MARENGO
mille Français. La nécessité d'attendre Moncey, qui lentement débouchait des Alpes, obligea Bonaparte de rester huit jours à Milan, au milieu de la joie, des transports d'un peuple qui se croyait sauvé.
Il y resta dans les fêtes, du 2 au 9 juin. Cependant on mourait à Gênes. Le 4, Masséna eut la douleur de se rendre, après avoir tellement prolongé la résistance. Les Autrichiens lui accordèrent les plus belles conditions. Mais les Anglais tirèrent sur lui, lorsqu'on barque il sortait du port. Ils dirent que les Autrichiens, qui dépendaient de Tamiral Keith, n'avaient pas le droit d'accorder cette capitulation ni de prendre Gênes.
Bonaparte, après le triomphe, devait enfin penser à la victoire, à son ennemi fortifié. En effet, si la cour d'Autriche, selon sa méthode, n'avait obligé Mêlas de garnir tant de places fortes, il aurait eu sur Bonaparte une écrasante supériorité. Mêlas, réduit par ce système, ne se trouva pas plus fort que Bonaparte. Celui-ci ayant pris par Murât Plaisance, et par Lannes Montebello, après un sanglant combat que Lannes lui-même trouva effroyable d'acharnement, Bonaparte, dis-je, arriva dans la plaine de Marengo sur la Bormida, en face de l'armée de Mêlas. La voyant ramassée dans ce bassin, il disait l'avoir enfermée. Mais cette armée, qui en partie était l'élite de la Hongrie, éûfbien pu en dire tout autant.
Desaîx était arrivé fort à propos d'Egypte et de
Provence, mandé en hâte par Bonaparte* Celui-ci, craignant qu'une nouveUe armée amenée pendant la bataille ne vint de Gênes et ne tombât sur lui, avait envoyé Desaix observer la roule vers Novi. Mais, dès midi ou une heure, il en eut besoin et l'appela, voyant ses trois lignes enfoncées, sauf la seconde^ qui, sous Lannes, en partie tenait encore. Il montra à Desaix le champ de bataille, demanda ce qu'il en pensait. Desaix regarda sa montre, dit : a C'est une bataille perdue, mais il est de bonne heure ; nous en gagnerons une autre. »
Mêlas avait vraiment vaincu. Cet homme de quatrevingts ans, qui depuis quinze heures était à cheval et avait eu deux chevaux tués sous lui, tombait de fatigue et rentra dans Alexandrie pour prendre quelque repos. Il fit mander partout qu'il avait gagné la bataille.
La reine de Naples, qui allait à Vienne, apprit en rpute la bonne nouvelle, crut la France vaincue à jamais, et se livra à d'indécents transports qui devaient bientôt se changer en pleurs.
Même à Paris, les impressions étaient diverses. Un conciliabule s'était formé pour savoir qui succéderait à Bonaparte s'il périssait. On hésitait entre la Fayette, Moreau, Brune et Carnot. Et l'on eût choisi le dernier, comme un nom plus conciliant entre les partis. Fort tard, on apprit la victoire*.
^ Carnot, Mémoires, t. II, p. 214.
HÀMNGO. 55
Elle tinl en partie au hasard. Le vaillant Zacb, à qui Mêlas laissait le commandement, était myope. Il crut que Masséna arrivait, et il prit Desaix pour l'un des siens, le rencontra, et se fit prendre.
Desaix, avec des dons supérieurs et toutes les vertus de l'homme et du soldat, était un sensible et fidèle Auvergnat qui avait besoin de s'attacher, d'aimer et d'obéir; il prit pour son idéal celui qu'il connaissait bien mal, Bonaparte. Et dans cette occasion où il s'exposait pour la France, on peut croire aussi qu'il était heureux de se dévouer pour son héros. D chargeait à fond perdu, lorsqu'il fut frappé d'une balle en pleine poitrine. Napoléon lui a prêté de vaines paroles, qu'il ne dit pas. Son seul sentiment fut de craindre pour l'armée et la bataille. Il prononça un seul mot : c< N'en dites rien. »
On le retrouva , reconnaissable à son épaisse et noire chevelure*. Il vainquit après sa mort. Car le jeune Kellermann et ses cuirassiers, que Desaix avait mandés, arrivèrent comme la tempête, divisèrent et firent prisonnier un corps de cinq mille grenadiers hongrois. Dernier acte de la bataille; aussi Kellerman dit un mot qu'on ne lui pardonna jamais :
* Le même jour, Kléber fut assassiné en Egypte. Deux grandes perles, mais bien différentes. Kléber était un admirable citoyen. Desaix, serf de l'admiration, avait été fasciné par Bonaparte; sa modestie le rendait dépendant, crédule. — Joubert avait mieux échappé à Bonaparte; son beau-père Sémonville et Taileyrand l'avaient fait ambitieux, impatient de monter plus haut; son mariage sembla lui avoir ôté la ferme et froide volonté. l\ se précipita et courut à la mort.
ce Avec celle charge, je vous ai mis la couronne sur la tôle.»
Les deux ailes de Mêlas étaienl viclorieuses et n'avaienl plus d'ennemis. Si elles s'étaient rabattues sur les Français, elles auraient pu les écraser. Mais elles n'avaient plus de chefs ; leurs sept généraux étaient hors de combat. Elles repassèrent paisiblemenl la Bormida, en gardant les télés de pont, et même un poste en avant, près Marengo.
Mêlas élaitdans une position inattaquable. Il allait avoir un corps considérable de renfort, et il avait derrière lui je ne sais combien de places fortes. Et Bonaparte aucune.
Chose étrange, malgré son armée frémissante , Mêlas désespéra, capitula (15 juin). Pour se retirer vers Mantoue, il céda Alexandrie, Milan, Turin, Gènes, avec l'artillerie et tout ce qui s'y trouvait. Étrange capilulation, qui fit croire que ce vaillant homme était devenu fou.
Le favori de la fortune, malgré la perte de Desaix, qu'il fit enterrer loin de Paris, au Saint-Bernard, alla triompher à Milan, où il fut reçu plus qu'en roi, — en dieu même.
Pour Paris, il fut plus modeste. Il y écrivit ce mot qui est encore d'un citoyen : « J'espère que le peuple français sera content de son armée. »
LE TYRAN. — LES SŒURS. — LE CANCER. — MACHINE INFERNALE. AVEUGLE PROSCRIPTION (FIN DE L'ANNÉE 1800).
La rapidité de cette campagne, son étonnante finale qu'une seule bataille avait produite, la surprise de Mêlas, sa surdité au passage d'une si grande armée par les Alpes, tout cela amusa fort Paris et lui fit oublier les souffrances de Gênes, la longue indécision de la victoire de Marengo, achetée par une perte énorme, et lamortdeDesaix.
Le public avait été servi à son goût par une surprise de théâtre, un dénoûment subit et grand, par delà l'espérance. '
Il en resta quelque plaisanterie , un ragoût à la mode, les poulets à la Marengo, taillés, cuits, servis tout de suite. Et le vainqueur fut plus que jamais dans la bouche du peuple : ce farceur de Bonaparte.
Mais, selon la coutume des grands acteurs, qui ne rient jamais de leurs tours les mieux réussis, il revint imposant et sombre, nullement avec l'air de l'improvisateur à qui les grandes choses n'ont rien coûté, mais l'air du profond calculateur, du puissant magicien dont les conjurations ont vaincu la nature, dompté même les Alpes.
C'était un autre Bonaparte qui revenait. La surprise de son prodigieux succès n'avait pas ébloui les autres seulement, mais lui-même, — qui pourtant savait mieux que personne ce qui avait manqué à ses machines, et combien il avait été près de l'échec.
Dans cette position, le triomphateur, désormais trop haut, trop au-dessus des hommes pour s'en soucier, délaissa tout à coup les habitudes un peu bourgeoises qu'il affectait depuis Brumaire. Joséphine, sans être quittée (et toujours couchant avec lui), fut un peu mise de côté et vit arriver à Paris, mandée par Bonaparte, la belle Italienne Grassini, qui avait chanté à Milan le triomphe, et qu'on pou* vait appeler la voix de l'Italie.
La Grassini, que lui-même traitait assez brutalement*, fut-elle un simple jeu ou comme un paravent derrière lequel on ne distinguait pas les licences bien autres que prenait le nouveau souverain ?
En ce moment, les sœurs de Bonaparte, toujours
* Un jour qu'elle lui demandait son portrait, le brutal lui donna une pièce de cent sous^.
LE HRAN. S9
en lutte avec Joséphine, avaient décidément vaincu, et elles furent prédominante.^, jusqu'à ce que la fille de Joséphine, Hortenise, bdle^fitle de Bonaparte, les dépossédât à son tour.
Les satiriques ont voulu voir l'inceste en tout cela. Tradition douteuse. Seulement on pourrait croire que cet imitateur des rois en tant de choses eût voulu aussi (selon le mot de madame Henriette, selon l'exemple de Louis XV et de tant d'autres) prendre ce privilège d'une morale toute royale.
Il fallut que toutes ces femelles fussent reines : la Caroline le fut de Naples, la Pauline de Saint-Domingue, enfin Hortense de Hollande.
Ceux qui ne voyaient que ses actes extérieurs, sa prodigieuse activité, ne soupçonnaient pas que sa famille l'occupât plus que la France et l'Europe. L'ambition de ces femmes, qui voulaient des trônes, celle de ses fVères, qui, le voyant sans enfants, rêvaient sa succession et rhéréiité, lui créaient mille tiraillements. De Marfengcf'à la paix d'Amiens et au départ de Pauline pour Saint-Domingtie, il couva une maladie qui éclata quand Pauline partit ^
Son teint cadavéreux, jaunâtre (non pas du beau bistre italien), le marquait, ainsi que de vives souffrances, qui' obligeaient son secrétaire de le soutenir, même pour traverser un corridor. Était-ce le cancer à l'estomac qu'il tenait de son père et qui lui-même
* Bourrienne, Mémoires,
remporta? était-ce la maladie de peau si commune au pays de sa famille maternelle (Sartène), maladie qu'en cette année, plus occupé de femmes, il aurait refoulée par des médicaments ?
En 1800, après Marengo, il n'était pas malade encore, mais violemment surexcité par tant de passions, tant de projets. Arbitre de l'Europe, il se montra tout autre, un nouveau Bonaparte, atroce et furieux. Une bête cruelle sembla rugir en lui. Le tyran apparut.
Il quitta ses habitudes dissimulées et montra tout i coup ce qu'était le nouveau gouvernement, sans loi, sans garantie. Chacun vit la chaîne de fer.
Un Italien, le sculpteur Geracchi, qui avait fait pour le Directoire un beau buste de Bonaparte, était revenu de son enthousiasme pour lui, comme en revint aussi le grand musicien Beethooven et bien d'autres. Geracchi, avec ses amis , parlait fort de la nécessité de tuer le tyran. Un nommé Harel avertit le secrétaire intime Bourrienne de ces propos. Et Bonaparte fit donner aux conjurés de l'argent, des armes. On savait tout, et on pouvait tout arrêter. Mais on voulut les enfoncer dans leur complot, et dans leur ruine. On leur en fournit les moyens.
L'affaire n'était pas terminée quand une autre survint, la machine infernale^ qui ne réussit pas, mais seulement donna à Bonaparte l'occasion de se dévoiler tout entier, avec toutes ses fureurs.