Rapport du général Grigny
Il nia toute participation à l'assassinat du curé de la Rabatelière.
Son interrogatoire dura cinq heures; il entendit son arrêt de mort sans nulle émotion et témoigna le désir d'avoir un confesseur; il ne fit aucune difficulté de recevoir les derniers secours de la religion par le ministère d'un ecclésiastique assermen'.é. Il passa deux heures seul avec le prêtre et témoigna des sentiments pieux et résignés. Lorsqu'on vint l'avertir que l'instant de partir pour le supplice était arrivé, on le vit descendre l'escalier du palais de justice récitant le miserere avec son confesseur.
Arrivé sur le lieu de l'exécution , il demanda à parler au commandant. — « Je viens d'apprendre, lui dit-il , qu'on a mis en arrestation le général Jacob et qu'on l'accuse d'avoir fui devant moi. Je dois à la vérité et à l'honneur de ce général, de déclarer publiquement que c'est une calomnie. 11 n'a point fui ; il a été vaincu parce que j'avais de bons soldats bien aguerris et lui des recrues de la nouvelle réquisition. »
Tout affaibli qu'il était, son courage et sa fermeté ne se démentirent pas un instant. Il ne voulut point qu'on lui bandât les yeux ; il retira sa main blessée de l'écharpe qui la soutenait, avança la poitrine et reçut la mort.
Charette était d'une taille élevée et un peu grêle; son visage était pâle et maigre. Ses traits étaient délicats et presque efféminés. Ses yeux étaient animés et expressifs , ses lèvres étroites et serrées. Sa voix n'était point mâle et sa prononciation avait quelque chose de maniéré. Mais toute sa personne portait un caractère de force, de noblesse et de décision qui imposait et montrait l'homme fait pour le commandement.
Sa mort fut une joie et un triomphe pour la République. Depuis qu'il était errant et fugitif, le général Hoche ne s'était pas chargé de le poursuivre et de le prendre ; mais plus que personne il savait quelle importance devait avoir la fin de Charette, et n'avait pas cessé de donner des instructions et des ordres à ses lieutenants pour que, par tous les moyens, ils parvinssent à le saisir. En apprenant à Alençon, où il était occupé de la guerre des Chouans, qu'enfin ils y avaient réussi, il écrivait : « Quelle bonne nouvelle vous me donnez ! elle va relever les espérances des bons citoyens et atterrer le parti royaliste. C'en est fait, cette réputation de moins assure la tranquillité de la République. Remerciez bien pour moi Travot, Grigny et Valentin. »
Le contentement du Directoire ne fut pas moindre; il voyait aussi dans cet événement la garantie et la sécurité, non-seulement de la République, mais du parti qui la gouvernait. L'opinion générale, et à Paris surtout, se félicitait et regardait comme terminée « l'horrible guerre qui arrosait les provinces occidentales de la France du sang de leurs habitants et des braves soldats obligés d'aller combattre leurs frères. » Mais sans qu'aucun intérêt se portât sur la cause que Charette avait défendue, la renommée attachée à son nom, son courage, sa constance, son dévouement, les récits qu'on faisait de ses derniers moments, remuaient l'imagination. On l'admirait sans le plaindre ; on parlait de lui ; on grava son portrait et il était vendu publiquement. Pendant la première guerre de la Vendée , la France abattue et tremblante sous le joug de la Terreur n'avait connu aucun détail de celte terrible et sanglante lutte; les nomsdeBonchamp, Lescure, Cathehneau, LaRochejacquelein , étaient à peine connus et n'ont acquis leur
juste gloire que lorsque les récits de leurs actions, de leur caractère , de leur fin malheureuse , ont été publiés. Pendant plusieurs années, Charette fut le représentant éminent de la Vendée.
Ce succès n'inspira pas au général Hoche plus d'égards pour la mémoire de Charette , qu'il n'en avait montré en le combattant. Il avait une aversion plus politique que militaire pour ses ennemis de la guerre civile, pour les émigrés et les royalistes. Rassuré maintenant sur la rive gauche de la Loire, informé de la consternation et du complet découragement qu'avait jeté la mort de Charette parmi les populations du bas Poitou, il appela la plus grande partie des troupes qui y étaient maintenant inutiles, sur le théâtre de la chouannerie : « Accourez, disait-il dans une proclamation aux soldats, accourez, soutiens de mon pays, destruc- . leurs de l'hydre vendéenne, venez embrasser des frères dignes de vous, et bientôt ces misérables que vous méprisez , ces héros de fossés , ces guerriers dont la valeur consiste à se tenir derrière les haies et dont les talents sont dans les jambes, seront anéantis ; qu'une charge générale fasse disparaître ces ignobles satellites du royalisme soudoyés par l'Angleterre ou les contraigne à déposer leurs armes à vos pieds. »
La tâche du général Hoche était encore difficile; il lui fallut plusieurs mois pour obtenir la soumission des rebelles et rétablir l'ordre et le calme dans la Bretagne et la Normandie.
L'abbé Dernier avait choisi pour successeur à Stofllet le comte Charles d'Autichamp. Il avait fait, bien jeune encore, la guerre de la Vendée ; prisonnier lors de la déroute du Mans, il s'était, sous un faux nom, réfugié dans un régiment de chasseurs et avait fait une campa-
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gne avec l'armée de la République; puis il était revenu en Anjou où il était très-aimé et avait beaucoup d'influence. Son armée n'existait guère qu'en projet et pour figurer dans la correspondance de Bernier avec les princes : correspondance qui était devenue très-active depuis qu'il avait reçu le titre d'agent général près les armées royalistes. Aucun fait de guerre ne se passa donc sur le territoire de l'armée d'Anjou , mais comme nul acte de soumission n'avait été fait, le désarmement des paroisses et les recherches faites pour saisir les chefs amenèrent plusieurs arrestations et des arrêts de mort prononcés par les conseils de guerre. Vers la fin d'avril, Bernier fit demander un passe-port pour se rendre en Suisse. Hoche le lui envoya; mais il resta caché sans se compromettre et sans être inquiété. Sapinaud fit aussi sa soumission.
L'armée de Scepeaux sur la rive droite avait une existence un peu plus réelle que l'armée de M. d'Auticbamp. On voulait surtout faire croire en Angleterre qu'elle devait compter pour beaucoup dans les ressources et les espérances du parti royaliste : — « Il est impossible, écrivait un émigré qui venait d'y arriver, de s endormir sans craindre d'être pris pendant la nuit. Quand il y a un combat, on ne sait jamais où on va. Sur cent émigrés qui sont venus d'Angleterre, il y en a cinquante qui voudraient n'être pas venus. Mais on a tellement peur que la vérité ne perce, qu'on ne veut laisser retourner personne. »
M. de Scepeaux écrivit au général Hoche en lui demandant une suspension d'armes. La réponse qu'il reçut était dure :
— « Jusqu'à ce moment j'ignorais votre existence et
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les pouvoirs dont vous m'annoncez être revêtu. Peutêtre êtes-vous un de ces pacificateurs qui ont trompé le gouvernement et peut-être espérez-vous obtenir les avantages que l'on accorde à tort à quelques rebelles; mais c'est en vain. Soumettez-vous aux lois. Dans le cas contraire, je saurai vous atteindre et vous savez quel sort vous est réservé. »
Un autre négociateur se risqua à traiter avec le général Hoche de la soumission de l'armée de Scepeaux ; la vicomtesse de Turpin était environnée de beaucoup de considération dans cette partie de l'Anjou : c'était une personne d'esprit ; elle demanda une audience au général. 11 avait beaucoup de politesse, ou même de galanterie avec les femmes. Il se laissa reprocher l'injustice et l'âpreté des opinions qu'il professait contre des ennemis dont il ne pouvait méconnaître le courage et dont le dévouement à leur cause méritait l'estime de tout homme d'honneur. 11 répondit que les conditions offertes aux chefs vendéens n'avaient rien d'impitoyable ni de rigoureux , mais que les lois contre les émigrés devaient être exécutées. — « Pourquoi, réponditelle, vous informez- vous s'ils sont émigrés? Vous ne devriez les connaître que par les contrôles de leur armée. Essayez donc de la clémence ; vous jouirez bien mieux de votre gloire. »
Hoche céda et promit que la permission de se retirer hors de France serait accordée à tous les officiers sans exception ; il écrivit à M. de Scepeaux pour l'engager à venir conférer avec lui. Quelques difficultés furent encore l'objet d'une discussion; Mme de Turpin assistait à celte conférence ; elle continua son office de conciliateur, et M. de Scepeaux signa son adhésion aux articles proposés.
— « Ce malheureux pays vous devra son repos, madame , dit le général ; avez-vous encore quelque chose à désirer? »
Elle demanda la liberté des détenus arrêtés comme insurgés ou à raison de leurs opinions pohtiques. Hoche ordonna aussitôt qu'un rapport lui serait fait sur les prisonniers qui pouvaient être délivrés.
Les rapports avec les Chouans ne pouvaient avoir cette courtoisie et cette douceur. La guerre de surprises et d'embuscades, les avantages alternatifs qui n'avaient d'autre résultat que des pillages ou des massacres, continuèrent longtemps. Il n'en devait pas être autrement lorsqu'une centaine de bandes indisciplinées étaient dispersées sur une vaste région. On avait à obtenir séparément la soumission de chacune d'elles, car elles reconnaissaient très-peu l'autorité de M. de Puisaye ou des principaux officiers qui formaient son état-major général.
Cette guerre continuait à être meurtrière pour les malheureux émigrés ; non-seulement chaque rencontre coûtait la vie à quelqu'un d'entre eux , mais surpris dans leurs retraites, saisis au moment où ils débarquaient, ils étaient aussitôt fusillés. Le 21 mai, dans un rapport adressé au ministre de la guerre, on portait à soixante et dix le nombre de ceux qui avaient péri par sentence des conseils de guerre. Cependant Hoche avait adopté pour mesure générale ce qu'il avait accordé à l'armée de Scepeaux, et les émigrés en se soumettant avaient la permission de sortir de France.
Enfin le plus obstiné des chefs de Chouans, Georges Cadoudal, demanda à traiter. Le général Hoche lui répondit: — « Vous voulez la paix, dites -vous ; et moi
aussi, monsieur, je la veux et je l'obtiendrai. Il me sera doux d'épargner le sang, mais s'il faut qu'il coule encore, je dirai, l'âme oppressée, le salut du peuple est la suprême loi. » — Il maintenait les conditions qu'il avait faites, et voulait que Georges, qui commandait tout le Morbihan, traitât pour toutes les bandes de ce département. — « Croyez-moi, monsieur, finissons-en ; que les propriétaires rentrent chez eux. Que ceux qui doivent sortir de France aillent à Jersey, où coucheront demain MM. de La Bourdonnaye, de Montluc et cinq de leurs compagnons , à qui j'ai délivré hier des passe-ports. »
Peu de jours après Georges fit sa soumission et s'employa même au désarmement des paroisses. Il écrivit à un curé qui s'y opposait encore, et qui lui reprochait sa (( conduite inconsidérée : m — « toutes les puissances reconnaissent la République ; le pape lui-même traite avec elle. Quel secours attendre de l'empereur qui tout récemment vient de signifier au roi de France l'ordre de quitter l'armée de Condé? et quelles pourraient être nos ressources à l'intérieur? Notre mère la Vendée est morte; l'armée de Scepeaux est dissoute; il ne reste plus (jue le Morbihan; que peut-il contre des forces immenses? Tel est mon avis : c'est celui de vingt ecclésiastiques que j'ai rassemblés chez moi; ils déclarent que les hommes et Dieu même ne peuvent exiger l'impossible. En conscience, nous ne devons pas sacrifier des hommes qui nous ont donné leur confiance, lorsque nous n'avons d'autre espoir que de les sacrifier. »
L'un après l'autre les chefs des Chouans se soumirent ou quittèrent le pays. Les deux derniers qui restèrent armés coururent les campagnes et combattirent en quelques rencontres les colonnes républicaines. Ce
furent MM, de Frotté et du Boisguy. Puisaye s'opposa constamment à la soumission, 11 n'avait plus ni autotorité, ni influence, mais ne se lassait point de faire des projets, d'entretenir des correspondances, d'espérer dans l'instabilité de la République et dans le caractère révolutionnaire du gouvernement. Du plus au moins, tous les chefs de Chouans dont la soumission était acceptée restaient dans une disposition semblable. Ils conservaient en fait le commandement de leurs Chouans, se tenant prêts à les réunir et à recommencer la guerre civile , lorsque l'occasion se présenterait.
Hoche pouvait donc , sans s'écarter de la vérité , annoncer que la guerre était terminée. Le Directoire le proclama ainsi. Par un arrêté « il témoigna une publique satisfaction pour les services que le commandant en chef de l'armée de l'Océan avait rendus à la patrie ; voulant honorer dans sa personne les braves défenseurs qui sous ses ordres avaient terminé la longue et malheureuse guerre de la Vendée et des Chouans , il offrit au nom de la République au général Hoche les deux plus beaux chevaux existant dans les dépôts de la guerre avec leurs harnais, et une paire de pistolets de la manufacture nationale de Versailles *. »
Cependant sa présence et son armée étaient encore nécessaires en Bretagne; il n'avait plus à diriger une guerre, mais à gouverner une police armée, à réprimer un brigandage qui, dans plusieurs cantons, était passé en habitude; à surveiller les intrigues royalistes, à saisir les correspondances, à faire arrêter les agents en dépistant leurs intrigues. 11 y apportait une vigilance méfiante et se montrait plus alarmé que de raison des