‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 54 sur 88 · TILSITT. 28S · texte numérisé non relu

TILSITT. 28S

pagne, et d'autant plus rassura Alexandre sur ces entreprises d'Orient, lui fit donner carrière à sa grande espérance.

Gomme on Ta dit, Napoléon donna, Alexandre promit. Napoléon s'était joué lui-même.

L'ARRIÈRE SCÈNE DE TILSITT. — GOMMENT LA RÉSISTANCE NAISSANTE PROFITE DE L'AVEUGLEMENT DE NAPOLÉON.

Alexandre qui était venu à Tilsitt inquiet, hésitant, dut voir bientôt qu'avec la passion qui possédait Napoléon et l'aveuglait, c'était lui, Alexandre, qui était maître de la situation.

Ce paroxysme de désir maniaque qui ne lui laissait voir qu'un objet (l'Angleterre exclue du continent), cette fureur le rendit très-coulant sur un point qui semblait intéresser le cœur du jeune czar : la conservation de la Prusse, il est vrai, mutilée, réduite à son vrai nom prussien. Alexandre qui, par deux fois, n'avait pu remplir ses promesses, ni tenir le serment fait devant la reine, sur le tombeau de Frédéric, Alexandre, pourraitril obtenir du vainqueur irrité d'Iéna un adoucissement à la sentence de mort qu'il

semblait porter sur la Prusse? C'était invraisemblableé Il élait trop visiblement de l'intérêt de Napoléon de ne pas laisser à l'Angleterre cette prise dangereuse qu'elle avait pour soulever un jour rÀllemagne. Mais l'orgueil du vainqueur, son mépris pour un faible ennemi, et surtout son désir de gagner Alexandre l'engagea à lui complaire dans une afTaire qui semblait une pure affaire de passion, un souvenir de cœur. Alexandre, dans cetle affaire, se montra ce qu'il élait, fin, doux, rusé. Pour faire croire à Napoléon que, tout entier à son nouvel ami, il tenait moins à ce lien de Prusse qui n'était qu'un souvenir, il accepta de Napoléon un petit pays démembré de la Pologne prusienne.

Ghosj, ce semble indélicate, mais qui, indiquant peu de ménagement pour la Prusse, dut rassurer Napoléon et lui faire croire que la rupture était com* plète entre la Prusse et la Russie.

Après ces arrangements, on vit arriver à Tilsitt le roi et la reine de Prusse. Celle-ci, courageuse, n'hésita pas, pour son pays, pour son mari, à venir en personne dans cette réunion qu'eût fui une autre femme. Avec la confiance, l'audace que donne la beauté, elle soupa près de Napoléon. La fierté de son attitude qui disait trop bien ses pensées, eût bien pu gâter tout. Napoléon lui offrant une rose, elle dit hardiment : c< Est-ce avec Magdebourg? » En demandant cette grande place de guerre, Tarsenal de la

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Prusse, elle avait l'air déjà de préparei* une revanche dléna, de dire : « Avec la rose, donnez-moi une lame pour vous percer le cœur. »

Cependant on signalait à Napoléon les changements étranges que la Prusse depuis sa défaite, s'imposait dans les provinces qu'elle avait pu garder. Le parti noble (des jeunes officiers) violemment accusé par la bourgeoisie de la défaite d'Iéna, s'était trouvé si faible qu'il ne pût empêcher une révolution fort sagement bourgeoise qui se fit tout à coup, On se hâta. La chose se fit furtivement, si l'on peut dire, sousles yeux de l'ennemi.

En deux mois, un seul homme, Stein, ex-employé de Frédéric et qui avait voyagé en Angleterre, fit ces grands changements. On lui avait donné un pouvoir tel qu'aucun homme n'avait eu encore ; il fut chargé tout à la fois de l'intérieur, de l'extérieur.

Le voisinage de Varsovie, la contagion des réformes françaises, forçaient bi^n à faire quelque chose ^ Et on le pouvait sans danger. Le peuple n'était nullement révolutionnaire. Il aimait le roi, comme une personne bienveillante et inoffensive.

Donc, on put faire toute réforme et municipale et civile, toujours au nom du roi.

Les bourgeois peuvent acquérir du bien noble, et

1 Hard/t. IX, p 465.

morceler les grands domaines. A partir de 1810, le servage sera aboli.

Aux vieilles corporations municipales, intéressées et immuables, qui s'éternisaient dans leur privilège lucratif, on substitue des municipalités gratuites qui tous les ans seront élues sous la présidence d'un inspecteur royal, et qui ont à leur tête deux bourgmestres dont le roi nomme l'un.

Ainsi, pour rassurer le peuple contre la noblesse, on met partout le roi, comme tuteur des libertés publiques.

Cependant on pouvait prévoir ce qu'on a vu de plus en plus, que, le danger passé, la royauté nonseulement ferait cause commune avec la noblesse, même susciterait une autre noblesse moins ancienne et plus arrogante.

En même temps, un nouveau ministre de la guerre, le Hanovrien Shernhost, ouvre à la bourgeoisie les grades supérieurs de l'armée, supprime toute exemption de service.

A ce mot-là (l'armée), les agents de Napoléon (Davoust, Daru) ouvrent pourtant l'oreille. Mais quoi! La Prusse, par le traité, ne peut entretenir que 42,000 hommes. On imagine alors ce roulement rapide qui remplace sans cesse les recrues exercées par des recrues nouvelles, et qui en peu d'années va former deux cent mille soldats pour la bataille de Leipsick.

Gomment Napoléon ne voit-il pas cela? « Il faut.

se dit-il, bien du temps pour former des Allemands et en faire des soldats. »

Toute la prévoyance de ses agents se réduit à demander l'expulsion de Stein qui se réfugie en Russie, où il trouvera un champ plus vaste, plus ténébreux, à exploiter.

Transporté sur ce théâtre, Stein, vrai politique^ alterna ses moyens.

D'une part, avec Ârndt et les rationalistes allemands, il organisait le Tugenbund que répandit avec sa gymnastique le Poméranien Jahn , association qui désavouée par le roi, travaillait cependant pour lui.

Mais d'autre part, Slein trouvant dans le Nord les illuminés, se lia avec eux (dit son compatriote et ami Hardenberg), et se mit sous la protection de l'impératrice mère*.

Pendant qu'en Prusse, l'éducation du jeune homme devient pour l'avenir une puissante machine de guerre, dans la ténébreuse Russie, la réaction prépare une machine non moins redoutable.

L'impératrice mère qui tous les ans s'enfermait au tombeau de Paul et restait toujours fort troublée de ce souvenir, imagina (comme bonne œuvre qui tranquilliserait sa conscience) de créer un institut de cinq cents jeunes filles, qui, élevées pieusement et bientôt femmes et mères, répandraient les bons principes

« Hard, t. Il, p. 405.

anti-français dans la société. Ceux qui savent combien la femme est puissante en Russie, comprendront bien la portée de ce grand instrument de réaction \

* Je mets tout ceci i sa date, en 1807, et non après Tuffaire d'Espagne (Baylen), comme l'a mis M . Lanfrey.

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