LA TRAHISON D'ESPAGNE
petite pièce du Portugal à l'entreprise gigantesque d'escamoter et d'avaler les douze royaumes de l'Es^ pagne et son empire américain. Junot, en allant à Lisbonne, d'après le traité çoiiclu avec l'Espagne, devait préparer la voie à l'invasion de l'Espngne, à la surprise de ses places fortes.
M. de Talleyrand n'avait pas déconseillé cette perfidie. Mais avant l'exécution, il se mit à l'écart, se retira à temps. Napoléon, à force d'être approuvé de tout, avait perdu le sens de ce qu'on peut oser sans choquer trop le grand public. Peu à peu il s'entourait de figures trop connues en Europe, par exemple, de Rovigo (Savary) qu'obstinément il employait partout, en Espagne, comme en Russie, où sa figure était singulièrement désagréable.
Il est juste de dire que depuis dix ans on voyait l'Espagne si peu gouvernée, disons le mot, aban^ donnée sous le prince de la Paix, un triste favori, que des daux côtés on cherchait des moyens de là prendre. M. Pitt rêvait ses colonies, et vers 1802, les Anglais à qui la mort de Paul semblait ouvrir si bien la Russie, par un moyen plus doux, un mariage, crurent mettre la main sur l'Espagne.
Leur furieuse Caroline deNiiples (conseillée par l'autre furie, Emma Nelson), maria 3a fille. Ântonià à Ferdinand, l'héritier de l'empire espagnol. Cette Antonià, possédée du génie de sa mère, mourut bientôt. Mais en, quatre ans, elle fit de Ferdinand un monstre
d'ambition, ennemi de son père et surtout de sa mère, à cause du favori le prince de la Paix.
Elle avait travaillé contre Napoléon. À sa mort, les conseillers de Ferdinand le tournèrent pour Napoléon. Le prince de la Paix était fort incertain luimême. Â la veille d'Iéna, le croyant déjà vaincu, il avait fait un manifeste pour l'Angleterre et la Russie ; puis, après la bataille, un traité pour l'envahissement du Portugal que l'Espagne elNapoléon auraient partagé.
Ce fut dans ce mois même (octobre 1807) que Ferdinand dans sa haine contre le favori et contre sa mère qui le soutenait, semble avoir conspiré pour renouveler à Madrid la tragédie de Pélersbourg et remplacer son père, comme Alexandre remplaça PauL Cela a été nié sans aucune preuve ; beaucoup de vraisemblances portent à croire ce projet parricide. Jamais d'ailleurs la nature n'exprima le crime plus atrocement que dans la iSgure de Ferdinand. Jeune, il avait déjà les traits d'un vieux damné.
Donc, ce bon ûls, craignant d'être gagné de vitesse près de Napoléon par le prince de la Paix, fait le pas décisif de dénoncer son père à l'Empereur. L'ambassadeur de France l'encourageait à accuser, à dire qu'on l'opprimait, à implorer la protection de l'étranger et rhonneur de s'allier à la famille impériale.
Ce n'est pas tout. En découvrant cette lettre (28 octobre 1807), on trouve une chose plus sinistre
Là trahison D'ESPâGAE (1808). 317
encore : un décret du futur roi d'Espagne, avec la date en blanc, qui donnait à un de ses favoris le commandement de la province de Madrid, après la mort du roi son père.
Le roi fut consterné. Dans son effroi, il sollicita les conseils de son ami Napoléon qui, en reJour de cette confiance, liâta, précipita Tenvoi des troupes qui surprenaient l'Espagne.
Napoléon voyait tout lui sourire. Non-seulement le Roi et Ferdinand étaient pour lui ; mais le peuple, l'Espagne même. A ce peuple imaginatif et fort épris de ses grands coups d'é[)ée, il a|iparaissait comme un Cid. Ses soldats étaient admirés, bien reçus. L'Église même, ne sachant pas encore sa guerre avec le pape, qui n'étLita qu'en mars, l'Église le voyait comme restaurateur de la religion en France, et elle venait à lui.
Que voulait-il? Le savait-il lui-même? Plus tard, il s'est vanlé de n'avoir eu qu'une seule idée : Régénérer l'Espagne. Mais comment? Par vingt projets qui se croisaient les uns les autres.
La situation qui devint bientôt sanglante, funèbre, était dans son principe, étrangement folle, un véritable carnaval.
Napoléon avait dans la main je ne sais combien de rois d'Espagne.
D'abord le vieux Charles IV qui se serait sauvé s'il
518 OCCUPATION DE ROME.. DE LISBOHmS, DE MADRID.
avait pu, qui abdiqua par peur, révoqua son abdication, se sauva chez Napoléon, c'est-à-dire dans le danger même.
Puis, Ferdinand que l'Espagne adorait, malgré sa figure atroce, et qui se laissa mener aussi dans les patles de l'araignée.
Efifinses princes à lui, parents ou alliés, Hurat qui, sur quelques paroles obscures de Napoléon, avait conçu l'espoir d'avoir ce grand empire.
Pendant ce ,temps. Napoléon offrait secrètement l'Espagne à son frère Louis, qui eut le bon sens de refuser. Joseph en aurait fait autant, s'il avait pu. Mais on ne lui en laissa pas le temps. On le fit venir, et on le fit roi d'Espagne, bon gré, mal gré.
On veria la longUe souffrance de Joseph, martyr d'une couronne qu'il n'eut vraiment jamais. Un jour, les Anglais, sous le nom de Ferdinand, prenaient l'Ouest ou le Midi. Un autre jour, l'intrigant Soultse constituait à peu pt^ès roi de l'Andalousie. Mais le plus fort était Napoléon qui regrettait d'avoir donné l'Espagne-el de toute manière voulait la reprendre.
La plus horrible comédie qu'on vit jamais, fut la manière dont Savary, le menteur effronté, moitié par espoir et promesse, moitié par peur, force et nécessité, enlevant Ferdinand, le' pousse à la frontière, malgré le peuple qui voudrait l'arrêler ; puis, le tour fait, et le gibier rendu jusqu'à Bayonne, il lève le
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masque impudemment, el dit à Ferdinand le lendemain : c< La maison de Bourbon a cessé de régner en Espagne. »
L'Europe entière frissonna de la scène qui suivit. Rien au théâtre antique, rien depuis les Atrides, n'avait eu un aspect plus maudit et plus exécrable que cetle mère qui voyant le misérable Ferdinand tout pâle, lui dit pour l'accabler : « Tu naquis d'une faute, tu n'es que le fils de ma honte, non l'hérilier d'Espagne. » Tout cela devant son mari, Charles IV, qui, brandissant sa canne, couvrant le bâtard d'anathèmes, lui fit restituer le royaume pour le céder à l'Empeieur.
Celui-ci n'était pas content de Ferdinand qu'il appelait un sournois. Mais il avait pour lui le souvenir d*Enghien, des fossés de Vincennes. 11 lui dit, et redit qu'il le ferait fusiller comme émigré.
L'ayant ainsi aplati par la peur, il le confia à la garde de Talleyrand, chargé de l'amuser (par quelque jolie femme). Et enfin il le fit descendre dans la boue, au point que Ferdinand écrivit une lettre de félicitations à Joseph, le nouveau roi d'Espagne.
Toutes ces tragédies abominables, atroces, s'étaient passées, sans témoins, croyait-on, au château de Marrac, près Bayonne.
Mais l'Espagne était là, avait tout entendu.
Je m'explique. Une Junte s'était faite pour gouver-
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ner dans l'absence de Ferdinand. Mais celte junte, prévoyant qu'elle ne serait pas en sûreté à Madrid, avait réglé que l'Assemblée pourrait se réunir à Saragosse, au centre de TAragon, cette province renommée pour ses résistances. Napoléon convoquant à Bayonne une prétendue représentation de l'Espagne, Saragosse saisit ce prétexte pour s'entendre avec les amis de Ferdinand, et pour députer à Bayonne ; elle envoya un gentilhomme aragonais fort énergique, le jeune Palafox, qui s'informa, et sut l'affreux détail. Il le rapporta en Espagne, avec l'exécration de Napoléon.
L'avis de Palafox était que si Ferdinand restait prisonnier, il faudrait appeler à la couronne le grand général de l'Autriche, Tarchiduc Charles qui était un peu parent de la maison d'Espagne. Ce prince, depuis 1806, travaillait à reconstituer l'armée autrichienne. L'appeler, c'était associer contre Napoléon, les résistances allemandes et espagnoles.
Ce fut Napoléon même qui libéra l'Espagne, donna le signal à son affranchissement par le massacre de Madrid .
Il a dit et souvent répété dans ses lettres que pour fonder une domination nouvelle, il n'y avait rien de meilleur qu'une émeute fortement réprimée. Le 15 vendémiaire, la révolte du Caire l'avait ancré dans celte opinion.
Le départ des deux princes de la maison royale qui étaient restés fut l'occasion du soulèvement de Madrid. Mais, même sans cette cause, il eût pu avoir lieu. Outre l'irritation, la surprise de l'étonnante perfidie de Napoléon, le peuple de Madrid devait regarder comme la dernière insulte qu'on lui eût donné
pour chef un baladin. Tel paraissait Murât avec tous ses costumes de fantaisie; ses habits rose ou vertpomme, ses riches fourrures en plein été, tout en lui paraissait absurde. L'empereur Alexandre avait été choqué de voir près de l'Empereur ce comédien. Au milieu du peuple espagnol, toujours en noir, cela paraissait davantage. Ajoutez la variété singulière des costumes de son escorte, des lanciers, des mamelucs, figures étranges, nouvelles dans les rues de Madrid.
Au moment où les princes espagnols quittaient le palais malgré eux, l'un d'eux pleura, refusa de partir. Cela émut le peuple amassé sur la place; il faillit tuer un aide de camp qui pressait le départ. On s'attendait à cette explosion. Murât avait pris ses mesures, disposait d'une armée. La petite garnison espagnole ne parut pas, sauf une compagnie d'artillerie, dont les officiers se firent tuer. Cependant la cavalerie, les lanciers, les mamelucs poursuivaient les fuyards jusque dans leurs maisons. 800 Espagnols, 400 Français, tel paraît avoir été le chiffre des morts.
Le pis, c'est que Murât ayant accordé amnistie à ceux qui rentreraient chez eux» s'en repentit le lendemain, crut que la chose était insuffisante, fit prendre et fusiller encore une centaine de ceux qui s'étaient retirés paisiblement chez eux.
Murât, de sa nature, n'était pas sanguinaire. Mais ce trône d'Espagne, qu'il croyait toucher de la main,
le changea, l'endurcît, et, comme dit très-bien M. Lanfrey, c< il se montra là vraiment Roi. »
Le jour même de ces fusillades, Napoléon lui mandait de Bayonne: ce Qu'il ne serait point roi d'Espagne, mais Joseph . »
N'importe. Ce qu'il avait fait fut fort apprécié de Napoléon, qui écrivait : « Le plus gros de la besogne est fait. La leçon de Madrid va décider les choses, tout sera bientôt terminé. »
Il écrivit ceci dans le courant de mai. Mais le 9, l'insurrection de l'Espagne avait commencé. Les Asturies, la plus petite des provinces, cet antique berceau de Pelage, se révolta, et le 24, déclara magnanimement la guerre au maître de l'Europe.
Même grandeur à Londres, où ils dirent qu'ils se suffiraient à eux-mêmes, qu'ils ne demandaient à FAngleterre qu'un appui moral.
Il faut lire dans Torreno (et non ailleurs) le superbe tableau de ce grand phénomène, l'étonnante unanimité de tant d'insurrections si parfaitement concordantes entre des provinces si dissemblables de race et de génie. Tout prit feu en un seul moment. La première explosion avait eu lieu aux montagnes de l'Ouest. La seconde eut lieu, sur-le-champ, à l'Est, au port de Garthagène. Elle retint la flotte espagnole, qu'on eût envoyée à Toulon.
Seulement je remarque que dans son beau récit, très-long, Torreno ne nous peint que l'explosion pa-
triotique, non celle du fanatisme religieux, avouant lui-même expressément qu'il a tenu à démentir Napoléon , selon lequel le soulèvement n'aurait été qu'une révolution religieuse attisée par les moines.
Cependant, même sans suivre l'opinion de Napoléon« il est bien difficile de croire que la nouvelle de la captivité du Pape à Rome, nouvelle répandue alors par toute l'Europe depuis le mois de mars 1808, n'ait pas eu quelque influence en Espagne, et qu'un massacre fait en partie par nos mamelucs n'ait pas confirmé le peuple dans l'idée que nous étions des païens et des Sarrasins.
Je sais bien que d'abord Napoléon et Joseph eurent grand soin de tranquilliser l'Église, de flatter l'Inquisition, le haut clergé, qui venaient à eux.
Mais dans Torreno même, Ja terrible histoire de Yalence montre assez les fermentations diverses qui s'agitaient dans le clergé.
Cette ville, renommée par son climat si doux et par ses aimables cultures, fut le théâtre d'un massacre populaire ecclésiastique qu'on put appeler le 2 Septembre d'Espagne.
Ce récit confond nos idées, en ce qu'on voit que le prêtre patriote était un moine, un Franciscain nommé Ricci. Et que le prêtre papiste et massacreur était un honorable chanoine de la grande église de Madrid ; il s'appelait Calvo.
Le Franciscain avait fait la révolution à Yalence et
Tavait maintenue pure, lorsqu'arriva de Madrid le chanoine papiste; mais il trouve la place prise. Le Franciscain est chef de la révolution . Le haut dignitaire de Madrid avait longtemps fait effort pour amener au parti romain et jésuitique ce moine éloquent, populaire; il n'y était pas parvenu, et il lui en voulait à mort.
Les commerçants français en vins, en soie, étaient fort nombreux à Valence. Le chanoine (Calvo) imagine que si on pouvait amener le peuple à les massacrer, on pourrait par occasion massacrer aussi le chef des modérés, le Franciscain.
Cela semblait assez facile. La populace de Va lence n'y vit qu'une juste représaille du grand massacre de Murât à Madrid. Un peu plus de 300 Français s'étaient réfugiés dans la citadelle. Calvo va les trouver, les voit épouvantés des cris du peuple, et leur promet de les sauver. Cette promesse les tire de leur asile, et aux portes ils sont massacrés.
Il y eut là une scène qui dépasse la Saint-Barthélémy elle-même. Des gens humains, pour les sauver, avaient apporté des reliques révérées à Valence. Les dévots massacreurs furent émuis, et dès lors ne tuèrent plus sans avoir vu leurs victimes confessées. On devine la scène, Fejcécrable mélange des admonitions charitables et des absolutions à des gens qui râlaient sous le poignard. Calvo espérait bien que Ricci, réclamant pour les victimes, périrait lui-même. Et il
fut prêt de mourir en effet» car le lendemain, comme Ricci dénonçait aux magistrats les forfaits de la nuit, voilà les gens de Galvo qui amènent encore buitFrançais dans la salle, et les tuent aux pieds même des juges.
Ceux-ci, exaspérés, parvinrent à arrêter enfin Galvo, et le 5 juillet, à minuit, ils l'étranglèrent dans la prison. Superbe coup d'audace qui glaça de peur les meurtriers. On profita de leur effroi, dit Torreno, et en deux mois, 200 (?) furent étranglés.
On entrevoit dans ce récit que les passions ultramonlaines se mêlaient fort aux passions politiques, quelque soin que le narrateur mette à les séparer*.
Nombre de Valençais coururent à Saragosse, comme on faisait alors de toutes les villes d'Espagne. Ainsi se créa un centre de résistance qui, par deux fois, arrêta l'ennemi.
L'Europe regarda, admira, prit courage. La double résistance de l'Espagne, quelque hétérogène qu'elle
^ H. Hubbard, qui yécut longtemps en Espagne et connaît ce pays, a bien marqué la part que les dernières classes du peuple eurent aux scènes yiolentes du soulèyement. A Valence, un vendeur d^allumettes fut un des principaux acteurs; à la Corogne, un rempailleur de chaises. Mais ce qui frappe le plus dans le récit d'Hubbard, c'est son excellente remarque que, dans un pays si mal administré, les contrebandiers et les brigands étant, dans tous les temps, comme une classe, une profession presque avouée, l'élan général vers la vie libre et irrégulière de la guerre de l'indépendance fut une chose peu surprenante, une émancipation des ennuis de la vie sédentaire, dont les jeunes gens s'empressèrent de profiter. L'insurrection semblait le retour k la vie naturelle de TEspagno..
fût, libérale et papiste, soufflée des moines, assistée des Anglais, fut d'un encouragement universel. L'Autriche s'éveilla et obligea Napoléon à diviser sesforces, partager son effort.