacobins, après avoir accompli en commun la ruine de la monarchie ; les Jacobins et Robespierre ennemis des Cordeliers et de Danton; les Montagnards, ennemis des Thermidoriens ; enfin Tallien et ses amis, ennemis des modérés, et trouvant un adversaire dans Thibaudeau et les républicains sincères ; de même les directeurs prirent des voies différentes.
Barras et Rewbell regrettèrent hautement qu'on n'eût pas mieux châtié les Parisiens en vendémiaire*, et se promirent d'y revenir si le développement libre des institutions constitutionnelles et 'l'essor des opinions venaient à menacer l'édifice révolutionnaire. Carnot et Letourneur voulaient le consolider par la justice, l'impartialité, la paix et une administration régulière; ils