DÉMISSION DE MERLIN ET DE REVEILLÈRE
Le message se terminait en protestant que les Directeurs, soit en corps, soit individuellement, périraient plutôt que de laisser porter la moindre atteinte à la Constitution de Tan m. Il repoussait les calomnieuses suppositions répandues dans le public; il espérait que cet épanchement de ses sentiments serait reçu avec autant de cordialité qu'il était offert- — u Faites, disait le message, que ce moment signalé comme destiné à la discorde et à la scission des pouvoirs de rÉtat, soit signalé par leur rapprochement et leur harmonie. »
Le message fut renvoyé aux commissions pour faire leur rapport, et la séance , toujours permanente , fut occupée par le scrutin qui devait désigner les dix candidats parmi lesquels les Anciens auraient à choisir le successeur de Treilhard,
Siéyès était arrivé de Berlin le 7 juin, lorsque déjà la majorité du conseil des Cinq-Cents s'était prononcée contre le Directoire et se préparait à le renouveler. Cette majorité était formée par la réunion de deux cabales différentes d'opinions et surtout de projets. Les amis de Siéyès, les hommes éclairés , les républicains raisonnables formés par l'expérience des affaires et les enseignements de la Révolution , auraient voulu •que les collègues qu'on allait lui donner fussent pris parmi eux ou du moins choisis de sorte que leur caractère ou les engagements de parti ne devinssent pas un obstacle aux volontés de l'habile politique destiné , disaient -ils , à gouverner et sauver la République« Mais Siéyès n'avait pas obtenu les suffrages des nouveaux Jacobins pour être revêtu d'une auto* rite souveraine. Il ne leur convenait point d'obéir à
DÉMISSION DE MERLIN ET DE flEVBlLLÈRE. 423
qui que ce soit. Ils voulaient un Directoire qui servît leurs passions et cédât à leur entraînement , et commençaient à s'apercevoir qu*en se prêtant à cette élection ils avaient été dupés. D'ailleurs Barras , en qui ils plaçaient une confiance plus entière» avait été contrarié de l'élection de Siéyès. Pour régner dans le Directoire, les candidats des jacobins lui convenaient mieux. Les politiques étaient une coterie plutôt qu'un parti, et les représentants d'opinion flexible et de caractère faible, nombreux dans cette assemblée, ajoutaient presque toujours leurs votes aux votes des anarchistes qui parlaient haut et semblaient les plus forts.
La liste des candidats parmi lesquels les Anciens devaient choisir le successeor de Treilhard fut donc composée à leur gré. Elle comprenait les hommes qu'ils avaient résolu de placer au Directoire : Gohier, Roger-Ducos, le général Moulin. A ces noms étaient ajoutés les généraux Lefebvre, Masséna, Dufour, l'amiral Martin, Charles Delacroix, un ancien conventionnel nommé Pottier, et Dupuis de l'Institut.
Le même jour, la liste fut envoyée au conseil des anciens, et Gohier fut élu.
Le lendemain, M. Bertrand, du Calvados, présenta, au nom des commissions, un rapport sur le message du Directoire. Aucun ménagement n'était plus gardé :
— « Si nous avons bien saisi le sens des propositions du Directoire, il défère au peuple français Taccusation que nous portons contre sa conduite; il nous offre un généreux pardon. Quel excès d'impudence et d'audace, de perfidie et de mauvaise foi!... »
Alors le rapporteur entrait dans un détail qui prouvait dans quel dénûment l'administration militaire
424 DÉmssioif db merlin et de reveillèbb.
avait laissé les armées. — h Sous une administration à la Scherer, sous la surveillance du triumvirat directorial , tout Tor de l'Europe eût été dans le trésor de la République» qu'à la fin de Tannée, le ministre Ramel serait venu nous annoncer un déficit.
<c Pour le combler, on a osé nous proposer de rétablir les impôts de Tancien régime et cette odieuse taxe sur le sel que vous avez rejetée. »
Passant des finances au gouvernement, le rapporteur, toujours avec la même grossièreté de langage, disait : — « Pâlissez , imprudents et ineptes triumvirs, je vais tracer une légère esquisse de vos fautes qu'on pourrait appeler des crimes.
a Vous avez fermé la bouche aux amis de la liberté; vous avez attiédi l'esprit public ; un de vos ministres a osé dire et imprimer que les dernières élections avaient été faites par et pour Tanarchie.... Vous avez voulu avilir la représentation nationale en la supposant capable de ressusciter le régime exécré de 1793.... Vous avez destitué dans quarante départements des hommes qui , dans le cours de la Révolution , ne s'étaient fait connaître que par leurs vertus. — Vous avez relevé l'espoir des royalistes et aiguisé les poignards des assassins.
u Vous nous proposez un accord! Quel accord peut-il y avoir entre le Corps législatif travaillant au salut de la République et des hommes qui ne négligent rien pour opérer sa perte?... Moi , je vous propose de réfléchir si vous pouvez encore tonserver vos fonctions.... N'hésitez pas, si vous aimez la République.... Vous n'avez plus la confiance; vous n'avez plus même la confiance de vos flagorneurs , de ces vils flatteurs qui ont creusé votre tombeau politique. Ter-
DÉMISSIOM DE MERLIN ET DE REVEILLEES. 425
minez votre carrière par un acte de dévouement dont le bon cœur des républicains vous saura gré. »
Ce rapport fut accueilli par de vifs et unanimes applaudissements. Le renvoi aux commissions fut ordonné afin qu'elles proposassent les mesures nécessaires.
Boulay lit remarquer que ce travail aurait plus d ensemble s'il était confié à une commission spéciale de onze membres.
— « Il est évident 9 disait-il, que le Directoire voudrait mutiler la représentation nationale ; nous jurons qu'elle ne sera point mutilée. » — Tous les représentants se levèrent pour crier : — « Nous le jurons ! »
— « Depuis le 1 8 fructidor, où fut créée la dictature, le Corps législatif a ét4 tenu dans l'asservissement. L'amour de la paix lui a fait garder le silence. Il a cru que le Directoire userait de cette pleine puissance pour maintenir la paix et affermir la République. ... Il a tout fait pour nous perdre par la guerre extérieure et pour nous faire égorger par la guerre civile. »
« Cet inepte et atroce système est l'ouvrage de deux' bommes, Merlin et Reveillère. Ce Merlin, homme à ])etites vues, à petites passions, à petites tracasseries, à petites vengeances, a mis en vigueur un machiavélisme rétréci et dégoûtant : il était digne d'être garde des sceaux d'un Louis XI et fait tout au plus pour diriger Tétude d'un procureur.
a Reveillère a de la moralité , mais son entêtement est sans exemple ; son fanatisme lui a fait inventer je ne sais quelle religion pour laquelle il foule aux pieds toutes les règles du bon sens. Il viole tous les principes et attaque la liberté des consciences.
c II faut que ce» deux hommes sortent du Directoire. »
426 DÉMISSION DE MERLIN ET DE REVEILLÈaC
Si douze années de révolution n'avaient pas accoutumé les esprits au cynisme des changements d'opinion, à la désertion des engagements de parti, à l'oubli des paroles prononcées , aux attaques virulentes contre des amis et des complices, le discours de M. Boulay contre la mutilation du Corps législatif, contre la dictature du Directoire, contre l'asservissement du Corps législatif, contre deux hommes avec lesquels il avait tramé et exécuté le 1 8 fructidor, eût été le sujet d'un grand étonnement.
Sa proposition fut appuyée, et, selon l'usage, le bureau nomma les onze membres de la commission : il ne pouvait manquer d'y placer les généraux Jourdan et Augereau, qui, depuis les dernières élections, étaient entrés au conseil des Cinq-Cents et jouissaient à un degré inégal de la confiance et de la considération du parti anarchiste.
Les autres membres étaient Boulay, Français (de Nantes) et Petiet qui étaient comptés parmi les politiques; Talot, Poullain Grandpré, Quirot, Bergoeng et Joubert (de l'Hérault) qui, surtout les trois premiers, tenaient aux révolutionnaires exagérés ; Lucien Bonaparte, qui depuis longtemps s'était montré hostile au Directoire , sans être sous la bannière d'aucun parti.
A peine cette commission fut -elle réunie, que la démission de Merlin et de Reveillère fut apportée. Aussitôt après, il fut procédé à leur remplacement. Les candidats présentés par les Cinq -Cents furent les mêmes qui avaient formé la liste où Gohier venait d'être choisi. Le nom du général Marescot la compléta. Les Anciens nommèrent Roger-Ducos pour succéder à Merlin. Sur une autre liste à peu près la même, ils choisirent le général Moulin, qui rem-