LE FII^S DE L*HOMME
A la source de toute cette histoire, au point de départ de toutes ses ifariations, réside un sentiment d'une incalculable puissance et dont il est peut-être plus facile aujourd'hui de vérifier le bon droit qu'au moment môme de son éclosion première : le senliment d'un idéal divin révélé dans la parole et la personne de Jésus. Tâchons de bien nous entendre sur ce point.
L'honnne est religieux de nature, son histoire en est l'irrécusable démonstration. Le sentiment religieux, ce mélange à proportions variables d'éblouissement et d'admiration, de mélancolie et de joie, de timidité et de hardiesse, de crainte et d'amour, s'éveille à la vue de tout ce qui porte la marque du parfait ou de Tinfini, surtout de ce qui parait infini et par-
fait, c'est-à-dire divin. Selon le degré de développement atteint par l'esprit, les conditions requises pour que Thomme ait conscience d'une apparition du divin varient beaucoup. L'homme encore enfant tomba à genoux devant les phénomènes it les forces de la nature. Quand il. eut grandi, il setitit Dieu dans la loi morale, et dans la raison suprême des choses. AUï yeux du peuple Juif, enfin parvenu au monothéisme, la nature révélait Dieu comme l'œuvre décèle l'ouvrier, et la religion, ou l'union consciente de la créature et du Créateur était réalisée par l'observation ponctuelle d'une loi morale et rituelle. Si le polythéisme était essentiellement une religion de la nature visible) le judaïsme fut essentiellement une religion de la loi. Ni l'un ni l'autre ne pouvait être définitif. Jésus de Nazareth fit faire un pas immense à la conscience religieuse. Il posa comme base axiomatique de tout son enseignement, que le véritable rapport de l'homme avec Dieu est supérieur à celui qui peut unir le très-faible au tout-puissant dont il dépend, ou le justiciable à son juge, que ce rapport normal est celui de l'affinité ou de l'amour réciproque. Jésus en son cœur sentit Dieu comme le Père céleste, et pensa que tous les hommes étaient appelés à le sentir comme lui. L*esprit de l'homme est virtuellement un avec l'esprit divin qui le sollicite et l'attire. Dieu est donc notre père^ tous les hommes sont naturellement ses iîls et doivent vivre ensemble dans la conscience et conformément aux obligations de cette divine parenté. C'est ainsi que, sans supprimer ni la nature, ni la loi, Jésus fit entrer l'homme dans un règne supérieur à l'une et à l'autre, celui de la grâce^ non pas dans le sens arbitraire où la théologie a si souvent pris ce mot, mais dans le sens naturel de l'attrait doux et fort qu'exerce Tidéal divin surThommeà qui il apparaît. lien résulte en effet que l'amour doit se substituer à la crainte ou au calcul comme premier mobile de la vie religieuse et morale. De là, de ce principe
LE ntS DE L*HOMME. il
d'un rapport filial unissant l^hotnme à Dieu, les traits caractéristiques de l'enseignement de Jésus; de là les beaux préceptes d'humanité, de miséricorde, de fraternité, la tendre sympathie pour tous ceux qui souffrent, pour le pauvre, le malade, l'opprimé ; de là les appels réitérés au libre assentiment des consciences, car la conscience humaine, en vertu de Taffinité de l'homme et de Dieu, doit reconnaître sponta^ nément le divin ; de là cette joie de vivre et cette participation franche aux jouissances qu'aucun devoir supérieur n'interdit, car l'homme doit se considérer dans ce monde comme dans un des étages de la maison paternelle, et rien de moins monacal qu'un tel sentiment ;de là enfin les conditions auxquelles Jésus rattache la communion réelle avec Dieu, conditions purement religieuses, morales, nullement dogmatiques, nullement rituelles, se résumant dans la pureté du désir, la faim et la soif de la perfection, Tamour de Dieu. C*est évidemment là renseignement fondamental qu'il développa, sous des formes nationales sans doute et au milieu d'idées accessoires tenant à son éducation et à son temps, mais sans qu'on ait le droit de ranger ces idées accessoires et ces formes parmi les éléments constitutifs de sa doctrine. On peut affirmer, sans aucun jeu de mots, que Jésus proclama en même temps la religion de l'humanité et l'humanité de la religion. IMais il s*en faut bien qu'on ait expliqué la puissance de propagation de cet idéal nouveau en se bornant à relever sa vérité et sa beauté abstraites. Il ne suffit pas qu'une vérité soit proclamée dans l'humanité pour qu'elle se fraye un chemin à travers les masses. C'est pour cela que l'enseignement philosophique le plus élevé ne touche jamais qu'un petit nombre d'esprits d'élite. En vain Jésus eût exposé ses vues sublimes sur le vrai rapport de l'homme et de Dieu, si sa personne n'eût pas été l'incarnation même de l'idéal que ses enseignements révélaient à la pensée. Il s'en aperçut bien
lui-même, et tout en admettant très- nettement la possibilité d'une communion réelle avec Dieu en dehors de son action individuelle, il reconnut qu'en fait ceux-là seulement s'imprégnaient fortement de son esprit qui s'attachaient person* nellemeut à lui. On ne déûnit pas ce genre d'action morale, pas plus qu'on nedéfmit la puissance d'attraction de la beauté pure. On sent, à la vue de Jésus, l'élément divin qui marque à son empreinte les révélateurs de l'idéal; on se dit: ecce, ecce Deus I iMais quant à la formule philosophique ou religieuse qui doit circonscrire cette révélation du divin, elle dépend du milieu où cette révélation s'opère. Il est à croire que si le caractère de Jésus était apparu en Grèce ou à Rome, les définitions de ce divinum quid eussent été autres qu'elles ne furent en Galilée et à Jérusalem. Les définitions d'un caractère divin sont nécessairement conçues en rapport avec ridée qu'on se fait de la supériorité dans l'ordre spirituel. C'est pourquoi, au sein du peuple juif, la première impression que Jésus dut faire aux âmes sympathiques à sa personne dut se traduire par ce mot : C'est un prophète ! Et si, dans ce même milieu, cette impression devenait telle que ceux qui la ressentaient ne pouvaient plus rien concevoir qui fût supérieur ou même comparable à celui qui la leur faisait éprouver, elle devait aboutir à cette exclamation : Cest le Messie^ celui qui devait venir ! Car un Juif ne pouvait concevoir rien de plus haut sur la terre.
C'est en effet ce qui arriva. Jésus fut d'abord pour le peuple un prophète; pins tard, pour les siens, il fut le Messie ou le Christ (1).
Mais lui-même, comment se considéra-t-il ?
C'est une question plus difficile à résoudre qu'on ne le croit d'ordinaire. Elle se rattache d'abord à un grand pro-
(1) On sait que Messie est en hébreu ce que Christ est en grec, et que ces deux mots signifient Voint^ sous-entendu de Dieu.