‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 4 sur 174 · t pluviôse an yi · texte numérisé non relu

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cérémonie, » qu'elle lui paraissait impolitique en perpétuant des divisions de partis , des regrets et des haines. — « On célèbre , disait-il , les victoires par des fêtes nationales, mais il y a des chants funèbres pour ceux qui sont morts sur le champ de bataille. Aujourd'hui que la République traite avec des rois et des princes, une pareille célébration s'accorde mal avec le besoin de la paix. Le Directoire , qui naguère lui avait ordonné de fermer les clubs anarchistes, ne devait pas honorer un acte qui était Tœuvre de cette faction. »

On insista; ce refus du général de l'armée d'Italie, du négociateur de la paix de Campo-Formio, aurait, lui disait-on, une fâcheuse influence sur l'opinion. Il prit un moyen terme et se rendit à la fête avec l'Insti* tut, dont il portait l'habit dans les occasions publiques. n n'en fut que plus remarqué et plus applaudi.

Une autre circonstance manifesta son éloignement pour le parti jacobin et les excès révolutionnaires. Il y avait à cette époque des cafés où, faute d'autres lieux de réunion quand aucun salon n'était ouvert , se trouvaient chaque soir les personnes d'une même société , que la conformité de mœurs plus encore que la conformité d'opinion tenait en rapports habituels. C'était dans des cafés qu'avait commencé la réaction de la jeunesse dorée ; puis le mouvement des sections qu'avait réprimé le 13 vendémiaire. Lorsque la police du Directoire, affaiblie par l'opposition du Corps législatif et des journaux, fut moins tyrannique, les cafés et les jardins publics étaient devenus plus que jamais le rendez-vous de la société élégante et aristocratique. Le 18 fructidor avait mis fin à cette mode; mais après quelques mois , la rigueur étant moindre, les mêmes

habitudes avaient reparu, sans être toutefois aussi générales.

C'était chez un glacier nommé Garchi, rue de Richelieu, que s'assemblaient y ou plutôt se rencontraient ces jçunes gens odieux aux Jacobins , suspects au Directoire, qu'on qualifiait de chouans, d'émigrés rentrés ou même de conspirateurs. Leurs propos étaient sans doute assez indiscrets; ils parlaient en termes malveillants et peu respectueux du Directoire, et peut-être de la République. On prétendait même qu'ils se traitaient entre eux de comte et de marquis ; ce qui semblait très-contre-révolutionnaire. Leurs collets noirs et leurs habits étaient aussi un scandale pour les républicains.

Le 24 janvier 1798, quelques militaires en redingote entrèrent chez Garchi, où d'habitude on ne se présentait pas ainsi vêtu. Une querelle s'engagea. Les militaires étaient armés; les jeunes gens furent insultés et attaqués.

Le lendemain , le journal du Directoire raconta que des voleurs travestis s'étaient introduits chez Garchi, qu'ils étaient armés de bâtons et avaient provoqué des officiers, entre autres un aide de camp du général Augereau nommé Fournier ; de là s'était suivie une bataille où beaucoup de citoyens avaient été blessés; l'argenterie du glacier avait été volée, et on avait arrêté quatre de ces brigands.

Dès le lendemain , on répétait dans tout Paris que ce récit était un tissu de mensonges, que c'était une expédition ordonnée par le Directoire, exécutée à la diligence de Sotin, ministre de la police; que les jeunes gens avaient été, non pas provocateurs, mais injuriés et maltraités.

Le conseil des Cinq-Cents , dans Tintérèt du Directoire, demanda que, par un message, il fût rendu un compte officiel de cet incident ^ afin de réfuter le bruit public.

Le message était encore loin de la vérité , mais le Directoire fut pourtant contraint d'avouer que cet événement, (c tout afQigeant qu'il était, ne tenait à aucun projet formé contre la propriété des citoyens. » — « Il avait y dans son origine, les caractères d'une rixe exaspérée par le ton insolemment antirépublicain des uns et l'esprit de vengeance qui s'est emparé des autres. »

Une lettre d'un des jeunes gens qui avaient eu à combattre pour leur légitime défense, démentit le rapport officiel , et il demeura établi dans l'opinion publique que le Directoire avait ordonné ce guet-apens.

Le général Bonaparte fit éclater son indignation. Il disait que désormais personne, et lui moins que tout autre, ne pouvait se croire en sûreté lorsque la police était auteur ou complice des crimes. Le Directoire fut troublé du langage que tenait hautement le général , et chargea un de ses ministres de lui donner des explications. Il lui fut dit : — « Que de pareils événements sont communs en temps de crise ; que les révolutions ne peuvent pas observer la loi commune; qu'il était devenu nécessaire d'imposer à la haute société et de réprimer la hardiesse des propos; qu'il y avait un genre de fautes que les tribunaux ne pouvaient atteindre; qu'on ne pouvait sans doute approuver la lanterne de 1789, et qufe cependant sans elle la Révolution n'aurait jamais marché. Il y a des malheurs qu'il faut tolérer parce qu'ils en évitent de plus grands. »

Le général Bonaparte ne repoussait certes pas les

immunités de la politique de circonstance : — « Avant fructidor, répondait-il, lorsque les partis étaient en présence , lorsque le Directoire avait été mis dans le cas de se défendre, cet acte peut-être aurait été excusé par la nécessité; mais aujourd'hui, le Directoire se trouve investi de toute la puissance. La loi ne rencontre plus de résistance; les citoyens sont, sinon affectionnés, du moins soumis. Alors de tels actes sont des crimes, des outrages à la civilisation. C'est une expédition de coupe-jarrets. Tous les citoyens sont frappés de terreur et se demandent où cela s'arrêtera. »

La marche que suivait le Directoire , la condescendance qu'il témoignait au parti jacobin devaient inspirer au général Bonaparte d'autant plus de mécontentement et d'inquiétude, qu'il savait que dans cette faction un travail actif était dirigé contre lui, qu'une sorte de conspiration s'ourdissait pour le perdre et le détruire.

La présence d'un aide de camp d'Âugereau parmi les coupe-jarrets de la police était pour lui un indice de plus de ce qui pouvait être tramé contre lui. Âugereau, en se rendant à l'armée, avait conservé ses relations avec les Jacobins ; il envoyait des officiers à Paris ; il y avait des correspondants. Son attitude et son langage, au quartier général d'OiTenbourg , manifestaient des projets entièrement différents des vues du général Bonaparte et de la politique qu'il dictait au Directoire. Augereau faisait répandre en Souabe des écrits révolutionnaires, où la paix de Campo-Formio était injurieusement blâmée; où les populations allemandes étaient provoquées à un soulèvement révolutionnaire. L'œuvre du congrès de Rastadt pouvait ainsi devenir impossible. Le comte de Cobentzel s'en plaignit au général Bonaparte.

En même temps, il eut connaissance d'une lettre qu'Augereau écrivait à un adjudant général, son agent à Paris; c'était une longue diatribe contre ce le héros Bonaparte, qui n'était qu'un brouillon audacieux, n II se plaignait que personne à Paris n'eût le courage de le démasquer. — (c Je sens bien qu'on doit être effrayé d'attaquer une réputation aussi colossale ; mais il y a tant de moyens de l'en dépouiller. » — Alors il énumérait les griefs que les révolutionnaires avaient contre le général Bonaparte : le Pape sauvé par le traité de Tolentino ; les patriotes piémontais d'abord encou<* ragést puis livrés aux vengeances de la cour de Turin ; les nobles et les prêtres caressés dans toute l'Italie; enfin, le traité infâme de Passeriano ; Venise livrée à l'Autriche , et les députés qui se rendaient en France pour réclamer, arrêtés et emprisonnés à Milan.

— « On m'assure qu'il travaille à se former un parti à Paris ; je ne le crois pas bien redoutable ; mais il ne faut pas que le gouvernement sommeille. Il faudra surtout le bien surveiller à Rastadt.... Il serait utile de faire insérer quelques bons articles dans les journaux patriotes. Vois Siéyès et Garât pour leur révéler ces mystères d'opprobre et de crime. »

Le général Bonaparte communiqua au Directoire la lettre que le comte de Cobentzel lui avait écrite, et montra comment les négociations et même la paix étaient menacées par les intrigues du général Augereau. Révolutionner l'Allemagne^ c'était susciter une coalition de l'Europe entière contre la France.

Rewbell, à qui Augereau donnait beaucoup moins d'inquiétude que le général Bonaparte, s'opposait à sa disgrâce, ou voulait du moins qu'on lui donnât le commandement d'une armée destinée à envahir le Portu-

gai. Merlin était d'un avis contraire. Le Directoire demeura quelques jours indécis. Mais de nouvelles informations , venues de Strasbourg et remises par le général Bonaparte^ déterminèrent, non pas la destitution d'Augereau , mais la suppression de l'armée du Rhin; dès lors son commandant se trouvait sans emploi. Il fut placé au commandement de la division territoriale de Perpignan.

Le Directoire j sans faire connaître officiellement les motifs de celte mesure, ne voulut pas qu'ils fussent entièrement ignorés du public ; il fit insérer dans son journal une lettre datée de Strasbourg, qui semblait, non pas raconter des faits , mais répéter des bruits populaires.

— « Le péril pour Bonaparte et Rewbell est grand ; on a préparé de fausses pièces pour les convaincre de conspirer contre la liberté. On a fait déclarer par des témoins apostés, qu'ils ont tramé un complot pour s'emparer du gouvernement; les meneurs de cette intrigue sont des agents d'Âugereau. »

On accolait ainsi , sans nulle vraisemblance , le nom de Rewbell avec celui de Bonaparte , afin de ne point laisser supposer que c'était à lui qu'Âugereau était sacrifié.

Une autre précaution fut prise dans le même sens, tant on craignait que le gouvernement parût subordonné aux volontés du général Bonaparte. Une lettre de Châlons, insérée dans le même numéro, disait qu'un représentant de ce département avait assuré qu*il y avait une faction dont le dessein était de réduire la représentation nationale à cent membres , formant un sénat à la tète duquel il y aurait un seul chef. »

C'était en effet un des bruits qu'on faisait courir eur

les projets du général Bonaparte. Le Directoire voulait apprendre au public qu'il était en garde contre toutes les ambitions et toutes les intrigues.

Ainsi , le général Bonaparte ne pouvait compter ni sur la faction révolutionnaire, ni sur le parti politique groupé autour du Directoire; évidemment ses vrais partisans devaient être bientôt les hommes modérés, éclairés et sages. Peut-être plaçaient-ils déjà leurs espérances sur son discernement, sa raison, sa force de volonté , sa netteté de décision ; mais il n'avait alors de relations apparentes avec aucun d'eux.

Personne, à cette époque^ ne lui inspirait plus de goût et de confiance que M. de Talleyrand, qui, de son côté, prenait soin de lui plaire, moins peut-être par calcul que par l'attrait de la distinction d esprit à laquelle il était habituellemeot très-sensible. Sans acquérir sur le général Bonaparte une influence toujours difficile et incomplète, il lui faisait connaître les habitudes, les manières, les opinioos de la haute aristocratie, où jamais, dans sa vie militaire, il n avait eu occasion de vivre.

Mais la société où il affectait de se complaire davantage et qui lui convenait le mieux, c'étaient les savants et les hommes de lettres. 11 avait connu Monge en Italie et avait pris pour lui une préférence qui n'a jamais varié. L'esprit des sciences exactes, leurs applications utiles, leurs résultats positifs et calculables étaient en conformité avec son génie. 11 avait été élu membre de l'Institut en remplacement de Carnot, et se montra très-honoré de ce choix. Dans une lettre qu'il écrivit pour témoigner sa reconnaissance , il disait : — c Les vraies conquêtes , les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles qu'on fait sur l'ignorance. L' occupant. . 2

tion la plus honorable comme la plus utile, pour les Q atious, c'est de contribuer à Textension des idées humaines. La vraie puissance de la république française doit consister désormais à ne pas permettre qu'il existe une idée nouvelle qui ne lui appartienne. »

Il évitait le plus possible de se montrer occupé de la politique intérieure. Depuis fructidor, le Corps législatif était annulé ; il votait docilement les lois administratives et les mesures de finance que voulait le Directoire; il ramenait, aux rigueurs et aux principes révolutionnaires, la législation que les modérés avaient changée ou modifiée. Ce qui se disait à la tribune, dans les deux Conseils; les votes qui sortaient du scrutin n'attiraient point Tattention du public; on savait qu'il nen pouvait résulter aucune action directe ou indirecte sur la marche du gouvernement. A peine apercevait-on les dissentiments et les inimitiés qui divisaient déjà cette majorité de Jacobins : les uns dévoués avec une obéissance passive et zélée au Directoire; les autres supportant impatiemment une autorité quelconque et hostiles à toute pensée d'ordre public, tant cpi'elle n'était pas conforme à leurs chimères ou à leurs passions.

Le général Bonaparte n'avait donc rien à espérer ni à attendre d'une représentation nationale ainsi con* stituée ; il ne s'occupait point des hommes qui pouvaient y avoir quelque importance ; ainsi que le public, il ne prenait pas garde à eux.

Bien que le Corps législatif ne dût pas avoir la prétention d'être encore le représentant et l'organe de l'opinion nationale , il était impossible qu'il ne se joignît pas aux manifestations publiques qui honoraient le général Bonaparte. On lui offrit un grand banquet dans la

galerie du Musée; peu de jours auparavant la proposi* tion de lui voter une dotation comme récompense nationale avait été repoussée au conseil des Cinq-Cents. — cf Irez-vous offrir de Tor, disait le républicain Talot, à celui qui succombe sous le poids des lauriers ? »

L'année précédente une loi * avait décerné au général Bonaparte un drapeau pour perpétuer le souvenir du pont d'Arcole; la même récompense avait été votée dans la même loi pour le général Âugereau. Ce décret n'avait pas été transmis au général en chef de larmée d'Italie. 11 s'était , depuis Arcole, passé de si grandes choses ; tant de victoires avaient suivi cette glorieuse action, que cet hommage avait été oublié. Scherer, ministre de la guerre, s'en ressouvint et adressa au général Bonaparte le drapeau, en y joignant un sabre de la part du Directoire, « comme marque particulière de son estime, et comme un présent digne d'un guerrier à qui la République devait principalement son affranchissement et sa gloire '. »

Le général Bonaparte répondit qu'il recevait avec reconnaissance le drapeau et le sabre. — « C'est, ajoutait-il, l'armée d'Italie que le gouvernement honore dans son général. » — 11 écrivit en même temps au général Lannes:

— « Le Corps législatif me donne un drapeau en mémoire de la bataille d'Arcole; il fut, aux champs d' Aréole, un instant où la victoire incertaine eut besoin de l'audace des chefs. Plein de sang et couvert de trois blessures^ vous quittâtes l'ambulance résolu de vaincre ou de mourir. Je vous vis constamment dans cette

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