‹ Histoire du directoire de la République Française (volume 3)Chapitre 4 sur 141 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

raison, dont les plans de campa^^e fussent mûrement étudiés y ne rencontrait parmi ses collègues que haine et envie ; à peine réussissait-il à sauver quelques généraux de la hache révolutionnaire. La guerre était défensive, et comme, avec un tel gouvernement, la paix était impossible , les forces de la France se seraient usées sans qu'elle reprît son rang parmi les puissances de l'Europe.

La bataille de Fleurus, qui précéda de peu de jours le 9 thermidor, fut le début et le présage des invasions et des conquêtes de l'armée française; la guerre devint la grande affaire du pays , sur qui ne pesait plus une tyrannie, où conserver sa vie et sa propriété était devenu Tunique pensée de chaque citoyen. Le sentiment de la gloire nationale se développa; les généraux prirent dans Topinion et dans la conduite des affaires une importance qu'ils n'avaient point pendant la première période de la Convention; la force militaire commença à devenir un instrument, ou plutôt un auxiliaire, de Tautorité gouvernementale. Pichegru et Hoche étaient des personnages politiques même avant le 13 vendémiaire. De ce jour-là il fut possible de prévoir que dorénavant les révolutions seraient opérées par l'armée et que les généraux deviendraient les maîtres de la situation. Le Directoire, en employant ce moyen de défense au 18 fructidor, n'ignorait pas qu'il créait un danger dont bientôt il serait menacé. Pour échapper au péril actuel , il assura sa propre ruine dans un avenir prochain.

Ainsi l'histoire du gijuvernement que la Convention institua pour lui succéder doit présenter un autre aspect que Vépoque précédente : ce ne seront plus les

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luttes de partis , les déplacemeuts de majorité, les eiïets de tribune qui attireront l'attention du lecteur. L'auteur n'aura plus à raconter les tumultes de la rue et les séditions de la populace; la marche de l'opinion publique y son affaissement et sa puissance quand elle se relève, n'auront plus le même intérêt. Ce n'est plus dans cette région que devait être décidé le sort du pays ; ce n'est plus là que se dirigeaient les regards de la nation. '

Dès les preQiières pages de cette histoire on voit apparaître la grande figure du général Bonaparte; dès lors il se manifesta tel qu'il a été durant sa merveilleuse carrière. Sa pensée et son génie se portent déjà au sommet de la destinée qu'il devait atteindre; le germe de tout ce qu'il a accompli , et en même temps les causes et le présage de sa chute peuvent être aperçus dans ses premiers succès. La grandeur de ses triomphes et de sa puissance, la profondeur de sa rapide décadence se révèlent déjà par le déploiement de son caractère et presque par ses propres paroles. On reconnaît quelle unité préside à l'épopée de sa vie; combien sa conduite fut toujours calculée sur les circonstances; avec quelle sagacité il savait prévoir les chances diverses; avec quelle habileté il en tirait tout l'avantage possible. Déjà on reconnaît aussi cette imagination indéfiniment orgueilleuse, cette ambition sans borne, ce besoin de mouvement et d'action, ce goût passionné pour les émotions de la guerre, qui luttaient sans cesse contre une éminente raison, un froid calcul, une prudence consommée.

Le lecteur ne s'étonnera donc pas que l'histoire du Directoire soit devenue une histoire du général Bona-

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parte. Il n'en pouvait être autrement. Le passé ne serait pas représenté avec fidélité y si Thistorien ne reproduisait pas la préoccupation dominante de la génération dont il doit faire connaître le caractère et les opinions. D'ailleurs le vainqueur de Tltalie devait clore Tépoque républicaine; il était le successeur nécessaire et désigné du Directoire. Ainsi en ne le perdant pas de vue, on marche au dénoument de cette phase historique. Son avènement ne fut un hasard ni pour lui ni pour la France. Une nécessité prévue et non pas une fatalité aveugle produisit le 1 8 brumaire.

Le règne du Directoire doit être surtout étudié comme une des phases de la Révolution, de cette révolution prolongée durant tant d'années et toujours renaissante. Il n'est plus possible d'en attribuer les renouvellements à la conduite de tel ou tel des gouvernements qu'elle a créés, puis renversés; le pouvoir ou l'influence de tels ou tels hommes, de tel ou tel parti n'expliquerait pas entièrement cette succession de crises qui n'ont jamais été un dénoument. Il faut chercher une cause générale et reconnaître si la nation française ne porte pas en elle-même un mobile d'instabilité, une disposition à provoquer ou à subir de continuels changements. L'esprit révolutionnaire, après avoir exercé une puissance qui détruisit et bouleversa la vieille France, ne subsiste-t-il pas encore au sein de la société composée des débris de l'ancien ordre social?

Lorsque les Girondins et les Jacobins travaillaient de concert à amener le 1 août, le gouvernement était monarchique de nom seulement, mais la société française,

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gouvernéo par des lois récentes, n'en avait pas subi toute Tinfluence; elle subsistait encore par ses mœurs et ses souvenirs. La hiérarchie par privilège était abolie en droit, mais en fait elle était conservée par habitude, du moins provisoirement. Les hommes nouveaux que l'Assemblée constituante et le mouvement de la Révolution venaient d'élever au-dessus de leur situation précédente , prenaient place dans un rang supérieur à celui où ils étaient auparavant. Si quelque idée de fixité et de classement avait pu être conçue, on aurait supposé qu'une sorte de promotion aristocratique venait d'avoir lieu.

Ce fut précisément cet état de la société qui irrita l'esprit d'égalité et d'envie. Dans son impatience, il s'intitula amour de la république et voulut faire une révolution nouvelle pour détruire ce reste et cette apparence de hiérarchie sociale ; les uns espéraient se constituer en aristocratie de capacité et d'intelligence ; les autres exigeaient l'égalité absolue.

Les derniers réussirent dans leur ardeur de nivellement. La plus complète tyrannie amena la plus parfaite égalité. Il n'y eut plus qu'une seule classe dans la cité; car les hommes qu'on persécutait, qu'on emprisonnai t, qu'on envoyait à l'ëchafaud , qu'on dépouillait de leurs biens n'étaient plus des citoyens.

On ne saurait imaginer à quel point le régime de la Terreur, exercé sur la France, depuis Paris jusqu'au moindre village , effaça tous les souvenirs , changea toutes les relations , abolit les anciennes mœurs. Il y allait de la vie à conserver la moindre trace du passé ; le nom des lieux , des personnes , des mesures était

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