‹ Histoire du dogme de la divinité de Jésus-ChristChapitre 25 sur 34 · DÉCADE!NG£ GOMIISUE DU DOGME · texte numérisé non relu

DÉCADE!NG£ GOMIISUE DU DOGME

teoeur, et pourtant il s'y prenait si bien que toute la vieille phraséologie revenait à la mode. Il attribuait d'ailleurs à Jésus un caractère tellement parfait, tellement surhumain, qu'il fallait revenir à l'idée d'un Christ miraculeux dans toute la farce du terme. L'homme- Jésus, le Christ de Thisloire dis* paraissait de nouveau dans le nimbe d'un être idéal, historiquement impossible, et qui, à la fin du compte, n'ét8it ni homme ni Dieu. Ses plus émincnts disciples le suivirent et le dépassèrent dans cette voie dont nous avons plus haut signalé les avantages. Sous leur plume, le sentiment chrétien, la conscience chrétienne, servirent d'étiquette à une foule d'idées dont tout le mérite consistait dans leur résonnance orthodoxe, et sous le nom de théologie de la médiation^ l'école de Schleiermacher élabora de lourdes élucubrations dogmatiques qu'on ne lit déjà plus et qui sont destinées au plus juste des oublis. Veut-on avoir un spécimen de ces essais pour concilier l'inconciliable? Voici comment quelques-uns de ses représentants se sont avisés de restaurer la divinité de Jésus- Christ. Dieu, dit-on, est parfait. Or la perfection de l>ieu doit être celle de l'amour. Mais pour que l'amour de Dieu soit réel et sensible pour nous, ilfaut que Dieu se soit dévoué. Alors seulement nous pouvons dire qu'il est amour et Taimer nous-mêmes. Donc Jésus est Dieu et sa passion est le dévouement de liieu. Les auteurs de cette théorie ne paraissent pas avoir remarqué une seule fois que l'héroïsme du dévouement provient de la victoire remportée en nous par le devoir sur nos penchants égoïstes, et que sans l'existence de ces derniers, le dévouement n'existerait pas ou signifierait tout autre chose. De sorte que s'il faut prendre au sérieux l'idée d'un Dieu qui se dévoue, il faut aussi faire entrer dans la Divinité les éléments d'égoïsme et de sensualité sans hsquels il ne peut être question de dévouement. A position fausse, théorie boiteuse.

Mais Tœuvrede Schleiermacher nefutpas bornée à ces malheureux essais de conciliation. Â son nom se raltache aussi le grand mouvement de critique religieuse et libre, la meilleure gloire de TAlIemague moderne. La religion du cœur chrétien, c'est-à-dire du cœur saisi par l'idéal révélé en Jésus^ fut depuis l'éloquent prédicateur de Berlin Tinspiralrice ei la directrice de ces belles études qui ont renouvelé la connaissance de Tantiquité chrétienne. La foi, sur le terrain où il la fit monter, se trouvait trop au-dessus des questions d'exégèse et d'histoire pour enchaîner désormais le jugement du chrétien savant et impartial, et en même temps elle répandait sur ces recherches pénibles le charme inhérent à tout ce qui la touche. L'école de Tubingen vint à son tour, et c'est de cet ensemble de travaux que le christianisme moderne, hbéral, unitaire, très- peu épris du surnaturel, puise une vitalité qui dans un temps donné lui vaudra le triomphe. C'est le xvi® et le xviu* siècles, corrigés par le xix^, qui triompheront avec lui.

Si c'est professer l'hégélianisme que de voir dans la contradiction des principes qui dominent une société le ressort qui pousse cette société vers un point de vue supérieur où les oppositions sont dépassées et conciliées, nous avouons franchement que nous sommes hégélien sur ce point. C'est bien certainement la loi historique attestée par tous les grands conflits de l'humanité. N'oublions pas cependant, tout en la reconnaissant, que les deux termes de Taniithèse ne sont jamais égaux devant la conciliation qu'ils présagent. Il en est un qui reste vainqueur, ou, si l'on veut, qui s'affirme mieux encore dans la synthèse, tandis que le second n'y entre que nié en partie et diminué. Si donc nous nous demandons à la lumière de ce principe qui l'emportera, sur le domaine de la religion, de l'émancipation commencée à la Réforme et poursuivie au xviii* siècle, ou de la réaction orthodoxe de nos jours, nous croyons pouvoir affirmer que le principe

RÉVILLE. il

libéral a souffert et souffre encore des lacunes qui ont permis à son adversaire de reconquérir dans les âmes une position qui semblait perdue, que par conséquent il est tenu de faire droit à des exigences dont la légitimité relative explique seule la recrudescence, mais que ce n'en est pas moins lui^ le principe libéral, qui l'emportera. Les excès du principe contraire ne pourront que hâter son triomphe.

L'émancipation de toute autorité traditionnelle a été, au xviii^ siècle, trop peu religieuse et trop dédaigneuse de cette tradition même dont elle voulait à bon droit briser le joug suranné. Elle n'a pas compris ce qu'il y a de fécond dans la méthode qui consiste à accomplir plutôt qu'à abolk*. Elle a détruit plus que réformé. Au lieu de corriger la tradition en l'épurant, elle a prétendu faire le bonheur de l'humanité en se plaçant en dehors de son développement normal et régulier. Qu'elle y ait été poussée comme fatalement par les circonstances^ je le veux, mais là n'est pas la question. Le ait est qu'elle y a élé poussée. Le libéralisme ne sera réellement victorieux de son adversaire que le jour où 2I sera autant et plus religieux que lui

Nous ne sommes pas aussi éloignés du sujet géaéral de notre étude qu on pourrait le croire. Désojmais, Tlùstoire du dogme que nous envisageons d^ndra bien moins des controverses dont il pourra être l'objet que du choix que fera l'opinion générale entre la liberté et la servitude. Il est évident que, pour l'immense majorité des esprits, la croyance au dogme de la divinité de Jésus-Christ est une affaire de disposition orthodoxe ou hétérodoxe. Ce qui affaiblit le prestige de l'orthodoxie, catholique et protestante, l'afi^iblit aussi. Il ne se tient plus debout sur lui-même. La, critique socinienne l'a blessé à mort, et depuis lors il s'affaisse. Chce f^ les protestants le nombre des unitaires, déclarés ou non, est I énorme. On en trouve partout, mètùQ au sein des Églises

les plus renommées pour leur conservatisme. C'est tout an plus s'il se rencontre encore des protestants orthodoxes osant faire de Tadhésion au dogme traditionnel une condition sine qua non du caractère chrétien. Beaucoup se permettent même d'y introduire des éléments hérétiques au premier chef, qui le dénaturent Nous voyous revenir dans leurs rangs, soit l'apollinarisme , soit la triade subordonnée du m® siècle, soit même Tarianisme. Le dogme, en se décomposant, refait en sens inverse le chemin qu'il a suivi pour se former. Les causes qui ruinaient déjà la foi orthodoxe au XVII* siècle agissent toujours, et plus puissamment que jamais. Ce n'est pas seulement le monde physique dont la constitution scientifiquement constatée ne cadre plus avec le ciel de la Trinilé, Fhistoire et la critique ont confirmé la révélation de l'aistronomie. La comparaûon des religions et des races ne permet plus d'opposer le christianisme aux antres religions comme la vérité absolue à l'erreur absolue. Elle a rais en lumière la supériorité de ITÈvangile, mais elle a constaté que, là comme ailleurs, la toi du dévelo^çment règne. Le seul facteur qui en brise le rhythme régulier, c'est l'inspiration individuelle, c'est le génie, qui permet quelquefois à une conscience de soulever le monde moral par l'énergie de son sentiment de Dieu. L'histoire des dogmes chrétiens n'est plus à faira Les Allemands l'ont faite, et si elle est toujours perfectible, elle a livré des résultats trop positif pour que l'incertitude sur la genèse et les variations du dogme trinitaire soit encore possible Un Bossuet lui-même n'y pourrait plus rien, et s'il voulait encore défendre sa foi catholique, il se garderait bien de partir de son axiome si radicalement faux que le propre de la vérité est d'avoi/ été parfaite du premier coup. Il est évident que si la divinité de Jésus-Christ était essentielle au christianisme, comme tant de gens se l'imaginent encore, ce dogme n'aurait pas d'his^

toire à part, et nous osons affirmer qu*il en a une. La critique des livres bibliques, quelque progrès qu*elle ait encore à faire, a du moins permis de retrouver la figure vraiment humaine du Christ historique à travers la nuée des légendes et des dogmes. Cetle figure est d*une incomparable beauté, mais ce n'est pas celle de la seconde personne de la Trinité. C'est pour cela que notre siècle a vu paraître des Vies de Jésus, travail inconnu, ou à peu près, auparavant, et qu'elles soient trop peu scienlifiques comme celle de Neauder, ou trop négatives comme la première et même la seconde de W. Strauss, ou trop esthétiques comme celle de M. Renan, ou trop méticuleuses comme celle de M. Schenkel, leurs défauts n'empêchent pas que leur résultante ne soit historique, humaine, positive. Toutes ces considérations^ 11 est vrai, sont plus applicables aux populations protestantes qu'aux catholiques. Mais la liberté est une, quoiqu'elle se diversifie plus ou moins longtemps dans ses applications. Chez les peuples protestants l'émancipation religieuse a pré- [ paré la liberté politique; chez les peuples latins de religion ^ et de langue, la liberté poliljgue amènera l'émancipation re- ; ligieuse. ^

Ce serait dépasser notre programme et nos forces que de terminer cet aperçu historique par une exposition de ce qui nous paraît constituer la vérité religieuse destinée à triompher dans l'avenir. Il faut toujours être modeste quand on se mêle de prédire. Parmi les hommes de notre génération il en est qui pensent que toute religion doit disparaître. A nos yeux, cet excès de négation, parallèle à l'excès de superstition qui fait un si beau tapage à l'autre hout du monde delà pensée contemporaine, n'est, comme celui-ci, qu'un spasme qui cessera avec les circonstances particulières qui lui ont donné lieu. Le cœur humain ne changera pas pour donner raison à un système quelconque. Le besoin religieux

du cœur humain garanlk l'éternité de la recherche de Dieu, cette recherche qui, selon la belle idée de Pascal, suppose qu'on a déjà trouvé. Nier la légitimité de la religion, c'est commettre un péché contre nature. Il faut donc, si Ton veut écouter la révélation de la nature humaine, rester ou redevenir religieux, et, si Ton se conforme à la révélation de l'histoire, se bien dire qu'on ne fonderien, qu'on-nefait rien de puissant en religion quand on se met en rupture absolue avec le passé.

La chrétienté a épuisé tout ce que pouvait lui fournir la foi en Jésus. Elle doit revenir à la foi de Jésus, commentée par l'expérience de dix-huit siècles, au sentiment filial de Dieu, et sans ôter au Fils de l'homme la place qui lui revient de droit comme chef et initiateur de la foi, s'inspirer de son principe religieux pour en faire application au monde, à l'âme et à la société à peine effleurée par le christianisme dogmatique. Les dogmes de la Trinité^ et de l'Incarnation, formés par le catholicisme, modifiés par la Réforme, dissous parla critique socinienne, inacceptables pour la raison, démentis par l'histoire, QjiJLMLj^ur temps, et les éléments de vérité qu'ils renferment doivent revêtir d'autres formes et rentrer dans une autre conception des choses. Au Dieu de la Trinité doit se substituer le Dieu unique, supérieur et intérieur au monde, qui épanche dans l'immensité du temps et de l'espace les inépuisables richesses de sa puissance, dont le verbe éternel est l'univers, révélation de sa pensée, expression de sa sagesse, gravitation perpétuelle de l'esprit créé vers l'Esprit créateur dont il procède, qui l'aime puisqu'il l'attire, et vers lequel les créatures s'élèvent par une ascension mystérieuse. L'union du divin et de l'humain est en puissance dans toute âme humaine. Jésus est grand d'une grandeur suprême, parce que, parmi les fils de la terre, il a senti cette union en lui-même si intense et si intime que,

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sans fermer an seul moment les yenx sur les rokères de notre race, il n*a pu donner à Dieu d*autre nom que celui de Père. Ce n'est pas en vertu d'un dogme surnaturel, c'est au nom de Thistoire du globe qu'il est permis de dire que rhomme est le GIsadoptif de Dieu parmi les créatures. En lu» en effet la création devient religieuse, et c'est dans ce phénomène unique, merveilleux, qu'il faut chercher nos titres de noblesse et la révélation de notre destinée supérieure. Le mysticisme est dans son tort quand il veut imposer à la raison ses oracles si souvent arbitraires et contradictoires. Mais comme pressentiment des choses ineffables, comme prophétie de l'avenir, comme bégayement des mots qui ne se pro* noncent clairement que dans des régions inconnues, il est sublime, il a ses droits sacrés, et il fast plaindre ceux dont les oreilles sont toujours restées fermées à ses suaves modulations. Il leur manque un sens, le sens divin. Mais aussi ceux-là ont raison qui ne veulent pas que l'homme s'énerve en se laissant toujours bercer par les chants mystiques La religion qui nous fait espérer le ciel nous ordonne aussi de travailler sur la terre à la réalisation du plan de Dieu. Le passé connaît déjà des applications importantes et bénies du principe chrétien de la paternité divine et de la fraternité humaine. L'avenir doit en voir de plus nombreuses et de plus profondes encore. Le dualisme établi par le moyen âge, entre la vie sociale et la vie religieuse, ce dualisme qui voulait que l'on quittât le monde pour etitrer en religwnj vaincu en principe par h Réforme, doit faire place à la pénétration de l'un des deux termes par l'autre. Notre idéal a changé. Le saint de nos jours n'est plus l'ermite ni le moine. C'est cdui qui se voue au bien des autres, c'est le libérateur, le philasthrope, le grand et bon citoyen. DésornKiis, il est religieux j il est chrétien de se livrer à la science, à l'art, à la poésie, à la politique : tout dépend de l'esprit qu'oo y apporte. On le

principe chrétien que Fesprit humain est en affinité essentielle avec Tesprit divin ne signifie rien, ou il faut reconnaître que tout ce qui, dans Thomme et dans la société, fait vivre par Tesprit et conformément à l'esprit, est voulu de Dieu et conforme à l'Évangile. C'est une transformation profonde de l'idée religieuse qui s'annonce, mais elle vient logiquement à la suite de ses évolutions des trois derniers siècles, et elle se rattache à la pensée fondamentale de Jésus. Qu'on ne craigne rien pour la gloire du Fils de l'homme. C'est à lui, c'est à l'idéal divin vivant eu lui que nous devons de nous sentir fils de Dieu, c'est dans^on cœur pur que l'homme et Dieu se sont aimés, et c'est là une counmne que nul ne lui ravira.

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