‹ Histoire du directoire de la République Française (volume 3)Chapitre 26 sur 141 · PROCÉDURES POLITIQUES · texte numérisé non relu

PROCÉDURES POLITIQUES

ce qu'il peut faire quand il aura acquis toute la vigueur qui lui est nécessaire. >

Ainsi le Directoire annonçait qu'il ne serait pas le gouvernement d'un parti. Sans renier son origine, sans se mettre en contradiction avec les suffrages qui l'avaient nommé, il avait reconnu que déjà la majorité conventionnelle, entrée dans les conseils, n'était plus en état de le soutenir; il était impérieusement contraint à se présenter comme modéré. De même que Tallien , Barras , Rewbell et les montagnards n'avaient pu exploiter à leur gré la victoire de vendémiaire, de même le Directoire, quoique composé sous leur influence, ne pouvait exercer une tyrannie révolutionnaire.

L'amnistie avait été refusée aux auteurs et complices de la prétendue conspiration des sections ; mais les envoyer à l'échafaud , ou même les traduire devant les tribunaux , était une rigueur impossible depuis qu'avait commencé un régime constitutionnel ; on n'eût point trouvé de juges pour exercer de telles vengeances , et l'opinion publique en eût été soulevée. Les premières paroles des Montagnards, devenus membres du conseil des Cinq-Cents, furent cependant une réclamation pour que Lemaître et ses complices fussent poursuivis devant la commission militaire; ils voulaient réchauffer cette affaire, espérant encore y compromettre les hommes importants du parti modéré.

Dans un temps de véritable justice , Lemaître n'aurait pas été un conspirateur. Il était un intrigant vulgaire, incapable de voir juste, et dont les informations et les rapports prouvaient cette espèce de curiosité active et crédule des agents subalternes. Déjà il avait fait

ses preuves sous Tancien régime et avait été enfermé à la Bastille pendant quelque temps pour avoir dénoncé des complots imaginaires. Il fut condamné à mort peu de jours après l'installation du Directoire , et mourut avec courage, sans faire aucune révélation. En effet, ii n'aurait eu à révéler aucun fait, mais seulement le nom de ceux qu'on eût appelés ses complices. Les coaccusés furent ou acquittés ou condamnés à des peines légères.

Cormatin et les chefs de chouans , que le général Hoche avait fait arrêter , étaient depuis plusieurs mois détenus. Us écrivirent une lettre au conseil des Cinq- Cents pour réclamer le bénéfice de l'amnistie. Évidemment elle ne leur était pas applicable; ils furent traduits devant le conseil de guerre. La procédure fut longue , et les juges se prêtèrent à toutes les difficultés de forme qui en ralentissaient le cours. Ce fut seulement après six semaines que le jugement fut rendu. Cormatin fut condamné à la déportation , un autre chef à six mois de prison, quatre à la surveillance, un septième pleinement acquitté. Le dernier n'avait pu comparaître au procès : il était malade.

Dans la disposition générale des esprits , Tissue de ce procès n'était pas douteuse. Real , l'ami de Tallien et de Barras , avocat habile en procédure révolutionnaire , était défenseur de plusieurs des accusés et ne leur permettait aucune inquiétude.

Le même jour, le général Turreau fut aussi acquitté, et par un autre conseil de guerre. L'amnistie, que la Convention avait refusée, était en fait accordée par la justice militaire , au grand mécontentement des jacobins, mais non pas du Directoire, qui entrait peu à peu dans une voie de modération et voulait le désarmement des partis.

Il donna une preuve éclatante de cette disposition y en terminant enfin la négociation ordonnée depuis six mois par la Convention pour l'échange de Madame Royale avec les représentants livrés par Dumouriez et détenus en Autriche. Le 8 octobre 1795, M. Bâcher, plénipotentiaire de France, et le baron de Degelman, ministre d'Autriche, avaient signé à Baie les conditions de la remise de Madame Royale; mais le comité de salut public n'avait peut-être pas voulu ou plutôt n'avait pas osé accomplir cet acte de justice , qui terminait la série de tant d'actes criminels et abominables.

Après la mort de la reine , Madame Royale était testée enfermée dans une même chambre avec madame Elisabeth; elles continuèrent à être exposées chaque jour aux grossièretés et aux injures des municipaux et des gardiens. De jour en jour on les traitait plus durement, on leur imposait de nouvelles privations. Toute communication était interdite entre les deux royaux orphelins.

Le 9 mai 1794, les agents du tribunal révolutionnaire vinrent chercher madame Elisabeth ; à peine lui donna-t-on le temps de passer sa robe; on lui criait : € Veux-tu bien descendre? — Et ma nièce? disaitelle. — On s'en occupera après. » Elle embrassa Madame Royale, lui dit de se calmer et qu'elle allait remonter; — w Non , tu ne remonteras pas, » dit un des agents. Elle embrassa de nouveau Madame Royale, en lui recommandant d'avoir du courage et de la fermeté , d'espérer toujours en Dieu , de ne point oublier les sentiments de religion que ses parents lui avaient inspirés , et de ne pas manquer à leurs dernières recommandations.

Elle ne la revit plus , et pendant longtemps ignora

son sort , de même qu'on ne lui avait pas laissé savoir la mort de sa mère. Les paroles qu'elle a écrites sur madame Elisabeth doivent être rappelées.

<c Depuis Tâge de quinze ans , elle s'était donnée à Dieu , et ne songeait qu'à son salut. Je n'ai jamais vu en elle que religion, amour de Dieu, horreur du péché, douceur , piété et attachement pour le roi et la reine , qu'elle n'a jamais voulu quitter, leur faisant le sacrifice de sa vie. Je ne puis parler assez des bontés qu'elle a eues pour moi et qui n'ont fini qu'avec sa vie. Elle me regarda et me soigna comme sa fille, et moi je l'honorais comme une seconde mère. On disait que nous nous ressemblions de figure : je sens que j'ai beaucoup de son caractère ; puissé-je avoir ses vertus et l'aller rejoindre un jour, ainsi que mon père, dans le sein de Dieu! »)

Le martyre devait continuer longtemps pour Madame Royale ; il fut l'histoire de sa vie entière. Le lendemain de cette séparation , elle demanda aux municipaux où était sa tante, — « Elle est allée prendre l'air, » lui répondit-on. Elle parla de sa mère : on lui dit qu'il était impossible de la réunir à elle.

Elle demeura seule; aucune femme ne lui fut donnée pour la servir et elle n'y avait aucun regret; on la privait de tout ; on lui ôta un briquet : on ne voulait pas qu'elle pût allumer du feu ou avoir de la lumière le soir. Il lui était resté quelques livres de piété qu'elle avait lus si souvent qu'elle les savait par cœur; on refusa de lui en apporter d'autres. Elle tricotait tout le jour et l'ennui s'ajoutait cruellement à tant de douleurs. Elle balayait sa chambre chaque jour, donnait à sa misère un air de propreté et lavait son linge, qu'on ne renouvelait jamais, non plus que ses vêtements.

Les municipaux venaient souvent la visiter et ne lui témoignaient ni égards ni pitié. Elle ne leur parlait pas; souvent ils étaient ivres. Un jour il vint un homme à qui les municipaux témoignaient beaucoup de respect. 11 la regarda avec insolence , ne lui fit aucune question y jeta les yeux sur ses livres, examina toutes choses, puis se retira. Elle supposa que c'était Robespierre ; elle se trompait sans doute : ce fait, s'il était réel, ne serjjit pas resté ignoré.

Le 10 thermidor, après avoir entendu pendant deux jours sonner le tocsin , battre le tambour et jugé du trouble qui agitait Paris par le mouvement qui se faisait autour d'elle, elle vit ouvrir sa porte et plusieurs membres de la Convention entrèrent. Ils étaient en grand costume; Barras, qui semblait le principal parmi eux, lui adressa la parole en l'appelant par son nom. Elle ne répondit à aucune question. A dater de ce jour, Madame fut traitée avec moins de rudesse ; on lui avait donné le même gardien qu'à son frère, le nommé Laurent; mais il n'entrait jamais seul ; en présence des municipaux, il n'osait lui dire un mot. Lorsqu'elle parlait de sa mère et de sa lante , on ne lui répondait pas.

Trois mois après , un nouveau gardien fut adjoint à Laurent : c'était le brave Gomin, qui eut tant de pitié et de soins pour Louis XYU. Lui aussi craignait de parler à la princesse devant les commissaires civils. Un jour il lui remit furtivement un papier où il avait écrit: — « De quoi avez- vous besoin? » Le lendemain elle lui rendit pour réponse : — « Des chemises et des allumettes.» C'était demander peu, quand elle manquait de tout. Elle n'avait plus ni bas ni chaussures, et laissait tomber sa robe jusqu'à terre pour cacher ses pieds à demi nus.

Quelques mois après le 9 thermidor, on commençait à prendre courage , et il fut permis aux gardiens de ne plus laisser en haillons la fille des rois.

Les membres du comité de sûreté générale, qui étaient venus s'assurer de l'état de santé du jeune prince, montèrent chez Madame. Un d'entre eux, Harmand de la Meuse , a raconté ainsi cette seconde visite.

« Madame était assise sous une fenêtre fermée par d'énormes barreaux, et qui n*était ouverte qu'à une assez grande hauteur au-dessus du sol. Une planche posée obliquement interceptait la lumière , qui ne pouvait éclairer que dans un espace étroit et au bas de la fenêtre.

« Madame était habillée d'une robe de toile grise qui ne paraissait pas trop chaude pour la saison. On était à la fin de décembre \ Elle tricotait; ses mains étaient violettes et enflées par des engelures; elle souffrait évidemment du froid.

— « 11 faudrait vous approcher du feu , madame, dit le conventionnel.

(c — Je n'y verrais pas clair, répondit-elle.

a — Mais vous pourriez faire un plus grand feu ?

« — On ne me donne pas de bois. »

Harmand l'assura que « l'intention du gouvernement n'était pas de la priver ainsi de tout bien-être ; » — « nous recevrons vos ordres pour ce qui pourrait vous être agréable. »

Madame ne répondit pas.

En examinant le mobilier de sa prison , Harmand remarqua un piano. — « Voulez-vous, madame, qu'on le fasse accorder? »

— C'est le piano delà reine, dit-elle; je n'y ai pas touché, et je n'y toucherai pas. »

11 regarda les livres : c'était l'imitation de J. G. et divers volumes de prières. — «Ces livres, madame, ne peuvent sans doute vous procurer ni distraction ni délassement?

— Monsieur, ce sont les seuls qui conviennent à ma situation. »

Elle demanda des nouvelles de son frère. On lui dit qu'il était mieux; elle pria qu'on lui permît de le voir. Harmand lui en donna l'espérance, mais cette promessse ne fut pas tenue. Les comités de la Convention laissèrent s'achever la lente agonie de Louis XVII, et ne s'occupèrent pas de soulager les souffrances de sa sœur. Mais au moment où expira le royal orphelin, l'opinion publique s'émut, s'indigna, et commença à s'inquiéter du sort que la Convention pouvait réserver aussi à Madame Royale. Des pétitions furent présentées pour demander sa délivrance. Les journaux, les brochures, la poésie exprimèrent avec une pleine liberté les sentiments de respectueuse commisération et les alarmes que faisait concevoir la prolongation de cette captivité mortelle.

En même temps, le comité de salut public venait de s'engager envers l'Espagne à négocier avec l'Autriche la délivrance de la fille de Louis XVI.

Alors on commença à écouter les demandes réitérées des gardiens qui avaient plusieurs fois proposé au comité de sûreté générale de donner une meilleure nourriture, d'autres vêtements et quelques livres à la fille de Louis Capet.

Le comité de sûreté générale, scrupuleux observateur de l'égalité, envoya les rapports des gardiens à la

commission des secours publics*. Dix jours après, un décret de la Convention ordonna que « la fille du dernier roi serait remise à l'Autriche en échange des représentants du peuple détenus par ordre de ce gouvernement. »

La négociation, d'abord confiée au général Pichegru, dura longtemps, et fut sans doute retardée par les préoccupations que donnait au gouvernement conventionnel, la situation critique, dont le 13 vendémiaire fut le dénoûment; mais, pendant cet intervalle, la captivité de Madame Royale s'adoucissait peu à peu ; ses gardiens n'étaient pUis empêchés de la traiter avec égard, ni de lui donner plus de liberté. Peu après, le comité de salut public décida qu'une femme serait placée auprès de MarieThérèse-Charlotte pour lui tenir compagnie et prendre soin d'elle. Le choix fut convenable. Mme Bocquet de Chanterène était une personne instruite, d'une société agréable et de fort bonnes manières. Son mari était employé dans l'administra tion de la police de Paris; ce fut elle qui demanda, dans un esprit de dévouement , à entrer au Temple. Elle eut la douloureuse mission de répondre à la question que Madame avait si souvent adressée sans obtenir qu'on lui parlât. « Madame n'a plus de parents, lui dit Mme de Chanterène. — Quoi! ma mère! ma tante! mon frère ! « Et elle pleurait en s'écriant : — « Tout est consommé! »

L'exemple donné par Mme de Chanterène ou plutôt l'autorité de l'opinion publique de plus en plus occupée de l'orpheline du Temple, avait changé les manières de tous ceux qui l'approchaient. Les municipaux

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