juia
s'arrêta à Pistoïa , chez l'évêque, ce qui fut trèsremarque.
Le grand-duc de Toscane était le premier prince souverain d'Europe qui eût conclu un traité avec la République française; il n'existait pas un grief contre lui : Manfredini, son premier minisire, se rendit au quartier général. C'était un de ces Italiens éclairés, plus ou moins pénétrés des idées philosophiques du xviii* siècle, qui avaient à cette époque imprimé un caractère libéral et régulier à l'administration de quelques États italiens* ; il avait été précepteur du grandduc et de l'archiduc Charles.
C'était à de semblables négociateurs que le général Bonaparte aimait à avoir affaire; il leur présentait si bien ses actes et ses projets comme raisonnables et nécessaires; il les leur exposait avec tant de franchise qu'il les amenait à son avis et les faisait convenir qu'il ne pouvait agir autrement. Il rassura donc Manfredini et lui persuada que les Français avaient à cœur de cultiver l'amitié du grand-duc, mais que l'expédition de Livourne était réellement indispensable.
Il arriva de cette confidence qyie les négociants anglais furent prévenus à temps et que tous leurs bâtiments sortirent et allèrent se réfugier dans les ports de Corse; de sorte que les commissaires Salicetli et Garrau, qui s'étaient joints à la division d'avant-garde commandée par le général Murât, ne trouvèrent plus les riches cargaisons sur lesquelles ils comptaient.
Ce contre-temps parut sans doute moins grave au
1. Le comte Bogio à Turin; Tannucci à Napifs; Dutilîol à Parme. i. 20
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général Bonaparte. Le résultat important à ses yeux, c'était de fermer l'Italie aux Anglais : en plaçant une garnison à Ancône , en leur interdisant Livourne , ils n'avaient plus sur la côte orientale non plus que sur la côte occidentale un seul port qui leur fût ouvert. Il prétendit que Spanocchi, commandant de Livourne , était dévoué aux Anglais; il le fit arrêter et conduire à Florence. Il réunit quelques centaines de Corses réfugiés et disposa tout de manière à donner à l'insurrection assez de force pour chasser les Anglais : tel était pour lui le but de l'expédition. D'ailleurs les commissaires pouvaient se consoler d'avoir manqué la saisie des cargaisons, en confisquant les marchandises anglaises dans les entrepôts et les magasins; on s'empara d'une valeur d'environ douze millions.
Le grand-duc ne pouvait avoir nul recours contre cette violation du droit des gens , elle lui avait été annoncée par une lettre du général Bonaparte datée de Pistoïa qui lui avait été remise au moment où les troupes françaises entraient déjà à Livourne. Les termes de cette communication étaient convenables et ménagés. — « Le ministre de votre altesse royale à Paris a été obligé de convenir qu'il était impossible à votre altesse royale de réprimer les Anglais et de maintenir la neutralité du port de Livourne. La division de l'armée qui entrera dans cette ville se conduira d'après les principes de neutralité que nous venons maintenir. — Je suis chargé d'assurer votre altesse royale du désir qu'a le gouvernement français de voir continuer l'amitié qui unit les deux États. »
Le grand-duc, en se plaignant , eût sans doute aggravé le mal; suivant les conseils de Manfredini, il ne fit entendre aucune réclamation et changea môme son
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ministre (les affaires étrangères, qui passait pour peu favorable aux Français ; le savant Fossombroni dont les opinions étaient fort différentes le remplaça.
Le général Bonaparte se rendit à l'invitation du grand-duc qui l'avait engagé à lui faire une visite; il arriva sans escorte et descendit chez le ministre de France où l'attendait un bataillon des gardes du prince comme garde d'honneur. Le grand-duc lui donna un dîner splendide et le conduisit lui-même dans la galerie pour lui montrer les chefs-d'œuvre qui ne devaient pas tarder beaucoup à lui être enlevés. Tout se passa avec une bienveillante courtoisie entre le prince et le général. Les ministres toscans convinrent que les Anglais étaient d'une exigence arrogante et s'étaient rendus pour ainsi dire maîtres de Livourne.
De son côté, le général Bonaparte ne manqua point aux ménagements qu'il avait promis : l'occupation de Livourne n'entraîna aucun des désordres de la guerre, les troupes françaises ne s'approchèrent point de Florence et observèrent la plus stricte discipline.
Le grand -duc avait cru devoir inviter aussi le commissaire Salicetti : assurément c'était pousser loin la crainte de se brouiller avec la République française. Le neveu de Marie-Antoinette aurait pu se dispenser de faire asseoir à sa table un des juges de Louis XVI; mais Salicetti , en républicain farouche , ne voulut pas se rendre à cette invitation. Compatriote du général Bonaparte, il ne résistait guère à ses volontés ; il était pourtant fort scandalisé des égards et des relations courtoises que le chef d'une armée républicaine entretenait avec le prince, de sa familiarité avec les grands seigneurs et les aristocrates, et aussi de la protection accordée au clergé.
L'autre commissaire , Garrau , comme Salicetti ancien conventionnel , s'en expliquait plus hautement encore et blâmait sans nulle réserve la conduite du général . En même temps ces deux hommes, loin de se conformer aux intentions et aux promesses du général en chef, agissaient d'une façon tyrannique et arbitraire; leur dureté envers les négociants de Livourne troublait le commerce de toute l'Italie. Peut-être étaientils encouragés par la correspondance du Directoire, où la majorité devait être de leur avis. Le général s'en plaignit vivement '.
« Après mon départ , une nuée d'agioteurs génois est venue pour s'emparer des richesses que renferment les magasins anglais , portugais et russes que j'avais fait mettre sous le scellé. On a dérangé les mesures que j'avais prises. On a substitué au citoyen Belleville, homme fort estimable, que j'avais chargé de surveiller cette opération, des commissions oii chacun dilapide à l'envi. Nous passons pour des Vandales, et l'opinion populaire, qui nous était favorable à Gênes et à Livourne, se tourne contre nous.
« Notre conduite politique envers la Toscane n'est pas meilleure. Je m'étais bien gardé de faire aucune proclamation , et j'avais expressément défendu qu'on fît aucun acte de gouvernement. Vous verrez par la proclamation ci-jointe qu'on fait peu de cas de mes ordres. Chasser les émigrés de Livourne par une proclamation est une mesure aussi inutile qu'impolitique. 11 y a très-peu d'émigrés à Livourne ; le grand-duc a donné l'ordre de les chasser. 11 eût été plus simple d'en faire arrêter trois ou quatre par les autorités du