ESPRIT DU GOUVERNEMENT DIRECTORIAL
meurtres étaient commis par des bandes de jeunes gens, qui donnaient leur dévouement à la cause royale pour prétexte à de coupables expéditions ou à de cruelles vengeances. Quelquefois dans une province tranquille, loin de la guerre de l'ouest, un complot local était formé pour arrêter la malle-poste , ou arracher des prisonniers à la gendarmerie; on en vit un exemple entre Orléans et Paris.
Dans le midi , les Jacobins se vengeaient avec impunité des massacres et des assassinats de la compagnie de Jésus ou du Soleil , tandis que les commissaires extraordinaires assuraient dans leurs rapports que les crimes de la réaction n'avaient point cessé, ce qui était nié par d'autres témoignages.
Le Directoire persistait à ne pas voir les dangers dont Tordre public était menacé par les anarchistes ; il craignait surtout, en sévissant contre eux, de donner force et courage à l'opinion contre-révolutionnaire : c'eût été retomber dans la faute que la Convention, contrainte par la nécessité , avait commise en écrasant les insurgés du l'' prairial. Au contraire, il pensait qu'en laissant pleine licence à l'esprit jacobin , il intimidait les ennemis de la République. C'était se tromper beaucoup : il exaspérait ainsi les modérés de toutes nuances ; il répandait l'inquiétude parmi le public qui demandait le repos et la sécurité; en même temps il déchaînait une classe d'hommes qui conspiraient contre le gouvernement directorial, comme ils auraient conspiré contre tout autre. C'est que le Directoire ne pouvait trouver sa force que dans un parti; il n'avait nul titre à les dompter sans emprunter le secours d'aucun d'eux ; il lui fallait frapper alternativement sur l'un et sur l'autre.
C'est ainsi qu'au moment même où il créait un ministère de la police, afin de veiller spécialement à la tranquillité de Paris, le Directoire faisait paraître un arrêté qui semblait appeler le trouble et U désordre.
« Les déclamations multipliées , disait le préambule, contre les maux nés, non de l'institution de la République , mais des crimes et des désordres qui ont entouré son berceau, ont jeté une sorte de tiédeur iasouciante dans une classe nombreuse de citoyens; ils se sont livrés exclusivement aux soins de leur intérêt personnel; dans les fureurs de l'agiotage et les fumées des divertissements de toute sorte, ils semblent oublier le grand intérêt de la patrie et de la liberté. Celte léthargie anti-civique a frappé le gouvernement, et, pour le dissiper, le Directoire exécutif arrête :
— « Tous les directeurs des spectacles de Paris sont tenus de faire jouer chaque jour par leur orchestre, avant le lever de la toile, les airs chéris des républicains : « la Marseillaise, Ça ira, Veillons au salut de l'Enh « pire » et « le Chant du départ. » Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours l'hymne des Marseillais.
a 11 est expressément défendu de chanter, laisser chanter ou faire chanter l'air homicide, dit « le Réveil « du peuple. »
« Le ministre de la police donnera les ordres les plus précis pour faire arrêter tous ceux qui, dans les spectacles , appelleraient par leurs discours le retour de la royauté , provoqueraient l'anéantissement du Corps législatif ou du pouvoir exécutif, et troubleraient l'ordre public. »
L'effet probable de cette ridicule mesure ne tarda
point. Deux jours après, le ministre de la police écrivait au général de Tarmée de l'intérieur.
u Je suis informé qu'hier au théâtre de la rue Feydeau les airs chéris des républicains n'ont été accueillis que par des huées. Quoi ! lorsque la République force les puissances coalisées contre elle à la respecter et à l'admirer, elle serait méconnue par la tourbe misérable de quelques êtres dégradés et sans mœurs dont le cœur est mort aux douces jouissances de l'amour de la patrie. Les murmures de quelques séditieux ne l'emporteront pas sur la volonté du gouvernement^ et ne dénatureront pas le véritable vœu du peuple. »
Le général en chef était en conséquence chargé de faire arrêter les contrevenants.
La police de Paris devenait de plus en plus tracassière et vexatoire. Merlin remit en vigueur un décret du 19 septembre 1792, voté au moment de la plus dure tyrannie de cette Commune , qui venait de faire les massacres de septembre. Ce décret enjoignait à tous les citoyens de présenter leur carte civique à la première réquisition des officiers de police ou des commandants d'un poste militaire, a Si on n'exhibait pas sa carte et qu'on * ne fût pas réclamé par sa section , on était passible de trois mois de prison. » De sorte qu a une heure quelconque du jour ou de la nuit, en passant devant un corps de garde ou en rencontrant un agent de police , on était arrêté et mis en dépôt; si par hasard on avait oublié sa carte, ou si on n'était pas connu du bureau de la section , on était mis en prison. Parfois les théâtres ou même le Palais-Royal étaient cernés pour demander à chacun sa carte, et sur^ tout pour reconnaître les jeunes gens qui , faisant partie de la première réquisition, n'y avaient pas obéi ou
étaient revenus de l'armée. La jeunesse dorée était particulièrement suspecte et poursuivie.
Quant aux Jacobins, aux clubistes» aux comités des sociétés secrètes, ils avaient pleine et entière liberté. Ne point avoir goût aux airs chéris des républicains était un délit, mais il était permis aux plus intimes amis de Babeuf, aux plus fanatiques de la société des égaux, de prendre possession du café des Bains-Chinois et d y faire chanter publiquement des chansons composées, non pas en Thonneur de la république constitutionnelle, mais de la prochaine révolution démocratique, on y célébrait la mémoire de Robespierre et de Saint-
Just :
Tu nous créas pour être égaux Nature, bienfaisante mère!
Pourquoi des biens et des travaux L'inégalité meurtrière ?
Pourquoi mille esclaves rampants Autour de quatre ou cinq despotes?
Pourquoi des petits et des grands?
Levez- vous , braves sans*culottes.
Du nom de lois et d'instituts , On revêt Taffreux brigandage ; On nomme crimes les vertus, Et la nécessité, pillage.
Et vous , Lycurgues des Français , Marat, Saint-Just, Robespierre! ! !
Déjà de vos sages projets Nous sentions Teffet salutaire ; Déjà le riche et ses autels , Replongés dans la nuit profonde, Faisaient répéter aux mortels :
Le soleil luit pour tout le monde.
D'autres couplets étaient plus menaçants.
Soyez-en sûrs, le peuple est las , La faim Tagite et le réveille ;
POLICE i^E PARIS. 67
Il veut du i>ain, non des débats , Ventre affamé n*a point d'oreille.
N'est-ce pas assez gouverner?
Plus longtemps vous serait funeste.
Capet aussi voulut régner !
Gomme nous, vous savez le reste.
Ce fut à ce moment que, sous rinvocation de Babeuf, commença le culte de la Terreur et de Robespierre, non plus comme chef d'un parti politique, mais comme apôtre et précurseur d'un renouvellement social. Il ne fallait pas moins que la témérité et l'impudence de ce tribun du peuple pour entreprendre la réhabilitation et l'apothéose de ces hommes encore exécrés et flétris par le sentiment unanime de la France. Même parmi ses adeptes les plus fanatiques, il y en avait dont il était obligé de soutenir le courage, et qui n'osaient pas s'associer à cette adoration. Du fond de la retraite où il se dérobait aux recherches d'une police peu vigilante , il leur écrivait :
ce Je confesse que je m'en veux d'avoir vu autrefois en noir et le gouvernement révolutionnaire, et Robespierre, et Saint- Just. Ces hommes valaient mieux à eux seuls que tous les révolutionnaires ensemble. Leur gouvernement dictatorial était diablement bien imaginé. Je ne pense pas qu'ils aient conunis de grands crimes et fait périr beaucoup de républicains; pas tant, du moins, qu'on le dit. Je n'examine point si Hébert et Chaumette étaient innocents; quand cela serait, je justifie encore Robespierre» 11 pouvait avoir Torgueil d'être le seul capable de mener le char de la Révolution à son vrai but; des brouillons, des hommes à demi-moyens furent aperçus par notre Robespierre , comme disposés à lui disputer la direction du char : il avait le sentiment de sa capacité exclusive et pensa que
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ces ridicules rivaux, même avec de bonnes intentions, gâteraient tout. 11 a dit : — a Jetons sous l'éteignoir ces « farfadets importuns. » — Mon opinion est qu'il fit bien ; un régénérateur doit voir en grand et faucher tout ce qui le gêne , tout ce qui obstrue son passage. Fripons ou imbéciles ou présomptueux, c'est égal, tant pis pour eux, pourquoi se trouvaient-ils sur son chemin? C'est ce qui me le fait admirer; c'est ce qui me fait voir en lui le génie des véritables idées régénératrices. Il n'est ni impolitique , ni superflu d'invoquer la cendre de Robespierre et de Saint -Just pour étayer notre doctrine. Il est utile de montrer que nous n'innovons pas; que nous succédons aux premiers et généreux défenseurs du peuple et qu'ils avaient marqué le but de justice et de bonheur où le peuple doit atteindre.
a En outre , réveiller Robespierre, c'est réveiller tous les patriotes énergiques et avec eux le peuple qui autrefois n'écoutait qu'eux. Le robespierrisme n'est point factice et limité comme l'esprit de faction : il existe dans la classe judicieuse et éclairée , il est naturellement dans le peuple. Robespierrisme et démocratie sont des termes identiques. »
Ceux des amis de Babeuf , qui croyaient que le culte de Robespierre et de la Terreur était une faute de conduite , avaient peut-être un zèle moins ardent que leur professeur, mais ils montraient plus de discernement. Cette thèse de philosophie historique était au moins inutile pour soulever les masses; l'espoir du pillage et de la loi agraire suffisait pour susciter une jacquerie. L'éloge de Robespierre était une attaque contre les révolutionnaires qui s'étaient emparés du gouvernement, contre les Jacobins qui s'y étaient associés en accep-
tant ou sollicitant des emplois. C'était en effet cette faction qui avait, voulu le 9 thermidor et immolé Robespierre ; c'était en maudissant la Terreur qu'elle avait acquis la majorité dans la Convention et rendu possible la fondation de la République. La défendre contre le parti des honnêtes gens et contre les royalistes était une œuvre de conservation ; il s'agissait de préserver les intérêts des révolutionnaires, mais non point de faire une révolution nouvelle. Reprocher au Directoire et aux conventionnels qui siégeaient au corps législatif la victoire qu'ils avaient remportée sur les terroristes, et sonner le tocsin contre leur tyrannie, c'était risquer de les pousser à bout, les contraindre à exercer une autorité énergique contre la nouvelle génération révolutionnaire, tandis qu'elle pouvait placer son espérance uniquement sur la faiblesse et l'aveuglement des gouvernants.
L'indulgence et les ménagements gardés pour les promoteurs d'insurrection et pour les patriotes, à qui on pardonnait d'être exaltés, n'avaient pas encore atteint leur terme : il fallait que le danger devînt plus manifeste et que les clameurs de l'opinion publique se fissent entendre.
Des républicains honorables et modérés, dont la conviction était philosophique et désintéressée, s'obstinaient de même à ne pas voir un autre danger que le royalisme. 11 leur semblait que les espérances et les manœuvres des contre -révolutionnaires seraient encouragées, si le gouvernement se montrait bienveillant ou complaisant pour un esprit de modération inerte, qui au fond n'était nullement sympathique pour la République.
w 11 n'y a plus, disaient-ils, d'esprit public en
France 9 le zèle du patriotisme s'éteint dans lésâmes; le courage de la patience si nécessaire en révolution, la constance dans les principes sont des vertus rares aujourd'hui. Nos armées sont victorieuses ; l'Europe reconnaît la République; une constitution s'élève sur les débris de l'anarchie, et les esprits fatigués tombent dans un sommeil d'épuisement et de langueur. L'esprit du 13 vendémiaire domine sourdement et attend l'occasion de se déployer. Les émigrés rentrent animés de l'esprit de vengeance. Les Chouans pillent et massacrent. Tout est action et réaction. Nous avons une constitution et pourtant le mouvement est toujours révolutionnaire. Qui réchauffera le patriotisme amorti ? qui étouffera le royalisme? sera-ce les insouciants? Ils ne font pas même des vœux pour la République. Serace les patriotes modérés ? Ils manquent de ce feu sacré qui propage l'amour de la liberté; excellents appuis d'une république établie et calme , soutiens inactifs pendant les orages. Où donc trouver les infatigables adversaires du royalisme? parmi les patriotes ardents : ils ont moins de- lumières , mais plus d'enthousiasme. On les a vus sur la brèche dans tous les moments de crise ; ils ont passé le but peut-être , mais parce qu'ils se lançaient pour l'atteindre. En un mot, parmi les terroristes. »
C'est ainsi que des hommes ^ sages , et même peu compromis dans la Révolution , excusaient et louaient le gouvernement d'avoir relevé un parti , qui , disaientils, avait été nuisible par ses écarts, mais qui avait voué une haine implacable à la royauté et ne com-* poserait jamais avec ses partisans.