PARIS
GERMER 6AILLIÈRE, LIBRAIRE-ËDITEUR
rae de l*école-de-Médecine, 17.
LoDdres 1 New -York
Bipy. liiiliin, 111. Bcfeil itrtet. ( Baillitn knChm, 4M. Bmévii.
MADRID, C. BAILLT-BAILLIÂRE, PLAZA DEL PRIKCIPB ALFOIfSO, 16.
Tout droite réservé*/. -•:. . ". r ' ' "
)VUJ3/?.^
Ae-yvYQ?^
La critique religieuse, longtemps si négligée en France, où* pourtant le xvii® siècle la vit naître, a reconquis depuis quelques années son droit de cité parmi nous. Je n'oserais pas affirmer que le nombre soit grand dt ceux qui la connaissent autrement que de nom ; mais il me semble qu'en matière religieuse un changement notable, eiïet naturel de cette renaissance, s'introduit peu à peu dans l'opinion. Le point de vue historique se substitue au point de vue dogmatique. J'entends par là qu'au lieu de considérer les doctrines rehgieuses comme autant de thèses absolues, achevées dès le premier jour, qu'il faut adopter ou rejeter sans pkî^ases, on se familiarise avec Fidée que la grande loi du devenir ou du développement naturel ne leur est pas moins applicable qu'aux autres phénomènes terrestres. On n'est donc plus étonné d'apprendre qu'elles aussi ont une histoire.
Le fait est que rien ne trompe en histoire comme le point de vue dogmatique ou traditionnel. Il absorbe les diversités réelles dans l'unité factice. Il ne tient aucun compte des nuances. Il confond les époques. De situations pleines de mouvement, de chaleur, d'oppositions tranchées, il fait des terrains tirés an cordeau, où tout est aligné, immobile, glacé. Ces illusions ne sont pas uniquement le lot des esprits asservis à l'une ou l'autre des traditions qui se partagent l'empire officiel des
âmes. Il y a un l'ograaiisme catholique, un dogmatisme prolestant, un dogmatisme juif, mais il y a aussi un dogmatisme irréligieux, et ce dernier n'est pas toujours moins passionné ni moins éiroit que les autres. Sans doute le point de vue historique, si l'on s'interdisait d'en jamais sortir, n'offrirait à la pensée qu'une impasse. Il faut arriver à une conclusion sur les choses dont on a étudié l'histoire. Wais cette conclusion doit avoir pour soutien et pour fanal cette histoire elle-même, et ce changement de méthode influe nécessairement sur le résultat cherché.
Il n'est peut-être pas de doctrine religieuse qui justifie mieux ces remarques préliminaires que le dogme de la divinité de Jésus-Christ. Cette thèse; Jésus est Dieu^ était naguère pour tout le monde, sauf pour un petit nombre de protestants unitaires, une de ces quantités massives qu'on adopte ou qu'on repousse en bloc. Il semblait qu'on ne pût être chrétien sans l'admettre. On se représentait Jésus de Nazareth comme ayant revendiqué pour lui-même le nom et les attributs de la Divinité, comme ayant fondé sur celte prétention son droit d'être cru et obéi sur parole, et comme ayant été la victime voloniaire de celte àffirriation qui avait mis ses compatriotes selon la chair dans l'alternative, ou de l'adorer comme le Créateur, pu de le faire mourir comme un blasphémateur. Encore aujourd'hui, ceux des théologiens juifs qui ne sont pas initiés aux grands travaux de la critique religieuse ne s'en font pas d'autre idée, et par un étrange retour de choses, les persécutions sous l'absurde prétexte de déicide ayant pris fin, plus d'un docteur en Israël met autant de ténacité à démontrer qu'au vrai point de vue chrétien le peuple juif a fait mourir un Dieu, que ses prédécesseurs en mettaient jadis à détourner les cruelles conséquences que l'ancienne intolérance voulait en tirer.
De même, il n*étaic douteux pour presque personne que
les apôtras du GhrUt avaient prêché la même doctrine, que rÉglise^ par l'organe de ses représentants légitimes, l'avait oflSciellement enseignée dès les premiers jours, et, si les plus instruits s'étonnaient un peu de l'obscurité qui leur semblait régner dans les premières eipressions de la croyance chrétienne, ils admettaient poqrtant que les conciles, en défini^isant la foi de l'Église de manière à dissiper tous les doutes sur son véritable objet, n'avaient fait qu'eiprimer plus clairement la croyance permanente de la chrétienté. Ecclesia dicens nove nunquam dicit nava^ TÉglise, quand elle emploie de nouveaux termes, ne dit jamais rien de nouveau : cette maxime, plus fière que vraie, de Vincent de Leyrins planait sur toute l'histoire du christianisme, philosophes et croyants soumis s'en accommodaient également. Plus d'un parmi nos lecteurs se rappellera certainement l'effroi comique de M. Cousin, lorst[ue, dans son premier voyage en Allemagne, il se trouva inopinément, et précisément sur cette question de la divinité du Christ, en face des travaux historiques déjà accomplis dans ce pays, et dont les conclusions ruinaient par la base toutes ses théories sur les rapports de la religion et de la philosophie. Ils se rappelleront aussi avec quelle désinvolture le philosophe fraiiçais se tira d'embarras : il prit le parti de n'en pas tenir compte, et ce qui est prodigieux, c'est que, quarante ans après, il soutenait encore que c'était là le bon parti.
Cela ne serait plus possible aujourd'hui. £n Allemagne et en Hollande, depuis les grands ouvrages d'histoire ecclésiastique que la première moitié de ce siècle a vu paraître, en Suisse, en Angleterre et surtout en Amérique dans les cercles unitaires, beaucoup savaient déjà à quoi s'en tenir sur cette perpétuité prétendue de la foi. En France, c'est ^\x% recherches dont la personne de Jésus est Vobjet ou le centre que nous devrons une modification analogue dans les idées
courantes. On saura désormais que le dogme orthodoxe de la divinité de Jésus-Christ est une des formes, — peut-être la plus logique, peut-être la meilleure, je n*en crois rien, mais je ne la discute pas en ce moment, — dans tous les cas une forme entre plusieurs autres de la foi chrétienne; qu'il n'a rien de primilif^ni, par conséquent, de nécessaire à Texistencc même du christianisme ; qu'en particulier Jésus lui-même, le siècle apostolique et les deux siècles suivants s'en sont passés; qu'il s'est formé, non de toutes pièces, mais peu à peu et sous l'influence de divers principes, les uns de l'ordre le plus élevé, les autres d'un caractère moins qu'édifiant; qu'en un mot ce dogme a son histoire dans l'intérîeuc même de la chrétienté. Donc, lors même qu'après avoir régné pen dant des siècles dans l'Église, il viendrait à sonibrer lentement à notre horizon religieux, il ne faudralt.lbullement en conclure que le christianisme s'en va avec lui. Né sans lui, l'Évangile est parfaitement en état de lui survivre, comme, du reste, il lui survit déjà dans l'âme de nombreux chrétiens des deux côtés de l'Atlantique.
C'est l'histoire de ce dogme que nous voudrions résumer dans ce volume, offrant pour garant de notre impartialité cette confession que, très-attaché au christianisme essentiel, c'est-à-dire à la manière d'être religieux dont Jésus de Nazareth est le type et l'introducteur dans l'humanité, nous usons d'une entière indépendance vis-à-vis des formules successivement consacrées par les dogmatismes du passé. Ce que nous en retenons pour notre compte personnel, c'est ce qui nous en paraît vrai, en dehors de toute autorité surnaturelle. On a dit que, pour bien faire l'histoire d'une religion, il fallait en être détaché. Si l'on entend par là qu*il faut être émancipé de ses formes traditioqnelles, on a raison. Mais si ce détachement signifie qu'il faut avoir pris position contre elle, on a tort J'estime au contraire que, pour
bien retracer des faits, pour expliquer clairement des doctrines qui se relient par une genèse intime à des sentiments d'un ordre tout particulier, il est nécessaire de retrouver en soi-même Técho sympathique, au nioins^ des sentiments qui constituent le sous-sol d'une telle histoire. L'indifférence absolue n'est pas dans la nature humaine. La foi ardente obscurcit souvent le regard; mais s'imagine-t-on que l'incrédulité ne le trouble jamais? L'attaque passionnée du c libre penseur», qui croit défendre sa liberté d'esprit contre des prétentions oppressives, dégénère- t-elle moins facilement en plaidoyer que les apologies quand même du fidèle? Cherchons les garanties d'impartialité dans l'élévation sereine plutôt que dans la direction déterminée du point de vue préféré. Sur le terrain du christianisme de l'esprit, qui est le nôtre, l'amour de la vérité, en histoire comme en tout, est la vertu propre de celui (jui cherche : sur un pareil terrain y sous quelque fonme que la vérité se présente, il serait autichrétien de la déguiser ou de la nier sciemment.
Quelques éclaircissements préalables sont encore nécessaires.
Dans le langage théologique, on appelle dogme une doctrine religieuse formulée par ceux qu'on regarde comme ayant le droit d'exprimer officiellement la croyance de la société religieuse dont ils font partie. Une fois proclamé^ le dogme devient quelque chose de fixe et d'immuable; du moins telle est la prétention de ceux qui le promulguent. Il veut exprimer Tabsolumcnt vrai. Les stoïciens désignaient par ce mot les sentences définissant les articles de la loi souvei*aine, ce que nous appellerions les préceptes moraux (1). En ce sens la
(1) Gomp. Gicéron, Acad. Qiuest. Vf, 9 : Qua (sapientia) neque de sevpsa dubitare débet, neque de suis decretis quœ philosophi vocant ^o-YpiaTa, quorum nullum sine scelere prodipotesi,,. Non potest igi"
chrétienté primitive n'eut pas de dogme. Elle u'avAlt pas de centre d'unité pour l'énoncer. C'est à partir de la constitution définitive de l'épiscopat, c'est-à-dire depuis la fin du 11* siècle, que le mot dogme fut employé pour désigner les doctrines chrétiennes. Son adoption par l'Église coïncide avec le moment où le christianisme, contrairement à la pensée de son fondateur, fut compris essentiellement comme une orthodoxie, uùereclafides, c'esl-àdire comme une religion imposant à ses adhérents comme première et indispensable condition la profession de doctrines exactes sur les objets de la foi.
Cela dit, rappelons en peu de mots en quoi consiste le dogme orthodoxe de la divinité de Jésus-Christ. •
Selon ce dogme, celui qui vécut sur la terre, il y a dixhuit siècles, sous le nom vulgaire de Jésus de Nazareth, est la seconde des trois personnes de la Trinité, le Fils, Dieu au même titre absolu que le Père et le Saint-Esprit, sauf qu^il tire éternellement son existence du Père en vertu d'une génération incompréhensible. Ce qui caractérise encore le Fils et le distingue des deux autres personnes unies avec lui dans l'unité de la Divinité, c'est que le Fils, à un moment donné de l'histoire, s'est incarné dans le sein d'une vierge jtltve, et que, sans amoindrissement de sa nature divine, il a possédé l'intégralité de la nature humaine î de sorte qu'il est à la fois, sans préjudice de Tunîté de sa personne, vraiment homme et vraiment Dieu, verus homo, verus Deus,
tur dubitari quia decretum nullum falsum possit esse^ sapientique satis non sit non esse falsum, sed etiam stabile, fixum, ratum esse debeat, quodmovere nuîîa ratio queat. Ibid. 43 : « iVe incognito assenttarny quod mihi tecum est dogma commune, Marc Aurèle^ Eiç éauT, II, 3 : TocuTa aoi àpxsTû), dcet ^ô'^u.a.TOL eaTw. — Cette acception philosophique du mot dogma provenait sans doute de Tusage des mots ^oxeî, ^é^oaran^ il parait juste^ il est arrêté, que l'on mettait en tète des jugements ou décrets du pouvoir souverain.
AYANT-t»ROPOS. 7
Telle est la doctrine lentement élaborée, parvenue à la suprématie dans TÉglise chrétienne vers la fin du v* siècle, depuis lors incontestée pendant onze siècles, si ce n'est au sein de quelques hérésies obscures, et qui, depuis le xvi' siècle, perd peu à peu de son prestige, bien qu'elle soit encore la croyance ofiîcielle de la majorité des chrétiens. C'est, je le répète, l'histoire de cette doctrine que nous allons tâcher de résumer. Nous ne pouvons promettre plus dans les limites qui nous sont tracées. Ailleurs, de gros volumes lui ont été consacrés; ici nous devrons nous borner aux moments et aux fails saillants. Ce qui vient d'être dit détermine la division de notre exposé en ti*ois périodes. Il y a une première pé riode d'incubation et de lente formation qui part des premiers jours du christianisme et s'achève à peu près vers le temps où commence le moyen âge; puis une période d'immobilité triomphante qui se termlne^au xvi® siècle; une période enfin de transformation lente et de décadence qui commence à la Réforme et se continue de nos jours. De ces trois périodes, la seconde, bien que la plus longue, est naturellement la moins variée et nous occupera moins longtemps qUe les deux autres.
Nous n'avons pas seulement à lutter contre les difiîcultés Inhérentes à tout résumé. L'histoire du dogme dans sa totalité, celle spécialement des doctrines qui concernent la personne de Jésus se détache malaisément de l'histoire générale de l'Église. Dans une même période le dogme, la discipline, le culte, la morale, l'organisation ecclésiastique; se tiennent étroitement et ne s'expliquent bien que par leur influence réciproque. De là pour nous l'indispensable nécessité de donner çà et là quelques aperçus rapides sur les domaines adjacents à celui que nous voulons explorer de préférence. Du reste, cet inconvénient, si c'en est un, ne pourra que faire mieux ressortir un des résultats de l'histoire religieuse qui
étonnent le plus ceux qui Tonl peu étudiée, savoir que le sentiment religieux a sa logique à lui, une logique originale et des plus rigoureuses. Il ne redoute nullement la contradiction ; au contraire, il est des moments où Ton dirait qu'il la recherche et s*y complaît. Mais, qu'on y fasse bien attention, les contradictions, aussi bien que les thèses logiquement irréprochables dont il est Tinspirateur, sont commandées par une /dgkerlaw, par la loi de ses intérêts propres, de sa satisfaction mystique, des exigences que cette satisfaction fait valoir tout le long de la route sur laquelle, àTorigine, il s'est engagé dans Tespoir de Tatieindre. C'est par obéissance à cette loi, pour lui souveraine^ qu*il est si souvent inûdèle à I9 raison. Le mysticisn.e, une fois lancé^ u*estpas moins subtil que la scolastique pour parvenir à ses uns. Un sentiment religieux exalté met en pièces la logique vulgaire, comme la vapeur surchauffée fait éclater les parois d'une chaudière. Mais, comme cette vapeur, il obéit à sa nature, à la loi de son être. Cette observation nous explique d'avance comment un grand intérêt peut s'attacher à ce qui fait au premier abord l'effet d'une longue série de subtilités ennuyeuses. Il est éminemment instructif de suivre la logique interne tte la cioyance religieuse, même ou plutôt surtout quand elle aboutit h l'absurde. Peut-être y a>t-il un gage de la réconciliation future de la pensée indépendante et de la foi religieuse dans le fait que, lorsqu'on remonte jusqu'au principe même des évolutions de la croyance les plus directement opposées à la raison ou à l'expérience, on trouve le plus souvent à l'origine un sentiment très-pur qui s'est trompé de roule, mais à qui ses aberrations prolongées n'ont rien fait perdre de sa première légitimité.