‹ Histoire du directoire de la République française (volume 4)Chapitre 77 sur 110 · Histoire de la conspiration de Babeuf , par Buonarotti · texte numérisé non relu

Histoire de la conspiration de Babeuf , par Buonarotti

La découverte de cette conspiration, la complicité des Montagnards, consternèrent les révolutionnaires du Corps législatif. Sans doute les projets et les opinions de la Société des égaux leur inspiraient de l'horreur et de l'effroi ; mais l'ensemble du parti se trouvait compromis; la voix publique allait imputer l'audace et les espérances des conspirateurs à l'indulgence qu'on avait montrée, à la protection qu'on avait accordée à leurs excès, à leurs provocations. Comment pourrait on prétendre maintenant que la République ne courait d'autres dangers que les complots des Chouans et des royalistes encouragés par la connivencedes modérés? 11 ne fallait pas moins que la passion révolutionnaire de Louvet pour écrire dans son journal : « Je demeure persuadé que le démocrate Babeuf n'est qu'un royaliste déguisé. »

On fut bientôt contraint de renoncer à un tel langage. Dès le lendemain le message du Directoire ne laissa plus aucun doute sur les affreux projets des conspirateurs et sur les opinions qu'ils professaient.

Le parti modéré s'empressa de donner des louanges à la vigilance et à la fermeté du Directoire. Lemerer et Pastoret voulaient que le Conseil le remerciât d'avoir honorablement rempli ses devoirs. Sous le prétexte que le Corps législatif ne pouvait approuver la conduite du pouvoir exécutif, non plus que le Directoire ne devait ni blâmer ni louer les actes de la législature, on passa à l'ordre du jour.

Un autre message soumettait au conseil des Cinq- Cents la mesure prise contre Drouet. Il fut répondu que le Directoire avait agit légalement en faisant arrêter un représentant en flagrant délit, et que lorsqu'un rapport et des pièces seraient mis sous les yeux du

conseil , il autoriserait la poursuite juridique , s'il y a\ait lieu.

Chaque jour, à mesure que le dépouillement des pièces donnait de nouveaux renseignements sur les desseins des conspirateurs, le Directoire les transmettait au conseil. Ce travail devait être long; on avait trouvé des monceaux de papier. Environ douze cents pièces étaient de l'écriture de Babeuf ou portaient sa signature.

On avait saisi à son domicile une note abrégée où se trouvaient les articles suivants :

« Tueries cinq, — les sept ministres, — le général de l'armée de l'intérieur et son état-major. — S'emparer des salles des Anciens et des Cinq-Cents et faire main basse sur tout ce qui s'y rendra. — Il sera répandu des écrits propres à soulever le peuple; les agents le pousseront à se venger lui-même de tous ses ennemis. 11 est infiniment essentiel que quelques actes semblables aient lieu. 11 faut prévenir toute réflexion de la part du peuple, et qu'il commette des actes qui l'empêchent de rétrograder. — Si quelques royalistes voulaient faire résistance, qu'une colonne armée de torches se porte à l'instant sur eux ; qu'ils soient sommés de rendre leurs armes, ou que les flammes vengent sur-le-champ la liberté et la souveraineté du peuple. »

Dans une autre pièce que le comité directeur adressait à ses agents, il leur rendait compte, non sans une vive irritation , des mésintelligences qui divisaient la Société des ésaux et les Conventionnels montagnards. Mais le post-scriptum disait, sous la date du 7 mai :

« Nous apprenons à l'instant que les Montagnards se rendent à nos arguments. Ils consentent définitivement

à tout ce que nous voulons; ainsi l'on va presser extraordinairement les moments. »

Les pièces spécialement relatives à Drouet furent aussi transmises; une commission fut nommée pour les examiner et proposer au conseil ce qu'il convenait de décréter en se conformant à la Constitution.

Le lendemain de son arrestation Babeuf avait écrit au Directoire une lettre, monument singulier de l'orgueil et de l'enivrement de cet homme.

— « Regarderiez-vous au-dessous de vous, citoyens Directeurs , de traiter avec moi , de puissance à puissance? Vous avez vu de quelle vaste puissance je suis le centre; vous avez vu que mon parti peut balancer le vôtre; vous avez vu quelles immenses ramifications y tiennent. Je suis presque convaincu que cet aperçu vous a fait trembler. — Est-il de votre intérêt, de l'i-ntérêt de la patrie de donner de l'éclat à la conjuration que vous avez découverte? je ne le pense pas. — Qu'arriverait-il si cette affaire paraissait au grand jour? J'y jouerais le plus glorieux de tous les rôles. J'y démontrerais avec toute la grandeur d'âme, avec toute l'énergie que vous me connaissez, la sainteté de cette conjuration; sortant de la route lâche et frayée des dénégations , je développerais les grands principes; je plaiderais les droits éternels du peuple avec tout l'avantage que donne l'intime pénétration de la beauté du sujet. Ce procès ne serait pas celui de la justice, mais celui du fort contre le faible, des oppresseurs contre les opprimés et leurs magnanimes défenseurs. On pourrait me condamner à la déportation ou à la mort. Mon jugement serait regardé comme prononcé par le crime puissant contre la vertu faible. Mon échafaud figurerait glorieusement à

côté de celui de Barneveltt et de Sydney. Dès le lendemain on me dresserait des autels auprès de ceux où l'on révère aujourd'hui Robespierre et Goujon, ces illustres martyrs.

« Vous ne tenez rien, quoique je sois dans votre main; je ne suis pas toute la conspiration; je ne suis qu'un simple point de la longue chaîne dont elle se compose. Vous avez la preuve de l'intérêt que prennent à moi ceux qui la forment; en me frappant, vous les irriterez.

(f Oui, vous dis-je, vous irriterez toute la démocratie de la République française; et vous savez encore que ce n'est pas peu de chose. — Ce n'est pas seulement à Paris qu'elle existe fortement. Il n'est pas un point des départements où elle ne soit puissante. On a beau vouloir comprimer le feu sacré, il brûle et il brûlera. Plus il paraît, dans de certains instants , anéanti , plus sa flamme menace de se réveiller forte et explosive.

« Entreprendrez- vous de vous délivrer totalement de cette vaste secte sans-culottique , qui n'a pas encore voulu se reconnaître vaincue? à supposer que ce fût possible, où vous trouveriez-vous après? Charles H, après Cromwel, déporta quelques milliers de républicains anglais ; il était roi , et quoi qu'on ait pu dire , vous ne l'êtes pas encore. Vous avez l)esoin d'un parti pour vous soutenir : supprimez celui des patriotes, vous êtes livrés à celui des royalistes. Que de chemin il vous ferait voir si vous étiez seuls contre lui !

« Mais, dites-vous, les patriotes nous sont aussi dangereux que les royalistes. Vous vous trompez ; je puis vous dire qu'ils ne voulaient point votre mort ; ils ne voulaient pas de sang ; ils ne voulaient pas marcher dans les voies de Robespierre ; ils voulaient vous

forcer à confesser vous-mêmes que votre pouvoir est oppressif et supprimait toutes les sauvegardes populaires ; ils voulaient vous le reprendre. Ils n'en seraient pas venus là si , comme vous aviez semblé le promettre en vendémiaire, vous aviez gouverné populairement.

(( Il en est temps encore : la tournure que vous donnerez à ce dernier événement peut devenir favorable et salutaire pour vous et pour la chose publique. L'intérêt de la patrie et le vôtre conseillent de ne pas donner de célébrité à cette affaire. J'ai cru apercevoir que vous pensiez aussi la traiter politiquement.

« J'ai réfléchi qu'au bout du compte vous n'avez pas été constamment ennemis de la République. Vous avez été même des républicains de bonne foi ; pourquoi ne le seriez-vous pas encore ? Vous êtes hommes et vous avez pu , comme d'autres , vous laisser égarer par des exaspérations différentes de celles où les circonstances nous ont jetés. Pourquoi ne reviendrions-nous pas les uns et les autres de nos opinions extrêmes? Les patriotes , la masse du peuple ont le cœur ulcéré ; guérissez leurs blessures et ne les aggravez pas : gouvernez populairement , voilà tout ce que les patriotes vous demandent.

« Déclarez donc qu'il n'y a pas eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes, en se montrant généreux j pourront sauver la patrie. Je vous réponds que désormais les patriotes vous couvriront de leur corps et que vous n'aurez plus besoin d'armée pour vous défendre. Je vous donnerai pour mon propre compte une garantie aussi complète que ma franchise. Vous savez quelle est mon influence sur les patriotes ; je l'emploierai à les convaincre que si vous êtes peuple , ils ne doivent faire qu'un avec vous »

Cette lettre était inspirée par la même illusion qui avait poussé jusqu'aux plus atroces desseins les passions de ces hommes. Ils appelaient patriotisme l'impossibilité de supporter les règles nécessaires au maintien de toute société ; l'ordre leur semblait tyrannie ; toute autorité autre que leur volonté était une oppression ; leur orgueil, et non pas leur amour de l'égalité, les mettait surtout en fureur à la pensée d'une supériorité quelconque; de là ils se croyaient le droit naturel de disposer à leur gré de la propriété et de la vie de quiconque ils enviaient ou haïssaient. Leurs opinions, leurs chimères dérivaient de cette source.

Mais leur aversion et leurs complots contre le gouvernement directorial avaient une autre cause. Les révolutionnaires qui, en conséquence des insurrections et des massacres, avaient fait la République, régné par la terreur, décrété des codes de persécution et de spoliation, n'avaient-ils pas agi d'après les mêmes principes , d'après les mêmes opinions ? Pourquoi donc se trouvaieni-ils les supérieurs et les maîtres des patriotes restés en arrière , qui n'avaient pas su se saisir du pouvoir et des situations supérieures? pourquoi avaient ils la prétention de réprimer et de punir leurs frères en révolution? La réconciliation que leur proposait Babeuf lui semblait naturelle et facile ; il apercevait que l'intérêt et le penchant naturel des Directeurs étaient de n'être point sévères dans la répression d'un complot où leur vie n'avait été menacée que par un malentendu entre patriotes. La demi-complicité de Barras était même un indice de celte disposition indulgente ; d'ailleurs un autre motif de rapprochement était aussi allégué avec une sorte de raison. Écraser le parti jacobin eût été se priver du

soutien naturel et nécessaire que les Directeurs cherchaient à conserver.

Mais les égaux avaient commis la faute de se séparer des révolutionnaires, de vouloir détruire la société, tandis que ceux-ci désiraient seulement la dominer et la régir ; aussi le Directoire avait-il à prendre soin que la répression et les châtiments fussent spécialement réservés pour les sectaires de Babeuf sans atteindre les Montagnards ; telle fut son intention dès le premier moment.

Ces deux sortes de révolutionnaires aveuglés par leurs intérêts encore plus que par leurs opinions commettaient une grave erreur. Us ne voyaient en France que des royalistes et des républicains ; c'était oublier la masse nationale qui ne demandait que l'ordre et le repos , qui voulait la justice pour tous , qui se tenait prête à obéir volontiers à tout gouvernement où elle pourrait espérer ces biens qu'elle avait perdus. Le Directoire ne voulait pas les lui rendre ; il ne comprenait pas qu'il n'aurait aucune chance de durée tant qu'il n'écouterait point ce vœu public. C'était là ce qui le menaçait et non pas le royalisme. Les égaux conspiraient pour achever le bouleversement social et la nation applaudissait à la ruine de leurs desseins , à la punition de leurs affreux complots , tandis que Babeuf se flattait d'être divinisé par la voix du peuple.

11 ne trouva ni un appui ni une consolation dans l'opinion publique. 11 a fallu un demi-siècle pour que le souvenir d'exécration s'étant effacé , les mêmes passions, les mêmes hypocrisies, les mêmes chimères aient reparu pour concevoir et tenter les mêmes crimes.

Les Montagnards du conseil des (îin(i-('ents ne pouvaient se porter pour défenseurs de Babeuf et du co-

mité des égaux ; mais il leur importait de ne point voir leurs amis et collègues de la Convention enveloppés dans la poursuite du complot. Le Directoire était de cet avis , mais sans pouvoir le manifester. La complicité évidente de Drouet laissait peu de moyens de ne le point comprendre dans la procédure. Le conseil des Cinq Cents s'attacha à ne laisser paraître ni passion ni précipitation ; toutes les formalités , tous les délais furent scrupuleusement observés. La dénonciation du Directoire donna lieu au rapport d'une commission ; puis les pièces transmises par le ministre de la police furent lues en comité secret, et la dénonciation fut admise à une majorité de 353 voix contre 33.

11 fut entendu dans sa défense en séance secrète le 20 juin, et une majorité de 321 voix contre 72 déclara qu'il y avait lieu à examen.

Aux termes de la Constitution , la mise en accusation devant la haute cour nationale devait être prononcée par le conseil des Anciens. La résolution des Cinq- Cents lui fut transmise, et après avoir entendu le prévenu il déclara , le 8 juillet, à la majorité de 1 41 voix contre 58, qu'il y avait lieu à accusation.

La Constitution avait, à l'exemple de l'Assemblée constituante , réglé que les crimes contre la sûreté de l'Etat, poursuivis en vertu d'une accusation portée par le Corps législatif contre un représentant, seraient jugés devant une haute cour nationale et en avait indiqué la composition; mais il restait à déterminer les détails d'exécution et les formes de la procédure. La présence de Drouet dans la conspiration de Babeuf rendait cette loi urgente ; elle fut discutée sans esprit de parti et avec l'intention de donner aux accusés toutes les garanties d'une bonne justice; de là résulta un long dé-

lai avant que le procès pût commencer. La loi ne fut votée que le 7 août. Le lendemain un acte du Corps législatif convoqua la haute cour dans la ville de Vendôme.

Une formalité devait encore être accomplie; c'était au conseil des Cinq -Cents qu'appartenait l'office de rédiger l'acte d'accusation ; il fut délibéré le 1 5 août , trois mois après la découverte du complot.

Le 18 août, un message du Directoire annonça au conseil que Drouet s'était sauvé de la prison de l'Abbaye.

Ainsi le gouvernement se conformait, non pas dans son langage, mais dans sa conduite, aux conseils de Babeuf. 11 ménageait avec indulgence tout ce qui appartenait à l'ancien parti révolutionnaire; il y voyait son appui nécessaire et n'avait nulle rancune contre d'anciens amis. 11 leur pardonnait d'avoir été mécontents, et se gardait de laisser ses véritables adversaires, les modérés, prendre avantage des rigueurs exercées contre les conspirateurs et les perturbateurs de la paix publique.

Toutefois les recherches actives que la police, sincèrement exercée par le ministre de ce département, étendit sur tous les hommes qui lui parurent suspects, offensèrent les représentants révolutionnaires. Par un singulier abus de pouvoir, le bureau central, qui avait des attributions pareilles à la préfecture de police, lança des mandats d'arrêt contre quatre députés. Le conseil des Cinq-Cents s'en émut avec d'autant plus de raison que cette illégalité portait sur tel représentant qui aurait dû être à l'abri des soupçons : tant le zèle de la police avait manqué de discernement.

Ce fut une occasion à Tallien de reparaître à la tri-

bune*. On ne l'y avait point vu depuis longtemps, et il pouvait craindre d'être écouté avec une défaveur dont il avait eu plus d'une preuve. 11 monta lentement les marches de la tribune et semblait triste ou intimidé. On ne retrouvait point sa physionomie vive et présomptueuse, non plus que son élégance accoutumée.

— « Mon cœur, depuis trois mois , est rempli d'amertume, dit-il ; depuis trois mois je vois la réaction qui s'avance. »

Un cri d'indignation retentit sur tous les bancs de la salle. Thibaudeau, Ponlécoulant, ainsi que les députés du nouveau tiers, s'étaient levés et demandaient la parole. ^

L'orateur se troubla; il pâlit, et reprit d'une voix d'abord altérée, qui s'anima par degrés : — « Oui, j'averlirai toujours le Conseil des dangers de la patrie ; j'aurai toujours le courage que j'ai su montrer dans des circonstances non moins périlleuses; j'osai attaquer des tyrans devant qui ceux qui parlent aujourd'hui tremblaient et se taisaient. L'esprit public s'affaiblit; la représentation nationale est menacée; la liberté est en péril. J'ai demandé qu'on punît ceux qui ont voulu détruire la constitution ; mais ne puis-je pas aussi conjurer le gouvernement de rallier à lui tous ceux qui ont un intérêt commun, qui ont traversé ensemble les périls de la Révolution et bravé les fureurs de l'aristocratie et du royalisme? Est-ce pour cela que des collègues dont j'ai toujours partagé les principes viennent me traiter de conspirateur? Dire mon opinion , est-ce conspirer? Eh bien, je leur cède la place; qu'ils montent à la tribune pour verser sur moi leurs

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