HETOUR ET DÉCLIN DE PITT
étaient ceux de Kotzebue et de ses drames imités de Diderot.
On ne prévoyait pas que la France, par les fureurs de Bonaparte, allait se trouver brouillée avec toutes la terre, non-seulement avec T Angleterre (mai ^804), mais bientôt avec la Russie par ses arrangements d'Allemagne, d'Italie, et surtout par une chose vaine, d'ostentation. Il tenait l'Italie par un gouvernement qui semblait italien. 11 n'avait nulle raison de provoquer l'Europe en se créant roi d'Italie et prenant à Milan le vieux joujou lombard, la couronne de fer? Nulle raison que d'éblouir la France. Il avait pris déjà à Aix l'épée de Charlemagne, à Bruxelles la couronne de Charles-Quint. Il est vrai qu'avec ce bric-à-brac il prenait Gênes et les marins génois pour son vain projet d'Angleterre.
M. Lanfrey a parfaitement conté ses tergiversations dans cette folie. D'abord, il avait eu Tidée hasardeuse, inhumaine, qu'on lancerait de petits bateaux qui périraient en foule, mais plusieurs pourraient arriver. Les hommes du métier lui firent comprendre enfin qu'on ne pourrait rien sans la protection d'uiie flotte, et que d'ailleurs les vaisseaux qu'on rassemblait de points très-différents ne pourraient passer en une seule marée. Gela le refroidit. Il dit que tout ce grand effort n'était qu'une feinte, un prétexte pour se préparer à une guerre continentale.
Nos soldats ne s'en doutaient pas, n'auraient jamais compris que ces parades d'embarquement étaient un moyen de faire la guerre en Allemagne. On s'était trop joué, en conscience, des grands élans du cœur qu'on provoquait, ajournait, détournait. Que de fois ces hommes héroïques avaient accepté la mort en esprit, et, de volonté, s'étaient dévoués!
Pourquoi? Pour la grande cause qui avait déjà fanatisé Paul, pour arracher aux Anglais la liberté des mers. Le monde des rivages, toutes nos côtes étaient captives. Grande, tentante chose, d'affranchir l'Océan (de l'Angleterre à l'Inde) par un passage si court. Gela semblait valoir le sacrifice de la vie.
G'est la disposition où il trouva celte armée, la première, certes, qui fut jamais au monde, lorsque dans son orgueil, d'un tertre de Boulogne, il s'en vit entouré, et lui distribua les aigles.
Le célèbre tableau de David, où Gros aussi et toute l'école ont dû travailler, ce tableau, qui est à Versailles, haut en couleur, un peu grossier, est d'autant plus un trèi^vrai portrait de l'armée et des soldats d'alors. Ceux-ci n'ayant plus la maigreur nerveuse, la figure hâve du soldat jacobin, sont sanguins, avec des figures joviales. On les sent bons enfants, moins capables d'excès que ceux qui vinrent plus tard, mais fiers et très-jaloux de l'honneur de la grande armée qui naquit d'eux, et qui dura jusqu'au démembrement barbare qu'y fit Napoléon (1808).
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Ces scènes de Boulogne semblaient bien une comédie. Car les bois des vaisseaux, coupés dans nos forêts (ceux d'Anvers, par exemple, dans la forêt de Soignes), voulaient, pour la plupart, deux ans encore avant de pouvoir lenir la mer.
Le 17 septembre 1805, Napoléon enfin déposa cette feinte, prolongée tant d'années, sans avoir pu lasser l'ardeur crédule de nos soldats. Il dit au conseil d'État qu'il partait pour l'Allemagne ; qu'il serait prêt avant l'Autriche, ayant rassemblé l'armée à Boulogne ; qu'il lui fallait, en janvier 1806, les conscrits qui auraient vingt ans en janvier 1807 ; et de plus la réorganisation de la garde nationale. — Sorte d'appel tardif qu'il faisait à la nation.
L'armée partit de Boulogne, et traversa la France en parfaite discipline, sans qu'il y eût un seul déserteur. J'ai dit ailleurs combien ces vrais soldats furent fiers, sévères pour les conscrits qui, en traversant l'Allemagne, avaient un peu pillé. Les vieux leur dirent : « Avant de combattre avec nous, videz vos sacs d'abord. »
Miot dit que la guerre n'était nullement souhaitée en France. Tout était revenu dans les voies du travail.
On aurait pu en dire autant de l'Angleterre, sans les alarmes que lui donnait Bonaparte par sa fantasia de Boulogne et ses simulacres d'embarquement. Le
tout vain, mais très-provocant. L'Angleterre, à ce moment même, était, comme la France, entraînée au travail, non pas agricole, mais manufacturier. La révolution des machines, qui commençait à s'opérer, l'avait saisie ; et la partie la plus active de la population tournait sa passion, ses capitaux, de ce côté.
C'est ce qu'ignorait M. Pitt. Il croyait retrouver l'Angleterre où il l'avait laissée. De là sa triste finale, son grand isolement en 180«5. Sans les continuelles alarmes que ce maladroit Bonaparte donnait sans cesse à la côte d'en face, Pitt eût péri en vérité, péri de solitude et d'abandon.
Ce n'était pas l'affaire du sacre français ou italien, ni celle des indemnités allemandes, qui auraient décidé l'Angleterre à se battre et à se détourner de la grande nouveauté, l'affaire industrielle, qui lui apparaissait dans un charme magique d'infinie perspective.
La grande affaire récente de l'Inde, la conquête du Carnatic, avait même été à peine aperçue. Ces grandes choses lointaines, l'acquisition du Cap, et bientôt celle de Java, touchaient surtout une certaine Angleterre qui y trouvait des places pour ses fils. Mais la majorité, les classes qui recrutaient le plus le parlement, était bien moins sensible à ces fruits de la guerre lointaine.
De là la solitude, l'abandon progressif de Pitt.
En mars 1803, au moment de la rupture avec la