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LE GÉNÉRAL BONAPARTE ARRIVE A PARIS

En s'eipliquant avec Bottot sur le 18 fructidor, il avait noté comme un des inconvénients de ce coup d'État, une pente trop marquée vers le' gouvernement militaire. Quelques jours après, il avait écrit au Directoire : — ce Maintenant que j'ai signé la paix, il ne me reste plus qu'à rentrer dans la foule et à reprendre le soc de Cincinnatus. » — On montrait des lettres de lui, où il disait que sa seule ambition serait désormais d'être juge de paix dans un village.

Il arriva à Paris le 5 décembre 1797, et descendit dans un petit hôtel qu'il avait fait acheter depuis quelque temps dans la rue Chantereino qui reçut aussitôt le nom de rue de la Victoire. Barras vint le voir dans la soirée. Le lendemain, il alla au ministère des relations extérieures et s'entretint longuement avec M. de Talleyrand ; puis ils se rendirent ensemble au Directoire. Il dîna chez Barras , et il fut convenu qu'il serait reçu solennellement par le Directoire le 10 décembre. Il avait d'abord témoigné l'intention de ne point sortir et de ne se pas montrer avant cette présentation officielle ; mais il eut à rendre les visites qui lui furent faites par les corps de magistrature et d'administration , par l'état-major de Paris et les ministres.

Quelque grande que fût sa gloire, sa figure était alors peu connue. Objet d'une curiosité universelle, chacun s'empressait à le voir ; il n'y avait pas une autre conversation que la description de sa personne et le récit de ce qu'il avait dit. On lui trouvait un ton distingué et des manières calmes et douces; il était poli et affable, mais écartant par sa réserve et sa dignité toute espèce de familiarité. Il parlait peu et toujours avec précision. Il sortait rarement, sans suite, dans une voiture simple et en habit de ville. Le jour où il rendit les visites qu'il

avait reçues, il avait mis son uniforme de général ; on le reconnut et la foule le suivit avec acclamation. Sa politesse était si complète, qu'il rendit sa visite au juge de paix de l'arrondissement.

Aucune salle du Luxembourg n'était assez vaste pour la séance solennelle où le Directoire se proposait de recevoir le général Bonaparte. D'ailleurs ce devait être une fête publique. La grande cour du palais avait été disposée pour cette cérémonie. Au fond, et sur le perron qui montait au vestibule, était l'aufel de la patrie, surmonté des statues de la Liberté et de TÉgalité , décoré des drapeaux, trophées de l'armée d'Italie. Sur une estrade étaient placés cinq fauteuils pour les Directeurs; plus bas des sièges pour les ministres et pour le corps diplomatique. De chaque côté de l'autel régnait un amphithéâtre en demi-cercle, destiné aux autorités constituées et au Conservatoire de musique. Les murs de la cour étaient pavoises de drapeaux tricolores; aux fenêtres des appartements et sur la terrasse qui communique d'une aile à l'autre , on voyait des femmes élégamment parées. Une immense tente s'étendait audessus de l'autel et des amphithéâtres. La foule des spectateurs se pressait dans la cour , et même les rues adjacentes étaient remplies par une multitude.

Vers une heure les Directeurs prirent place , et un moment après on vit arriver le général Bonaparte en grand uniCprme. La musique du Conservatoire cessa d'être entendue parmi l'acclamation unanime et prolongée de : « Vive Bonaparte ! n

Il s'avança accompagné du ministre des relations extérieures et de la guerre; les généraux Joubert et Andréossi le suivaient.

Lorsque les transports du public furent calmés, le général Bonaparte parvenu au pied de l'autel fut présenté au Directoire par le ministre des relations extérieures.

— « CitoyensDirecteurs, dit M. de Talleyrand, j'ai rhonneur de présenter au Directoire le citoyen Bonaparte, qui apporte la ratification du traité conclu avec l'empereur.

n En nous apportant ce gage sacré de la paix, il nous rappelle, malgré lui, les innombrables merveilles qui ont amené un si grand événement; mais qu'il se rassure , je veux bien taire en ce jour tout ce qui fera Thonneur de l'histoire et l'admiration de la postérité; je veux même ajouter, pour me conformer à son intention , que cette gloire, qui jette sur la France entière un si grand éclat, appartient à la Révolution Sans elle, en effet, le génie du vainqueur de Tltalie eût langui dans de vulgaires honneurs. Cette gloire appartient au gouvernement qui, né comme lui de cette grande mutation qui signale la fin du xviii* siècle, a su deviner Bonaparte et le fortifier de toute sa confiance ; elle appartient à ces valeureux soldats dont la liberté a fait d'invincibles héros; elle appartient enfin à tous les Français dignes de ce nom. Car c'était aussi, nous n'en doutons point, pour conquérir leur amour et leur vertueuse estime, qu'il se sentait pressé de vaincre ; et ces cris de joie des vrais patriotes à la nouvelle d'une victoire, reportés vers Bonaparte, devenaient les garanties d'une nouvelle victoire. Ainsi tous les Français ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la propriété de tous; ainsi il n'est aucun républicain qui ne puisse en revendiquer sa part.

c II est bien vrai qu'il faudra lui laisser ce coup d'œil

qui dérobait tout au hasard; et cette prévoyance qui le rendait maître de l'avenir; et ces soudaines inspirations qui déconcertaient par des ressources inespérées les plus savantes combinaisons de Tennemi ; et cet art de ranimer en un instant les courages ébranlés , sans que, lui, perdît rien de son sang-froid; et ces traits d'une audace sublime qui nous faisaient trembler pour ses jours longtemps après qu'il avait vaincu ; et cet héroïsme si nouveau, qui plus d'une fois lui a fait mettre un frein à la victoire, alors qu'elle lui promettait ses plus belles palmes triomphales. Tout cela était sans doute à lui; mais cela était encore l'ouvrage de cet insatiable amour de la patrie.

ce On doit remarquer, et peut être avec quelque surprise , tous mes efforts pour expliquer , pour atténuer presque la gloire de Bonaparte; il ne s*en offensera pas. Le dirai-je ? j'ai craint un instant pour lui cette ombrageuse inquiétude, qui , dans une république naissante, s'alarme de tout ce qui semble porter une atteinte quelconque à l'égalité ; mais je m'abusais : la grandeur personnelle , loin de blesser l'égalité , en est le plus beau triomphe, et, dans cette journée même, les républicains français doivent tous se trouver plus grands. -

t< Et quand je pense à tout ce qu'il fait pour se faire pardonner cette gloire ; à ce goût antique de la simplicité qui le distingue ; à son amour pour les sciences abstraites; à ces lectures favorites; à ce sublime Ossian qui semble le détacher de la terre ; quand personne n'ignore son mépris profond pour l'éclat, pour le luxe , pour le faste, ces mépri^bles ambitions des âmes communes. Ah ! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition , je sens qu'il nous faudra peut-être le

solliciter un jour pour Tarracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre ; peutêtre lui ne le sera jamais : telle est sa destinée. Dans ce moment, un nouvel ennemi Tappelle ; un ennemi célèbre par sa haine profonde contre les Français et par son insolente tyrannie envers tous les peuples de la terre. Que, par le génie de Bonaparte, il expie promptement Tune et l'autre, et qu'enfin une paix digne de toute la gloire de la République soit imposée à ces tyrans des mers ; qu'elle venge la France et qu'elle rassure le monde !

« Mais entraîné par le plaisir de parler de vous, général, je m'aperçois trop tard que le public immense qui vous entoure est impatient de vous entendre; TOUS aussi devez me reprocher de retarder le plaisir que vous aurez à écouter celui qui a le droit de vous parler au nom de la France entière, et la douceur de TOUS parler encore au nom d'une ancienne amitié. »

Ces flatteries d'un tour ingénieux, et même un peu recherché, qu'un homme célèbre par son esprit prodiguait au héros de la fête, et à la Révolution, à la République, même à Barras ; ces espérances placées sur un prochain avenir, espérances qui devaient si peu tarder à être démenties, furent écoutées avec approbation ; mais, comme le remarquait l'orateur, le public était impatient d'entendre les paroles de celui sur qui tous les regards étaient fixés.

11 se leva : un profond et respectueux silence s'établit parmi la foule attentive. Il s'avança vers l'estrade du Directoire; sa démarche était simple, sa physionomie calme; il remit au président la ratification du traité de paix et parla en ces termes : son ton n'avait rien de déclamatoire; il n'accentuait pas les mots pour les

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faire remarquer et affectait plutôt une sorte de négligence en laissant tomber ses paroles.

— « Citoyens Directeurs , le peuple français pour être libre avait les rois à combattre. Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit siècles de préjugés à vaincre. La Constitution de Tan m et vous, avez triomphé de tous les obstacles. La religion, la féodalité et le royalisme ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l'Europe ; mais de la paix que vous venez de conclure date l'ère des gouvernements représentatifs. Vous êtes parvenus à organiser la grande nation , dont le vaste territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même les limites.

« Vous avez fait plus : les deux plus belles parties de l'Europe jadis si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes, dont elles furent le berceau, voient, avec les plus grandes espérances, le génie de la Liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres. Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux puissantes nations.

<r J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio et ratifié par sa majesté l'empereur.

« La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la République.

a Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre. »

Ce discours fut mal entendu de ce vaste auditoire qui prêtait cependant une curieuse attention ; mais il fut applaudi avec de nouveaux transports ; les cris de : ce Vive Bonaparte! vive l'armée d'Italie! vive la République I » retentissaient de toutes parts.

Barras était à ce moment président du Directoire. Ce fut lui qui répondit au général Bonaparte. La séance durait depuis plusieurs heures ; on était au 1 0 décembre; la journée était froide; la fête se passait en plein air. Ce dernier discours était démesurément long; il fut peu écouté et les spectateurs s'écoulaient avant qu'il fût terminé.

De grands éloges furent adressés par Barras au général Bonaparte, et il affecta surtout de le louer d'avoir conclu la paix et d'avoir arrêté sa marche triomphante , quand , à son approche , l'épouvante avait déjà saisi les ennemis. Mais il l'appelait ce à la conquête de l'insolente Angleterre, v et accumulait les injures et les accusations de crimes et de complots contre ce gouvernement perfide. La guerre civile de l'Ouest, le règne de la Terreur, la conspiration déjouée par l'inmiortelle journée du 1 8 fructidor, tout lui était imputé.

-r- « La veille, on méditait l'assassinat du Directoire, des conseils et des généraux ; on méditait la honte et l'esclavage du peuple français; on méditait une loi favorable aux émigrés, à Tabri de laquelle les restes impurs d'une famille exécrable, dont les attentats pesèrent pendant tant d'années sur la nation, pussent rentrer en France; enfin le rétablissement du trône sur les corps sanglants des fondateurs de la République. » — A ces mensongères et furibondes diatribes , succédaient les menaces : — w I^ royalisme n'échappera point à la surveillance du gouvernement. Qu'ils renoncent à tout espoir, ces conspirateurs incorrigibles qui se flattent d'une division imaginaire entre les républicains et espèrent en recueillir les fruits. Union des forces, des principes, des volontés, des courages;

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tel est l'esprit du gouvernement, tel est le roc inébranlable contre lequel toutes les factions viendront se briser. »

Après cette assurance du pouvoir et de la stabilité du gouvernement, échappait pourtant Taveu involontaire de la vraie situation de cette République , qui n'avait pour citoyens que les hommes engagés dans la Révolution, et dont le reste de la nation subissait le joug avec soumission , en se consolant par le mépris* — ce Que les hommes utiles sortent d'une apathie qui les déshonore, que toutes les vertus,^ que tous les talents viennent se presser autour d'un gouvernement qui les cherche et qui les appelle, que tous les orgueils disparaissent devant l'honorable titre de citoyen. »

Le discours de Barras , lorsque les journaux le répandirent dans le public, fit donc une impression de tristesse et augmenta une disposition malveillante que le Directoire ne croyait pas aussi générale qu'elle l'était réellement. On voyait que la paix n'amènerait aucun changement à l'état intérieur du pays ; qu'elle ne donnerait ni plus de garantie , ni plus de sécurité. D'ailleurs , pouvait-on croire à la paix? lorsque le Directoire avait rompu les négociations avec l'Angleterre ; lorsqu'il parlait d'une guerre d'extermination, d'une invasion où les plus grands dangers étaient évidemment pour l'envahisseur? L'Europe était-elle pacifiée au moment où de tels projets étaient formés; au moment où l'Italie était encore occupée par une armée française, où tous les États de la péninsule tremblaient des bouleversements dont ils étaient menacés?

Le discours de M. de Talleyrand, son culte pour la Révolution et les grandes mutations qui signalaient la fin du xv!!!"" siècle, étaient aussi des témoignages de

la situation précaire et provisoire où se trouvaient la France et l'Europe ; on en concluait que cette paix tant désirée n'était pas même une trêve.

Les paroles du général Bonaparte avaient plus d'importance encore ; chacun comprenait que de ses opinions et de ses projets pourrait dépendre le sort de cette République, qui n'était encore qu'une phase de la Révolution continuée. Deux passages de son discours furent surtout remarqués et restèrent dans le souvenir public. — w De la paix actuelle date l'ère des gouvernements représentatifs. » — Était-ce une menace adressée aux puissances européennes qui n'étaient pas constituées sous cette forme? — w Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques. » — N'était-ce pas dire que la Constitution de l'an m devait être revue et corrigée ?

Ainsi , il était l'objet de l'attention générale ; tous les partis le craignaient, mais se sentaient contraints à le respecter et à le ménager. Il ne se laissait aborder par aucun : ses liaisons apparentes étaient avec les thermidoriens Barras et Tallien. Il repoussait de lui les Jacobins, qui commencèrent bientôt à le détester.

Lorsque, quelques semaines après son arrivée, on célébra l'anniversaire du 21 janvier*, le Directoire, non sans quelque hésitation, tant il craignait de se voir effacé par la présence du général Bonaparte dans une solennité où il n'y aurait de regards et d^applaudissements que pour lui , se décida à lui proposer d'y paraître. — Il répondit que n'exerçant nulle fonction publique , « aucun devoir ne l'obligeait à assister à cette

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