SITUATI0I<1 DE L INSURRECTION ROYALISTE
lorsque arrivèrent plusieurs émigrés venant de Tîle d'Yeu. M. de La Béraudière lui remit une lettre de Monsieur, datée du jour même, 17 novembre 1795. Elle était conçue en ces termes :
€€ J'essayerais en vain de vous exprimer, monsieur, tout ce que j'ai souffert depuis que je suis ici. MM. de Grimoard et de Chasteignier vous diront tout ce que j*ai fait et tenté pour parvenir à vous donner de mes nouvelles, et surtout pour recevoir des vôtres; mais tout a été inutile puisque je n'ai pu apprendre que par une voie indirecte que les forces des ennemis vous avaient obligé à renti^er dans Tintérieur de votre pays, sans que votre brave armée ait éprouvé d'échec considérable. 11 m*a été également impossible d'obtenir aucun renseignement sur le compte de M. de Rivière depuis qu'il a été débarqué le 30 septembre , et j'en s^uis extrêmement inquiet. Mais il est de mon devoir de renfermer dans mon cœur mes craintes et mes regrets et de ne m 'occuper que des moyens de réparer le passé et de rendre l'avenir plus utile et plus heureux pour la cause que vous défendez avec tant de gloire.
« M. de La Béraudière, qui vous remettra cette lettre, vous expliquera lés motifs qui ont décidé les Anglais à évacuer l'île d'Yeu. Je n'avais aucun moyen pour conserver ce poste, et je m'embarquerai sous peu de jours avec le petit nombre de Français qui sont auprès de moi pour me porter le plus promptement possible aux îles de Jersey et de Guernesey. Ce séjour m'a été offert par les ministres britanniques , comme étant le plus propre à entretenir des correspondances avec les royalistes et pour les rejoindre partout où je le jugerai convenable. Les ministres m'ont fait assurer en même temps que l'intention du cabinet de Saint-
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James était de secourir les Français fidèles par tous les moyens qui pourraient dépendre d eux, »
En lisant cette lettre, Charette changea de visage , puis , se retournant vers ses officiers : — « Mes amis , nous sommes perdus, leur dit-il en langage de soldat. — C'est l'arrêt de ma mort que vous m'apportez , répondit-il à l'envoyé ; vous me voyez aujourd'hui avec quinze mille hommes ; demain je n'en aurai pas trois cents. Je n'ai plus qu'à me cacher ou à périr!... Je périrai. »
Le 1 8 novembre 1 795 , après avoir passé sept semaines à cinq lieues de la côte de France , Monsieur monta sur le vaisseau anglais le Jason, laissant les royalistes dans le découragement et le désespoir, et ne s'inquiétant pas du sort prochainement réservé à ces Vendéens qui avaient repris les armes par ses ordres, dans l'espérance de le voir bientôt à leur tête.
Le comte de Vauban assure dans ses mémoires que Charette écrivit au roi Louis XVlll une lettre qui renfermait les paroles suivantes : « Sire , la lâcheté de votre frère a tout perdu , il ne pouvait paraître à la côte que pour tout perdre ou tout sauver. »
Quelle que fût la juste irritation de Charette , rien n'autorise à croire qu'il ait écrit une pareille lettre. Les officiers qui l'entouraient , les hommes qui étaient le plus avant dans sa confiance, n'ont à aucune époque supposé qu'elle ait été réellement écrite. Elle s'accorde mal avec la lettre très-authentique qu'il écrivit à M. de Rivière, dès le lendemain du triste message de l'île d'Yen.
« Je vous écris , mon cher Rivière, le cœur navré de douleur de l'éloignement d'un prince dont la présence devait faire toute notre félicité. Il est des priva-
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lions qu'on supporte avec courage et fermeté, mais celle-là est si grande qu'elle ébranlerait un rocher. Gardez-vous bien de croire que cet événement malheureux refroidisse notre courage ; bien loin de là : toujours animés du désir de mériter votre estime > nous travaillerons jusqu'au dernier soupir à nous en rendre dignes. »
Un officier supérieur de l'armée de Hoche, qui a rassemblé et publié plusieurs volumes de pièces et de documents sur les guerres civiles de Touest, et qui fut témoin du courage obstiné et du dévouement désespéré mais inflexible de Charette^ ajoute en rapportant cette lettre : « Elle suffit pour démentir les plaintes adressées , suivant M. de Vauban , au roi contre Monsieur. »
Ce qui est certain c'est qu'à l'île d'Yen, il n'y avait pas eu un moment où l'on eût songé à faire un débarquement, et que Monsieur, au lieu de se placera Jersey, comme il l'annonçait, ou de rester à bord sur l'escadre anglaise qui aurait croisé sur les côtes de Bretagne, s'en retourna en Angleterre ou, pour parler plus exactement, à Edimbourg, que le gouvernement anglais désigna pour sa demeure.
Dans les instructions qu'il laissa pour être transmises aux divers chefs de la guerre civile, il était facile de comprendre, par les conditions qu'il mettait à sa présence sur le sol français , qu'on ne devait plus s'attendre à l'y voir paraître.
Après avoir dit que ses vœux, ses désirs et ses intentions bien positives étaient de se réunir aux royalistes et de combattre à leur tête , sans aucun secours de troupes étrangères , il expliquait « ses plans et donnait ses ordres. »
(f Je demande que le général Stofflet puisse faire
passer la Loire à un corps d élite de six mille liomines au moins; il se réunira au général Scepeaux, qui formera aussi un corps d'élite de six mille hommes. Cette force se combinera avec l'armée que j'ai prescrite au général Puisaye. — Le général Charette devra aussi fournir un contingent égal ; de sorte qu'avec vingt-cinq mille hommes de l'armée de Bretagne, les royalistes occuperaient au nombre de plus de quarante mille hommes le pays situé entre la Loire et la Vilaine. Lorsque cette combinaison indispensable sera effectuée, les royalistes recevront mes ordres déûnitifs. »
Il était vraiment dérisoire d'adresser de semblables commandements à Charette, cerné de toutes parts et cachant dans les bois une bande d'un millier d'hommes ; à Stofflet qu'on n'avait pu décider encore à reprendre les armes, tant il sentait son impuissance; à Scepeaux, qui à la tête de quelques Chouans parcourait en la dévastant une région alors insuffisamment gardée par les troupes républicaines.
Puisaye aurait eu un moindre droit de s'étormer de recevoir de telles instructions , puisqu'il avait offert à Monsieur ce que maintenant on lui demandait; mais il y avait entre le prince et lui un grand malentendu. Toute cette armée écrite sur le papier, dont M. de Vauban avait porté le dénombrement à l'île d'Yeu, en supposant même que le calcul ne fût pas illusoire, ne devait prendre une existence réelle que lorsque le prince serait venu se mettre à sa tête, et le prince ne voulait venir que lorsqu'elle existerait effectivement.
Hormis l'exhortation que Monsieur avait adressée aux chefs en leur disant qu'ils devaient se réconcilier, puisque telle était sa volonté, il ne pourvoyait nul-
lement à la nécessité de les faire agir de concert et de donner de Tensemble et de l'unité à la guerre civile. Le roi Louis XVIII avait conféré à Charette le titre de généralissime; mais cette nomination était comme non avenue; lui-même n'avait pas imaginé d'en affecter Vautorité. Tout autre choix pris parmi les Vendéens ou les émigrés aurait eu encore moins de succès; d'ailleurs Monsieur n'eut voulu placer qui que ce soit dans une si haute position. Monsieur le duc de Bourbon avait paru un instant à l'île d'Yen, et peut-être n'eût-il pas mis à son arrivée sur lacôtedesi grandes et difficiles conditions; il reçut l'ordre de retourner en Angleterre.
La prétention du comte de Puisaye de commander en Bretagne n^avait pas cessé de déplaire, malgré tous les efforts de M. de Vauban , et lorsqu'il revint de l'île d'Yen apportant les instructions de Monsieur, il trouva son général dans une position fâcheuse. L'ami de Georges Cadoudal, Mercier la Vendée, était de retour en Bretagne depuis plusieurs semaines. Monsieur l'avait reçu avec la plus grande distinction et lui avait donné la croix de Saint-Louis; le petit état-major du prince l'avait pris fort en gré et lui avait parlé avec une intime confiance des affaires et des personnes. Aussitôt après son arrivée, Georges convoqua le conseil des Chouans du Morbihan. M. de Puisaye savait qu'il devait y être question de lui : il s'y rendit, fut très-mal accueilli et retourna auprès du conseil général, où il avait influence et autorité. Le conseil du Morbihan déclara que Puisaye avait perdu la confiance des royalistes et qu'on ne lui obéirait plus. On dit même que, par un article secret et non écrit , le général en chef fut condamné à mort. Toujours est-il que Mercier, es-
corté de douze soldats que commandait Saint-Régent (celui qui fut depuis auteur de la machine infernale), se présenta à la métairie où siégeait Puisaye avec son conseil, et lui signifia qu'il venait Tarrêter. Quelques officiers de Chouans qui se trouvaient là prirent la défense de leur général. Mercier ne put produire aucun ordre écrit, aucun pouvoir qui Tautorisât à ce qu'il prétendait faire ; seulement il était porteur de la délibération du conseil du Morbihan, que Georges avait eu la précaution de ne pas signer.
Mercier se retira sans que M. de Puisaye pût songer à punir cet acte de rébellion. Peu après , M. de Vauban revint en Bretagne porteur des instructions de Monsieur, et comme il les communiquait au conseil du Morbihan qui ne reconnaissait plus l'autorité de Puisaye, il s'expliqua avec indignation sur la conduite qui avait été tenue envers un général honoré de la confiance des princes et des principaux chefs de la guerre civile. Mercier répondit qu'au contraire Monsieur détestait le comte de Puisaye et regardait comme un vrai malheur son commandement en Bretagne. Il ajoutait que c'était avec la connaissance des intentions et du désir de Monsieur qu'il avait voulu arrêter M. de Puisaye. M- de Vauban démentit ce propos , répéta les paroles flatteuses que Monsieur l'avait chargé de porter à Puisaye et produisit des lettres oii le prince s'exprimait dans le même sens.
Mercier convint que Monsieur ne lui avait jamais articulé rien de défavorable au général Puisaye, mais que les princes désirent quelquefois des choses qu'ils ne demandent pas; « les personnes en qui Monsieur mettait sa confiance l'avaient mis, disait-il, à même de savoir à quoi s'en tenir. »
Georges Cadoudal parla avec plus de modération : — ce II peut y avoir des torts de part et d*autre, mais M. de Puisaye en a un qui, fondé ou non, n'est que trop réel : il a perdu notre confiance, et tout le Morbihan cesse de le reconnaître comme son chef. »
De ce moment l'importance de M. de Puisaye allait finir; la Chouannerie ne pouvait plus présenter lespoir d'une action subordonnée à une même autorité et dirigée selon des vues d'ensemble. Peut-être était-ce une nécessité inhérente à l'esprit de la population bretonne, à la configuration du pays, aux diversités ^'o. pinions. Georges Cadoudal fut plus habile dans la pratique de cette guerre que M. de Puisaye. L'un voulait seulement maintenir la Bretagne en rébellion contre la République; l'autre ne prétendait pas à moins qu'à opérer la contre-révolution complète.
Le départ de Monsieur, l'ajournement indéfini de toute expédition anglaise, la séparation formelle des Chouans du Morbihan ne dégoûtèrent pas M. de Puisaye de ses vastes projets; moins le succès devenait vraisemblable, plus ses conceptions prenaient de développement. Son esprit, qui était réellement distingué, avait été faussé par l'habitude de l'intrigue. Au lieu de régler sa conduite et son action sur le cours naturel et probable des événements, au lieu de reconnaître sur quelle route on était poussé par la force des choses, il cherchait à obtenir de grands résultats par de petits moyens; il avait ce besoin de faire qui s'inspire d'espérances chimériques. Évidemment l'autorité qu'il avait conservée en Bretagne était très -diminuée, mais il recevait encore des témoignages de déférence des principaux chefs de Chouans ; le Morbihan seul avait proclamé sa désobéissance. M. de
Frolté, M. de La Vieuville, M. du Boisgui et même M. de Scepeaux qui était censé général d'une autre armée y acceptaient son influence et ses projets. A ce moment son principal espoir était de décider Stofllet à reprendre les armes et à se concerter avec lui.
Cet accord une fois conclu, M. de Puisaye prétendait offrir à la France et à l'Europe un ensemble si imposant , que le parti royaliste armé prendrait place dans la balance politique; que les puissances étrangères auraient à compter avec lui ; qu'un agent unique seraiteu\pyé à Londres , et y serait admis dans une conférence européenne.
Le parti royaliste exigerait, comme base première et indispensable, que Louis XVIll fût solennellement reconnu roi de France et de Navarre. N avait-il pas en France une armée de cent mille hommes armés pour sa cause? L'immense majorité^ des Français n'était-elle pas ouvertement déclarée pour lui ? Les armées royalistes seraient alors considérées comme alliées des puissances belligérantes , et dès lors le droit des gens et les lois de la guerre protégeraient leurs prisonniers qui ne seraient plus impitoyablement mis à mort comme émigrés.
Pendant que Puisaye s'imaginait imposer des conditions à l'Europe entière, au nom d'une armée de cent mille hommes, Georges ne pouvait pas même réunir cinq mille Chouans pour protéger un débarquement de munitions apportées par les Anglais.
L'état de désordre où semblait être la France, le peu de respect qu'inspirait le Directoire, l'audace de la conspiration anarchiste faisaient encore illusion aux Vendéens et surtout aux émigrés. Les agents royalistes que la mort de Lemaître avait à peine intimidés, soutenaient leurs espérances, en leur promettant, comme
prochaine, une crise politique; en leur donnant comme témoignage d'une opinion nationale quelques conversations indiscrètes ou la complaisance avec laquelle ils étaient parfois écoutés. Les journaux de Babeuf, les injures qu'il adressait au gouvernement , le tableau de la société française telle que la Révolution l'avait faite, tracé avec une verve de haine et de mépris, charmaient les royalistes et leur paraissaient un signe certain du bouleversement de la République. — « Nous ne dirions pas mieux, disaient-ils, en lisant dans les pamphlets anarchistes : « Une Répubhque sans pain, sans bonheur « général, sans liberté, ne justifie que trop les diatribes « éternelles du royalisme contre la Révolution. »
Ainsi, encore que la situation observée d'un autre point de vue, ne dût présenter aux royahstes que des motifs de découragement, que des signes de leur impuissance, ils ne furent jamais plus dévoués à leur foi politique et plus ardents à combattre pour leur cause. Les émigrés ne pouvant venir en corps d armée porter secours à la Vendée et aux Chouans, arrivaient isolément; ils se faisaient débarquer au pied de quelque falaise à la côte de Bretagne; la nuit, lorsque la lune n'éclairait pas , ils se glissaient entre les postes et les patrouilles de l'armée républicaine et allaient se joindre aux bandes de Chouans, ou se rendaient en Anjou pour servir sous les ordres de Stofflet. La plupart, et surtout ceux qui, n'étant plus jeunes, avaient les habitudes des officiers supérieurs de l'ancien régime, ima- .ginaient difficilement quel genre de guerre ils allaient faire, à quelles privations ils seraient exposés , et ce que c'était que chouanner.
« Pourrai-je emmener deux domestiques ou un au moins? En quoi doit consister mon petit équipage? je
suppose qu'un ou deux porte-manteaux, garnis des choses les plus nécessaires, sont tout ce qu'il me faut, encore sera-t-il peut-être impossible de les transporter. Comment devrai-je être vêtu ? Je suppose que ce ne sera pas avec mon habit de maréchal de camp. Pourrai-je porter le cordon rouge? trouve-t-on des selles, brides et mors pour équiper des chevaux ? Faut-il d'autres armes qu'un sabre et des pistolets? J'ai un bon fusil à deux coups. »
Ces questions étaient adressées à M. de Scepeaux par un des plus braves et des plus honorés parmi les oiBciers généraux de 1 émigration.
On trouve dans une lettre du chevalier de La Trémouille, qui venait d'arriver auprès de M. de Puisaye, une sorte d'instruction pour les jeunes hommes de bonne volonté qui songeaient à venir en Bretagne.
« il faut n'avoir qu'un paquet dans un chausson, un bon fusil à baïonnette , une paire de pistolets à deux coups, un poignard, soixante cartouches, de forts souliers ferrés, et de bonnes jambes pour porter tout cela. Avant tout, le plus grand secret. Il faut arriver avec un esprit de douceur, d'honnêteté et de subordination. Surtout point de faiseurs, ni de freluquets, car ils n'y auraient pas une existence bien longue; j'en connais à qui je ne conseille pas de passer, à moins de changer beaucoup; autrement, ils seraient bientôt perdus'. »
Quelques-uns en effet, soit en ne sachant pas renoncer à leurs habitudes de luxe ou de bien-être, soit en manquant de prudence ou d'énergie, ou parce qu'ils se faisaient jeter sur un point où la côte était bien gardée,
4. Mémoires de Vauban. — Lettres du comle d'Âulichamp et du chevalier de La Trémouille.
tombèrent aux mains des républicains , et ne furent pas épargnés. Ainsi périrent les deux fils du duc de Serent, M. de La Vieuville, M. de La Feronnière et d'autres encore. Beaucoup trouvaient journellement la mort dans les rencontres des bandes de Chouans avec les colonnes républicaines, où étaient surpris dans quelque cabane.
La guerre se continuait ainsi en Bretagne : la chouannerie, sous la direction de M. de Frotté, prenait plus d'importante en Normandie; M. de Scepeaux, sur la rive droite de la Loire , inquiétait de plus en plus les républicains. Mais Stofflet se montrait encore sourd aux ordres du roi Louis XVIII , aux instructions que M. de Rivière lui avait apportées de la part de Monsieur , aux conseils de M. de Puisaye; tous les efforts du parti royaliste ne réussissaient point à lui faire reprendre les armes. Pour parler plus exactement, l'abbé Bernier, qui avait un pouvoir absolu sur son esprit, ne croyait pas qu'il fût raisonnable, ni possible, de recommencer la guerre en Anjou. Les émigrés arrivaient en foule au quartier général; une correspondance fréquente était suivie, avec Vérone où était alors le roi , avec Monsieur et les émigrés en Angleterre, avec le comité ro5^aliste de Paris , sans que le général Hoche, qui n'ignorait aucun de ces détails, parût s'inquiéter. Ce n'est pas qu'il ajoutât foi aux pacifiques protestations que Bernier et StofQet renouvelaient souvent, en lui demandant des entrevues et des conférences ; mais il savait que la population de cette riche contrée, qui avait cessé d'être le théâtre de la guerre depuis un an, ménagée et traitée avec douceur par le gouvernement de la République, n'était plus disposée à une nouvelle rébellion ; il était aussi informé de la division profonde qui régnait parmi I. 9
130 LETTRE D*nN OFFICIER DB 8T0FFLBT.
les officiers de cette ancienDe armée d'Anjou. Une lettre qui fut interceptée en est un curieux témoignage et montre encore un mécompte et une illusion du parti royaliste.
— « Vos officiers, disait cette lettre adressée à Stofflet, sont mécontents de la manière dont on les traite, du mépris qu'on affecte à leur égard et des préférences qu'on donne à de nobles émigrés qui étalent de grands noms et n'ont jamais fait le coup de fusil dans la Vendée. C'est avec eux qu'on traite des affaires et non plus avec les intrépides officiers qui ont fait le coup de feu avec les patriotes et fait trembler la République. A la tête de votre nouveau conseil on ne voit que des émigrés ; ils peuvent avoir du mérite ; mais pourquoi met-on leurs signatures au-dessus des noms de Cadi , Forestier , Soyer, Nicolas, de ceux qui ont défait les bleus à Coron, à Châtillon, à Dol, à Pontorson? Pourquoi mettre au premier rang des personnages inconnus?... Si on éloigne de vous les officiers dont on méprise la naissance malgré leur bravoure et l'élévation de leurs sentiments, prenez garde au sort qui vous est réservé... Les émigrés sont incapables de former aucun rassemblement. S'ils continuent à influencer le conseil, vous pouvez être assuré que vos opérations échoueront , car vos anciens officiers se retireront; nous croyons que ces messieurs, qui nous regardent du haut de leur grandeur, ne feront jamais de grandes choses pour le pays et pour vous. Tous les jours on tient conseil, on discute, on délibère. On décidera, sans dpute : alors il faudra que nous agissions et que nous allions à la distribution des coups de fusil. Nous voulons voir siéger au conseil ceux qui y ont droit. Cette conduite compromettra vous et le pays,
INTRIGUES »E l'aBBÉ BERNIER. 431
en engageant la guerre avant qu'on ait le moyen de la faire et qu'on se soit concerté avec les autres armées.
« Les émigrés devraient cacher leur nom et leur qualité, et s'abstenir de prendre leurs titres jusqu'à ce que les circonstances le leur permettent. Lorsque les républicains auront asservi le pays de Charette et de Sapinaud, ils vous reprocheront d'avoir reçu et caché ces messieurs, et ils agiront en conséquence. Que feronsnous alors? >}
L'abbé Bernier résistait à cette influence des émigrés qui, sans connaître l'esprit du peuple , sans avoir l'expérience de la première guerre, voulaient la renouveler. Comme il avait envoyé à Tîle d'Yeu pour savoir les volontés de Monsieur , il reçut pour réponse les instructions que le prince avait adressées à tons les chefs de la Vendée et des Chouans. Dans un mémoire qui fut envoyé en Angleterre, Bernier expliqua comment il était impossible de se conformer aux ordres de Monsieur , et surtout de proposer aux Vendéens, qui avaient perdu une grande armée en passant la Loire et en laissant leur pays sans défense , de recommencer une semblable tentative et d'envoyer l'élite de leurs soldats faire la guerre en Bretagne. L'abbé Bernier, après avoir insisté sur les malheurs qui résulteraient infailliblement d'une prise d'armes, indiquait la conduite qui lui semblait prudente et habile : « Ouvrir des négociations avec la République ; les traîner en longueur en multipliant les dii&cultés ; tenir pendant ce temps-là le peuple en haleine ; entretenir des liaisons au dedans et au dehors ; s'occuper des préparatifs avec plus d'assurance et plus d'union; concerter un plan général pour l'époque
132 INTRIGUES DE l'aBBÉ BERMIER.
prochaine du débarquement promis par Son Altesse Royale, »
C est dans cet esprit que Dernier et Stofflet se rendirent le 12 décembre à la conférence qu'ils avaient demandée au général Hoche; il n'avait pas en leur bonne foi plus de confiance qu'ils n'en méritaient, mais il croyait utile de les entretenir dans une disposition pacifique , qui rendrait d'autant plus difficile et imprudente, en la différant, la tentative d'insurrection dont ils avaient l'arrière-pensée. Dernier reproduisit des propositions qu'il avait déjà faites quelques mois auparavant. 11 s'offrit pour remettre complètement Tordre dans l'administration du pays, pour ramener les habitants des campagnes aune soumission entière et sincère au gouvernement de la République, dont il aurait été le commissaire et le délégué. En même temps, Stofflet eût été le commandant d'un corps militaire recruté dans le pays et se serait chargé de faire arrêter une foule de voleurs et de brigands, reste impur de la guerre civile. De cette manière, le règne des lois s'établirait sur toute la rive gauche de la Loire. Il demandait par avance que l'état de siège et le régime militaire fussent dès à présent remplacés par l'ordre constitutionnel.
Hoche engageait le Directoire à accepter ces propositions, non pas aveuglément et en se laissant duper, mais en plaçant Stofflet et Dernier sous l'autorité d'un agent civil et d'un officier général qui veilleraient sur eux en gardant la haute direction des affaires administratives et de la discipline militaire.
a Ce n'est pas , disait-il , avilir la dignité nationale que d'attacher au char de la Révolution ceux qui en furent les ennemis. Vous les séparerez ainsi de l'aristocratie qui compte sur eux; vous mettrez à profit la
HOGHB COMMANDE TOUTES LES ARMÉES DE l'oUEST. 133
confiance qu'ils inspirent aux habitants du pays. Ces habitants ne s'insurgeront plus, je m'en tiens pour assuré. >i
Au reste , le général Hoche ne consentit point à traiter avec Dernier des questions qui ne se rapportaient pas directement au territoire de Stofflet. Il ne l'admit pas à plaider la cause des émigrés et des Chouans, à parler deCharette et du bas Poitou; à réclamer contre le désarmement des paroisses de l'arrondissement de Sapinaud qui avait violé la pacification.
Ces conseils semblaient appartenir à une politique qui jusqu'alors n'avait pas été celle du Directoire. Hoche avait commencé à la pratiquer, mais sans y être formellement autorisé; il ne se sentait ni approuvé , ni appuyé. Plus d'une fois il éprouva un tel dégoût de sa situation, qu'il parla de quitter son commandement et sollicita pour être placé à la tête d'une autre armée. Les modérés le regardaient comme un terroriste ; les Jacobins le trouvaient sans énergie et complaisant aux ennemis de la République. Le Directoire jugea cette fois qu'il était trop rassuré sur les intrigues et les complots royalistes; par les rapports et les informations qu'il avait souvent donnés sur les relations et les correspondances des chefs vendéens avec les comités royalistes et les émigrés, lui-même, plus qu'aucun autre, avait excité les méfiances et les alarmes du gouvernement. Aussi n'était-ce pas pour les contre révolutionnaires qu'il voulait des ménagements et des concessions. Son projet était de se concilier l'opinion et la confiance des paysans ou des petits propriétaires bourgeois qui avaient pris part à la guerre civile et qui demandaient loubli complet du passé et le repos.
1 34 HOCHE COMMANDE TOUTES LES AHMÉES J>E l'ouBST.
Le général Hoche alla passer quelques jours à Paris. Après plusieurs conférences avec le Directoire et le ministre de la guerre, il revint avec des instructions telles qu'il les voulait avoir : elles lui donnaient plein pouvoir soit de prendre des mesures rigoureuses, soit d'user d'indulgence et de douceur. 11 avait cru nécessaire d'exercer un pouvoir absolu sur les grandes villes où les rebelles avaient des agents et d'où ils tiraient des ressources; Nantes, Angers et d'autres villes furent mises en état de siège. Les généraux , qui commandaient les deux armées des côtes de Brest et de Cherbourg, se plaignaient d'être privés de tout moyen d'action par l'envoi des détachements dirigés sur l'armée de l'Ouest; les autorités et les populations de la Bretagne et de la Normandie murmuraient de ne pas être défendues contre les brigandages des Chouans; le commandement des trois armées fut concentré' sous l'autorité du général Hoche qui établit son quartier général à Angers.
11 envoya des instructions précises et détaillées aux généraux des diverses divisions et aux commandants des colonnes mobiles. 11 avait reçu le pouvoir de destituer provisoirement les officiers , et il annonça que la discipline serait sévère. 11 prit des mesures pour l'approvisionnement de l'armée, et contraignit à un meilleur service les agents de l'administration militaire, dont il avait été si mécontent.
Le grand pouvoir qui lui était confié , la volonté et lespérance qu'il avait de terminer la guerre civile, furent annoncés aux pays insurgés par une proclamation pompeuse et déclamatoire, comme était alors le langage politique; il parlait avec malédiction et menace des