WATT ET LA MACHINE
compte, eurent des salaires élevés (comme ouvriers du fer, mécaniciens, etc.), et que même les ouvriers primitifs, tisserands, filateurs, etc., que la machine semblait déposséder, furent employés aussi dans le nouveau système, ou la fabrication exigeait encore (en mille choses secondaires) l'assistance de la main humaine.
Dans le peu de temps que dura la paix, tout ce changement s'éclaircit; on vit que la machine augmenterait le travail, loin de le diminuer. L'Angleterre, maîtresse absolue de la mer, depuis la mort de Paul, et la réouverture des grands fleuves allemands, espérait de plus obtenir de Bonaparte un traité de commerce avec la France, qui (comme celui qu'accorda Louis XVI) lui rouvrirait un débouché immense et nous inonderait de ses produits, mis à si bon marché par la machine. Cela n'arriva pas, et ce refus d'un traité de commerce contribua plus que toute chose à rendre impopulaire en Angleterre une paix saluée d'abord avec un enthousiasme délirant.
M. Pitt d'abord n'avait pu garder quelque influence qu'en promettant d'appuyer au parlement le parti de la paix et le ministère Addington qui, en mars 1802, avait pour lui non-seulement le roi , mais l'Angleterre moyenne, je veux dire bourgeoise et commerçante. Pitt, dis-je, s'éloigna quelque temps du parlement, pour n'avoir pas à soutenir toujours ce cheir Addington, qu'il faisait attaquer en dessous par Can-
i22 ANGIBTERRE. ^ FRANGE.
ning et autres jeunes gens spirituels. Mais son meilleur auxiliaire pour battre en brèche la paix et le ministère de la paix, c'était surtout, avant tout, Bonaparte.
I^a machine de Papin, l'idée simple de la force de l'eau qui soulève par moments un couvercle, et par là crée un mouvement, tout cela était connu. Et cette invention première peu à peu se perfectionna*.
Ce qui m'attire le plus en tout ceci, c'est moins la machine que l'homme, la grande originalité de l'inventeur.
Cet homme, bien singulier, n'était pas plus machiniste que propre qu'à tout art, toute science.
Nous avons heureusement la connaissance de ses parents pendant un siècle. Et on voit avec étonnement que cet enfant maladif et précoce, de trèsbonne heure semblait savoir toute chose et d'avance résumait, en quelque sorte, la vie, les aptitudes de tous ses aïeux*.
. Il naquit dans le comté d'Aberdeen, peu pittoresque, agricole, et quoique si près de la mer, étranger à la marine. 11 n'eut nulle envie de voyager, restant entier à la réflexion.
Son bisaïeul^ un cultivateur, en combattant pour
* Voy. YÉloge de Watt, par Arago.
< Cette singulière faculté n'a encore été ni notée^ ni ohaetwée sérieu- «meut.
Wikn ET U MACHINE. 123
les Stuarts, sous Montrosè, fut tué et ses biens coiiQ^qués. L'enfaDt semblait être de ces temps-là ; il savait toutes ces batailles, toutes ces aventures, et les racontait avec un ehafme si grand, qu'on passait les nuits à l'écouter. S'il n'eût été Watt, il aurait été WaUer Scott.. Le célèbre romancier dit lui-même c6tnbien il'fut impressionné de ses récits.
Son grand-père , recueilli par des parents éloignés, fut mathématicien, enseigna les mathématiques pour la navigation* Notre Watt tint de lui, et, dès six ans, cherchait ses amusements dans la géométrie.
Les fils de ce grand^ère suivirent sa profession. L'un d'eux fabriquait des instruments pour la marine. C'est ce qu'essaya de bonne heure son ^Is, James Watt, le grand inventeur, qui, sans cesse, montait , démontait ses jouets ; l'un n'était pas moins qu'une petite machine électrique qu'il avait construite.
Ainsi, la vie, les aptitudes de tous ses parents antérieurs revenaient dans cet enfant singulier, et il avait pour tout des germes, des commencements, comme une espèce de seconde vue qui le dispensait presque d'apprendre.
Gomme malade, il aimait, dévorait les livres de médecine, et même on cadiette fit de l'anatomie. Sur les rives du loch Lomond, il devint minéralegiste. Puis il analysa les minéraux, devint chimiste,
et sut à quel point Tair chaud et élastique, s'étendent, devient une force puissante : il était sur la voie de sa découverte.
Mais, avant, il voulut avoir un métier. Il va à Londres. On n'y voyait pas bien les Écossais, depuis lord Bute. Il n'y resta qu'un an, retourna à Glascov^; mais là, autre difficulté. Les ingénieurs de cette ville le regardaient, le traitaient comme Anglais, refusaient de le recevoir. Il fallut que l'Académie, alors si glorieuse par Adam Smith et autres inventeurs, l'établit dans un local à elle, une petite boutique où il construisait et vendait des instruments de mathématiques. Le soir, on s'y rassemblait volontiers pour l'entendre. Et l'échoppe devint célèbre. Ceci rappelle que Christophe Colomb, à Gênes, eut d'abord aussi une boutique de livres et de cartes de géographie.
Sa découverte date de 1769. Hais n'ayant pas réussi dans la première association qu'il fît pour l'exploiter, il eut la patience, l'incroyable courage d'attendre dix années, de changer de carrière, et comme ingénieur, de creuser un canal (au lac Lomond) rival du canal Calédonien, puis un autre canal pour porter la houille à Glascow. Enfin, en 1774, il revint à sa découverte, s'associa avec un exploiteur de grande intelligence, Bolton ; et d'abord la machine servit à l'épuisement des eaux dans les mines de Gornouailles, qui donnaient en retour le tiers du char-