‹ Histoire du dix-neuvième siècle;Chapitre 76 sur 88 · POUR PARIS · texte numérisé non relu

POUR PARIS

Quelle assurance étrange avait-il donc, pour arriver à la frontière et dire : c< Par deux fois j'ai perdu la France, à Moscou, à Leipsick. Un million d'hommes est mort. N'importe, me voici ! »

Et tout cela d'un ton accusateur et menaçant, disant : « On peut doubler Timpôt ! »

Et, au lieu de rappeler Tarmée d^Espagne en hâte, ses garnisons lointaines, il demande à la France, tarie et épuisée, trois cent mille hommes !

Beaucoup de gens croyaient qu'il était fou. Talleyrand, ditHDn, osa lui proposer l'idée bizarre et romanesque de s'entendre avec les frères Wellcsley-Wellington et de les faire rois d'Angleterre !

Mais ce terrible fou était gendre de l'empereur

d'Autriche. Les souverains, pour garder Tannée autrichienne, devaient mettre en avant quelques propositions de paix, par exemple, offrir à Napoléon de lui laisser l'ancienne France.

Bonaparte ne voulait rien que guerre, conquête et rétablir l'Empire du monde. On a vu qu'à Smolensk, il avait dit : « Je m'en vais revenir. »

Pour avoir ce dernier enjeu, 300,000 hommes à perdre, il lui fallait compter enfin avec la France. Il appela, fort tard, le Corps législatif. Celui-ci, d'abord assez docile, s'aperçut qu'on ne se fiait pas à lui, qu'on lui cachait les propositions des alliés. La France s'éveilla à la fin, s'avisa de s'informer de son propre sort.

Le vice-président de l'Assemblée était un avocat de Bordeaux, un homme des Landes, M. Laine, austère et probe, que l'on croyait républicain et qui appartenait à une nuance mixte qui ne voulait rien que sauver la France, n'importe comment.

Mandé à la police par Rovigo (célèbre par le meurtre d'Enghien), Laine y fut très-beau, le fit pâlir et dit : ce Ma conscience parle plus haut que vous. »

Bonaparte, qui avait perdu en parlages deux mois et demi, injuria le Corps législatif et le chassa, c'està-dire se passa de la France.

Les alliés, au contraire, par d'adroites proclanaations, s'adressaient à elle et prétendaient ne rien faire que pour elle.

CAMPAGISE DE 1814. . 411

Toule cette campagne de 1814 a été mal comprise et défigurée, non-seulement par les bonapartistes, mais par les rhéteurs qui croyaient foire un chant de r Iliade. Napoléon ne. s'est pas contenté de mentir de son vivant ; il a pris à Sainte-Hélène ses mesures pour foire mentir ceux qui viendraient»

Pour se créer des avocats chez un peuple rhétoricien, il lui a suffi def les corrompre par ce mot : « Ceux qui seronl avec moi me défendront : ceux-là seuls seront beaux. » Et tous ont voulu être beaux. Voilà riiomma de lettres, et on voit là combien, le littérateur diffère de V historien. Le premier cherche surtout une grande unité d'intérêt,, et Ton n'obtient cela qu'en fixant la lumière sur un point brillant, un héros, et mettant le restiî dans l'ombre aux dépens de la vérité. L'essentiel pour eux^ c''était de montrer le bérosde 1814, le lion seul qui, poursuivi d'uae armée de chasseurs, les faisait reculer. Cela permet de faire un Géricault^ un Delacroix, pour faire crier: c< C'est beau! »

Ce que les rhéteurs disent à sa louange, c'est sa condamnation. Il n'eut jamais en tout que quarante ou quarante-cinq mille hommes. La France l'avait abandonné et condamné*

Les parties montagneuses étaient pleines de réfractaires. Les ouvriers de nos faubourgs criaient, bien peu partaient. A.ux marches surprenantes qu'il fit quelquefois de vingt lieues par jour, on voit bien

qu'il n'était guère suivi que des jarrets d'acier de nos jeunes paysans.

Dans cette terre de soldats qui, depuis 92, en produisait toujours, ils avaient hâte, tout petits et encore enfants, de chercher la guerre et la mort. Ceux dont les aînés avaient déjà péri, d'autant plus vite s'empressaient de courir à l'armée. « On meurt beaucoup ! Tant mieux, j'avanceraf plus vite ! » Les mots qu'on cite de l'Empereur montrent qu'il n'avait guère affaire qu'à cette population rurale. De certaines provinces il disait : « Ils sont braves et courent vile, dès qu'ils ont cassé leurs sabots. »

Cela ne durait guère. Les maladies, les jeûnes rebutaient ces jeunes paysans. Ils retournaient chez eux. D'autres venaient. Mais on n'avait jamais que 40 à 4^,000 hommes.

Ses petits succès partiels empiraient cruellement notre situation et ne servaient à rien. Qu'importaient 10,000 hommes, qu'il tua à Brienne, et les 5,000 de Champaubert ? A grossir ses prétentions, rendre la paix d'autant plus impossible. Il est vrai qu'Alexandre demanda une trêve, laissa reculer les Autrichiens, et attendit, pour reprendre la guerre, qu'il eût reçu les 100,000 hommes du Nord qu'envoyait Bernadotte.

Ces délais trompèrent Bonaparte jusqu'à lui inspirer le projet insensé de passer derrière l'ennemi pour le ramener vers le Rhin. L'ennemi, si nom-

GAMPAGISË DE 1814. 413

breux, n'y prit garde, s'avança toujours \ers Paris, selon le Irès-sage conseil de Pozzo et des meilleurs ministres d'Alexandre.

Bonaparte avait perdu près de quinze jours à faire celte pointe folle et à revenir à Fontainebleau. 11 n'y gagna rien que d'avoir resserré la grande alliance* de l'Europe, à qui les Anglais promirent la solde de 500,000 hommes. .

Au moment même où il élait perdu, l'insensé avait dit : c< Je suis plus près de Munich qu'ils ne sont de Paris. »

Il avait dit et répété que, s'il s'éloignait, il suffisait que Paris pût se défendre quelques jours. Mais il n'avait pris nulle précaution pour défendre, nourrir une si grande population.

Lui-même doutait fort de cette défense. Car, en même temps il avait écrit à Joseph de mettre [avant tout) en sûreté son fils avec l'impératrice.

Indécision cruelle pour Paris, que l'impératrice, Joseph et tous abandonnèrent. Joseph dit : « Je reste! » et partit.

Paris, à ce moment, était plus que Paris. 11 était encombré d'une foule immense de réfugiés, qui affluaient de toutes les parties de l'Empire, de toutes les Frances lointaines, et venaient ici se cacher aux plus petits trous.

Pour les alliés, il suffisait de s'avancer en grandes masses, en laissant toutefois à la France le temps de

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se reconnaître, d'abandonner, d'abjurer Fauteur de tons ses maux. Le danger, dans celte longanimité, était qu'Alexandre était suivi par tin demi-traître, l'Autriche, qni aidait le mouvement avec l'idée de le lâcher; si la France aux expédients avait l'idée * d'invoquer le beau-père et sa fille.

Aussi on n'agit avec fermeté et certitude que lorsque, Bernadotte ayant amené à Alexandre les 100,000 hommes du contingent du Nord, les Autrichiens se trouvèrent en minorité et subordomaés.

Rien n'est plus étrange que de voir Rovigo et, en général, l-es séides de l'Emp^renr, se dontier tant de peine à expliquer Vintrigue par laquelle on écarta la jeune împëratrtce et h petit roi de Rome. «Deux innocents, ce semble, dont an n'eût p«s éh se défier. »

L'Empereur, en offrant d'abdiquer au profil de l'enfant, avait bien averti par ciîh *que ccft enfairt, c'était lui- même encore, qwe, sous ce masque pacifique, c'était lui, la guerre éternelle.

Gela était visible même aux plus simples. L'Autrichienne fit très-bien de partir. Elle et l'enfant, ce masque transparent, cette machine si grossière, n'avait chance de tromper personne.

Les fanatiques qui tenaient obstinément à Bonaparte étaient donc bien aveugles pour ne pas voir l'obstacle énorme, gigantesque, tjui lui fermait la voie, l'excluait à jamais lui et les siens.

CAMPAGNE Dl 1S14. 415

Quel ? La haine du monde.

Haine solide et uniTerseUe. Et si elle élak quelque part plus franche et plus injurieuse, je puis dire que ce fut en France, où on était en deuil de tant d'enfants, en deuil pour Moscou, pour Leipsick, pour cette derière campagne; en France, dis-je, il était maudit, et par 'une grande Fmnce qui n'était d'aucun parti, maïs simplement vouée à d'éternels regrcfts.

Je me rappelle très-bien le jour où on nous nomma les Bourbons, que persomie ne connarèsart.

L'empereur Alexandre arrivait, il est vrai, entouré d'émigrés, plein de rancienne France, et avec une disposition m^tiquc, favorable au total à cette antique race.

Talleyrand, qui avait fcien quelques sujets de craindre le retour de l'ancien régime, dut se joindre à rintrigue royaliste et la diriger, s'il pouvait.

Que dut-on dire à Alexandre : c< que cette famille était celle qui inquiéterait le moms î'Europe, étant fatalement pacifique, prédestinée à une paix forcée, ry

Descendue par les femmes de la maison de Saxe, elle en avait Tobésité.

Le gros Louis XVIII, déjà âgé, eunuque, ne pouvait se bouger.

Le mâle de la famille, le comte d'Artois, usé et dégradé par les plaisirs, était fort avili, depuis la campagne qui suivit Quiberon, par le mépris des

Vendéens eux-mêmes, les risées de Charette. Le terrible petit livre de Vauban commençait à circuler partout.

Cela peut-être servit celte famille en montrant qu'on n'en trouverait jamais une plus incapable. Le fils d'Artois, le duc d'Angoulême, marié à une princesse stérile (la fille de Louis XVI), était un honnête homme, mais, ce semble, grêlé, vieilli d'avance par les débauches de son père, et au total, impropre à tout.

Fils du comte d'Artois, le duc de Berry, fort livré au plaisir, n'en était pas moins un brutal, propre à décourager la France de la vie militaire.

Bref, les Bourbons offraient à un degré tout à fait rassurant les conditions d'incapacité qui pronaettaient de paralyser un pays si guerrier, qu'on croyait (bien à tort) toujours avide d'aventures.

Dans le conseil où l'empereur Alexandre siégeait avec le roi de Prusse et le général autrichien Schwarzenberg, personne n'osa parler pour la régence de l'impératrice. Et l'Autrichien se tut.

La question parut tranchée par un mot violent du général Desselles : a Appelez la régence... et le tigre revient! »

Marmont, après avoir vaillamment livré un dernier combat pour défendre Paris, avait élé forcé par le conseil municipal de signer la capitulation de cette ville, abandonnée par les frères, la femme, les mi-

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nisires de l'Empereur, on peut dire par lui-même, qui elait à deux pas.

Les alliés entrèrent en grand ordre, et la garde nationale conserva ses armes pour veiller à la paix publique. Alexandre, en entrant, dit un mot beau et vrai : « Je viens réconcilier la France avec TEu' rope. »

Cependant Bonaparte, à Fontainebleau, méditait un projet insensé et terrible, qui eût égalé, dépassé le désastre de Moscou. C'était, avec ce qui lui restait d'hommes, de rentrer dans Paris et d'y livrer bataille, d'essayer d'en chasser l'armée de l'Europe. Acte désespéré, où Paris certes ne l'eût pas secondé, mais qui eût pu amener la destruction de la ville. Ainsi, après avoir mis sa famille en sûreté, après n'avoir pris pour Paris aucune précaution de défense, il appelait cette ville sans armes à un combat contre l'Europe,

Plusieurs choses eussent^rendu horrible cet événement. D'abord la ville était encombrée d'une masse immense de réfugiés, de toutes les parties de l'Empire,

Puis, les manufactures et fabriques nouvelles, qu'on y avait établies sans précaution (celles surtout de produits chimiques) la rendaient extrêmement combustible en cas de bombardement. J'en ai gardé un souvenir cruel. Nous étions près d'une de ces fabriques, et, quand quelques bombes tombèrent au

faubourg du Temple, j'étais près de ma mère mourante (et impossible à transpopler). Une seule étincelle, tombée là, nous eût brûlés vifs.

Voilà donc dans-quelle horrible extrémité il nous jetait. Heureusement ses généiaux se refusèrent à ce grand crime. Oudinot, Lefebvre, déclarèrent qu'ils n'obéiraient pas. Et Ney, l'homme le plus populaire dans l'armée depuis la retraite de Moscou, le somma d'abdiquer. On lui apprit que le Sénat avait volé sa déchéance.

11 essaya en^vain d'abdiquer pour son fils. Mais , personne ne futipris à celteTUse. On s^en tint à la capitulation, qui disait'qu'il serait mis dans une enceinte'que* choisiraieilt* les alliés.

Humainement, mais très-imprudemment, ils cnoisirent l'île d'Elbe, si voisine de la France et de l'Italie.

En relisant les historiens, et même les non bonapartistes, je suis frappé de les voir pour le tyran, conlre ses généraux qui nous sauvèrent. Ces hommes, dit-on, lui devaient 'leur fortune. Mais lui, que ne devait-il pas à ceux qui, en Russie et ailleurs, Me protégèrent, lui ouvrirent si souvent le dos! N'importe, les narrateurs ixe s'intéressent qu'au grand coupable. 'C'est comme dans l'épigramme : ce Ils pleurent sur le pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort par Judith. »

m ^a«RAT:i*HE , du cœur de Bonaparte,

«C'est en 48>44 que ^je place lees consiflérations. Car, en dSîlS, il baissa tellement qu'on jput douter que eeiûtileinéme Bonapairte. Plus lard, à Sainte- Qélène, ^c'âst un \Bouapa^te soigneusement refait, arrangé.

Toute notre génération a usé des années, des partws longues, précieuses, de ta vie humaine, à lire des 'documents plus ou moins ^falsifiés sur celui qui, même après sa chute, trôna dans la mémoire des foules comme dieu de la victoire. lia l'honneur affreux d'avoir confirmé et grandi un mal -trop naturel à Thomme, l'adoration de la foTce brutale et Tidolâtrie du'Sueeès.

"Pourimoî, tout éloigné que»je fusse de copier les contes ridicules de Sainte-Hélène sur le bon cœur,

la sensibilité de Bonaparte, je n'en ai pas] moins repoussé les satires atroces, étourdies, que les royalistes lancèrent contre lui au jour de sa chute. Elles sont tellement dégoûtantes que je les crois plulôt propres à faire des bonapartistes. VOgre de Corse^ et même le fameux pamphlet de Chateaubriand, ces publications violentes, accueillies alors avidement de la France en deuil, manquent tout à fait leur but par l'excès de la violence même.

Il n'en est pas ainsi du petit livre de M. de Pradt, r Ambassade à Varsovie. Livre d'un homme d'esprit, léger sans doute, mais qui ici a, selon moi, autant de solidité que d'éclat. Le premier, il a exposé, fait comprendre les contradictions incroyables, les contrastes heurtés de ce caractère. Ce que plus tard Vigny, Mario Proth, ont exprimé par le mot qui a tant réussi : Comediante, tragediante, de Pradt l'a exprimé d'un mot risqué, mais vrai : Jupiter- Scapin.

Ces passages subits d'une grandeur théâtrale à une bassesse triviale et bouffonne l'assimilaient sans doute aux acteurs médiocres de l'Italie qui ne savent pas l'art des passages habilement ménagés.

Cependant, j'ai exposé dans mon premier volume les raisons qui le mettent en contraste avec l'Italie, surtout l'indifférence au beau, et le prosaïsme parfait d'un caractère nullement sympathique aux beauxarts.

Un spirituel Anglais, M. Disraeli, voudrait le faire croire Juif d'origine. Et comme la Corse fut autrefois peuplée par les Sémites d'Afrique, Arabes, Carthaginois ou Maures, Maranes^ disent les Espagnols, il semble apparlenir à ceux-ci plus qu'aux Italiens.

L'amour aussi de thésauriser, tant de millions en tassés aux cjves des Tuileries, cela sent aussi le Marane.

De Pradt dit à merveille ce caractère : « L'Empereur est tout ruse, ruse doublée de force. Mais il attache plus de prix à sa ruse. Pour lui, triompher n'est rien ; c'est attraper qui est tout : « Je suis fin, » m'a-t-il dit cent fois. »

Voyons où aboutit cet homme fin, lorsqu'il revint seul à Wilna. La scène est si naïve, si évidemment vraie dans les moindres détails, qu'on jurerait avec certitude que le narrateur n'a pu, ni voulu ajouter.

« Mes portes s'ouvrent et donnent passage à un grand homme, qui marchait appuyé sur un de mes secrétaires. Un taffetas noir enveloppait sa tête; son visage était comme perdu dans l'épaisseur de sa fourrure. C'était une espèce de scène de revenant ; je le reconnais, lui dis : c< Ah ! c'est vous, Caulaincourt? « Où est l'Empereur? — Ici ; il vous attend à l'hôtel « d'Angleterre. — Où allez-vous? — A Paris. — Et c< l'armée? — Il n'y en a plus, dit-il, en levant les c< yeux au ciel. »

c< Je me précipite. J'arrive à cet hôtel, et je vois dans la cour une petite caisse de voiture, montée sur

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uni tmineau fait de quatre morceaux de: bois de sapin à moitié fracassé. . Le Mameluok m'introduit dans une salle. basse^, les volet» à demi femiés pour protéger soniineognitOé

a L!£mperetur se promenait, dans la diambre, enveloppé d-Une superbe pelisse, recouverte. d!une étoffe verte, avec de magnifiques brand^urgs en or. Sa tête était couverte d'une espèce. de capuchon fourré et ses bottes^ étaient enveloppées^ de fourrures. aAhl monsieunliambagsadeur! »ime dit-il en riant. Je m'approchai, avec vivacité, lui dise «Vous nous avez « donné bien de Tinquiétude. Maisenfin, vous voilà!;» Tout cela d'un ton qui devait lui montrer oe. qui se passait en moi. Le. malheureux ne. s'en aperçut pas.

«Jd lui pariai de llanmée polonaise-, a Comment! « dit-il, je n'ai vu.personne pendïint la campargne. » Je lui expliquai comment, en dispersant les? forces polonaises^ il. avait rendu invisible une armée de 80,000 hommes^

«Au^dlaen, où il eut dôuxministr^jàl disait en riant :.« Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un a pas, ».

Et comme ils exprimaient leur satisfaction de le voir sauf après tant de dangers-: ce Dangers:? ditil, pas le moindre. Je vis dans l'agitation ; plus je

' Not&z que c'étaient ^eur en partie qai l'aTiuient sauvé à la Bérésina»

tracasse, mieux je vaux. Il n'y a que les rois fainéants qui engraissent dans les palais. Moi, c'est à cheval et dans les camps. Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas. »

c< L'armée est superbe. J'ai toujours battu les Russes. Je vais chercher 300,000 hommes. Tout ce qui arrive, n'est rien; c'est l'effet du climat, j'ai battu les Russes partout. (Tout cela d'un grand air de gaieté.) Je ne puis pas empêcher qu'il gèle. On vient me dire tous les matins que j'ai perdu 10,000 chevaux dans la nuit. Eh bien, bon voyage! »

Cela revint cinq ou six fois. c< Ah ! c'est unegrande scène. Qui ne hasarde rien, n'a rien. Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas. »

La conversation se prolongea ainsi près de trois heures. Le feu s'était éteint. Le froid nous avait tous gagnés. L'Empereur ne s'en était pas aperçu, se réchauffant à force de parler, et répétant deux ou trois fois : « Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas. »

Comme il allait partir et que chacun lui adressait ses vœux : « Je ne me suis jamais mieux porté, ditil. Quand j'aurais le diable, je ne m'en porterais que mieux. »

« Cette conversation me frappa trop pour n'être pas bien sûr de l'avoir rendue avec la plus grande exactitude. »

Elle frappera tout le monde en" effet, comme

un exemple unique de la plus dure insensibilité.

Hclas ! ce grand naufrage de 300,000 hommes perdus, enlerrés sous la neige, c'élail bien autre chose qu'une seule armée ; c'était un monde, les restes de la réquisition, de la conscription de vingt années ; autrement dit la France héroïque, victorieuse du monde, qui , conduite par sa foi aveugle , était venue mourir, s'enterrer là. Quoi! tout ce qui restait de nos armées républicaines, de celles d'Italie, d'Egypte, d'Allemagne, réunies toutes ensemble pour celte catastrophe commune. Et sur ce calaclysme, ce naufrage d'un monde, pas une larme et pas un regret! Ajoutez-y la France entière qui pleura lant d'années l'armée de Moscou. Dirai-je une chose étrange, mais certaine; c'est que, trente ans plus tard, aux hôpitaux vivaient encore de vieilles mères qui atlendaient leur fils et disaient: « Il va revenir! » ♦

Les Russes mêmes furent touchés de ces scènes funèbres, de ce désastre immense. Ils se souvinrent qu'ils étaient hommes et ils se trouvèrent trop ven-

ges.

Il y eut un homme (un homme seul dans l'humanité) d'un orgueil si féroce, qu'on le vit, pour échapper aux sifflets lant mérités par sa sottise, se retrancher dans un rire, une ironie abominable.

Homme d'airain sans doute? comme l'ont dit les

Bonapartistes. Point du tout. Infiniment sensible en tout ce qui touchait sa propre sûreté, son saint personnel.

Le récit qui suit est si triste, honteux et dégradant pour la nature humaine, que d'abord j'eus envie de le supprimer.

Quoi! un homme, endurci par tant de batailles, descendit-il si bas aux grotesques extrémités des peurs les plus honteuses? Cela paraît invraisemblable.

Il avait demandé lui-même comme garantie de sûreté que des commissaires des cinq grandes puissances le conduisissent à Tîle d'Elbe, de sorte que ce qu'on va lire fut vu par cinq témoins. Si le témoin le plus hostile, le Prussien, s'empressa de noter telles circonstances honteuses, elles furent de même certifiées par le Russe, par l'Autrichien qui voyait en Napoléon le gendre de son maître. Le Russe et rA.ulrichicn furent même si humains et si bienveillants, que, pour le rassurer, ils s'exposèrent, consentant à des travestissements, des échanges d'habits qui, avec une populace ivre de fureur, pouvaient leur tourner mal et les faire massacrer eux-mêmes.

Près de Valence, il rencontra Augereau, et, pour la première fois, vit combien il était déchu. Augereau ne le salua pas, mais en l'embrassant il le tutoya grossièrement et lui fit reproche de son ambition qui l'avait conduit là. Napoléon prit bien tout cela

42Ô FflAKGË.

et Tembrassaj encore. Augereauis'enalla, sansisaluer.

A Avignon, mille invectives s'élevèrent de la foule. A Orgon, en fut effrayé du spectacle sinistre d'une potence d'où pendait un mannequin sanglant.

Le commissaire russe, qui venait demàne, essapit de calmer la foule, au nom de la pitié.qu ondoyait à un malheureux prisonnier.

Bonaparte, fort. pâle, au fond de;sa voitunBi,.6S5ftp d'abord desecaoher derrière son compagnon le généi-al Bertrand. Puis il n'y tint pas; la peur lui fit prendne la cacarde blanche, un habit de courrier,. et il se mit à courir en.avant.

Les voitures n'allaient' pas si vile, ce qui faillit faire unetragédie. A Saint^Canat, le peuple essayait d'ouvrir la voiture pour massacrer Bertrand qui y occupait la place de l'Empereur.

Lui-même, ayant en vain essayé de se faire passer pour Anglais, proposa de rebrousser chemin jusqu'à Lyon pour prendre une autre. roule. Il pleurait el, comme un enfant, regardait si l'on pouvait s'enfuir par la fenêtre ; mais elle était grillée, et peut-être gardée par une foule hostile.

L'hôtesse qui survint, agirait que sans doute on allait, massaorer, noyer Bonaparte. Poui* mieux dissimuler, lui- même applaudisâftîi.

Il imaginait par moments que les commissairûs l'emipeisonneraient peutrètra,. et ne: voulait pas tour cher àleur nepas. Enfin ce.qui étaitJa signe d'un cm*«

veau bien floltanl à force de peur, c'est que, par moments, au milieu de ses pleurs, il parlait beaucoup, faisait l'aimable et le gentil, tout ce qu'un Gilles aurait rougi de faire.

On repartit à minuit, et un Russe, aide de camp du commissaire Schouvalow, voulut bien, pour le rassurer, endosser l'habit sous lequel il avait joué le rôle de courrier. Bonaparte lui-même se fit général autrichien en mettant l'habit blanc du commissaire Kohler, et par-dessus, le manteau du Russe Schouvalow. Kohler l'avait dans sa voiture, et, pour éloigner toute idée d'étiquette, à sa prière sifflait, çt faisait fumer son cocher.

Enfin on rencontra deux escadrons de hussards autrichiens, qui l'escorlèrent et finirent ses terreurs.

J'ai donné ce triste récit en faveur de ceux qui, comme Montaigne, se plaisent à noter les variations de la nature humaine. Elles sont fortes, mais nullement capricieuses. Et s'expliquent très-bien physiquement *.

* Chateaubriand, ici, est ridicule. l\ en conclut que Bonaparte, comme l'ange du mal, avait le double don de tromper en deux sens, d'être par moments petit, puis de s'étendre indéfiniment. — D'autres feront l'histoire plus médicale que passionnée de ses galanteries, assez tardives, mais sèches et terriblement égoïstes. La campagne, si active, de 1814, le laissa épuisé. De là la défaillance de Fontainebleau, la tentative d'empoisonnement (?). Et enfin, en Provence, cette peur ignoble de la mort. — Refait et raffermi à l'ile d'Elbe, il y reprit un retour d'énergie pour la belle scène de Grenoble. Son bavardage immense de Paris semble l'avoir énervé de nouveau, il fut fort indécis dans cette campagne si courte de 1815, et Bernard, son aide de camp, a affirmé que de bonne heure il quitta le champ de bataille et ne s'arrêta qu'à dix lieues.

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