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FERMETURE DES CLCBS. 97
leur fallut promettre que tout se passerait tranquillemeut; puis le général fit fermer les portes du club sous le scellé , et se promena dans les rues , ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois pour dissiper des ras* semblements. Le peuple Técoutait volontiers ; sa parole imposait et persuadait ; il savait employer ce mélange de force et de ruse qui fut sa tactique militaire et politique. C'était surtout au faubourg Saint-Antoine qu'il avait acquis une sorte de popularité.
Le lendemain 27 février 1796 un message du Directoire fut porté au conseil des Cinq-Cents.
ce L'article 360 de la Constitution est conçu en ces termes :
« Il ne peut être formé de corporations ou d'associations contraires à Tordre public.
(c Le Directoire exécutif vient d'accomplir la sévère obligation que cet article lui impose. 11 a ordonné la fermeture de plusieurs réunions ou sociétés politiques dont l'organisation et le régime lui ont paru mettre la République en danger.
« Les premiers efforts du gouvernement ont dû être dirigés contre ceux qui conspiraient poUr le rétablissement de la royauté ; mais il n'a pas été moins nécessaire de déjouer à leur tour ceux qui , par des voies obliques et ténébreuses , voulaient parvenir au même but. »
Le Directoire insistait longuement sur cette assimilation des deux partis qui leur étaient hostiles. — « Partout où nous ne voyons pas des républicains sincères, nous voyons des royalistes. » — C'était comme royalistes qu'il eût voulu poursuivre Babeuf et ses amis qui conspiraient contre la société, la famille, la propriété et pour les massacreurs de septembre. I. 7
(c Nous ne nous sommes pas dissimulé quelles considérations particulières auraient pu s'opposer à cet acte d'autorité ; la crainte de relever Tesprit de l'un ou de l'autre parti ; d'envelopper dans une même mesure les meneurs de ces sociétés avec la foule des bons citoyens qui n'y apportaient que des intentions pures et civiques; de réveiller la réaction dans les départements où l'esprit public est déjà affaibli; enfin de dépopulariser un gouvernement qui est et sera toujours par essence, par principe, par intérêt, ami du peuple, peuple lui-même,
c/ Mais la loi nous commande , elle répond à tout. »
On ne pouvait plus humblement s'excuser devant la démocratie révolutionnaire , ni séparer sa cause , avec plus de franchise, des hommes qui demandaient que la République n'appartînt pas exclusivement à une faction.
Toutefois le Directoire, qui avait toutes les craintes, cherchait à prendre toutes les précautions ; il déclarait Timpartialité de ses intentions. — « A nos yeux, il n'y a que deux classes d'hommes dans Tordre poUtique , ceux qui veulent la Constitution et ceux qui ne la veulent pas.... Si nous écartons de faux amis, nous sommes sûrs de gagner à la République tous les hommes bons et sincères que nous tirons de la perplexité, qui, fatigués de tant d'incertitudes et d'oscillations, n'aspirent qu'à une liberté paisible et soupirent pour le retour des mœurs , des vertus privées et de la bonne foi politique. »
Le message se terminait par la demande d'une loi réglementaire qui , interprétant l'article de la Constitution, déterminerait à quelles conditions pourraient être autorisées les réunions politiques et quelles peines
seraient appliquées lorsque ces conditions ne seraient pas observées.
L'arrêté du Directoire déclarait illégales et contraires à la tranquillité publique les réunions connues sous le nom de Salon des Princes et Salon des Arts, sur le boulevard des Italiens : c'étaient des sociétés de jeu et de conversation où quelquefois on entendait des lectures littéraires ; les abonnés pouvaient bien appartenir à la jeunesse dorée , mais ils ne s'assemblaient pas dans un but politique; — la réunion formée Vieille rue du Temple, maison Serilly : un certain nombre de personnes pieuses avaient loué un salon dans cet hôtel désert pour y entendre la messe ; — le club des échecs, qui existait depuis beaucoup d'années au café de la Régence , place du Palais-Royal : il était aussi suspect d'aristocratie.
Après cette énumération de sociétés qui figuraient dans les rigueurs du Directoire, comme excuse et compensation de la mesure prise contre les clubs anarchistes, l'arrêté arrivait à la réunion formée dans le ci-devant couvent des Génovéfains , et connu sous le nom de société du Panthéon. Les réunions de la rue Traversière et de l'ancienne église Saint -André des Arts étaient aussi fermées.
La majorité , qui approuvait la mesure prise par le Directoire, ne pouvait être douteuse; les motifs qui la lui avaient imposée agissaient même sur les républicains et leur faisaient oublier pour le moment la haine et la crainte qu'ils portaient à la réaction. En effet, Babeuf et la société des Égaux avaient , contre les Thermidoriens et les Constitutionnels de Tan m , un aussi mauvais vouloir que contre les cinq despotes du Luxembourg. Dans la réunion du Panthéon , des discours et
des diatribes menaçantes avaient été prononcés contre le club de l'hôtel de Noailles, qui était formé de conventionnels tels que Louvet, Chénier, Tallien.
Nonobstant la disposition presque unanime du conseil des Cinq>Gents, Lamarque attaqua, non sans quelques ménagements, l'arrêté du Directoire, — « Devonsnous conclure , disait-il , de l'article de la Constitution qu'on puisse contraindre les citoyens français , hors de leurs assemblées primaires, à garder un silence absolu , une attitude servile , à être les spectateurs muets de nos travaux et de notre conduite ? Pouvonsnous interdire à des Français la libre communication de leurs opinions , de leurs idées ? — Celui qui élèverait une telle prétention ne serait point l'ami de la liberté et de la République. Nous ne voudrons pas porter atteinte à la liberté qu'ont les citoyens de former des associations politiques. »
L'orateur était interrompu à chaque instant par de bruyants murmures. — « Je m'aperçois avec douleur, mais sans crainte, dit-il , qu'il existe contre moi des préventions. Elles sont nées dans un temps où il existait un parti avec lequel on me supposait des liaisons. Oui, la Constitution autorise les associations politiques; oui, elle reconnaît que sans elles la liberté n'existerait pas.
— « On a parlé des dangers du royalisme et de ceux de l'anarchie. — Le royalisme est un système qui peut devenir une réalité. — Il y a, dit-on, des patriotes ardents et exagérés ; on leur donne le nom d'anarchistes, mais l'anarchie n'est point un système qui soit praticable , qui puisse s'établir. »
Aux yeux de Lamarque, le crime du royalisme était de pouvoir produire un ordre durable, et l'anarchie
méritait indulgence parce qu'elle était capable seulement d'amener le désordre.
— a On veut renvoyer le message du Directoire à une commission afin qu'elle propose une loi sur les associations. Je^ connais parfaitement les motifs de ceux qui demandent une commission ; ils espèrent que la discussion sera ouverte, qu'elle sera longue, enfin qu'il en résultera une loi la moins populaire possible. 3>
Ainsi Chénier qui avait proposé une commission, n'était pas assez révolutionnaire pour Lamarque qui , revenant des prisons d'Autriche , n'avait point passé par l'épreuve de la Terreur.
Une commission fut nommée. Un rapport sur la liberté de la presse devait bientôt être présenté. L'opinion publique et les hommes qui voulaient donner plus de force au gouvernement, afin de mieux assurer le bon ordre et la durée de la constitution, se montraient disposés à réglementer les libertés qui se montraient dangereuses. Les partis s'y résignaient difficilement. Les modérés ne voulaient pas être privés des armes qui leur semblaient nécessaires pour se défendre contre un pouvoir qui les persécutait et qui se refusait à être juste pour eux ; les réactionnaires ardents songeaient que les libertés illimitées étaient un moyen de miner d'abord, puis de renverser un gouvernement qu'ils détestaient. Quant aux révolutionnaires , les uns , comme la secte de Babeuf, aimaient la licence, précisément parce qu'elle n'est pas la liberté, parce qu'elle épouvante et dissout la société , parce qu'elle promet le pouvoir absolu à ceux qui seront les plus forts. Les autres, comme les membres du Directoire et les anciens Jacobins, craignaient de ne plus avoir de moyens
102 FIN DB Là guerre DE LÀ VENDÉE.
d'action sur l'esprit public, et de le voir dériver à la modération ou à l'indifférence.
La discussion de ces grandes questions, si difficiles à résoudre , n'aurait pu être agitée sans émouvoir les esprits; aussi ne fut -elle pas considérée comme urgente et d'un commun accord elle fut ajournée. En l'absence d'une législation explicite et suffisante, le Directoire pouvait user au besoin d'une autorité arbitraire. On venait de voir que, bon gré mal gré, il était obligé de l'employer avec une sorte d'impartialité. Les honnêtes gens le craignaient moins depuis qu'il avait osé frapper une faction que tout le monde redoutait.
Le principal motif qui alarmait et irritait le Directoire et ses amis contre le royalisme, ne pouvait plus être allégué ; la guerre civile arrivait à son dernier terme.
Hoche avait été appelé au commandement de l'armée de l'ouest vers le milieu du mois de septembre 1795. Bientôt après le général Grouchy, son chef d'état-ma* jor qu'il avait chargé de diriger les mouvements des troupes placées à l'extrémité gauche de la ligne occupée par l'armée , entre Luçon et les Sables , eut à lui annoncer un succès considérable. Les Vendéens étaient venus attaquer un poste républicain cantonné dans le village de Saint-Cyr. Deux cents hommes s'étaient retranchés dans l'église et les meilleurs tireurs étaient postés dans le clocher. Les assaillants étaient conduits par Guérin, commandant des paroisses du pays de Retz. Cet ancien marchand de volailles était l'officier le plus distingué de l'armée de Charette : plein de bravoure et d'élan, calme et clairvoyant au milieu du dan-
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ger, heureusement inspiré dans les moments difficiles. Les Vendéens avaient toute confiance en lui ; Charette Taimait plus qu'aucun autre de ses officiers et le regardait comme capable de le remplacer, s'il lui advenait malheur. Guérin s'obstina à emporter le poste républicain ; il essaya de brûler les portes de l'église en y faisant apporter des fagots enflammés. Tous les efforts furent vains et il tomba atteint de deux balles, après avoir eu son cheval tué sous lui et son chapeau percé. Sa mort découragea les Vendéens ; ils se retirèrent emportant son corps. Deux autres attaques tentées en même temps sur deux postes voisins n'eurent pas plus de succès.
Charette rentra à son quartier général de Belleville. Tout impassible qu'il était, on le vit répandre des larmes sur la mort de Guérin à qui il fit rendre de grands honneurs.
De pareils combats n'entraient dans la tactique ni de Hoche ni de Charette. Le général répubUcain voulait resserrer successivement le cercle où il enfermait. la guerre civile ; Charette cherchait surtout à dérober ses mouvements, à tomber à Timproviste sur les postes les plus faibles et à rompre cette ligne de blocus.
La présence de M. le comte d'Artois à l'île d'Yen, la menace d'un débarquement d'émigrés et d'Anglais ne changea rien à la conduite de cette guerre. Les communications entre le prince et Charette , sans être aussi faciles qu'en Bretagne, étaient du moins possibles; mais faire une descente avec un corps de troupes sur cette côte eût été une entreprise périlleuse. Le 5 octobre, Monsieur écrivait à Charette :
« Nous sommes ici depuis trois jours, monsieur, et
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nous n'avons encore aucune nouvelle de vous. M. de Rivière a été mis à terre le 30 septembre. Depuis ce moment nous n'avons pas eu de communication avec la côte , et les croiseurs anglais n'y ont vu que des troupes ennemies. La saison avance; la mer deviendra impraticable dans peu de jours. 11 est important de profiter du temps qui nous reste. Indiquez-nous un point sur la côte où nous puissions débarquer des munitions et de l'artillerie.
« Si vous trouvez trop de difficultés à la prompte exécution de ce projet; si les circonstances ne vous permettaient pas de le seconder avec une partie suffisante de votre armée, je vous demande, je vous ordonne même de me désigner un point quelconque sur la côte, depuis Bourgneuf jusqu'à la pointe de l'Aiguillon où vous puissiez porter, à un jour nommé, quelques centaines de chevaux. Je m'y trouverai sans faute avec un petit nombre de personnes. Je me réunirai à votre intrépide armée. Nous conviendrons ensuite du lieu où nous pourrons donner la main aux Anglais et établir avec eux une communication solide et constante.
a Tous les retards que j'éprouve m'affectent sensiblement, mais ils n'affaibliront pas ma constance ni la fermeté de ma résolution. »
Charette répondit : « Je vais faire tout mon possible pour assurer votre débarquement, qui sera très -ai se si je ne m'y porte pas, et impossible si' je m'y porte , vu que tous les républicains qui sont dans la Vendée ont les yeux fixés sur moi. Puisse le ciel vous rendre à nos vœux! Et vous verrez des royalistes qui, jaloux de vous posséder, n'omettront rien pour mériter votre amitié et votre estime. »
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Le général vendéen entra dans plus de détails en écrivant à sir John Warren, commandant de Tescadre anglaise.
«c Si je me portais avec mon armée sur la côte pour protéger un débarquement d'effets, les républicains marcheraient sur plusieurs colonnes et me resserreraient de si près que je n'aurais d autre retraite que la mer. — Le débarquement pourrait s'exécuter sur la côte de Saint-Jean de Mont sans qu'il soit tiré un coup de fusil. Trois de mes divisions se porteront à la côte, et moi j'attaquerai en même temps les républicains du côté opposé. L'ennemi sera trompé par cette manœuvre. Ce dont nous avons le plus grand besoin, c'est d'artilleurs, de cavaliers non montés s'ils n'ont pas de chevaux, d'instruments de chirurgie, de médicaments et d'effets d'habillement. »
Ni le prince , ni les émigrés qu'il avait amenés avec lui, ni le général Doyle qui commandait deux mille Anglais ne s'étaient attendus à se trouver dans une telle position. Le mécompte était complet. Se faire jeter à la côte avec une escorte de serviteurs fidèles et dévoués, au risque de tomber dans quelque patrouille républicaine , courir un tel danger sans avoir la certitude de trouver en France une autre chance que de faire avec des bandes de paysans une guerre d aventurier et de partisan; cela ne ressemblait pas à cet immense soulèvement des populations promis à Monsieur par les agents d'intrigue , les comités royalistes et les correspondants qu'aveuglaient leurs illusions. Peu de jours après l'arrivée à l'île d'Yeu, le 13 vendémiaire était survenu et aurait dû dissiper de si frivoles illusions.
Aussi fut-il bientôt évident que l'expédition n'au-
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rait pas même pour résultat la moindre tentative. Un émigré écrivait : a Tout est dans le plus grand secret, mais on aperçoit, sur certains visages, combien ils sont las de tout ceci. On a compté sans son hôte; les officiers émigrés , qui doivent composer les cadres des régiments qu'on doit former en France, sont obligés de camper et de faire le service de soldat; ils sont outrés contre leurs chefs. On tâchera de les faire passer un à un , ce qui prouve combien on est peu sûr de la réussite. Les côtes sont très-bien gardées , les points par où on pourrait pénétrer chez Charette sont interceptés. Je crois l'expédition manquée, la saison est peu favorable, l'ardeur est très-ralentie. Le mois d'octobre passé, nous nous occuperons des moyens de retourner. »
De sorte que dès la première semaine , un simple émigré, d'un nom obscur, qui n'était au fait d'aucune intrigue, qui sans doute n'approchait pas de Tétatmajor et des conseillers de Monsieur, racontait d'avance avec certitude ce qui adviendrait de cette apparition tant désirée, tant promise, si pompeusement annoncée, d'un prince en vue de la terre de France.
Les hommes, qui se mêlaient avec le plus de discernement des grandes affaires de la contre-révolution, éblouis par leur propre activité et par l'ardeur habituelle aux faiseurs de projets, ne voyaient pas aussi bien le vrai ou tâchaient de se le nier à euit-mêmes. Le comte de Vauban arriva à l'île d'Yen au commencement de novembre, un mois après le débarquement de Monsieur; il était chargé par M. de Puisaye d'instruire le prince de l'état actuel des affaires du parti en Bretagne.
Après Quiberon, M. de Puisaye n'était pas retourné
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en Angleterre; il était resté à bord sur la frégate de Tamiral Waren qui continuait sa croisière devant les côtes de Bretagne et de Poitou; il passa ainsi deux mois toujours en relation avec les Chouans; car les communications furtives étaient moins périlleuses sur cette côte découpée de golfes et de rades qui s'enfoncent dans des falaises rocheuses , que sur les plages bordées d'écueils de la côte de Poitou ; puis il retourna sur ce théâtre de son influence , espérant autant que jamais d'y mettre à exécution les vastes projets dont il ne cessait pas d'être occupé.
La guerre civile n'avait pas encore repris toute son activité dans les régions de la chouannerie; c'était Charette et la menace d'une descente en Poitou qui, à ce moment, inquiétaient le gouvernement de la République. On dirigeait de ce côté les forces militaires ; là se portait toute l'attention du général Hoche,
Le comte de Puisaye profita de ce loisir pour se livrer à son goût et à son talent d'organisation; il divisa la Bretagne en quatre arrondissements. Chacun avait un général, un état -major, un conseil d'administration. Un grand état-major âont il était chef, un conseil général d'administration présidé par lui , devaient gouverner l'armée et la province. On réunit beaucoup de renseignements statistiques ; on fit des règlements pour le recrutement et pour les fournitures militaires. Il fut ainsi établi que le roi avait en Bretagne une armée de cent vingt mille hommes, dont environ cinquante mille avaient déjà des fusils. M. de Puisaye en était le général en chef tenant ses pouvoirs du roi.
Il calculait aussi quelle était la force respective des autres armées royalistes. Selon lui, le vicomte de Sce-
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peaux, qui commandait les Chouans de la rive droite de la Loire 9 depuis le Mans jusqu a l'embouchure de la Vilaine, avait une armée de quinze mille hommes aguerris et pouvait facilement la porter à vingt-cinq mille.
L armée de Charette était estimée à quinze mille hommes. I^a troupe de M. de Sapinaud, qui venait de céder à l'influence de Charette et de reprendre les armes , comptait pour quatre mille hommes.
On espérait que prochainement Stofflet romprait la pacification et recommencerait la guerre dans l'Anjou. Puisaye croyait que c'était encore une armée de vingt mille hommes au moins.
Enfin , M. de Frotté soulevait en ce moment même une chouannerie en Normandie; c'était encore six ou sept mille hommes.
Ainsi M. de Vauban apportait à Monsieur l'assurance que les armées catholiques et royales présentaient un effectif de près de deux cent mille hommes.
Mais pour mettre en mouvement , et à dire vrai pour donner une réelle existence à des forces si puissantes , il fallait établir entre les chefs des diverses armées un concert qui était loin d'exister. Leurs divisions paralysaient toute entreprise considérable et condamnaient les royalistes à verser leur sang dans des combats sans résultat , dans une guerre de partisans. Stofflet et Charette étaient ennemis déclarés; si l'un reprenait les armes, c'était un motif pour que l'autre se refusât à commencer la guerre. Puisaye croyait que porter en Poitou les secours obtenus de l'Angleterre , y risquer la présence de Monsieur , y jouer la grande partie du royalisme , c'était perdre à jamais cette belle cause. Il offrait au prince un débarquement facile et sûr. Les malheurs de Quiberon venaient , disait-il , de ce qu'il n'avait pas
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été écouté. Lorsque Monsieur serait en Bretagne , son autorité ferait cesser les discordes des divers chefs de la guerre civile.
Monsieur était loin de prendre confiance aux informations et aux conseils que lui apportait le comte de Vauban. 11 avait d'invincibles préventions contre M. de Puisaye, qui, pour lui, était toujours le député à r Assemblée constituante, le partisan de la monarchie constitutionnelle, le général des Girondins. L'importance même qu'il avait acquise en Bretagne lui déplaisait : les princes n'aiment point qu'on ait une position importante lorsqu'on ne la doit pas à leur faveur. Cette sorte de gouvernement que M. de Puisaye s'était composé, ces généraux ou commandants nommés ou désignés par sa seule autorité, semblaient une inconvenante usurpation de pouvoir.
D'ailleurs, Monsieur doutait que M. de Puisaye eût toute la puissance dont il se vantait. Les émigrés , qui formaient l'état-major ou plutôt la cour du prince, étaient encore plus exclusifs et intolérants que lui. Ils étaient de la première émigration , qui se tenait fort séparée des réfugiés sortis de France pour échapper aux malheurs suscités par une révolution qu'ils avaient d'abord approuvée.
Ce n'était pas seulement cet entourage de Monsieur qui dénonçait ou décriait le généralissime des Chouans. Son autorité n'était pas si bien établie qu'il le croyait : une guerre civile et les bandes qui s'y dévouent ne se laissent pas réglementer ni discipliner. Chaque chef sait mieux que ses prétendus supérieurs ce qu'il peut faire et quand il faut agir. Le plus puissant des chefs de Chouans, Georges Cadoudal, qui commandait tous les Bretons du Morbihan, n'était nullement disposé à obéir
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au comte de Puisaye. 11 le laissait parler dans les conseils sans le contredire, il signait les délibérations, mais comptait bien ne se conduire que selon sa propre volonté. Il avait envoyé à Tîle d'Yeu son frère d armes, en qui il mettait toute sa confiance, Mercier dit la Vendée, jeune homme plein de courage et d'intelligence; arrivé avant M. de Vauban , il avait parlé tout autrement et avait été fort écoulé; encouragé par les officiers de Monsieur, il était déjà retourné en Bretagne pour y détruire l'autorité de M. de Puisaye.
C'était le prince lui-même qui avait envoyé M. de Vauban en Bretagne; il lui sut mauvais gré d'avoir vu les choses autrement qu'il l'aurait voulu et de prendre si chaudement la défense de Puisaye. Monsieur cessa pourtant de montrer une répugnance prononcée , mais il fut évident qu'il ne suivrait pas les conseils qui lui étaient donnés; qu'il ne songeait pas plus à débarquer en Bretagne qu'en Poitou; qu'il ne croyait pas que, dans une province plus que dans l'autre, il trouvât la possibilité de se mettre à la tête d'une armée forte et régulière. Lorsqu'on lui parlai ides discordes de Charette et de Stofflet, des graves inconvénients qui en résultaient et de la nécessité, du devoir impérieux qui lui commandaient de se mettre à la tête de la guerre civile pour ranger tout le monde à son obéissance,, il répondait : — « Je leur ai ordonné de se raccommoder. »
Lorsqu'il était arrivé en Angleterre, peu après le désastre de Quiberon, Monsieur avait témoigné hautement le désir d'aller se mettre à la tête des armées royalistes; on avait en son nom pressé le ministère anglais d'ordonner une seconde expédition. 11 y avait consenti et avait fait à grands frais des préparatifs. Lorsque le moment
de s'embarquer fut venu , Monsieur, qui avait de part et d'autre recueilli beaucoup d'informations, concevait déjà des doutes sur le succès que lui promettaient la plupart de ses agents ou correspondants. Prévoyant qu'un débarquement tel qu'il le comprenait serait peut-être impossible , il avait chargé le duc d'Harcourt, ambassadeur accrédité, quoique non reconnu, du roi Louis XVIII, de solliciter, s'il voyait tarder la tentative d'une descente, l'ordre de son retour. C'était une commission difficile : M. d'Harcourt ne fut pas favorablement écouté , et Monsieur écrivit au gouvernement anglais ; la réponse n'était pas encore arrivée.
Cependant la saison s'avançait. L'île d'Yen n'a pas un mouillage sûr ; la mer est souvent mauvaise dans ces parages. L'amiral et le prince se décidèrent avant d'avoir reçu l'ordre du retour.
Pendant le séjour de Monsieur et des Anglais à l'île d'Yeu, le général Hoche avait peu d'inquiétude sur un débarquement; la situation de Charette ne devenait pas meilleure par le voisinage de ce renfort, qui ne pouvait arriver jusqu'à lui. La guerre civile continuait; il ne s'agissait point de batailles à gagner, d'opérations militaires à combiner; il fallait parvenir à une soumission complète de la population, l'intimider sans l'exaspérer, lui rendre la confiance, la préserver des violences et des mauvais traitements qu'elle avait à craindre des soldats de la République, et en même temps la défendre contre les exigences menaçantes des chefs vendéens qui punissaient cruellement l'infidélité à leur cause. Occuper sans désordre chaque village, désarmer les habitants , était un plan de campagne dont l'exécution était plus lente et plus difficile
que ne l'avait espéré le général Hoche. Le gouvernement de, la Convention ne lui donnait point les moyens de réussir. Les renforts qu'on lui avait promis n'arrivaient pas ou se faisaient trop attendre. L'armée de l'ouest souffrait plus qu'aucune autre du dénûment qui avait arrêté les mouvements des armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse, Le service de l'administration militaire était devenu à peu près impossible par la dépréciation des assignats , dont chaque jour la valeur décroissait dans une proportion effrayante. Les voleries des fournisseurs , favorisées par la connivence ou l'incurie des agents du commissariat, rendaient impossibles les opérations des généraux et les mouvements des troupes.
Hoche tombait parfois dans des accès de colère ou de découragement. — « Quelle est l'âme assez fortement trempée, écrivait-il à un représentant, pour ne pas gémir hautement des maux qui nous accablent? Sans pain, sans souliers , sans vêtements, sans argent, entourés d'ennemis. Notre position est déplorable. Demain quatre colonnes devaient être mises en mouvement. Sans pain , où puis-je les conduire ? »
D'autres motifs augmentaient ses chagrins. Au moment où il écrivait ainsi, la Con^ntion, menacée par les sections , n'avait pas encore remporté la victoire du 13 vendémiaire. Le parti royaliste, toujours enivré d'illusions, croyait que c'en était fait de la Révolution. Le gouvernement conventionnel, déchu de sa puissance, succombant sous l'aversion et le mépris d'une opinion qui semblait triomphante, ne s'occupait que de sa propre sûreté. Du reste, il ne décidait rien, ne prenait aucune détermination complète , ne veillait à l'exécution d'aucun des projets qu'il adoptait; d'ailleurs, il
était mal servi. Les administrations locales, loin de lui être dévouées , appartenaient plus ou moins à la réaction. Cet esprit gagnait les agents des diverses régies financières ou militaires. Ne recevant pas d'autres émoluments qu'un papier sans valeur, chargés de percevoir ou de payer en argent, tâche alors impossible à accomplir, ils ne songeaient plus à faire leur devoir, et grossissaient la masse des mécontents. C'est pourquoi Hoche ajoutait à ses plaintes : « Si le gouvernement ne prend pas de mesures vigoureuses, la République va succomber. Vous voulez qu'elle existe ; ne voyez-vous pas ses propres agents la conduire à sa perte? Commissaires des guerres, agents aux subsistances, fournisseurs, tous agiotent, royalisent, tournent en ridicule les institutions républicaines, dégoûtent les soldats de la liberté en les faisant mourir de faim. Ces vampires rient de nos maux, organisent partout la contre-révolution. Et le gouvernement ne prendra pas un parti vigoureux ! Il y a du blé en France; d*un mot, d'un seul mot, on ferait ouvrir les greniers et les bourses. Ce mot n'est pas la terreur, mais la justice. N'est-il pas juste qu'on nourrisse les malheureux qui versent tous les jours leur sang pour la République? Je ne dirai point : Je veux quitter mon poste. Je justifierai la confiance qui m'est accordée; mais qu'on nous donne des subsistances, et les armes de la République seront victorieuses. «
L'inquiétude qu'éprouvait le général Hoche pour le sort de la République était d'autant plus vive , que jamais les communications des Vendéens et des Chouans avec l'Angleterre et les émigrés n'avaient eu autant d'activité. On ne débarquait point de soldats; il était même ditlicile d'apporter à la côte des armes et des munitions; mais une nuée d'agents faisaient sans cesse I. 8
le voyage de Londres ou de l'île d'Yeu au quartier ç»néral de chaque chef, en Bretagne, en Poitou, en Anj««i. Ils donnaient courage aux insurgés, leur promettaii. des secours et des renforts, se montraient assurés da« leurs espérances : de telle sorte que jamais les furirréelles des royalistes n'avaient été moindres, et jaiuj^ils ne s'étaient crus si près d'un triomphe complet- La Bretagne était surtout en proie aux brigan(lai:t> des Chouans, Comme le point important et décisif eU; de détruire Charette et de ne lui laisser recevoir aucu: débarquement de l'île d'Yen , c'était entre Nantes et lt> Sables qu'on avait concentré le plus de troupes; f'fi allait au plus pressé, et pour le moment on néglintài. les autres contrées. Les généraux qui y commaDdaifi>: et les administrations locales se plaignaient sans ces?*". C'était encore un des chagrins du général en chef. Ir gouvernement voulait lui retirer une partie de st? troupes.
Le 13 vendémiaire était venu réjouir le coura^^ du général Hoche. 11 avait mis à l'ordre de Tarmée qut les factieux , les Chouans et les royalistes avaient ék complètement anéantis ; mais la tâche de mettre fin a la guerre de la Vendée n'était pas devenue plus facile. Quoi qu'on dît, il n'y avait aucun rapport entre le? sections de Paris et les paysans du Bocage ; le comitr royaliste, qui correspondait parfois avec Charette, n'était pour rien dans sa défense obstinée. Tout habiif qu'était le général Hoche, et encore qu'il eût l'expérience de la guerre avec les Chouans, il lui fallut apprendre comment on pouvait combattre les Vendéens. 11 en écrivait ainsi au comité de salut public'