WATT ET U MACHINE
bon économisé. Enfin Watt transforma sa machine en un moteur universel.
Hais là il eut plusieurs difficultés pour la continuation de son brevet. Dans la chambre des communes, plusieurs faisaient obstacle, entre autres le célèbre Burke. Il eut sept années de procès où tantôt on lui disputait son invention, tantôt on prétendait qu'elle était préjudiciable aux ouvriers. Ces procès l'irritaient, le détournaient et l'avaient obligé de devenir légiste. Parmi ces contrariétés sa femme mourut, et le plus aimé de ses fils. U en resta inconsolable, enfin se retira en 1798, et céda son brevet à l'un de ses fils, qui, avec son associé, créa la célèbre manufacture Watt et Bollon, qui remplit l'Angleterre de ses produits.
Une partie, peut-être la plus curieuse de cette grande ère, nous est cachée : comment cet homme ingénieux et patient, aussi fort au point de vue moral que dans les choses mécaniques, se créa le monde d'auxiliaires qui, sous lui, purent réaliser ses conceptions? Origine féconde de ce grand peuple d'ouvriers laborieux, consciencieux, qui surtout pendant trente années ont fait la supériorité de l'Angleterre, sa royauté industrielle sur le monde.
En 1 798, tout cela n'était pas visible encore, et Sans doute Malthus, qui alors publiait son livre désolant, crut que la nouvelle invention, diminuant le travail,
120 ANGLETEHRE. — FRANGE.
ôterait le pain à l'ouvrier et ne serait qu'une augmentation de misères. Les salaires crûrent sans doute pour ceux qu'on employait. Mais l'établissement des usines, qui travaillaient avec ces grandes machines, supprima peu à peu la petite industrie des tisserands, le travail en famille, si regrettable S ALeeds, par exemple, il y avait quatre mille petits ateliers qui durent disparaître; mais les salaires très-forts que le nouveau système donna à l'ouvrier compensèrent quelque peu ce mal, et tournèrent au profit de la famille. Beaucoup se marièrent, qui dans l'ancien système ne l'auraient pu*, et seraient restés compagnons et célibataires.
Quoi qu'il en soit, on ne peut comparer ces inconvénients passagers avec le bien universel qui résulta du système nouveau.
Le prix du vêtement et des outils en tout genre baissa tellement que les peuplades les plus pauvres purent se vêtir, avoir des instruments pour commencer quelque industrie. L'Angleterre, ce grand ate-
^ Les détails sur Tancienne industrie de la laine, qui fut la principale du moyen Age^ se trouveront dans le grand et important ouvrage que M. Jules Quicherat doit publier sur ee siget, et pour lequel il n'épargne ni soin, ni temps, ni voyages coûteux. — La savante miss Toulmins Smith a publié) en 1860, les ordonnances relatives à ce métier, recueil préparé par son père. — Enfin, M. Brentano fils a fait, sur les EnglUh Gilds, un livre plein de recherches instructiveSé Cependant il néglige les passages si connus des chroniques, où l'on voit les efforts que faisaient les Anglais pour attirer l'ouvrier étranger. -<- M* Quicherat, dont l'autorité est si considérable, croit, comme moi, que l'industrie anglaise se recruta surtout dans les émigrations du continent.
^kTt ET LA MACHINE. 127
lier, donna lieu à la création de mille ateliers sur la terre.
Le globe entier en fut pour ainsi dire renouvelé.
L'Angleterre, depuis bien des siècles, avait réclamé la gloire de fabriquer et de répandre ce grand bienfait (le premier dans le Nord) : le vêtement qui nous réchauffe et nous permet l'activité.
Dès 1300, le vieux chroniqueur disait :
« 0 Angleterre ! qui pourrait se comparer à toi ?.. . Tes vaisseaux, tes travaux vont sans cesse d'une extrémité à l'autre du monde. Les flancs des nations te bénissent réchauffés des toisons de tes brebis. »
RUPTURE DE LA PAIX (4803). — LUTTE D'HORTENSE ET JOSÉPHINE COISTRE LES FRÈRES DE BONAPARTE.
Ni Bonaparte, ni personne n'avait prévu la grande révolution industrielle de T Angleterre, qui lui permit tout à coup d'augmenter d'un tiers les impôts, tout en faisant de grands emprunts. Ce miracle lui fut tout à fait inconnu. Il n'envisageait TAngleterre que comme une puissance commerciale, et ne soupçonnait, ce que démontrèrent les amis de Pitt, que la guerre faisant la mer déserte, et la livrant toute aux Anglais, leur serait plus lucrative que la paix ellemême.
Dans l'intérêt de l'industrie française qu'avec Chaptal et Berlholet il croyait rétablir d'un coup, Bonaparte ajourna, c'est-à-dire refusa le traité de commerce que l'Angleterre marchande, qui était
alors au pouvoir, attendait impatiemment. Cela tuait Addington et le ministère de la paix, au contraire ramenait la guerre, le ministère de Pitt.
Son mépris militaire pour le mercantilisme lui faisait croire que la torpeur de l'Angleterre, augmentée par les bénéfices de la paix, durerait plus longtemps. Il recevait à Paris les Anglais curieux de revoir cette ville après tant d'années, et fort surpris, en traversant la France, qu'on leur peignait toute en ruines, de la trouver si bien cultivée. Ils pouvaient voir la fausseté du tableau que leur faisaient les émigrés et l'Anglo-Génévois, sir Francis d'Yvernois. Tous les ambassadeurs de l'Europe étaient à Paris, qui ne fut jamais si brillant.
Fox y vint voir aussi ce prodige du jour. Quoique ébloui d'abord de la faconde de Bonaparte, il lui parut que ce brillant parleur en disait trop, et souvent plus qu'il ne convient à un homme d'Etat.
Fox, au contraire, quoique ami de la France et fort humanitaire, se maintint dans l'attitude et les discours d'un très-parfait Anglais. Qu'on en juge par une anecdote. Un jour qu'au Louvre, pendant l'Exposition de l'industrie, on regardait un fort beau globe de la terre, un des traineurs de sabre qui suivaient le Consul s'avisa de dire : « Oh 1 que TAngleterre est petite! — Oui, oui, répliqua Fox; mais elle contient les Anglais, qui veulent y vivre et y mourir. » Et étendant les bras sur les deux océans
i50 ANGLETERRE. — FRANGE.
et les deux Indes, il ajouta : a Ils remplissent le globe tout entier et l'embrassent de leur puissance. » Bonaparte admira cette (ière réponse *.
Il était de bonne humeur et faisait jouer des comédies à la Malmaison parBourrienne, le peintre Isabey et autres de ses familiers. Il voukit être aimable. Et, repoussant le chef-d'œuvre d'Houdon, il faisait faire son effigie par le gracieux Ganova, un peu fade, qu'il faisait venir d'Italie. Mais son artiste favori était le gentil Isabey, l'homme d'Hortense et de Joséphine.
Il Ta représenté deux fois dans ces portraits célèbres et si souvent gravés, se promenant à pied dans le parc de la Malmaison, et aussi à cheval passant la revue au Carrousel. Il est mieux là, car les Bonapartes ayant les cuisses et les jambes courtes, ne font bien qu'à cheval.
Là il est dans sa gloire, entouré de son auréole, de ses invincibles généraux sur leurs fougueux coursiers et l'épée nue.
Dans ces occasions, la triste Joséphine était en seconde ligne. La reine du jour était sa fille Hortense, qui venait d'épouser Louis, bientôt roi de Hollande. Joséphine l'avait voulu ainsi pour diviser la ligue des frères contre elle, qui lui faisait craindre un divorce. Cette situation singulière de la famille du Consul et la faveur d'Hortense si visible était malignement dé-
* Rémusat, Vie de Fox.
RUPTURE DE LA PÂIl. 131
noncëe aux journaux anglais, qui prétendaient que la nouvelle mariée était déjà accouchée ^
A part l'infamie, le scandale, il y avait une contradiction bizarre dans la situation. Ce restaurateur des autels, qui, à ce moment même, chassait de Notre- Dame le clergé républicain pour y mettre le clergé du pape, l'homme que les nouveaux curés nom* maient : Chriêt de la Providence — celui-là (selon le bruit public) — déshonorait son frère, sa belle-fille, infligeait à sa femme la honte déplorable de lui prostituer sa 611e.
Tout cela incertain, mais ce qui le fit croire, ce fut la longue dispute qu'il soutint contre toute sa famille, pour faire son héritier cet enfant qu'on disait de lui*.
Ces scandaleux caprices, renouvelés des tyrans de l'antiquité, étaient partout afBrmés, répandus par ses ennemis, pour montrer qu'en morale comme en politique, cet esprit tyrannique s'affranchissait de toute
loi.
En janvier 1803, faisant venir à Lyon la consulte italienne, il avait réuni presque toute la Lombardie sous le nom de république d^ Italie. Il s'en était fait président.
Et quand on s'en plaignit à Amiens, il répondit
^ Grande fureur de Bonaparte, qui, pour les réfuter, dit Bourrienne, donna un bal tout exprès.
* Miot, t. H, donne là-dessus les plus grands détails.
139 ANGLËTEHRE. ^ FRANGE.
fièremenl que sans cela les républiques italiennes, trop faibles devant rAulriche, ne pourraient qu'être réunies à la France, comme le Piémont le fut bientôt.
Le Piémont d'un côté, et de l'autre la Suisse, qu'il dominait sous le titre de médiateur, le constituaient maître des Alpes.
Et tout cela contre la liberté. Au Piémont, il ne vit qu'un vaste recrutement chez un peuple trèsbrave. En Suisse, il ne fit guère que comprimer la révolution et l'égalité unitaire. Il releva partout les aristocraties.
En France, il avait fait rentrer les émigrés, et, autant qu'il pouvait, il leur rendait leurs biens.
Tous les ministères furent en réalité réunis pour les chosfes graves à un seul (sous Maret-Bassano, ministre d'État). Le tribunat et le conseil d'État furent réduits à quelques membres. Enfin, un sénatus*consulte (4 août 1802) lui décerna le consulat à vie.
fiourrienne assure une chose singulière : c'est que quand l'Angleterre (en mai 1803) rappela son ambassadeur, Bonaparte n'avait pas prévu une rupture si prochaine. En effet, il avait accordé aux militaires d^innombrables congés.
Il savait bien que la paix d'Amiens n'était qu'une trêve; mais il comptait que l'intérêt mercantile, et la prépondérance de la classe industrielle, qui gouvernait sous Addinglon, feraient durer la paix. Cependant les
amis de Pitt reprenaient en dessous. On démontrait sans peine que Bonaparte refusant d'ouvrir la France aux marchandises anglaises, étendant son influence sur le continent, la paix était plutôt un obstacle pour TAngleterre, — un obstacle, — un danger peut-être. Nombre d'agents mystérieux parcouraient l'Angleterre, et l'on surprit une lettre de Tayllerand qui ordonnait à un de ces agents, frère du secrétaire de Bonaparte, de sonder le port de Dublin et de dire s'il permettait l'abordage de vaisseaux chargés de canons.'
Cela rappelait les surprises de Bonaparte et son procédé favori qui lui avait réussi tant de fois.
La grande affaire de Malle ne se décidait pas. Loin de là, Bonaparte, chassé d'Egypte, semblait s'en rouvrir le chemin en s'étendant aux limites de Tltalie méridionale, obligeant la reine deNaples de recevoir une armée française dans la péninsule d'Otranle, qui regarde de si près les îles de Grèce et permet d'y passer d'un saut.
Quand on embrasse ce tableau, en y ajoutant les remuements de l'Allemagne, on s'étonne sans doute de l'activité de Bonaparte, mais surtout on est frappé de son imprudence à commencer tant de choses à la fois qui se nuisaient entre elles. On le voit s'agiter comme une brillante comète qui se fait obstacle à elle-même parla multitude de ses rayons. Par exemple, ses idées maritimes de Saint-Domingue et de Tarente en face de la Grèce, de l'Egypte, irritaient
les Anglais sans le fortifier. La grande affaire pour lui eût été de n'agir que sur le continent, et par une somnolence apparente de favoriser à Londres le ministère d'Addington, au lieu que, par ces lancinations imprudentes, il excitait et fortifiait Pitt, les amis de la guerre.
Bonaparte, trop visiblement, fut étourdi, imprudent, téméraire ; il attisait sans cesse la guerre, qui à peine avait cessé.
Il est vrai que les garnisons anglaises s'étaient retirées de plusieurs postes maritimes qu'elles pouvaient à volonté reprendre le lendemain.
Bonaparte, de son côté, par âa réunion du Piémont qu'il ajouta à la France même, puis, par son immixtion dans les affaires d'Allemagne, bravait toute l'Europe, et surtout la Russie, protectrice déclarée du Piémont.
L'Angleterre gardait Malte, se refusant à tout arrangement au sujet de ce rocher qui domine la Méditerranée.
D'autre part, par ses journaux et les pamphlets atroces des émigrés, elle appelait sur Bonaparte la haine et le mépris du monde. Lui, qui avait présente la tragique fin du czar Paul, préparée par la calomnie et les faux bruits, pensait que ces diffamations étaient comme des préludes d'assassinat. Déjà la machine infernale avait prouvé que le parti des émigrés était capable de tout. Fouché n'étant plus ministre de la
police, Bonaparte voulait y suppléer lui-même par d'ineptes petites polices militaires, qui ne lui donnaient aucune sécurité. Sa propre famille l'inquiétait ; il voyait Lucien si trouble et si violent, si pressé de faire déclarer l'hérédité du pouvoir souverain, qu'il dit à Joseph lui-même (moins impatient, plus somnolent), qu'il ne serait pas surpris si Lucien conspirait sa mort*. Il l'éloigna d'abord en Espagne, puis il le vit partir avec plaisir pour Tltalie.
D'où provenaient ces horribles soupçons? De la lutte intestine qui travaillait la famille Bonaparte. Ses frères et sœurs avaient toujours fait la guerre à Joséphine, et en Brumaire il était prêt à la répudier.
Ses supplications éplorées firent croire à Bonaparte que, châtiée ainsi, pardonnée, elle serait la plus souple, la plus docile à tous ses caprices violents. Elle s'humilia tellement qu'elle garda le lit conjugal, c'est-à-dire l'occasion et la liberté des colloques de nuit.
Ainsi tout ce que les frères et sœurs disaient de jour contre elle, la nuit et sans témoin, elle le réfutait, lesupposait peut-être. EUeassurait, par exemple que Lucien lui avait conseillé de prendre un amant, d'en avoir un enfant. Les nouvellistes anglais répandaient plutôt un autre bruit : que Joséphine, toujours tremblante de la peur d'être renvoyée, avait eu
« Miot, t. n.
rinfamie d'offrir sa fille à Bonaparte, qui aurait accepté, l'aurait rendue enceinte.
Horlense, alors florissante de ses vingt ans, était une personne cultivée, habile, ambitieuse. Fille d'une mère si intrigante, elle avait été formée de plus i)ar la femme de chambre de Marie-Antoinette, la fameuse madame Campan. Hortense, outre l'intrigue, avait une chose plus rare, la fixité dans son ambition. Personne plus qu'elle n'a entretenu avec persévérance, toute sa vie, la légende des Bonaparte.
Paris, tout aussi bien que Londres, croyait ces bruits. Aussi l'aide de camp Duroc, le préféré d'Hortense, apprenant qu'on allait la marier à un autre, témoigna (de manière grivoise et soldatesque) sa joie d'être débarrassée d'un mariage qui pourtant eût fait sa fortune.
Les pamphlets, les journaux anglais méritent peu d'attention. Ce qui a pu corroborer ces bruits, c'est la conduite des Bonaparte eux-mêmes. Le Premier consul exigea que son jeune frère Louis l'épousât malgré la répugnance mutuelle que tous deux manifestaient pour ce mariage. On peut voir dans Miot les scènes violentes qui eurent lieu à ce sujet entre Napoléon et Louis. .
Napoléon regardait ces bruits, combinés pour le dégrader, comme une partie du complot que l'on ourdissait contre lui. L'ouvrage capital sur la grande
el trouble année 1804 est le second volume des Mémoires de Miot. L'auteur, confident de Joseph et par lui au courant de tous les secrets de famille, nous a montré sans voile l'oppression où il tenait ses frères. Le plus modéré et celui qui se plaignait le moins, dit franchement a qu'il désirait sa mort. )>
Cette époque est celle où Joséphine ayant remonté par Horlense, parle aux frères en impératrice, se fait sacrer et au sacre emploie leurs femmes humiliées à porter son manteau.
Miot donne ces détails, non-seulement dans leur vérité, mais dans le mélange singulier et Tenchevê' trement bizarre où ils arrivent coup sur coup. Il ne met pas d'un côté l'histoire intérieure et de famille, de l'autre l'histoire politique. Car c'est au milieu des fêtes qui célèbrent le nouvel empire et où triomphent les deux femmes, Hortense et Joséphine, qu'arrivent les morts tragiques d'Enghien et dePichegru, le procès de Moreau, des dix royalistes guillotinés. L'ambassadeur anglais quitte Paris, et celui de Russie, maltraité de Napoléon, ne reste qu'à grand' peine. Dans ces tragiques circonstances, Napoléon semble n'être occupé que de deux simulacres vains, la flotte de Boulogne et les préparatifs illusoires de l'invasion, d'autre part l'arrivée du pape, qui, daçs ce Paris sanglant, vient sacrer l'empereur, l'impératrice.
Ce mélange barbare d'exécutions, de fêtes, nous
rappelle, en 1804, les vies des Césars de Suétone, ou mieux, les drames indigestes où Shakespeare accumule la vie, la mort, les noces et les enterrements.
Le 18 février 1803, Bonaparte se livrant devant l'ambassadeur d'Angleterre à ces vaines improvisations qui par moments échappaient à sa verve méridionale, regretta que T Angleterre n'eût pas fait avec lui le partage de la domination du monde. A cette maîtresse des mers il eût donné un traité de commerce, c( même une part dans les indemnités et dans l'influence sur le continent. »
Les Anglais, peu crédules à ces belles paroles, en croyaient plutôt un rapport de Sébastiani, inséré dans le Moniteur, qui étourdiment expliquait les vues de Bonaparte sur l'Egypte et sur l'Orient.
D'autant plus les Anglais tenaient fortement Malte, le rocher qui, avec Gibraltar, surveille la Méditerranée.
Que voulait réellement cet esprit trouble et plus influencé par les siens qu'on ne Ta dit? Hortense et Joséphine certainement goûtaient fort la paix. Lui-
même avait voulu rappeler l'ambassadeur anglais (qui n'en continua pas moins son chemin). Et en même temps, il faisait la vaine démarche d'offrir à Louis XVIII une grosse pension. Ces démonstrations pacifiques étaient, je crois, sincères à ce moment. Il avait accordé beaucoup de congés. Les troupes si nombreuses qu'il avait sur la côte, selon Miot et
Bourrienne, étaient là beaucoup moins pour l'entreprise improbable de la descente en Angleterre que pour imposer à la France, à Paris. Il disait brutalement à son conseil : « Si l'on veut que la chose soit faite par le civil, il faut se dépêcher ; car je sais que l'armée est prête à me proclamer empereur. »
Mensonge audacieux! l'armée n'y songeait pas. L'esprit républicain n'était pas encore amorti.
CONSPIRATIONS ROYALISTES CONTRE LE FUTUR EMPEREUR. ENGIIIEN, MOREAU, PICUEGHU, CADOUDAL. — FËYRIER-MAI 1804.
Les royalistes avaient été furieusement ingrats pour Bonaparte. Sauf la mort de Frotté, qui, par une plaisanterie cruelle, l'avait mordu, il avait toujours montré une faveur singulière à leur parti. Il avait sauvé leurs patrons, l'Autriche, le pape. Il leur rouvrait la France. Il leur rendait leurs biens, tant qu'il pouvait.
Hortense et Joséphine, entourées, conseillées de vieilles dames du faubourg Saint-Germain, en tous sens influaient pour leur parti. Que pouvait-il, sinon rappeler le roi, ce qui, inquiétant les acquéreurs de biens nationaux, eût fort bien pu produire une révolution sanglante?
Mais ce trône, où il semblait poussé par la nécessité, à qui le destinait-il? A cet enfant d'Hortense
qui, élevé par elle et Joséphine et par leurs clames royalistes, fût devenu un parfait gentilhomme, un parfait émigré. Ainsi par ce honteux circuit, Témpire et la grandeur de Bonaparte devait fatalement revenir au parti royaliste.
La machine infernale avait montré assez Tingratitude des royalistes et leur peu de scrupule. Il était vraisemblable qu'avant l'empire ils tenteraient un coup. Pitt, arrivant au ministère, avait demandé, obtenu soixante millions de fonds secrets.
L'irritation naturelle des Anglais, que Bonaparte alarmait sans cesse par sa fantasmagorie de Boulogne, ses simulacres d'embarquement, tout cela leur faisait désirer la mort d'un homme si entreprenant, si audacieux.
Les Anglais, depuis Cromwell, passaient sur le continent pour imbus des doctrines de l'assassinat politique : Oportet unum mori pro populo. De là aussi le fameux pamphlet réimprimé à Londres au temps de Bonaparte : Killing no murder : Tuer n'est pas assassiner.
Les Anglais semblaient vouloir avertir, effrayer Bonaparte. Leurs journaux appelaient son consulat un gouvernement viager. Par une maladresse qui peut-être n'en était pas une, leur ambassadeur à Paris était ce même lord Witworth, qui l'avait été en Russie lors de la mort de Paul. Grand seigneur, doux, poli, mais dont la fâcheuse figure rappelait sans cesse
à Bonaparte que, par un simple coup de bistouri, on lui avait enlevé le czar son allié, la conquête de rOrient,et rendu pour jamais aux Anglais la royauté des mers.
Bonaparte, comme homme, était plus important que Paul, et sa mort plus désirable à l'Angleterre. Les Anglais même n'avaient pas besoin de s'en mêler. D'enragés royalistes brûlaient de s'en charger.
Le héros de ceux-ci, le meunier Cadoudal % vaillant homme très-fort et très-féroce, faisait de celte grande aventure le rêve, le roman de sa vie. Il avait eu jadis une audience de Bonaparte, qui aurait voulu le gagner, l'acquérir. Cadoudal ne se consolait pas de n'avoir pas profité de ce moment pour l'étrangler. Mais il se faisait une fête de l'attaquer plutôt au Carrousel au milieu de sa garde, de le tuer dans un sanglant combat. Il n'en faisait mystère, et disait ce projet à qui voulait l'entendre*.
Le pacifique ministère Addington gardait cependant Cadoudal comme un bouledogue de combat. Et par une singulière franchise, il disait au Consul que, si Malle lui était rendue, il éloignerait cet instrument de mort, et le ferait passer en Amérique.
Offre naïve qui disait assez l'usage qu'on pouvait faire de Cadoudal, si Malte n'était pas rendue.
^ Voy. les beaux articles de Lejean {Biographie tfretonne)* * C'est ainsi que le Romagnol Pianori eut Tinsigne audace d'attaquer Napoléon III, aux Champs-Elysées, a midi.
Ces avertissements funèbres durent faire impression sur Bonaparte à la rupture, surtout lorsque par représailles de nos vaisseaux arrêtés, il fit arrêter les Anglais qui voyageaient en France. Il fit aussi occuper le Hanovre, le bien propre du roi d'Angleterre. Point grave et très-sensible, qui plus qu'aucune chose peut-être avait décidé la mort de Paul, et pouvait décider celle de Bonaparte.
Celui-ci dut regretter alors d*avoir (par ostentation) remis la police aux mains ineptes du ministère de la justice. Mais il tâchait de faire lui-même sa surveillance de sûreté par je ne sais combien de polices militaires, fort maladroites. L'ancien ministre, Fouché, avait gardé son monde à lui et continuait de surveiller, d'avertir Bonaparte, dont il troublait l'esprit.
Situation bizarre ! c'était au moment où il avait réussi en tout et arrivait au but, qu'il apercevait son danger. Le sénat lui offrait Vempire. Bien plus, Vhérédité. Cela convenait aux frères, à la furieuse impatience de Lucien. Mais nullement aux femmes, qui désiraient surtout Vadoption (pour l'enfant né d'Hortense). Aussi quand le sénat offrit l'hérédité, Bonaparte fit cette réponse bizarre : « Dans dix ans, j'y songerai, x) c'est-à-dire quand l'enfant aura quatorze ans (c'est la majorité des rois) ^
* Voy. Miot, t. II, p. 167 et suiv.
Ui ANGLETERRE. — FRANGE.
Celte réponse, un peu cynique, où s'exprimait trop bien sa passion, indiquait le plaisir qu'il éprouvait à révéler cette honte. El c'est à ce moment où la nature faisait mollir cette vie jusque-là si calculée que le danger apparaissait. C'est en de tels moments où Ton tient à la vie que la mort, qui est si maligne, aime à s'offrir, se présenter avec son rictus ironique, qui semble dire : Et moi, vous m'oubliez!... Serai-je de la fêle? »
Nullement rassuré par ses petites polices, Bonaparte croyait voir, du Rhin et d'Angleterre, venijr des armées d'assassins. Fouché en jouissait et augmentait ses craintes, lui écrivait : « L'air est plein de poignards. »
Mais un limier si bon et si connu avait cet inconvénient d'éloigner trop bien l'ennemi. Les Anglais avaient envoyé le jeune Bcrry à la falaise de Triville ; il vit qu'on l'altendait 6t n'osa débarquer. Savary, que Bonaparte y plaça, resta là un mois à attendre.
Du côté d'u Rhin, les Anglais avaient force émigrés, leurs pensionnaires, enlre autres le petit Condé, duc d'Enghien. Les royalistes prétendent que, depuis deux ans, il restait là près de la Forêt-Noire, retenu par la chasse, la passion des Condé, et aussi par l'amour. Chose douteuse. Il ne pouvait choisir une position plus irritante pour Bonaparte. Strasbourg était plein d'agents royalistes, de dames et de curés, qui^
depuis Pichegru, faisaient la correspondance avec l'émigration. Le prince, jeune et audacieux, passait, dit-on, le Rhin, pour aller s'amuser dans la grande ville. Au portrait de Versailles, sa figure, jeune et fine, n'en est pas moins très-sèche et d'un enfant capable de tragiques résolutions.
L'homme principal de la conspiration, Pichegru, était déjà venu de Londres et était à Paris. Mais un peu inutile, fort méprisé. Le temps l'avait trop démasqué. En 97, sa correspondance autrichienne; en 98, ses bons avis à Souwarow pour nous faire battre, étaient trop bien connus. Les Anglais avaient en lui un triste pensionnaire, qui n'eût pas ébranlé l'armée S
Aussi, comme disent avec raison les bonapartistes, Pichegru ne pouvait rien s'il ne réussissait à corrompre Moreau, qui avait gardé plus de prestige. Moreau, qui se sentait nécessaire, ne voulait pas travailler uniquement pour les royalistes, mais d'abord pour lui-même, disant avec assez de vraisemblance que l'armée n'était point du tout royaliste, et que, pour arriver au roi, il fallait d'abord la transition d'un dictateur.
L'entrevue de Moreau et Pichegru, au boulevard de la Madeleine, qu'on dit avoir été supposée, est hautement vraisemblable. Pourquoi? C'est qu'on avai
Miot, Bignon et autres*
absolument besoin de Moreau, que son nom seul donnait quelque chance à Tentreprise. Sans lui, un assassinai de Bonaparte, un coup frappé avec succès par Cadoudal et autres royalistes, eût bien pu tourner contre eux et servir aux républicains.
La plus grande fureur de Bonaparte fut contre Moreau, c'est-à-dire contre celui qui eût pu lui enlever son épée, sa force : l'armée.
Georges était à Paris, et on prétendait l'avoir vu rendre des devoirs à un personnage mystérieux. Ce n'était pas Berry, qui n'avait pu débarquer. Donc, c'était le petit Gondé, le jeune d'Enghien, qui, disait-on, | avait avec lui pour mentor Dumouriez, homme capable et si dangereux. Ges bruits troublèrent fort Bonaparte, et quoiqu'on lui ait dit que le jeune Gondé était encore près Bade, il voulut à tout prix sortir | d'inquiétude.
Le margrave de Bade, récemment agrandi par lui, était son obligé, et voulait l'être davantage. Il espérait vpar mariage s'introduire dans la famille Bonaparte, de même qu'il était déjà introduit dans la famille impériale de Russie; ainsi il eût été parent des deux grandes puissances du monde. Dans de telles circonstances, Talleyrand même crut qu'on pouvait sans détour demander diplomatiquement l'extradition d'un émigré, du prince qui, si près de la France, ourdissait, disait-on, contre elle des complots. On envoya au margrave un hompae aimable, insi-
nuant, Gaulaincourt. c< Et le prince allemand consentit*. »
Le margrave aurait pu avertir le prince. Mais, en même temps, rarreslation s'était faite : un régiment de gendarmes l'avait, enlevé, amené à Strasbourg, à Paris. Bonaparte lui-même ne l'attendait pas si tôt, n'avait pas donné d'ordre, de sorte qu'il y eut presque un jour entre son arrivée à Paris et sa translation à Vincennes. Bonaparte ne consulta personne, et on ne put intercéder.
Certes, on ne pouvait dire qu'on l'eût pris en flagrant délit. Il était hors de France, dans la situation de tant d'émigrés qu'on laissait rentrer tous les jours. Au reste, s'il était coupable, en relation avec Cadoudal, Pichegru, on devait l'éclaircir, au lieu d'user contre lui seul d'une précipitation sauvage.
Mais l'instinct corse, la fureur, s'éveilla dès qu'il vit la proie dans ses mains. Il lui donna des juges militaires, des colonels de la garnison de Paris. Ces officiers, habitués à voir fusiller des chouans et des émigrés, n'y firent nulle différence. L'un d'eux était Hulin, l'un des vainqueurs de la Bastille, et fort humain puisqu'il exposa sa vie en voulant sauver le gouverneur de Launay, et, par un grand courage, lui mettant son chapeau.
» Voy. Miot, t. n, p. 155,
1 'i8 ANGLETERRE. — FRANGE.
Le prince n'écrivit pas, mais dit qu'il voulait parler au Premier consul. On avertit Real qui avait alors la police. Il dormait, fatigué, et avait donné ordre qu'on ne le réveillât pas. L'exécution eut lieu au petit jour, selon la loi, à six heures du matin, sous les yeux de Savary (Rovigo), envoyé tout exprès.
Cette précipitation barbare était inepte. Bonaparte, en l'ordonnant, avait travaillé contre lui. C'était apparemment un de ses accès de férocité dont il n'élait pas maître , comme celui qu'il avait eu lorsque apprenant le départ , la déportation (qui aboutit à la noyade) des cent jacobins condamnés à tort pour la machine infernale, il s'écria : c< N'importe, j'en suis débarrassé, »
Il avait tout à gagner à ce qu'on dévoilât par ordre, depuis l'assassinat du czar, la pi!rsistance des ténébreux complots anglais, l'envoi de Cadoudal, l'homme d'exécution, et le débarquement tenté, manqué du duc de Berry. On pouvait croire sans peine que le petit Enghieu serait arrivé en cadence.
L'homme qui avait le plus à craindre la lumière dans ce procès et qui risquait d'en être submergé dans la Loue était certainement Pichegru ; tant de fois onvaincu do trahison contre sa propre armée, et déjà gracié en fructidor pour sa trahison autrichienne, il n'était revenu que pour mieux mériter la mort par sa trahison russe. Chaque année l'avait enfoncé. L'ex-
COiSSPIUATlOxNS ROYAUSThS. ~ 149
plicatîon de tout cela l'eût enterré au dixième cercle de Tenfer de la honte. Il n'avait qu'un moyen de fuir son jugement, c'était de s'étrangler. C'est ce qu'il fil (16 avril 1804), dans l'espoir qu'on imputerait sa mort à Bonaparte.
LA FOLIE DE BONAPARTE POUR LE FILS AÎNÉ D'HORTENSE. JOSÉPHINE LUI IMPOSE UNE DÉMARCHE HUMILUNTE (MAI 1802).
La mort du duc d'Enghien fit grand bruit dans les cours européennes, créa à Bonaparte beaucoup d'ennemis parmi les princes, indifférents aux catastrophes des peuples, mais fort sensibles dès qu'on les touche eux-mêmes. Le seul qui cria fort et prit le deuil fut justement l'empereur Alexandre, qui aurait pu se taire, entouré qu'il était des meurtriers de Paul, mais qui semt d'organe aux émigrés.
On a dit, répété, sous la restauration, que Paris fut ému. Rien de plus faux. Talleyrand donna un bal trois jours après. Longchamps,. Texposition des modes du printemps, fut magnifique, inaugura les toilettes de l'empire, propres aux nourrices, aux femmes grasses, comme l'était alors Hortense,