‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 43 sur 88 · LÀ BANQUE SE JOUE DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

LÀ BANQUE SE JOUE DE BONAPARTE

Il se laisse enfermer à Sainte-Pélagie, qui est son Louvre, où tout lui obéit.

Il se v«nge en donnant à Bonaparte, partant pour sa grande folie de Moscou, un très-sage conseil dont il ne sut pas profiter *.

' Ce qui prouve que Ouvrard était un homme vraiment supérieur, c'est qu'il savait (sans doute d'après la forme des embarcations hollandaises, faites pour aller dans les eaux basses) que la Baltique, pleine de bas-fonds le long des côtes d'Allemagne, permet aux barques d'y circuler sans craindre les grands vaisseaux qui sont en mer (c'est ce que ne savaient pas, même après Sébastopol, les marines militaires de France et d'Angleterre, qui y échouèrent avec de gros vaisseaux).

En 1811, Ouvrard, qui savait cela, écrivit à Bonaparte que sa grande armée de Russie mourrait de faim et de misère, si, le long des côtes, il ne faisait filer par des barques des vivres et des secours de toute espèce jusqu'aux fleuves, que les barques pourraient remonter. (Voy. }iémoirti d'Ouvrardf t. I.)

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Napoléon, suivant d'abord la politique de Sieyèset du Directoire, avait cru la Prusse une alliée sûre, Tavait agrandie, enrichie étourdiment des dépouilles de l'Allemagne. Il avait cru que cet État, si peu aimé des Allemands, les contiendrait, lui répondrait de ceux dp Nord.

Puis, quand il vit la Prusse tergiverser, il Paccusa de perfidie. A tort. Si, en réalité, elle était double, elle l'était bien moins de politique que d'incertitude entre les deux partis du roi, et de la cour, de la reine, qui la faisaient agir en des sens différents,

La Prusse n'est pas simple*, mais très-variée d'origine. Son petit noyau slave, mêlé d'Allemands, a

' Non simple et une, comme l'a dit à toi*t M. Lanfrey.

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été de bonne heure un asile contre deux tyrans, l'Autriche et Louis XIV, qui, par leurs ineptes persécutions, ont doté ce pays stérile de populations patientes, résignées, énergiques, courageuses à supporter tout. Ces populations abjurèrent la France, mais n'acquirent pas les qualités allemandes, la douceur Imaginative, rêveuse et poétique, qui nous touche dans l'Allemagne.

Frédéric le Grand, élevé par nos réfugiés qui lui donnèrent une trempe extraordinaire, aidé par les subsides anglais et attirant par son génie les éléments les plus militaires de l'Europe, mordit les Slaves, et prit d'abord la Silésie, puis proposa le partage de la Pologne.

La Prusse, composée ainsi d'éléments hétérogènes, s'unit par la pression d'une éducation dure, qui, commencée de bonne heure, continuée imperturbablement, et sans souci des diverses natures, pliant Cologne, et écrasant Posen, fait des êtres qui semblent analogues. Mais, Dieu ! si vous ouvrez le cœur, quelle étrange diversité!

Cette opération contre nature laisse-t-elle à ces races leur fécondité intérieure? J'en doute. On peut acquérir du dehors de grands savants, même un grand général, un machiniste éminent de la guerre. Tout cela ne vient pas du sol. Ce sont de pures importations.

Quant à la force totale, la solidité de cohésion,

toutes les. fois qu'elle existe dans une création quelconque, cette belle qualité se montre par la grâce dont cette création est douée. L'assimilation des provinces de France a bien ce caractère. Et même aux îles Britanniques, la basse Ecosse s'est très-bien assimilée à l'Angleterre, que ses grands Écossais (Watt, Adam Smith, Walter Scott, etc.) ont tant glorifiée.

En Prusse, les éléments sont réfractaires et s'assimilent moins. Tout y semble de fer. Mais est-ce en solide fer forgé, ou en fer creux de fonte, qui est si casuel 7

Pour revenir. Napoléon à Austerlitz avait été éniu d'orgueil et de colère contre ses ennemis. L'Autriche et la Russie, jusqu'à la veille de la guerre, avaient cherché à l'amuser. La Prusse avait reçu et abrité tout ce qui avait pu se sauver d'Ulm. Son armée s'avançait : était-ce contre ou pour Napoléon? Les Français en doutaient, étaient fort indignés de cette incertitude .

Pour lui, blessé de Trafalgar, il ne pensait qu'à la mer, à l'Angleterre. Voilà pourquoi il fit trois choses. Il voulut s'assurer de Naples, de la Hollande, ces deux grands postes maritimes, et les confia à ses frères Joseph et Louis, fort incapables. De plus, il obligea la Prusse de prendre aux Anglais le Hanovre. Acte très-tyrannique qui faisait grand'peur à la Prusse,

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et non moins aux Hanovriens, qui n'ont jamais aimé les Prussiens.

La Prusse n'eut pas une heure pour se décider. Elle signa après Austerlitz. Elle était jusque-là divisée entre deux partis.

Celui du roi, qui avec son ministre Haugwitz, avait longtemps suivi la France, et docilement avait subi ses dons, son amitié dominatrice.

L'autre parti était celui de sa reine, de la jeune cour. Parti encouragé par la Russie et l'Angleterre. La reine, belle et audacieuse, entreprenante, rêvait d'être un grand homme, une Marie-Thérèse, une Catherine de Russie, ou comme la mère d'Alexandre, si puissante sous son fils. Les Allemandes, en ce siècle, affectaient les rôles virils. Et celle-ci posait, adorée, comme la blonde Germania^ Tidéal de la patrie allemande.

L'originalité de la situation, c'est que ce jeune parli de la reine, qui devint à la longue le parti patriote, ne soutenait alors que les vieilles idées.

Au contraire, le ministre tant détesté, Haugwitz, avec le roî, très-honnête homme, penchait pour les idées nouvelles contre les rétrogrades Allemands. La sécularisation desévêchésdu Rhin, la suppression de tant de justices féodales, se firent sous lui. La bonté du roi s'étendit jusqu'aux Polonais. Il élargit leurs prisonniers, et même leur témoigna sa bienveillance en prenant l'uniforme polonais pour recevoir Dom-

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browski, le célèbre général, et surtout en permettant le mariage d'une princesse de son sang avec le prince Radziwill, réfugié à Berlin.

Sous ces rapports, le roi et son ministre Haugwitz semblaient le parti libéral. La guerre de la France à TAutriche, l'abaissement de celle-ci parut à bien des gens la mort du moyen âge.

Telle fut Topinion du célèbre Jean de Mûller, le grand historien suisse. La guerre d'Austerlitz dut lui apparaître comme la glorieuse continuation des anciennes victoires de son pays sur les Autrichiens. Si savant dans le moyen âge, dont il connaissait tant les mœurs, il s'applaudit (disait-il) « de voir que tout ce qui était vieux, rouillé, insoutenable, périt, et périt par la France. »

JeandeMûller n'était pas traître, comme disaient les Allemands. Et d'abord il n'était pas Allemand, mais Suisse. Et, comme le roi de Prusse, il clignotait, ne voyait pas bien clair dans un temps si obscur.

Le roi eût voulu pouvoir fermer l'Allemagne aux deux partis. Mais la reine comptait sur Alexandre et le serment qu'elle lui avait fait faire au tombeau de Frédéric. Elle poussa son mari en avant et le mit en danger, sans réfléchir que peut-être Alexandre arriverait trop tard.

Le roi était perdu s'il n'eût cédé. Il lui fallut, sous peinede guerre immédiate, accepter enfin le Hanovre, au risque d'irriter les Anglais,

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On croil que le ministre prussien à qui Napoléon ingérait cette médecine se flattait sourdement d'en avaler une autre, plus agréable. Il espérait Hambourg, les villes hanséatiques, cette belle fenêtre sur les fleuves et la mer, que le tyran le forcerait d'accepter.

Vain leurre. Napoléon, bien loin de se fier à la Prusse, non-seulement avait mis un de ses frères en Hollande, mais entre les Pays-Bas et TAllemagne, il avait posté Murât et son duché de Berg, un petit État militaire qui semblait une avant-garde de la grande armée, et qui, en effet, sur le territoire allemand, s'assura de maintes places fortes.

Ce n'est pas tout. La Prusse avait toujours espéré que, s'il démembrait l'Empire, en séparant l'Allemagne occidentale, il la mettrait sous le patronage prussien. Pour le démembrement, il eut lieu en effet, mais non au profil de la Prusse. La Confédération du Rhin (qui, outre le Wurtemberg, Hesse, Nassau, Berg, etc.) comprenait de plus le grand royaume méridional, la Bavière, ne pouvait guère être mise sous la direction de la Prusse, si 'contraire aux Bavarois. Napoléon lui-même se fit chef de la Confédération (juillet 1806), et se montra peu favorable à une fédération des États du Nord, que la Prusse essayait de formera part. Les variations de la Prusse lui faisaient toujours douter si elle serait amie ou ennemie.

Napoléon , à cette époque, se félicitait d'un bonheur,

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Pilt était mort. Austerlilz et le chagrin, dil-on, l'enlevèrent à quarante-neuf ans. Bonaparte, qui connaissait mal l'Angleterre, ne savait pas qu'en elle il avait un Pi tt éternel.

Elle dépensait beaucoup d'argent, peu d'hommes. De sorte que la guerre, toute ruineuse et irritante qu'elle fût, la lassait peu, l'effrayait peu. A la mort de Pitt, on essaya de le remplacer en créant un ministère mixte qui eut en tête le grand orateur Fox, nom glorieux, faible direction. Fox malade était près de sa fin.

Bonaparte imaginait, d'après les bons rapports qu'ils avaient eus à Paris, que Fox faiblirait pour lui. Mais à tout ce qu'il proposait, offrait, Fox faisait même réponse : c< L'Angleterre ne peut traiter que de concert avec la Russie. »

Bonaparte, trop finement^ imagina que, sous cette obstination, il y avait une chose que l'on ne disait pas : « l'affaire du Hanovre, donné à la Prusse. » Il crut que Fox, en traitant, craignait de mécontenter le roi, toujours épris de son Hanovre. — « Qu'à cela ne tienne, dit-il, nous l'ôterons à la Prusse, le rendrons au roi d'Angleterre. »

Cela dit lout bas ; mais dans un pays de publicité, tout transpire, tout est su. Au parlement, le parti contraire à la paix ne manqua pas de dire la chose et de la répandre à grand bruit.

Ce fut un tonnerre dans l'Europe. Bonaparte vou-

lait pourtant (si, pour la paix du monde, il ôtail le Hanovre à la Prusse) Tindemniser ailleurs. Mais ce Hanovre, naguère tant refusé, et infligé de force, maintenant était cher à la Prusse, et elle y attachait l'orgueil national .

Dans cette irritation, on ïît ressortir la sauvage autocratie que Bonaparte s'arrogeait sur TEurope, prenant dans ses combinaisons nouvelles les indemnités nécessaires chez des puissances amies, offrant par exemple les îles Baléares, qu'il eût ôtées au roi d'Espagne, pour acquérir la Sicile, qu'il voulait se faire céder.

Tout cela n'aboutit à rien. L'Angleterre refusa le Hanovre, heureuse d'avoir créé à la France, dans la Prusse, un ennemi éternel. La Prusse, qui n'avait jamais pris le Hanovre que malgré elle, par faiblesse (et comme un dépôt à rendre à la paix), n'en fut pas moins trahie, délaissée des Anglais.

Alexandre, de même, se conduisit mal avec elle ; sous prétexte des tergiversations prussiennes, il tint peu le serment fait sur le tombeau de Frédéric. Peut-ôtrc aussi les parents d'Alexandre, petits princes d'Allemagne, qui aimaient peu la Prusse et la reine (Je Prusse, ralentirent son zèle. L'armée russe n'arriva pas. « La Russie, dit-on, est si loin ! » — Loin par terre, mais fort près par mer. La mer était libre et facile. On eût pu envoyer au secours l'élite de l'armée russe.

Quoi qu'il en soit, on ne pouvait éviter la guerre. L'irritation nationale était montée à un degré étonnant de violence, et la jeune noblesse prussienne se précipitait à l'aveugle.

Bonaparte, il faut le dire, y contribuait de son mieux, provoquant, par sa tyrannie, ses violences, une lutte si inégale. Il était, comme on a vu, infiniment sensible aux piqûres des journaux, brochures, pamphlets de toute sorte. La ville de Nuremberg, occupée par la Prusse, était le guêpier de ces mouches irritantes. Elle s'était fort compromise elle-même avec Bonaparte, ayant servi de refuge à tout ce qui parvint à s'échapper d'Ulm. La cavalerie de Murât, ardente et rapide, ne le fut pas assez. Elle les atteignit presque, et parvenue aux portes de Nuremberg, elle lavitavec fureur s'ouvrir aux fuyards autrichiens, se fermer au nez des Français.

Les pamphlétaires qui écrivaient ailleurs, à Berlin, à Vienne, comme Gentz, dans sa véhémente brochure V Asservissement de V Allemagne^ s'imprimaient, se vendaient à Nuremberg, qui les expédiait partout. Le libraire Palm et quelques autres faisaient ce dangereux commerce. Napoléon, furieux, imita Louis XIY, qui, pour des attaques bien moindres, avait fait enlever des gazetiers sur les places d'Amsterdam, comme plus tard Nicolas en fit enlever sur les places même de Berlin. Le roi de Bavière intercéda pour un de ces libraires, le sauva» Mais Palm

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fut condamné, jugé par une commission, fusillé.

Cet acte d'une tyrannie féroce mit le feu aux poudres. Et encore plus les articles injurieux du Moniteur contre la reine de Prusse. Le prince Louis, cousin du roi, jeune homme ardent, fougueux, plein de qualités héroïques, dit, hors de lui : « Cela, c'est la mort même. » Et il courut se faire tuer.

Il le fut un des premiers. A la tête de cette armée, dont les officiers inexpérimentés étaient la plupart fort jeunes, on avait mis un septuagénaire, le duc de Brunswick, homme éminenl, qui avait pourtant contre lui et le fameux manifeste qui irrita tant la France, et la retraite de Valmy. Envoyé près d'Alexandre, il en avait obtenu la promesse d'un secours de soixante-dix mille hommes qui n'arrivèrent pas.

La Prusse, réduite à elle-même, livra la bataille à l'armée infiniment plus forte et plus aguerrie de Napoléon. Le duc de Brunswick, tout d'abord blessé à la tête, perdit les yeux, mourut bientôt avec d'atroces douleurs. Il y eut proprement deux batailles. L'une gagnée par Davoust, quoique mal secondé du jaloux Bernadette. L'autre bataille, celle proprement d'Iéna, fut gagnée par l'empereur même.

Ce qui est moins connu, mais certain, confirmé par le témoignage du Prussien Hardenberg, c'est que la grande majorité de l'armée vaincue, composée de bourgeois, s'en prit à ses officiers mômes,

accusant ces jeunes nobles de lâcheté, quoiqu'ils rie fussent réellement coupables que d'inexpérience et de forfanterie. Ils avaient dit qu'ils dédaignaient les attaques partielles, qu'ils ne voulaient que de grandes batailles rangées. Ce qui fît dire à Bonaparte : a Je les servirai à souhait*. »

Il voulut faire une entrée en règle à Berlin, ce qu'il n'avait pas fait à Vienne.

A Potsdam, il visita avec respect l'appartement du grand Frédéric, et vit qu'en sa dernière lecture, il s'était arrêté sur le livre de Montesquieu : Grande^tr et décadence des Romains.

Ce qui le frappa fort, dut l'irriter, ce fut de voir que la reine de Prusse, au moment d'Iéna, lisait les Mémoires de Dumouriez, ses plans d'invasion de la France.

Il descendit au caveau de Frédéric. Sur le tombeau était toujours son épée. Il la prit, dit : a Ceci est à moi. »

Ainsi, des deux côtés, la haine fut mêlée à la guerre, et la victoire avait l'air d'une vengeance. Toutefois, l'armée viclorieuse ne fut point logée dans Berlin. La garde impériale eut seule cet honneur, et peut-être même seulement les officiers de la garde.

Un d'eux se trouva par hasard adressé à une maison française de nos anciens réfugiés. Il eut l'agréable

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surprise d'y êlre reçu par deux demoiselles parlant très-bien le français, mais peut-être trop bien, dans une sévère correction. Il crut plaire et obtenir grâce en disant qu'il remerciait le sort qui justement l'avait adressé à une famille française. « Française ? non,

dirent-elles sèchement, mais Prussienne Nous

sommes, nous restons Prussiens. »

Lui-même m'a conté la chose, avec douceur, et sans rancune.

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