‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 2 sur 88 · COUP D'ŒIL SUR L'ENSEMBLE DE CE SIÈCLE ET SON DÉCLIN RAPIDE · texte numérisé non relu

COUP D'ŒIL SUR L'ENSEMBLE DE CE SIÈCLE ET SON DÉCLIN RAPIDE

Dès 1800, au berceau même du siècle, je veux prévoir ses âges, et même sa vieillesse, son déclin si visible aujourd'hui.

Ce siècle de grand travail et de notable invention eût mérité de se soutenir davantage. Pour moi, né avec lui, j'ai d'autant plus regret de le voir languir avant le temps.

11 ne s'agit pas seulement de la France, un moment abîmée par la chute si méritée du césar isme.

Tiii PRÉFACE.

Il s'agit du monde même, des peuples les plus prospères et triomphants.

L'Amérique, par exemple, sur laquelle nous placions nos vœux, et qui récemment s'est tirée si vite d'une si effroyable tempête, chaque année avec joie reçoit Talluvion et le déluge immense des classes inférieures de l'Europe, qui sans cesse abaissent son niveau, et la ravalent comme race.

L'Allemagne a eu une grande joie d'orgueil, bien naturelle, croyant avoir conquis son unité. Mais cela à une condition très-dure, celle de se resserrer dans la constriclion prussienne qui exclut tout ce qui fut expansif, libre et grand dans la nature allemande.

La Russie, par le travail d'une profonde transformation, subit les conditions fâcheuses d'un état provisoire qui, en histoire naturelle, accompagne les grandes métamorphoses, même les plus bienfaisantes au total.

L'Angleterre, à tous ceux qui s'informent d'elle, montre le chiffre de sa richesse qui augmente, mais sans la rajeunir.

Epuisée pour sa population des campagnes qui est le nerf de chaque peuple, elle voudra sans doute, dans sa grande sagesse pratique,

Pft&'ACE. IX

la garantie solide d'une fédération générale d'Occident, c'^st-à-dire dti monde du ti^arvail contre un nKmde de guerre et de rapacité.

Au reste, ce déclin universel du siècle étornie peu quand on songe aux circonstances qui, dès sa naissance, semblaient lui présager peu de solidité.

Au jour de sa naissance, en 1800, un double prodige effrayant se fit voir. Avez-vous quelquefois, en pleine nuit, sur un chemin de fer, aperçu de loin un convoi rapide qui vient à vous? Ses deux gros yeux cyclopéens, ses étincelles, jettent l'effroi.

C'est juste ce qu'on vit alors, en 1800.

L'un était la terrible grande armée de Napoléon qui ruina l'Europe, en laissant la France épuisée, desséchée.

Oui, s'écrient les humanitaires, mais heureusement l'autre œil flani^yant fut celui de la machine de Watt et de la grande armée des ouvrieis, instrument bieaifaisanl de paix, d'utilité pour tous*

Provisotremen^t cet instrument oe paix aide

X PREFACE

k guerre par des capitaux infinis, sert la tyrannie maritime. Il fournit des forces inépuisables pour les guerres de PEurope et deTInde, d'oii le choléra (1817), et mille maux.

De plus, ce règne des machines, admirable comme production de richesse, en revanche attire et dévore les races, dépeuple les campagnes.

L'autre siècle, le dix-huilième, n'était pas mieux né, dira-t-on. Il naît des guerres de Louis XIV et de la famine de 1709, comme celui-ci du maximum et des famines de la révolution.

Mais ceci n'explique pas la diversité de leur allure. Le nôtre est vacilLint.

Mon Dieu! comme en comparaison, le dixhuitième est vif, et franc marcheur, a le jarret nerveux .

Quand le dix-huitième a donné la Régence, les Lettres persanes et Voltaire, son mouvement est simple, il monte vers la lumière, loin du ténébreux moyen âge. Même quand il s'étend, par Diderot et l'Encyclopédie, il suit encore sa voie.

PRÉFACE. 3C

Et la scission apparente de Rousseau Ty mène par un autre chemin •

Tout cela peut se dire d'un mot : Vescalade vei*s la liberté.

Le dix-neuvième siècle, riche et vaste, mais lourd, regarde vers la /atoKt^*

Nos pères, lestes marcheurs, pouvaient quelquefois passer dans la boue, mais n'en montaient pas moins, s'accrochant à tout, à leurs passions, même à leurs vices, et regardant toujours en haut.

Les nôtres, au contraire, que font-ils de leurs passions? Pas grand'chosc. Ils. regardent toujours sombrement en bas, vers des endroits obscurs, la matière, la basse avarice.

Le dix-neuvième siècle, avant sa naissance, était double déjà et déchiré d'un combat intérieur, au milieu de son combat extérieur contre TEurope.

Le christianisme bâtard, copié de Rousseau, put guillotiner Danton et le parti de la Nature. La Nature, n'en resta pas nu)ins le dieu du

xiT. PRÉFlGEf*

dix'-nefUTiême siècle, dans* tontes ses écoles et dans l'immensité du peuple.

Les pois s'attachèrent tons à la thèse contraire, au christianisme bâtard (avec la double iificarnation^ et divine et royale). Tout cela, c'est la même thèse que suivent généralemeîrt tous ceux qui ont besoin d'absurdité.

Ainsi ce siècle fut métis, traînant par derrière cette grosse queue inepte, cette bestiale armée qtfi marelhfe k quatre pattes.

Les écoles qui, à divers poittts de vue, parlaient le plus de la Nature, comme les Naturalistes d'Allemagne, et ici nos Socialistes, oubliaient trop qu'en la Nature, le plus haut c'est la liberté.

Fils ingrats, ils se vantaient de s'éloigner par ^?art absolu de leur père héroïque, le dix-huitième siècle.

Boiiaparte était mort. Et du siècle de fer était né le siècle d'argent, par les emprunts qu'on fit poui^ les armées, même en pleine paix, et pour toute 'chose. lUn juif intelligent, Olinde

PREFACE. xiii

Rodrigue, au nom de Saint-Simon, écrivit l'évangile de cette nouvelle religion.

Les juifs, qui jusque-là étaient en république, se constituèrent en double royauté. Les juifs allemands, plus tard ceux du Midi, créèrent deux réservoirs ou se versaient les capitaux.

Tandis que les premiers faisaient les fonds pour les armées de la sain le Alliance, les autres se donnèrent au second Bonaparte. Donc la thèse de paix et d'industrie tourna promptement au service des gouvernements militaires.

Fourier, plus net que le saint-simonisrae, aurait-il plus de chances? Il arrivait, avec ses vues ingénieuses sur la vie collective, le phalanstère, elc. , au moment où les armées et les manufactures avaient donné Thorreur de la vie commune.

On s'éloigna, sans même s'informer s'il y avait dans son grand pêle-mêle quelque chose d'utile. Son vaisseau, engravé, demeura dans , le port.

Donc, la France ne put engendrer aucun système qui durât, tandis que ceux de l'Aile-

X, PRÉFACE

magne, finissant par Hegel, semblaient l'avoir tarie, stérilisée, comme pour la livrer à la Prusse.

Mais, si la France, au point de vue philosophique, se montra peu féconde, en revanche pendant trente années, elle brilla d'un grand éclat littéraire, par le lyrisme, le drame et le roman. J'y reviendrai, et tout au long.

Après les grands ouvrages, en France, en Angleterre, ont primé les revues, et aujourd'hui les journaux seuls, rédigés avec une verve brillante et beaucoup d'industrie.

Tel est ce siècle changeant. Et c'est le fait, non pas de son caprice, mais d'une mobilité très -naturelle, qui souvent lui ménage des renouvellements de surprise étonnante.

Qui nous eût dit que FAngleterre, depuis Byron stérile, qui semblait conGnée dans son roulis industriel, dans son formalisme anglican, s'éveillerait, d'abord par Lyell et Darwin, tant de savanls hardis, émules de Lamarck et nos alliés naturels*? Ce sont eux qui commencent à combler le détroit et à former la grande alliance

* J'.ijoulc CCS grands penseurs pliilosopliiijues et politiques, Slewarl, lfarris>oii, elc.

PREFACE

occidentale, en attendant ce qu'on a appelé les futurs États-unis de l'Europe.

Dans tout le cours de mon Histoire de France, et dans les premiers volumes de mon dix-neuvième siècle, j'ai suivi, selon mes forces, le principe que j'avais posé dès 1830 : Que l'hisloire doit inontrer toujours la Nature à côté de V Homme, marquer à chaque siècle, quels furent ses aliments, ses excitants, sa médecine.

En parlant d'Auslerlitz, j'ai parlé de la maladie propre à la Grande Armée, suite naturelle de la vie violente qui sans cesse passait de l'abondance à la disette. J'ai parlé de Broussais, des célèbres chirurgiens de l'époque.

Puis, à l'occasion du décret où Napoléon proscrivit le sucre, le café et tout ce qui relève l'esprit, quand l'humanité défaillante appelait le plus ce secours, j'ai parlé aussi de nos besoins nouveaux.

Mais j'ai trop peu parlé du régime alimentaire en général qui changea tant en notre siècle. L'histoire nous dit toujours comment on meurt, jamais comment on vil.

ivi PREFACE.

Cependant chaque peuple a un aliment spécial qui l'engendre jour par jour, si je puis dire, est son créateur quotidien.

Pour les Français, de tout temps, c'est le pain, la soupe.

Pour l'Anglais, surtout depuis 1760 et les découjrerles de Backwell qui inventa de nouvelles races de bestiaux, l'aliment c'est surtout la viande.

Forcée au travail, aux voyages, l'Angleterre de plus en plus se donna à la viande et s'en fît une religion, pour ainsi dire. L'enfant nourri, jusqu'à douze ans, de viande, grandit énormément et prend tout l'éclat de la rose.

Cependant, au milieu de ce régime fortifiant, l'Angleterre se disait fatiguée, criait toujours : c< Du pain! » jusqu'à ce que les lois de Robert Peel lui amenassent les céréales de France, Russie, Pologne, etc.

Chose singulière! La France, après tant d'aventures mortelles, s'étant saignée de tant de sang, n'avait pas trop maigri, et elle offrait de nourrir l'Angleterre.

Celle-ci prétendait que la taille avait baissé en France. Chose possible après Bonaparte. Mais la race y restait plus forte que jamais. Le paysan,

PREFACE. xTii

pen nonrri, disait-on, y suffisait aux plus rudes travaux. On vit là combien le blé est une nourriture substantielle, quoiqu'il ne donne pas comme la viande, Ténergie du moment. Ce blé, au fond, c'est du silex qui s'infiltre dans la plante en fleur, et lui donne une consistance, une durée singulière d'alimentation,

La France, qu'on le sache bien, est nourrie de caillou. Ce régime lui doraie par moments, l'étincelle, et, au total, une force résistante.

Les Anglais, depuis quelque temps, ont pris judicieusement une alimentation mixte, et se sont relâchés du régime exclusif qu'ils suivaient depuis un siècle. Et en même temps, la France use maintenant d'une alimentation plus animale. Véritable progrès et pour l'une et pour l'autre. Progrès qui cependant n'empêche pas nos races (au moins dans les classes bourgeoises) de décliner visiblement.

Le pain, la viande suffiraient bien sans doute. Cependant, avec la vie violeiite que mène l'Europe, l'effort momentané et par accès demande aussi des secours instantanés qui semblent ncnis mettre au-dessus de nous-mêmes, nous donner une force miraculeuse, ce que le moyen âge, plus Imaginatif, nommait la Présence réelle.

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