Mémoires manuscrits de l'abbé Remaud , témoin oculaire
faiblie : — « Courage, mes amis, combattons jusqu'à la mort pour Dieu et pour le roi ! ?> — Alors un de ses braves soldats, Caffet, s'élança vers lui. — «Mon général, dit-il, nous sommes forcés. Donnez-moi votre chapeau; ils me prendront pour vous. On me poursuivra; je serai tué, mais vous pourrez vous sauver. »
Il le fit comme il le disait. Les cavaliers se mirent à sa poursuite; mais en revenant sur ses pas pour trouver passage dans une haie, il se retourna. Un des guides des républicains reconnut que ce n'était pas Charette. On retourna dans le bois. Son fidèle domestique avait essayé de l'emporter; il était tombé percé de balles sur le corps sanglant de son maître presque évanoui.
Poursuivi par la colonne de l'adjudant Valentin, Charette avait été rejeté sur la colonne de l'adjudant général Travot. — « Est-ce toi, Charette? dit-il. — N'est-ce pas Travot qui me prend? Eh bien oui, je suis Charette. »
Travot doutait encore; il répéta sa question. — « Foi de Charette, c'est moi-même. » Alors Travot l'aida à se relever, et lui montra beaucoup d'égards. Un républicain voulut se jeter sur lui et le percer de sa baïonnette, Travot le fit arrêter et punir sévèrement.
Charette fut conduit d'abord à Angers, puis à Nantes, où il arriva en bateau escorté de chaloupes canonnières, par précaution contre les entreprises qu'auraient pu faire les Chouans de M. de Scepeaux pour le délivrer. En descendant du bateau , il dit avec quelque émotion : — « Voilà donc où m'ont conduit ces gueux d'Anglais! »
Le capitaine chargé de le garder en prison se comporta convenablement et ne permit à personne de manquer d'égards pour lui. Il s'entretint pendant quelques
instants avec sang- froid et d'un ton familier et dégagé : — M Vos chasseurs sont infatigables. Mais sans mes blessures , ils ne m'auraient pas pris. »
Un chirurgien se présenta pour le panser. — « Ce n'est pas la peine, dit-il, cela me ferait souffrir inutilement.» On le conduisit dans sa chambre, il se coucha et s'endormit d'un profond sommeil.
Le lendemain il fut amené à l'état-major. Par une grossièreté barbare on lui fit traverser à pied toute la ville de Nantes; un an auparavant il y avait fait une entrée triomphale; il retrouva le même peuple, la même foule qui s'empressait maintenant à le voir marcher à la mort. Toutefois , malgré les rancunes cruelles de la guerre civile, la populace lui épargna tout outrage. 11 n'en fut pas ainsi du général qui le conduisait et qui le traita de brigand et de scélérat. — « Monsieur, lui dit Charette, si je vous avais pris, je vous aurais fait fusiller sur-le-champ, n
Il était habillé d'une veste grise souillée du sang de ses blessures. Un mouchoir enveloppait sa tête blessée. Il portait le bras gauche en écharpe : trois doigts de cette main avaient été coupés d'un coup de sabre. Sa contenance était assurée, son regard impassible, sa physionomie calme et naturelle. 11 n'était ni hautain ni abattu.
Il fut ensuite ramené en prison. Ses blessures lui causaient de si vives souffrances et il était si affaibli, qu'il s'évanouit dans ce trajet ; on le fit entrer dans une boutique où il prit un verre d'eau. Rentré en prison, il lui fut permis de voir sa sœur. 11 essaya de lui donner du courage ; pour lui il n'avait ni trouble , ni tristesse, et s'amusait même des jeux d'une petite fille du geôlier.
Le lendemain, 29 mars, il fut amené devant ses juges.
Il répondit avec franchise et simplicité aux questions qui lui furent adressées. Il avoua ses correspondances et ses relations avec le roi Louis XVIII et avec Monsieur. On lui demanda dans quel dessein il avait commencé la première guerre avant d'être en rapport avec les princes : — « J'avais en vue , répondit-il, de procurer à la France un gouvernement monarchique. » — Il ne répéta point ce qu'il avait dit dans ses proclamations sur les promesses que lui auraient faites les représentants du peuple lors de la pacification. Seulement, il répondit que, d'après leur conversation et d'après les conjectures que faisait concevoir alors la situation du gouvernement, il avait pu supposer qu'on lui donnait des espérances qui ensuite avaient été trompées ; mais lorsqu'il avait repris les armes , il ne comptait plus sur l'aide d'aucune des factions qui se disputaient le gouvernement.
Il avoua la situation désespérée de son parti , et le découragement des paysans depuis l'instant où les chefs de division s'étaient rendus , mais il ne se plaignit de personne. — « Pourquoi alors n'avez-vous pas cherché à quitter le sol de la Vendée? — Pour ne pas abandonner la cause que je défendais. » Il ajouta que lorsqu'on l'avait pris, il aurait pu croire qu'on avait l'intention de traiter avec lui , puisque le curé de Mormaison avait été chargé de lui faire des propositions, dont à la vérité il avait différé de prendre connaissance. Assurément il avait bien fait, car c'était un piège que lui tendait un agent du général Grigny*.