‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 44 sur 88 · LE DÉCRET DE BERLIN. — SERVITUDE DU CONTINENT · texte numérisé non relu

LE DÉCRET DE BERLIN. — SERVITUDE DU CONTINENT

Les grands projets du consulat, qui prétendait, avec l'empereur Paul, défendre la liberté des mers, furent cruellement retournés par Napoléon, qui (pour arrivera ce but), n'imagina d'autre moyen qu'une servitude de la terre, très-vexatoire, et mit tout le monde contre lui .

La juste horreur qu'a laissée son système ne doit pas nous faire oublier l'odieuse tyrannie qu'exerçaient alors les Anglais sur toutes les marines du globe. Non-seulement, par le droit de visite, ils s'arrogeaient la police des mers, un droit d'inquisition sur tout le commerce du monde, mais, en exerçant ces visites, ils enlevaient, s'adjugeaient les meilleurs matelots, les prétendant Anglais et échappés de leur marine.

Voilà le système contre lequel Paul avec Bonaparte, l'Espagne, la Hollande, le Danemark, etc., s'étaient ligués pour protéger les faibles (1802). Projets évanouis, et par la mort de Paul, dont le parti anglais sut se débarrasser, et par les désastres de Copenhague et Trafalgar, qui rivèrent les chaînes du monde maritime, enfin par les vains projets de Boulogne, qui donnèrent à la France Tair odieux d'un assaillant, qui troublait, inquiétait l'Angleterre, ce monde du travail. Les Anglais se présentaient à toute nation sous l'aspect le plus favorable, donnant presque pour rien les vêtements que leurs machines livraient à si bas prix, et de l'autre main apportant ces denrées des tropiques si nécessaires dans nos tristes contrées.

Il y avait un grand danger à se nieltre contre ce cours si naturel des choses. Paul l'avait éprouvé. Et Alexandre vécut entouré d'une cour favorable au parti anglais. L'influence de Czartorisky, qui proposait d'enlever à la Prusse Posen et Varsovie, dura peu et fit place au faible d'Alexandre pour la reine de Prusse, plus Anglaise que l'Angleterre. De là la campagned'Austerlitz, puis celle d'Eylau et deFriedland, où la Bussie vint si tard el si mal combattre pour le parti anglais, et défendre la Prusse lorsqu'elle n'existait plus.

Si Bonaparte eût élé plus prévoyant, il fût resté fidèle à son rôle de 1802, où il n'attestait rien que

]e principe de la liberté des mers. Ainsi firent les Américains, qui, malgré la faiblesse de leur marine d'alors, ne craignirent pas de braver TAngleterre. Le président Jefferson proposa et fit décréter que tout matelot américain pressé par un Anglais pour la marine anglaise avait le droit de le tuer. L'Angleterre, alors si forte, recula devant cette déclaration.

Tout au contraire, Napoléon, oubliant son rôle de 1802, où il défendait la liberté des mers contre les Anglais, promulgua (comme un insensé) une tyrannie pire que la leur. Il se chargea d'interdire à toute la terre les chères denrées coloniales et les vêtements chauds à vil prix que partout débitaient les vaisseaux anglais.

Arrivé à Berlin et si près de Hambourg, il voyait là avec indignation la grande porte par où l'Angleterre, chassée du continent, faisait entrer ses marchandises par les fleuves d'Allemagne.

Il ordonna d'interdire, de brûler partout les marchandises anglaises. Et par là, il donna lieu à une contrebande immense.

On vit ce spectacle odieux dont jouirent nos ennemis; des femmes du peuple^ avec leurs enfants deminus, s'agenouillaient autour des bûchers où brûlaient des étoffes anglaises : ce Pour Dieu ! donnez-les-nous plutôt ! »

A Paris, la transiormation des boutiques, qui, au lieu de café, ne servirent que de la limonade et

d'écœurantes bavaroises^, ne fut pas populaire. Napo- Féon ne venait guère de Saint-Cloud à Paris ; mais s'il y fût venu, au marché des Innocents il aurait pu entendre les dames des halles, qui, sous leurs parapluies et toujours en plein air, avaient besoin de leur café, Taccabler de malédictions.

Ces habitudes, vieilles déjà d'un siècle et qui dataient de la Régence; étaient-elles celles du caprice, de la simple sensualité? Nullement.

Le cerveau, comme tout autre organe, a besoin d'une nourriture spéciale et qui s'adresse à lui. Dans nos climats blafards, si ennuyeux, de l'Occident, qui parfois, comme la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne, ont, dans le jour, une pleine nuit de brouillard, les excitants nerveux équivalent à la lumière et la remplacent. Le sucre, par exemple, dont la privation fut si sensible alors, c'est tout à la fois la lumière, l'alcool, les réveils de la force que donne Teau-de-vie.

Les ivresses mystiques, leurs illuminations peuvent les remplacer quelque temps. Puis le vin. Dès 1300, 1400, les foules ne sentent plus le goût de l'hostie, disent avec les hussites : a La coupe au peuple ! » La sorcellerie y supplée et invente pendant trois, quatre siècles, d'étranges breuvages. Enfin, vers 1700, le café règne et les denrées coloniales. C'est le paradis

*■ Je me rappelle qu'en plein hiver, mon grand-père, se provenant avec moi sur le boulevard, regrettait de ne pouvoir me payer une bavaroise.

du cerveau, un paradis non monastique et nullement oisif, mais très-actif, plein de fécondité.

C'est l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, qui viennent au secours de l'Europe. Et bien à temps. Aux grands moments de trouble moral, il faut que la nature, n'imporle comment, nous secoure. Au matin de Jemmapes, dans une froide matinée de brouillards, la Marseillaise tint lieu d'eau-de-vie, dit Dumouriez, En 98, à la veille de Brumaire, cela ne suffit plus. Quelle tristesse ! Malthus et Grainville écrivent en Angleterre, en France, les évangiles du désespoir.

De Marengo à Austerlitz, en cinq années d'inaction, il y eut non-seulement torpeur, mais un extrême affaissement, une défaillance du système nerveux, donc grand besoin de ce qui le remonte.

Je dis ailleurs combien l'état douteux des idées émoussait, dégoûtait les âmes. Partout, en France et hors de France, la fausse réaction chrétienne donnait par moments la nausée.

Toute nation, même la plus arriérée, en se croyant chrétienne, avait en elle, à son insu, je ne sais quel mélange des idées nouvelles, qui énervait, pâlissait les anciennes. La Russie même, ce monde reculé, profond, inconnu, prêt au miracle et l'attendant, était frappée de ne pas le voir venir. Au contraire, à Zurich, à Austerlitz, le ciel s'était déclaré f^our les impies. La belle lettre de Czartoryski , où il dénonce .au czar le mécontentement de la Russie*

suffirait pour prévoir un changement dans les mœurs.

Et, en effet, Thistorien Karamsine, extrêmement favorisé par la famille impériale, écrit à Alexandre, avant 1811, combien la Russie est changée, et surtout la métamorphose qu'y a opérée l'extrême développement du commerce de Teau-de-vieS etc.

Dans toute TEurope, le besoin des excitants nerveux et cérébraux se faisait sentir davantage. Le sucre, le café, Teau-de-vie donnaient à Thomme qui a besoin d'effort, au soldat et au travailleur, un renfort d'énergie, une force surprenante et quasi divine, l'impression de la présence réelle.

On peut juger l'horreur avec laquelle il fut reçu, le tyran maladroit qui voulut arracher cette coupe à toute PEurope défaillante !

* Cette lettre a été donnée par M. Alex. Ttmrgaeneff.

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