Mémoires de Carnot
montagnes, le Directoire envoyait au général Bonaparte une note qu*il recommandait à son attention.
fc Gènes ne doit pas être éloigné de plus de quarante cinq lieues de Lorette. Ne pourrait-on pas enlever la Casa-Santa et les trésors immenses que la superstition y amasse depuis quinze siècles ? On les évalue à plus de deux cents millions. Dix mille hommes secrètement envoyés et adroitement conduits viendraient à bout d une telle entreprise avec la plus grande facilité. Leur marche inconnue assurera le succès. Avec de Taudace, vous ferez une opération financière la plus admirable, et qui ne fera tort qu'à quelques moines. »
Le Directoire , sans prescrire une telle absurdité au général Bonaparte, lui disait : « Nous vous invitons à tenter cette entreprise, si vous partagez notre opinion. »
Après la conquête de Milan et la retraite de l'armée autrichienne, l'invasion de la Péninsule n'était pas une entreprise inepte comme le pillage de Notre-Dame de Lorette par un coup de main tout au plus digne d'une bande de brigands. Le plan du Directoire pouvait, dans son ensemble , être discuté au point de vue de la guerre et de la politique.
(c Faites d'abord la conquête du Milanais , soit qu'il doive retourner à la maison d'Autriche afin d'assurer notre paix avec elle , soit qu'il convienne de le donner aux Piémontais. Repoussez les ennemis jusqu'aux montagnes du ïyrol , et mettez-les en crainte de s'y voir forcés.
ce Partagez ensuite l'armée d'Italie en deux. La plus faible partie restera dans le Milanais et en assurera l'occupation; elle sera secondée par les troupes piémontaises. Si le roi de Sardaigne conclut avec nous un traité d'alliance offensive et défensive, son armée pourra
être chargée de garder les débouchés duTyrol. Pendant ce temps-là, les troupes républicaines vivront dans le Milanais et y lèveront des contributions. Il faut que celte armée puisse se passer des secours de Tintérieur. »
Celle dislocation de Farmée d'Italie avait un autre motif qui était peut-être le principal.
« Le Directoire destine au général Kellermann le commandement des troupes qui occuperont le Milanais - En même temps il confère aux commissaires Carreau et Salicetti le droit de requérir des mouvements de troupes. Cette disposition assurerait Tunion entre les deux généraux, si lamour de la République et le désir de faire triompher nos armes ne les liaient pas «plus intimement encore.
« La seconde colonne sera la plus forte possible et sous vos ordres. Vous côtoierez la mer; en vous portant d'abord surLivourne, pour menacer ensuite Rome et Naples.
« I-a République n'est point en guerre avec le grandduc de Toscane, et nous voulons maintenir nos liaisons avec lui. Mais nous savons, par son ministère à Paris, dans quelle contrainte son gouvernement est tenu par les Anglais, et quelle tyrannie ils exercent à Livourne. Il est digne de la République de l'affranchir de celle sujétion ; il importe surtout que les couleurs nationales soient respectées dans les ports de Toscane. Vous préviendrez le grand-duc de la nécessité où nous sommes d entrer dans ses États et de mettre garnison dans Livourne. Ayez soin que votre courrier arrive à Florence seulement à Tinstant où vous aurez déjà occu|)é Livourne; saisissez- vous des vaisseaux anglais, napolitains, portugais qui se trouveront dans le port; empa-
rez-vous de tout ce qui appartient aux États qui sont en guerre avec nous ; mettez même le séquestre sur ce qui appartient aux particuliers. Le grand-duc ne peut se refuser à ces mesures rigoureuses, sans quoi la République se verrait forcée de traiter la Toscane comme une alliée de TAngleterre et de TAutriche.
« Il convient d'ajourner nos débats avec Gênes jusqu'après l'expédition de Livourne; contentons -nous d'abord d'en tirer les subsistances et moyens de transport dont l'armée a besoin, sauf à traiter ensuite du mode de remboursement. Il n'est pas de notre intérêt de pousser les Génois au désespoir. Le moment n'est pas encore venu de leur demander une réparation authentique pour l'attentat commis le 6 octobre 1 793 dans le port de Gênes par les marins anglais , qui se sont emparés d'une frégate française en massacrant traîtreusement l'équipage. Nous exigerons une indemnité pour nous et aussi pour les familles des parents qui ont péri sur la Modeste. C'est ainsi que nous essayerons de lever un emprunt sur la ville de Gên^s , en nous gardant de la vexer, et en lui faisant sentir que nous sommes plus généreux que nos ennemis , qui voulaient la livrer au roi de Sardaigne.
w 11 est juste que le duc de Parme paye son entêtement à ne se point détacher de la coalition. Ses États devront nous fournir tout ce dont nous avons besoin et des secours en numéraire. Il faudra toutefois le ménager plus que nos autres ennemis , à cause de nos liaisons avec TEspagne.
« C'est surtout le Milanais qu'il ne faut pas épargner; levez y des contribi\tions, en profitaint de la première terreur qu'inspirera l'approche de nos armes. Les canaux et les grands établissements d'un pays que nous I. H
ne conserverons pas devront garder des traces de la guerre; toutefois soyons prudents.
w Venise sera traitée comme une puissance neutre ; mais elle ne doit pas s'attendre à l'être comme une puissance amie; elle n'a rien fait pour mériter nos égards.
a Si Rome fait des avances, la première chose à exiger est que le pape ordonne immédiatement des prières publiques pour la prospérité et les succès de la République française. Quelques-uns de ses beaux monuments, ses statues, ses tableaux, ses médailles, ses bibliothèques, ses bronzes, ses madones d'argent et même ses cloches nous dédommageront des frais de la visite que vous ferez au pape.
« Dans le cas où la cour de Naples, effrayée de votre approche, ferait quelques propositions à la France, il faudrait exiger qu'elle livrât sur-le-champ les vaisseaux et tout ce qui appartiendrait aux nations qui sont en guerre avec nous. Elle s'engagerait solennellement à ne plus recevoir dans ses ports aucun vaisseau anglais ou ennemi. »
Cette longue instruction du Directoire se terminait en annonçant que c quelques renforts allaient être envoyés à l'armée d'Italie, et qu'en traitant avec le roi de Sardaigne , il montrait comment la France était généreuse et cherchait à se faire un allié qui, par intérêt ou par amitié , lui restât toujours attaché. »
Le général Bonaparte n'entra point en discussion avec le Directoire sur les intentions politiques dont on lui donnait connaissance; il avait peu d'objections à y faire et ses projets étaient assez conformes à ceux qu'on
lui imposait, hormis Tépoque ou le mode d'exécution et les marches militaires qui lui étaient tracées.
Il répondit à la lettre du Directoire à Finstant même où il venait de la recevoir*.
« Vos espérances sont réalisées; à l'heure qu'il est toute la Lombardie est à la République. Hier une division est partie pour cerner le château de Milan. Beaulieu est à Mantoue avec son armée, il y trouvera la mort; il a inondé tout le pays environnant; c'est le plus malsain de ritalie.
(c II a encore une armée très-nombreuse et on lui envoie des renforts. Je crois très-impolitique de diviser en deux l'armée d'Italie; il est contraire aux intérêts de la République d'y mettre deux généraux différents.
« L'expédition sur Livourne, Rome et Naples est trèspeu de chose; elle doit être faite par des divisions en échelons, de sorte que Ton puisse, par un mouvement rétrograde, se trouver en force contre les Autrichiens et menacer de les envelopper au moindre mouvement qu'ils feraient. Il faut pour cela non-seulement un seul général, mais encore que rien ne le gène dans sa marche et dans ses opérations. J'ai fait la campagne sans consulter personne; je n'eusse rien fait de bon s'il eût fallu me concilier avec la manière de voir d'un autre. J'ai remporté quelques avantages sur des forces supérieures , et dans un dénûment absolu de tout , parce que, persuadé que votre confiance se reposait sur moi, ma marche a été aussi prompte que ma pensée.
« Si vous m'imposez des entraves de toute espèce ; s'il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires
du gouvernement; s'ils ont droit de changer mes mouvements, de m'ôter ou de m'envoyer des troupes , n'attendez plus rien de bon; si vous affaiblissez vos moyens en partageant mes forces, si vous rompez en Italie l'unité de la pensée militaire , je vous le dis avec douleur, vous avez perdu la plus belle occasion d'imposer des lois à Tltalie.
(c Dans la situation des affaires , il est indispensable que vous ayez un général qui ait entièrement votre confiance. Si ce n'est pas moi , je ne m'en plaindrai pas et je redoublerai de zèle pour mériter votre estime dans le poste que vous me confierez. Chacun a sa manière de faire la guerre. Le général Kellermann a plus d ex:périence et la fera mieux que moi ; mais tous les deux ensemble nous la ferions fort mal.
(c Je sens qu'il faut beaucoup de courage pour vous écrire cette lettre; il serait facile de m'accuser d'ambition et d'orgueil! Mais je vous dois l'expression de tous mes sentiments, à vous qui m'avez donné dans tous les temps des témoignages d'estime que je ne dois pas oublier.
« Les différentes divisions de l'armée prennent possession de la Lombardie. Lorsque vous recevrez cette lettre, nous serons déjà en route et votre réponse nous trouvera probablement près de Livourne.
M Le parti que vous prendrez dans cette circonstance est plus décisif pour les opérations de cette campagne que les quinze mille hommes de renfort envoyés par l'empereur à Beaulieu. »
C'était Carnot qui, comme président trimestriel du Directoire, avait signé les instructions envoyées au général de l'armée d'Italie et la détermination de la disloquer. Le général Bonaparte lui adressa une lettre par-
ticulière. 11 le savait plus raisonnable que ses collègues et plus capable d'apprécier les choses de la guerre.
ce J^écris au Directoire relativement à Tidée de diviser Tarmée. Je vous jure que je n'ai vu en cela que la patrie. Vous me trouverez toujours dans la ligne droite. Je dois à la République le sacrifice de mes idées. Si l'on cherche à me mettre mal dans votre esprit, ma réponse est dans mon cœur et dans ma conscience.
€< Comme il serait possible que ma lettre fût mal interprétée et que vous m'avez témoigné de l'amitié, c'est à vous que je l'adresse en vous priant d'en faire l'usage que vous suggéreront votre prudence et votre attachement pour moi.
« Kellermann commandera l'armée aussi bien que moi. Les victoires sont dues au courage et à l'audace de Tarmée : personne n'en est plus convaincu que moi; mais réunir Kellermann et moi , c'est vouloir tout perdre. Je ne puis servir avec un homme qui se croit le premier général du monde. D'ailleurs je crois qu'un mauvais général vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le gouvernement, c'est une affaire de tact. M Je ne puis vous être utile qu'investi de la même confiance que vous me témoigniez à Paris. Que je fasse la guerre ici ou ailleurs , cela m'est indifférent. Servir la patrie, mériter une page dans notre histoire^ donner au gouvernement des preuves de mon dévouement, voilà toute mon ambition; mais j'ai fort à cœur de ne pas perdre en huit jours deux mois de fatigue, de peines et de dangers. Je ne veux pas être entravé. J'ai commencé avec quelque gloire; je désire continuer à être digne de vous. Croyez d'ailleurs que rien n'altérera l'estime que vous inspirez à tous ceux qui vous connaissent. »
214 AHMISTICE ACCORDÉ A PARME.
Le Directoire , avant que cette réponse lui parvînt , avait chaque jour reçu la nouvelle d'une victoire, mais la satisfaction qu'il en ressentait, l'idée plus grande qu^il concevait du génie de Bonaparte ne le faisaient point varier dans sa volonté de lui ôter le commandement de l'armée d'Italie et de le destiner à parcourir la Péninsule en rançonnant des États impuissants à se défendre Lorsque fut arrivée la lettre du 14 mai écrite après la victoire de Lodi et l'entrée à Milan, lorsque les directeurs virent quel effet avait produit Tétrange détermination d'ôter au général victorieux le commandement de son armée , il se hâta d'obéir à la raison et à la nécessité.
(c Vous paraissez désirer, citoyen général , de continuer à conduire toute la suite des opérations militaires de la campagne actuelle en Italie. Le Directoire a mûrement réfléchi sur cette proposition, et la confiance qu'il a dans vos talents et votre zèle républicain ont décidé cette question en faveur de l'affirmative. Le général Kellerman restera à Chambéry. »
Désormais le Directoire n'avait plus à s'occuper de l'armée d'Italie que pour approuver tout ce que ferait ou proposerait le général Bonaparte ; ce n'était pas la victoire la moins importante qu'il eût remportée.
Avant même d'avoir reçu les instructions du gouvernement, il avait commencé à traiter en vaincus les princes souverains d'Italie.
En entrant sur le territoire de Parme, il avait, au passage de la Trebia, reçu des envoyés du duc pour lui demander la paix et sa protection. Ce prince était infant d'Espagne, fils de l'infant don Philippe, petit-fils de Philippe V. L'abbé de Condillac avait été son pré-