‹ Histoire du directoire de la République française (volume 4)Chapitre 44 sur 110 · CHANGEMENTS DE MINISTRES · texte numérisé non relu

CHANGEMENTS DE MINISTRES

A ce moment, le Directoire changeait quelques-uns de ses ministres. Faypoult fut remplacé au département des finances par Ramel , membre du conseil des Cinq- Cents. Aubert Dubayet, ministre de la guerre, fut nommé ambassadeur à Constantinople ; M. Pétiet, membre du conseil des Anciens, administrateur militaire, homme honorable et entouré de la considération publique, fut choisi pour son successeur'. De tous les ministres, celui qui avait le mieux réussi à obtenir la confiance générale et l'approbation des honnêtes gens , c'était Bénezech. Aussi était-il en butte aux dénonciations et aux attaques des révolutionnaires de toute nuance. Leurs journaux l'insultaient et le calomniaient. Le Directoire suivait une marche peu conforme aux conseils du ministre de l'intérieur ; créer un ministère de la police en le confiant à un homme d'opinion opposée , c'était clairement manifester que Bénezech n'avait pas toute sa confiance ; il envoya donc sa démission. L'accepter eût été le signal d'une politique beaucoup plus livrée au parti révolutionnaire que le Direc-* toire ne la voulait ; en ce moment , la démission de Bénezech fut refusée dans des termes très-honorables pour lui.

Il l'avait spécialement motivée sur la situation oià le plaçait la controverse des journaux; poursuivi par les accusations et les outrages des feuilles jacobines, il était défendu vivement par les éloges des écrivains de l'opinion modérée, qu'on appelait des royalistes. En annonçant qu'il retirait sa démission , il disait : — « Je saurai me mettre au-dessus des éloges des uns et braver la censure des autres. »

<. 8 février < 797.

C'est ainsi que croissait incessamment le rôle et l'importance de la liberté de la presse. Elle était légalement illimitée; elle n'était plus retenue par la crainte des mesures rigoureuses et arbitraires qui avaient suivi le 13 vendémiaire ; la licence laissée aux journaux jacobins et anarchistes profitait aux modérés. Us ne craignaient plus maintenant d'attaquer le Directoire : les uns avec égard et mesure, en se mettant à couvert sous le respect de la constitution; les autres en prodiguant sans ménagement le sarcasme et la raillerie.

En somme, le Directoire et la majorité des conseils avaient trompé les espérances que la masse des citoyens tranquilles et amis de l'ordre avaient d'abord placées sur la constitution. Aucune idée de stabilité ne s'attachait au gouvernement nouveau ; il n'avait point pourvu à la guérison des maux dont la France était désolée; la détresse des finances et la disette n'avaient été combattues que par des mesures incomplètes ; la discorde entre les partis était plus animée que jamais ; la guerre civile n'était point terminée ; les armées étaient inactives et n'obtenaient aucun résultat décisif; la paix semblait d'autant plus éloignée, qu'elle ne pouvait pas encore être imposée par la victoire. La Révolution était loin d'être terminée. Les hommes de 1793, à qui les commissaires du Dii;ectoire avaient conféré l'autorité locale ou dont ils avaient encouragé la violence , envoyaient aux conseils des adresses menaçantes, et, grâce à l'appui des anciens Montagnards, elles obtenaient parfois une mention honorable. Paris s'attendait chaque jour à voir les anarchistes envahir la ville et renverser le gouvernement.

Peu de semaines avaient suffi pour arriver à cette

situation. Le Directoire commençait à la comprendre ; il ne recevait plus les mêmes encouragements. Les républicains philosophes et les révolutionnaires politiques trouvaient sa conduite faible et indécise.

Les modérés disaient et imprimaient : — « Nous voulons un gouvernement fort , mais légal , sinon la République sera un enfer politique et social. On laisse en repos ceux qui mettent le feu , et l'on persécute ceux qui sonnent le tocsin. La Révolution ne doit pas aller jusqu'à ériger le crime en vertu , et il ne faut pas confier des emplois importants aux bourreaux , en récompense de leurs hautes œuvres. 11 est temps que les intérêts communs du Directoire, du Corps législatif et des propriétaires soient protégés et défendus par la punition des scélérats qui ont voulu, veulent et voudront toujours renverser l'empire des lois.

— « Opposer les terroristes aux royalistes a pu être la politique d'un moment : ce ne peut être une politique durable. Le premier besoin du gouvernement, c'est de calmer les passions, d'éteindre l'esprit de parti, de diminuer le nombre des mécontents, et de faire que tous et chacun trouvent leur intérêt à aimer la République. » Ainsi parlaient les amis sages' du Directoire, et ils le féhcitaient d'avoir conservé Bénezech pour ministre, d'avoir fait saisir une brochure qui célébrait Robespierre et la Terreur, et d'avoir ordonné la poursuite toujours demandée et toujours différée des massacreurs de septembre.

Mais après tant de complaisance ou de faiblesse , il était devenu difficile d'intimider la conspiration anarchiste. Un nouveau numéro du Tribun du 'peuple mani-

< . Lenoir-Laroche.

festa une audace et une rage encore plus grandes que les précédents pamphlets.

« Où en sommes-nous? Un écrit révolutionnaire doit être l'itinéraire du parti qui veut une révolution. La constitution de 1 795 est un voile noir jeté sur la patrie. — Perdre dans l'opinion publique les envahisseurs des droits du peuple , ses affameurs , ses sangsues, ses tyrans, ses bourreaux est un préalable utile, avant les grandes mesures qui devront substituer à ce régime affreux le bonheur commun. — Le Directoire favorise les égorgeurs des patriotes ; le conseil des Cinq-Cents sacrifie le peuple ; le conseil des Anciens lui a usurpé son veto. On veut éteindre le feu de cette énergie sans-culottique que nous rallumons; on recommence le procès de la Révolution , comme après le 9 thermidor. »

Cette indignation était surtout excitée par les poursuites reprises contre les septembriseurs.

— « L'extermination des traîtres fut le crime général des légions qui se formèrent après la glorieuse journée du 1 0 août ; ce fut le crime des sections de Paris qui envoyèrent des commissaires pour reconnaître ceux des prisonniers qu'ils croiraient innocents et pour désigner les criminels à la vindicte du peuple, pour qu'il les exécutât, exerçant lui-même sa justice. Ce fut un acte d'équité civique, un jugement légal rendu par un tribunal. »

Précisément alors on venait de publier plusieurs ordres authentiques et revêtus de signatures qui émanaient de la commune de Paris et qui prouvaient sans réplique que les assassins avaient été envoyés et payés par des membres de l'autorité municipale. — « Les hommes du 2 septembre^ continuait Babeuf ^ ont été les

prêtres, les sacrificateurs d'une juste immolation ordonnée pour le salut commun. Patriotes! réunissez-vous pour les défendre. Que le peuple en guenilles, que la foule affamée entoure le tribunal appelé à la juger; qu'elle dise sans trembler que ces exterminations furent légitimes et commandées pour le bien de la masse ; qu'elle reconnaisse sans hésiter et sans rougir que les acteurs de ces séances politiques furent les exécuteurs d'une tragédie utile et indispensable; elle est démontrée telle par les crimes éternels de la faction riche. Les exterminateurs des coryphées de cette secte horrible ont donc bien mérité de la majorité de leurs concitoyens. S'il y a quelque chose à regretter, c'est qu'un 2 septembre plus vaste, plus général n'ait pas fait disparaître la totalité des affameurs. »

Ces mêmes paroles étaient répétées chaque soir dans les clubs anarchiques. L'éloge de Robespierre fut prononcé par un savetier dans une réunion qui s'était établie dans la rue Traversière-Saint-Honoré ; ce qui parut un scandale au moins aussi grand que l'apologie du 2 septembre. Même pour les républicains de la Convention, une telle audace était insupportable.

De tous ces clubs , celui qui inquiétait le plus la population de Paris et le Directoire, c'était celui du Panthéon; on assurait qu'il comptait environ quatre mille affiliés. Babeuf y était représenté par Darthé, son confident le plus intime, son agent le plus zélé. Il donnait lecture du Tribun du peuple , prêchait ouvertement la révolte et déclamait contre le Directoire, injuriant chacun de ses membres. On savait aussi que l'association secrète des hommes destinés à agir devenait chaque jour plus nombreuse, et que les chefs tenaient des con^

'jiL 96 FERMETURE DES CLUBS.

ciliabules dans les souterrains de l'ancienne église Sainte-Geneviève.

Le Directoire avait jusqu'alors excusé sa craintive tolérance , en disant que les clubs ne présentaient aucun danger réel ; qu'il y entretenait beaucoup d'espions; qu'il savait tout ce qui s'y passait; que ces réunions ne pouvaient concerter aucune résolution praticable; que c'était une tour de Babel, une confusion de langages et d'opinions. S'il en résultait souvent quelque désordre dans la rue; si les orateurs, suivant les instructions de Babeuf, transportaient leur tribune sur les places publiques ; si une foule plus ou moins nombreuse, plus ou moins inflammable, se groupait autour d'eux : la moindre démonstration de police suffisait pour dissoudre ces commencements d'émeute.

Le désordre devenait tel, qu'il n'y avait plus aucun prétexte pour nier le danger ; il était impossible de résister à l'opinion publique , à la réclamation universelle; l'inaction ne pouvait plus passer pour prudence. Mais le Directoire était divisé , ce qui augmentait encore s.on irrésolution. Le général Bonaparte y mit un terme. Voyant, pour nous servir de ses paroles , « que le Directoire était maîtrisé par sa propre faiblesse et n'osait aborder de front le club du Panthéon , » il se chargea de cette expédition \ Elle ne présenta aucune difficulté; il fit venir les meneurs et les principaux orateurs, et leur dit : — « Vous êtes tous bien connus; je sais vos noms. J'ai la force ; au moindre tapage, je m'en prends à vous et vous m'en répondez sur vos têtes. Ainsi point de rassemblements. » — Ils se défendirent, protestèrent que cela ne dépendait pas d'eux. Mais il

i. 26 février 1795.

leur fallut promettre que tout se passerait tranquillement; puis le général fit fermer les portes du club sous le scellé , et se promena dans les rues , ce qui lui était déjà arrivé plusieurs fois pour dissiper des rassemblements. Le peuple l'écoutait volontiers; sa parole imposait et persuadait ; il savait employer ce mélange de force et de ruse qui fut sa tactique militaire et politique. C'était surtout au faubourg Saint-Antoine qu'il avait acquis une sorte de popularité.

Le lendemain 27 février 1796 un message du Directoire fut porté au conseil des Cinq-Cents.

« L'article 360 de la Constitution est conçu en ces ternies :

« Il ne peut être formé de corporations ou d'associations contraires à l'ordre public.

« Le Directoire exécutif vient d'accomplir la sévère obligation que cet article lui impose. Il a ordonné la fermeture de plusieurs réunions ou sociétés politiques dont l'organisation et le régime lui ont paru mettre la République en danger.

'( Les premiers efforts du gouvernement ont dû être dirigés contre ceux qui conspiraient pour le rétablissement de la royauté ; mais il n'a pas été moins nécessaire de déjouer à leur tour ceux qui , par des voies obliques et ténébreuses , voulaient parvenir au même but. »

Le Directoire insistait longuement sur cette assimilation des deux partis qui leur étaient hostiles. — « Partout où nous ne voyons pas des républicains sincères, nous voyons des royalistes. » — C'était comme royalistes qu'il eût voulu poursuivre Babeuf et ses amis qui conspiraient contre la société, la famille, la propriété et pour les massacreurs de septembre. I. 7

« Nous ne nous sommes pas dissimulé quelles considérations particulières auraient pu s'opposer à cet acte d'autorité ; la crainte de relever l'esprit de l'un ou de l'autre parti ; d'envelopper dans une même mesure les meneurs de ces sociétés avec la foule des bons citoyens qui n'y apportaient que des intentions pures et civiques ; de réveiller la réaction dans les départements où l'esprit public est déjà affaibli ; enfin de dépopulariser un gouvernement qui est et sera toujours par essence, par principe, par intérêt, ami du peuple, peuple lui-même.

(' Mais la loi nous commande , elle répond à tout. »

On ne pouvait plus humblement s'excuser devant la démocratie révolutionnaire , ni séparer sa cause , avec plus de franchise, des hommes qui demandaient que la République n'appartînt pas exclusivement à une faction.

Toutefois le Directoire , qui avait toutes les craintes , cherchait à prendre toutes les précautions ; il déclarait l'impartialité de ses intentions. — « A nos yeux, il n'y a que deux classes d'hommes dans l'ordre politique , ceux qui veulent la Constitution et ceux qui ne la veulent pas.... Si nous écartons de faux amis, nous sommes sûrs de gagner à la République tous les hommes bons et sincères que nous tirons de la perplexité, qui, fatigués de tant d'incertitudes et d'oscillations, n'aspirent qu'à une liberté paisible et soupirent pour le retour des mœurs , des vertus privées et de la bonne foi politique. »

Le message se terminait par la demande d'une loi réglementaire qui , interprétant l'article de la Constitution, déterminerait à quelles conditions pourraient être autorisées les réunions politiques et quelles peines

seraient appliquées lorsque ces conditions ne seraient pas observées.

L'arrêté du Directoire déclarait illégales et contraires à la tranquillité publique les réunions connues sous le nom de Salon des Princes et Salon des Arts, sur le boulevard des Italiens : c'étaient des sociétés de jeu et de conversation où quelquefois on entendait des lectures littéraires ; les abonnés pouvaient bien appartenir à la jeunesse dorée , mais ils ne s'assemblaient pas dans un but politique ; — la réunion formée Vieille rue du Temple, maison Serilly : un certain nombre de personnes pieuses avaient loué un salon dans cet hôtel désert pour y entendre la messe; — le club des échecs, qui existait depuis beaucoup d'années au café de la Régence , place du Palais-Royal : il était aussi suspect d'aristocratie.

Après cette énumération de sociétés qui figuraient dans les rigueurs du Directoire, comme excuse et compensation de la mesure prise contre les clubs anarchistes , l'arrêté arrivait à la réunion formée dans le ci-devant couvent des Génovéfains , et connu sous le nom de société du Panthéon. Les réunions de la rue Traversière et de l'ancienne église Saint- André des Arts étaient aussi fermées.

La majorité , qui approuvait la mesure prise par le Directoire, ne pouvait être douteuse; les motifs qui la lui avaient imposée agissaient même sur les républicains et leur faisaient oublier pour le moment la haine et la crainte qu'ils portaient à la réaction. En effet, Babeuf et la société des Égaux avaient , contre les Thermidoriens et les Constitutionnels de l'an m , un aussi mauvais vouloir que contre les cinq despotes du Luxembourg. Dans la réunion du Panthéon , des discours et

des diatribes menaçantes avaient été prononcés contre le club de l'hôtel de Noailles , qui était formé de conventionnels tels que Louvet, C.hénier, Tallien.

Nonobstant la disposition presque unanime du conseil des Cinq-Cents, Lamarque attaqua, non sans quelques ménagements, l'arrêté du Directoire. — « Devonsnous conclure , disait-il , de l'article de la Constitution qu'on puisse contraindre les citoyens français, hors de leurs assemblées primaires, à garder un silence absolu , une attitude servile , à être les spectateurs muets de nos travaux et de notre conduite ? Pouvonsnous interdire à des Français la libre communication de leurs opinions , de leurs idées ? — Celui qui élèverait une telle prétention ne serait point l'ami de la liberté et de la République. Nous ne voudrons pas porter atteinte à la liberté qu'ont les citoyens de former des associations politiques, m

L'orateur était interrompu à chaque instant par de bruyants murmures. — « Je m'aperçois avec douleur, mais sans crainte , dit-il , qu'il existe contre moi des préventions. Elles sont nées dans un temps où il existait un parti avec lequel on me supposait des liaisons. Oui, la Constitution autorise les associations politiques; oui, elle reconnaît que sans elles la liberté n'existerait pas.

— « On a parlé des dangers du royalisme et de ceux de l'anarchie. — Le royalisme est un système qui peut devenir une réalité. — Il y a, dit-on, des patriotes ardents et exagérés; on leur donne le nom d'anarchistes, mais l'anarchie n'est point un système qui soit praticable , qui puisse s'établir. »

Aux yeux de Lamarque, le crime du royalisme était de pouvoir produire un ordre durable, et l'anarchie

méritait indulgence parce qu'elle était capable seulement d'amener le désordre.

— « On veut renvoyer le message du Directoire à une commission afin qu'elle propose une loi sur les associations. Je connais parfaitement les motifs de ceux qui demandent une commission ; ils espèrent que la discussion sera ouverte, qu'elle sera longue, enfin qu'il en résultera une loi la moins populaire possible. »

Ainsi Chénier qui avait proposé une commission, n'était pas assez révolutionnaire pour Lamarque qui, revenant des prisons d'Autriche , n'avait point passé par l'épreuve de la Terreur.

Une commission fut nommée. Un rapport sur la liberté de la presse devait bientôt être présenté. L'opinion publique et les hommes qui voulaient donner plus de force au gouvernement, afin de mieux assurer le bon ordre et la durée de la constitution, se montraient disposés à réglementer les libertés qui se montraient dangereuses. Les partis s'y résignaient difficilement. Les modérés ne voulaient pas être privés des armes qui leur semblaient nécessaires pour se défendre contre un pouvoir qui les persécutait et qui se refusait à être juste pour eux ; les réactionnaires ardents songeaient que les libertés illimitées étaient un moyen de miner d'abord, puis de renverser un gouvernement qu'ils détestaient. Quant aux révolutionnaires , les uns , comme la secte de Babeuf, aimaient la licence, précisément parce qu'elle n'est pas la liberté, parce qu'elle épouvante et dissout la société , parce qu'elle promet le pouvoir absolu à ceux qui seront les plus forts. Les autres, comme les membres du Directoire et les anciens Jacobins, craignaient de ne plus avoir de moyens

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