‹ Histoire du directoire de la République française (volume 4)Chapitre 38 sur 110 · pluviôse an m , 8 février · texte numérisé non relu

pluviôse an m , 8 février

la propriété. « Il faut, disait-il, une Vendée plébéienne. ))

Mis en liberté par le comité de sûreté générale, après le 13 vendémiaire, même avant l'amnistie, il revint à Paris plus dangereux qu'il ne l'avait jamais été, entouré d'une bande d'hommes fanatiques, dévoués à ses projets , prêts à tout entreprendre , habiles à recruter parmi les gens de désordre et de mauvaise vie.

Des clubs se formèrent , et dans ces clubs , des associations secrètes disciplinées avec obéissance passive et zélée. — « Le tribun du peuple est libre. Le gouvernement a eu la maladresse de le lâcher; il faut voir jusqu'oii le conduira la suite de son imprudence, m Telle était l'audace de Babeuf dès le premier numéro de son journal.

A ce premier moment , le Directoire distribuait des emplois aux amnistiés qui sortaient des prisons où ils avaient été détenus comme provocateurs des insurrections. 11 les regardait comme d'utiles auxiliaires contre la réaction et le royalisme. Ainsi, il ne témoigna d'abord aucune inquiétude de ce mouvement et ne voulait pas comprendre le danger. Les journaux modérés et la minorité du conseil des Cinq-Cents s'étonnaient de cette insouciance ou de cette mollesse. Leurs plaintes étaient un motif de plus pour que le gouvernement laissât un libre cours à la renaissance du jacobinisme. Chaque jour, on laissait ouvrir de nouveaux clubs et placarder des affiches incendiaires.

Encouragé par cette tolérance, Babeuf allait au dernier terme de ses doctrines. Le tribun du peuple pouvait dire: — « La propriété individuelle est la source de tous les maux qui pèsent sur la société. La société est

une caverne; l'harmonie qui y règne est un crime. Que vient-on parler de lois et de propriétés ? Les propriétés sont possédées par des usurpateurs ; les lois sont l'ouvrage du plus fort. Le soleil luit pour tout le monde, et la terre n'est à personne. Allez donc , mes amis ! dérangez , bouleversez , culbutez cette société qui ne vous convient pas. Prenez tout ce qui vous conviendra ; renversez sans scrupule les barrières et les constitutions ; égorgez sans pitié les tyrans , les patriciens , le million doré , tous les êtres immoraux qui s'opposent au bonheur commun. Vous êtes le peuple, le vrai peuple, le seul peuple digne de jouir de tous les biens de ce monde. La justice du peuple est majestueuse comme lui. Tout ce qu'il fait est légitime; tout ce qu'il ordonne est sacré ! »

C'est ainsi que de criminelles passions, prenant une forme de théorie, arrivaient à des conclusions aussi absurdes qu'abominables. Partant d'un principe unique, oubliant le sens commun et la vérité morale, l'esprit révolutionnaire était conduit à la plus funeste des folies, à la démence logique.

Il y avait pourtant telle diatribe de Babeuf qui pouvait éclairer le Directoire ; le passage suivant n'avait aucune couleur d'abstraction. — u Le Directoire est un gouvernement perfide , une tyrannie qui perd la tête; séquelle infâme des Luxembourgeois, cinq mulets empanachés, nouveaux Tarquins qu'il faut faire disparaître, dont chaque acte est un délit national dont les preuves sont tracées en caractères de sang. »

Il fallut donc se résoudre à user de quelque rigueur envers Babeuf. Le Directoire ordonna le 11 décembre 1795 qu'il serait mis en accusation ; en même temps il chargea le tribunal de cassation de prononcer, pour

défaut de compétence, la nullité du jugement rendu dix-huit mois auparavant par le tribunal de Laon dans l'affaire du faux, et de renvoyer Babeuf devant une autre juridiction.

Le décret de la Convention qui avait mis fin à la poursuite n'avait eu aucune publicité ; c'était un de ces actes que cette assemblée souveraine expédiait de confiance et sans y prendre garde. Babeuf échappa au mandat d'arrestation en ameutant les passants de la rue contre les agents de la police qu'il désignait à grands cris comme mouchards. 11 se cacha; on mit peu de dihgence à le chercher, et il continua clandestinement son journal qui n'en était pas moins fort répandu. 11 répondit à l'arrêté du Directoire et au renouvellement de l'accusation de faux, en appelant le témoignage de Merlin, son ancien protecteur, qui apparemment avait oublié le décret dont il était l'auteur.

Ainsi il ne fut plus question du faux ; mais une poursuite fut intentée pour la provocation à la révolte imprimée dans le Tribun du peuple.

Le Directoire avait une telle crainte de se mettre en hostihté avec la faction dont Babeuf devenait l'organe avoué, que, pour se faire pardonner cet essai de rigueur, il traduisit en même temps devant la justice Richer Serizy, rédacteur de V Accusateur public , journal très-suspect de royalisme, et Suard qui dirigeait les Nouvelles politiques avec la modération et la réserve de son caractère, en se montrant scrupuleusement constitutionnel.

L'assimilation de Babeuf à deux hommes honorables, qui avaient usé avec mesure et convenance de la liberté de la presse, produisit sur le jury la môme impression que sur le public : il déclara qu'il n'y avait

pas lieu à accusation contre Suard et Richer Serizy; Babeuf fut déclaré accusable. Dans les lois de cette époque , l'accusation était préalablement prononcée par un jury, avant d'être portée devant le jury de jugement.

Le Directoire, usurpant ouvertement les attributions du Tribunal de cassation , annula cette procédure. Un des codes , votés précipitamment le 3 brumaire , avait réglé que les affaires de faux en écriture , les banqueroutes frauduleuses , les vols en matière de finance ou de commerce , la forfaiture et les écrits imprimés seraient portés , soit pour l'accusation , soit pour le jugement, devant un jury « spécial. » Cette institution, que l'acte constitutionnel n'avait ni annoncée ni prévue, aurait pu être regardée comme inconstitutionnelle. Le texte de la loi nouvelle , en mentionnant un « écrit imprimé , » ne disait point quels étaient les délits de la presse ; le sens du mot ainsi placé semblait se rapporter à un acte coupable ou frauduleux commis par le moyen de la presse. Dans tout cas, ce n'était pas au pouvoir exécutif qu'il appartenait de reconnaître si un jugement était ou n'était pas conforme à la loi.

L'affaire était renvoyée par l'arrêté directorial à l'accusateur public du département de Paris pour y être instruite selon la forme légale. Richer Serizy et Suard furent acquittés par le jury spécial.

Babeuf continua à être caché, faisant paraître son journal et ses brochures , voyant journellement ses amis ; en communication avec les clubs , et surtout avec celui qui se réunissait à l'ancienne maison de Sainte-Geneviève, et qu'on connaissait sous le nom de Société démocratique du Panthéon.

Cependant le piil)lic s'inquiétait de plus en plus de cette conspiration patente contre l'ordre social, de ces préparatifs d'insurrection, et des ménagements craintifs que le Directoire semblait garder envers des brigands. Les hommes raisonnables des Conseils législatifs et les amis honnêtes et éclairés de la République commençaient à blâmer la conduite du gouvernement.

Le 26 décembre 1795, un message du Directoire invita le conseil des Cinq-Cents à examiner s'il ne convenait pas de distraire la police de Paris du ministère de l'intérieur, et de créer un septième ministère en lui donnant cette attribution.

Les motifs de celte proposition ne se rattachaient à aucune circonstance particulière ; nulle conspiration royaliste ou anarchique n'était dénoncée.

« La commune de Paris , ce centre de toutes les lumières , ce berceau de la Révolution , ce foyer du patriotisme , est aussi le rendez-vous de tous les ennemis de la République , le quartier général des contrerévolutionnaires , le point de ralliement de toutes les factions.... C'est surtout le peuple de Paris qu'on cherche à égarer, à exaspérer, à porter au désespoir. C'est par les mains qui ont renversé la Bastille qu'on voudrait rétablir le trône. Il est infiniment urgent d'établir une police active et sévère qui déjoue les complots, contienne les séditieux, éclaire les intrigues et maintienne le calme. »

Une longue énumération des devoirs d'une poHce municipale, qui veillerait à la sûreté, à la propreté, à la santé de la ville , était aussi présentée pour démontrer l'indispensable nécessité d'un ministère de la police.

Cette proposition fut accueillie favorablement au conseil des Cinq-Cents et disculée avec gravité, sans précipitation. Elle acquit même plus d'importance que le Directoire ne lui en avait donné. Dumolard et d'autres députés remarquèrent que la police politique ne pouvait être exercée avec efficacité, si elle était renfermée dans la circonscription d'un seul département; qu'elle était essentiellement générale. Ils rappelèrent que la surveillance du lieutenant général de police avait, sous la monarchie, une inspection qui s'étendait sur toute la France.

Le rapporteur de la Commission avait proposé seulement l'adoption du projet du Directoire. Mersan , Pontécoulant , Chénier, appuyèrent l'opinion de Dumolard et la discussion porta dès lors sur l'institution d'une police générale et politique confiée à un ministre spécial. Thibaudeau se montra opposé à cette institution ; il pensait que, dans un État bien réglé , sous un gouvernement solidement établi et reconnu par l'universalité des citoyens, il ne doit pas y avoir d'autre police que l'administration et les tribunaux: — « L'existence permanente d'une police politique suppose que la paix publique est dans un continuel danger, et qu'un certain nombre de citoyens espèrent ou désirent le changement de la constitution ou du gouvernement. — Dans un pays calme, soumis à des lois et à des pouvoirs qu'il respecte, la police prévient ou poursuit les délits privés; c'est seulement aux époques de révolution que sa vigilance doit empêcher ou réprimer les complots contre la sûreté de l'État. »

C'est précisément ce que reconnaissaient les défenseurs du projet : — « Les conspirations sont la maladie périodique des républiques , » disait Hardi.

« — Notre situation actuelle, ajoutait Pontécoulant, exige une police très-sévère. Si elle existait, nous ne serions pas à nous demander, chaque matin , si quelqu'un de nos amis, de nos parents est tombé sous le fer des assassins.... » Dans plusieurs départements il suffit d'avoir, à une époque quelconque, témoigné le moindre attachement à la Révolution pour être exposé à la rage des royalistes. — Ailleurs, des hommes connus par leur modération sont poursuivis , assassinés aux cris de : « vive la Montagne ! vivent les sansculottes !

— « Si nous avions une police, nous saurions s'il est vrai qu'il existe des conciliabules où les royalistes complotent le massacre des Conseils; nous saurions si les amis de la Terreur aiguisent de nouveau leurs poignards. »

Telle était en ce moment la sécurité que donnait à la France la nouvelle constitution et le gouvernement que la Convention avait institué pour son successeur.

La résolution du conseil des Cinq-Cents qui créait un ministère de la police générale fut portée au conseil des Anciens, où elle fut adoptée sans contestation. Toutefois, Portalis, dont l'importance et la considération croissaient de jour en jour, parla et vota contre le projet. Son esprit ne se prêtait pas facilement à tout ce qui portait le caractère révolutionnaire.

Le choix du ministre de la police était attendu avec inquiétude. Avec de telles attributions, avec un pouvoir inclinant nécessairement à l'arbitraire, l'homme était encore plus à considérer que l'institution. On craignit d'abord que l'influence de Barras n'y plaçât Tallien ou Fréron. Camus, qui venait d'arriver sortant des prisons d'Autriche, refusa; Alquier qui, comme

lui, était un républicain honnête et modéré, n'accepta pas non plus. Alors le Directoire plaça à ce nouveau ministère Merlin de Douai, qui, au ministère de la justice où il était depuis deux mois , s'était montré le patron zélé des Jacobins et les avait placés dans tous les emplois dont il disposait. Genissieux, qui le remplaça au refus de Treilhard, était un des révolutionnaires les plus animés du conseil des Cinq- Cents.

Le choix de Merlin pour le ministère de la police, l'appui que le parti conventionnel avait accordé à cette nouvelle institution, indiquaient assez qu'elle était destinée, non pas à détendre l'ordre public contre les menaces et les complots des Jacobins de Babeuf, mais à poursuivre avec une activité nouvelle tout ce qui , sous le nom de royalisme et de contre-révolution , inquiétait les républicains de 1793. Ils ne se remettaient point de la peur qu'ils avaient ressentie, lorsque, avant le 13 vendémiaire, ils avaient vu l'opinion déchaînée contre la Convention. Les élections leur inspiraient une indignation qui ne s'apaisait point; leur colère était d'autant plus vive qu'ils prévoyaient le résultat du prochain renouvellement; dans un an ils allaient perdre la majorité. La crainte de voir la région du gouvernement envahie par une opinion contraire à la tyrannie révolutionnaire, par des hommes étrangers à tout ce qui s'était fait depuis le 10 août jusqu'au 13 vendémiaire, ne laissait pas le sang-froid aux Montagnards et aux Thermidoriens. Les mots d'émigrés , de chouans , de prêtres insermentés , de réactionnaires les mettaient dans une sorte de fureur. Le parti royaliste n'était cependant pas devenu plus formidable ; il n'était pour rien dans l'opinion de Paris.

Le comité qu'avait formé Lemaître n'avait pas, il est vrai, cessé d'exister, ni de correspondre avec les Vendéens et les princes émigrés. Les rapports qui leur étaient adressés ne pouvaient pas donner d'espérances fondées sur l'état actuel de Paris; seulement ils représentaient, le gouvernement directorial, comme peu établi et menacé dans un avenir assez prochain par les factions actives et mal réprimées. En même temps ils soutenaient et encourageaient la constance de Charette et des chefs de chouans.

Le général Hoche savait , soit en saisissant les correspondances , soit par les informations qu'il se procurait, toutes ces intrigues royalistes; il y attachait une importance exagérée ; non pas qu'il supposât que la guerre civile dût se prolonger longtemps; la Vendée n'avait plus aucun secours à espérer de l'île d'Yen et de l'Angleterre, mais il était inquiet pour l'avenir de la République, çt irrité contre les émigrés, les Vendéens et les royalistes; il les regardait comme de mortels et irréconciliables ennemis , dont on ne devait jamais espérer une soumission sincère.

Ce qui suscitait ou entretenait le désordre dans quelques départements , c'était surtout la faiblesse du gouvernement directorial, la conduite des magistrats judiciaires ou administratifs , les uns élus par les assemblées électorales et peu dévoués, les autres choisis par le Directoire ou par ses commissaires extraordinaires , et trop zélés dans leur réaction jacobine. La Normandie et surtout le département du Calvados étaient en proie à une chouannerie insullisamment réprimée qui était un brigandage plutôt qu'une guerre civile. Beaucoup de pillages et de

meurtres étaient commis par des bandes de jeunes gens, qui donnaient leur dévouement à la cause royale pour prétexte à de coupables expéditions ou à de cruelles vengeances. Quelquefois dans une province tranquille, loin de la guerre de l'ouest, un complot local était formé pour arrêter la malle-poste , ou arracher des prisonniers à la gendarmerie; on en vit un exemple entre Orléans et Paris.

Dans le midi , les Jacobins se vengeaient avec impunité des massacres et des assassinats de la compagnie de Jésus ou du Soleil , tandis que les commissaires extraordinaires assuraient dans leurs rapports que les crimes de la réaction n'avaient point cessé , ce qui était nié par d'autres témoignages.

Le Directoire persistait à ne pas voir les dangers dont l'ordre public était menacé par les anarchistes ; il craignait surtout, en sévissant contre eux, de donner force et courage à l'opinion contre-révolutionnaire : c'eût été retomber dans la faute que la Convention , contrainte par la nécessité , avait commise en écrasant les insurgés du l**" prairial. Au contraire, il pensait qu'en laissant pleine licence à l'esprit jacobin , il intimidait les ennemis de la République. C'était se tromper beaucoup : il exaspérait ainsi les modérés de toutes nuances ; il répandait l'inquiétude parmi le public qui demandait le repos et la sécurité ; en même temps il déchaînait une classe d'hommes qui conspiraient contre le gouvernement directorial, comme ils auraient conspiré contre tout autre. C'est que le Directoire ne pouvait trouver sa force que dans un parti; il n'avait nul titre à les dompter sans emprunter le secours d'aucun d'eux ; il lui fallait frapper alternativement sur l'un et sur l'autre.

C'est ainsi qu'au moment même où il créait un ministère de la police, afin de veiller spécialement à la tranquillité de Paris, le Directoire faisait paraître un arrêté qui semblait appeler le trouble et le désordre.

« Les déclamations multipliées , disait le préambule, contre les maux nés, non de l'institution de la République, mais des crimes et des désordres qui ont entouré son berceau, ont jeté une sorte de tiédeur insouciante dans une classe nombreuse de citoyens ; ils se sont livrés exclusivement aux soins de leur intérêt personnel ; dans les fureurs de l'agiotage et les fumées des divertissements de toute sorte, ils semblent oublier le grand intérêt de la patrie et de la liberté. Cette léthargie anti-civique a frappé le gouvernement, et, pour le dissiper, le Directoire exécutif arrête :

— « Tous les directeurs des spectacles de Paris sont tenus de faire jouer chaque jour par leur orchestre, avant le lever de la toile, les airs chéris des républicains : « la Marseillaise, Ça ira. Veillons au salut de l'Em- « pire » et « le Chant du départ. » Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours l'hymne des Marseillais.

« Il est expressément défendu de chanter, laisser chanter ou faire chanter l'air homicide, dit « le Réveil « du peuple. »

« Le ministre de la police donnera les ordres les plus précis pour faire arrêter tous ceux qui, dans les spectacles, appelleraient par leurs discours le retour de la royauté , provoqueraient l'anéantissement du Corps législatif ou du pouvoir exécutif, et troubleraient l'ordre public. »

L'effet probable de cette ridicule mesure ne tarda

point. Deux jours après, le ministre de la police écrivait au général de l'armée de l'intérieur.

« Je suis informé qu'hier au théâtre de la rue Feydeau les airs chéris des républicains n'ont été accueillis que par des huées. Quoi ! lorsque la République force les puissances coalisées contre elle à la respecter et à l'admirer, elle serait méconnue par la tourbe misérable de quelques êtres dégradés et sans mœurs dont le cœur est mort aux douces jouissances de l'amour de la patrie. Les murmures de quelques séditieux ne l'emporteront pas sur la volonté du gouvernement, et ne dénatureront pas le véritable vœu du peuple. »

■ Le général en chef était en conséquence chargé de faire arrêter les contrevenants.

La police de Paris devenait de plus en plus tracassière et vexatoire. Merlin remit en vigueur un décret du 19 septembre 1792, voté au moment de la plus dure tyrannie de cette Commune, qui venait de faire les massacres de septembre. Ce décret enjoignait à tous les citoyens de présenter leur carte civique à la première réquisition des officiers de police ou des commandants d'un poste militaire. « Si on n'exhibait pas sa carte et qu'on ne fût pas réclamé par sa section, on était passible de trois mois de prison. » De sorte qu'à une heure quelconque du jour ou de la nuit, en passant devant uu corps de garde ou en rencontrant un agent de police, on était arrêté et mis en dépôt ; si par hasard on avait oublié sa carte , ou si on n'était pas connu du bureau de la section , on était mis en prison. Parfois les théâtres ou même le Palais-Koyal étaient cernés pour demander à chacun sa carte, et surtout pour reconnaître les jeunes gens qui , faisant partie de la première réquisition, n'y avaient pas obéi ou I. 5

étaient revenus de l'armée. La jeunesse dorée était particulièrement suspecte et poursuivie.

Quant aux Jacobins, aux clubistes, aux comités des sociétés secrètes, ils avaient pleine et entière liberté. Ne point avoir goût aux airs chéris des républicains était un délit, mais il était permis aux plus intimes amis de Babeuf, aux plus fanatiques de la société des égaux, de prendre possession du café des Bains-Chinois et d'y faire chanter publiquement des chansons composées, non pas en l'honneur de la république constitutionnelle, mais de la prochaine révolution démocratique, on y célébrait la mémoire de Robespierre et de Saint-

Just :

Tu nous créas pour être égaux Nature, bienfaisante mère!

Pourquoi des biens et des travaux L'inégalité meurtrière ?

Pourquoi mille esclaves rampants Autour de quatre ou cinq despotes?

Pourquoi des petits et des grands?

Levez- vous, braves sans-culottes.

Du nom de lois et d'instituts , On revêt l'affreux brigandage ; On nomme crimes les vertus , Et la nécessité, pillage.

Et vous , Lycurgues des Français , 0 Marat, Saint-Just, Robespierre! ! !

Déjà de vos sages projets Nous sentions l'effet salutaire ; Déjà le riche et ses autels, Replongés dans la nuit profonde, Faisaient répéter aux mortels :

Le soleil luit pour tout le monde.

D'autres couplets étaient plus menaçants.

Soyez-en sûrs, le peuple est las, La faim l'agite et le réveille ;

Il veut du pain, non des débats, Ventre affamé n'a point d'oreille. ' N'est-ce pas assez gouverner?

Plus longtemps vous serait funeste.

Capet aussi voulut régner !

Comme nous, vous savez le reste.

Ce fut à ce moment que, sous l'iii vocation de Babeuf, commença le culte de la Terreur et de Robespierre, non plus comme chef d'un parti politique, mais comme apôtre et précurseur d'un renouvellement social. Il ne fallait pas moins que la témérité et l'impudence de ce tribun du peuple pour entreprendre la réhabilitation et l'apothéose de ces hommes encore exécrés et flétris par le sentiment unanime de la France. Même parmi ses adeptes les plus fanatiques, il y en avait dont il était obhgé de soutenir le courage, et qui n'osaient pas s'associer à cette adoration. Du fond de la retraite où il se dérobait aux recherches d'une police peu vigilante , il leur écrivait :

« Je confesse que je m'en veux d'avoir vu autrefois en noir et le gouvernement révolutionnaire , et Robespierre, et Saint- Just. Ces hommes valaient mieux à eux seuls que tous les révolutionnaires ensemble. Leur gouvernement dictatorial était diablement bien imaginé. Je ne pense pas qu'ils aient commis de grands crimes et fait périr beaucoup de républicains; pas tant, du moins, qu'on le dit. Je n'examine point si Hébert et Chaumette étaient innocents; quand cela serait, je justifie encore Robespierre. 11 pouvait avoir l'orgueil d'être le seul capable de mener le char de la Révolution à son vrai but; des brouillons, des hommes à demi-moyens furent aperçus par notre Robespierre , comme disposés à lui disputer la direction du char : il avait le sentiment de sa capacité exclusive et pensa que

ces ridicules rivaux , même avec de bonnes intentions , gâteraient tout. 11 a dit: — « Jetons sous l'éteignoir ces .« farfadets importuns. » — Mon opinion est qu'il fit bien; un régénérateur doit voir en grand et faucher tout ce qui le gêne , tout ce qui obstrue son passage. Fripons ou imbéciles ou présomptueux, c'est égal, tant pis pour eux, pourquoi se trouvaient-ils sur son chemin? C'est ce qui me le fait admirer; c'est ce qui me fait voir en lui le génie des véritables idées régénératrices. Il n'est ni impolitique , ni superflu d'invoquer la cendre de Robespierre et de Saint -Just pour étayer notre doctrine. Il est utile de montrer que nous n'innovons pas ; que nous succédons aux premiers et généreux défenseurs du peuple et qu'ils avaient marqué le but de justice et de bonheur où le peuple doit atteindre.

« En outre, réveiller Robespierre, c'est réveiller tous les patriotes énergiques et avec eux le peuple qui autrefois n'écoutait qu'eux. Le robespierrisme n'est point factice et limité comme l'esprit de faction ; il existe dans la classe judicieuse et éclairée, il est naturellement dans le peuple. Robespierrisme et démocratie sont des termes identiques. ))

Ceux des amis de Babeuf, qui croyaient que le culte de Robespierre et de la Terreur était une faute de conduite, avaient peut-être un zèle moins ardent que leur professeur, mais ils montraient plus de discernement. Cette thèse de philosophie historique était au moins inutile pour soulever les masses; l'espoir du pillage et de la loi agraire suffisait pour susciter une jacquerie. L'éloge de Robespierre était une attaque contre les révolutionnaires qui s'étaient emparés du gouvernement, contre les Jacobins qui s'y étaient associés en accep-

tant ou sollicitant des emplois. C'était en effet cette faction qui avait voulu le 9 thermidor et immolé Robespierre ; c'était en maudissant la Terreur qu'elle avait acquis la majorité dans la Convention et rendu possible la fondation de la République. La défendre contre le parti des honnêtes gens et contre les royalistes était une œuvre de conservation ; il s'agissait de préserver les intérêts des révolutionnaires, mais non point de faire une révolution nouvelle. Reprocher au Directoire et aux conventionnels qui siégeaient au corps législatif la victoire qu'ils avaient remportée sur les terroristes, et sonner le tocsin contre leur tyrannie, c'était risquer de les pousser à bout, les contraindre à exercer une autorité énergique contre la nouvelle génération révolutionnaire, tandis qu'elle pouvait placer son espérance uniquement sur la faiblesse et l'aveuglement des gouvernants.

L'indulgence et les ménagements gardés pour les promoteurs d'insurrection et pour les patriotes, à qui on pardonnait d'être exaltés , n'avaient pas encore atteint leur terme : il fallait que le danger devînt plus manifeste et que les clameurs de l'opinion publique se fissent entendre.

Des républicains honorables et modérés, dont la conviction était philosophique et désintéressée, s'obstinaient de même à ne pas voir un autre danger que le royalisme. Il leur semblait que les espérances et les manœuvres des contre -révolutionnaires seraient encouragées, si le gouvernement se montrait bienveillant ou complaisant pour un esprit de modération inerte, qui au forfd n'était nullement sympathique pour la République.

cf II n'y a plus, disaient-ils, d'esprit public en

France, le zèle du patriotisme s'éteint dans les âmes; le courage de la patience si nécessaire en révolution, la constance dans les principes sont des vertus rares aujourd'hui. Nos armées sont victorieuses ; l'Europe reconnaît la République; une constitution s'élève sur les débris de l'anarchie, et les esprits fatigués tombent dans un sommeil d'épuisement et de langueur. L'esprit du 13 vendémiaire domine sourdement et attend l'occasion de se déployer. Les émigrés rentrent animés de l'esprit de vengeance. Les Chouans pillent et massacrent. Tout est action et réaction. Nous avons une constitution et pourtant le mouvement est toujours révolutionnaire. Qui réchauffera le patriotisme amorti ? qui étouffera le royalisme? sera-ce les insouciants? Ils ne font pas même des vœux pour la République. Serace les patriotes modérés ? Ils manquent de ce feu sacré qui propage l'amour de la liberté; excellents appuis d'une république établie et calme , soutiens inactifs pendant les orages. Où donc trouver les infatigables adversaires du royalisme? parmi les patriotes ardents ; ils ont moins de lumières , mais plus d'enthousiasme. On les a vus sur la brèche dans tous les moments de crise ; ils ont passé le but peut-être , mais parce qu'ils se lançaient pour l'atteindre. En un mot, parmi les terroristes. »

C'est ainsi que des hommes * sages , et même peu compromis dans la Révolution , excusaient et louaient le gouvernement d'avoir relevé un parti , qui , disaientils, avait été nuisible par ses écarts, mais qui avait voué une haine implacable à la royauté et ne composerait jamais avec ses partisans.

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