UNION DE LA POÉSIE ET DE LA MUSIQUE
Si la liberté de l'esprit humain a une patrie, c'est la Grèce. Que de fois nous y sommes revenus, que de fois nous y reviendrons encore sans jamais y rentrer et sans nous lasser jamais 1 Avant elle, l'homme fut écrasé par l'univers; après elle, il l'est par le poids de sa pensée ou le joug d'une lourde civilisation. Seule la Grèce osa lui dire : « Fais de toi-même la mesure du monde. Corps, âme, esprit, sois un, sois beau, sois libre enfin ! Par le génie qui est en toimême, fais-toi héros, créateur, dieu ». Ce ne fut point une idée, un rêve, ce fut un exemple, une action. De là sa puissance, car il contient les audaces et les délivrances futures. Aujourd'hui, du fond des âges, cet Hellène nous défie et nous humilie. Citoyen, artiste ou philosophe, nous le voyons toujours, le pied librement posé sur son sol maternel, au milieu de ses temples, de ses
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statues, de ses montagnes sacrées, dans l'air agile et transparent de Pallas, parmi les sourires de cette mer d'azur où naquit Aphrodite; nous le voyons comme un frère plus heureux et plus lumineux : « Regardez-moi, semble-t-il nous dire, peuples de la nuit et du songe, barbares enrichis de vaines dépouilles; vous n'êtes que des ombres. Moi aussi j'ai lutté, moi aussi j'ai souffert. Mais seul j'ai vraiment vécu, car seul j'ai vaincu la vie par la beauté I »
La Grèce fut le ^oeuple éducateur par excellence (i). Si l'art a été le but unique de sa vie, reconnaissons que sa vie entière, publique et privée, a été une œuvre d'art. Elle eût dédaigné de soumettre le monde comme Rome, elle voulut faire l'homme parfait en elle-même ; c'est par là qu'elle se rit des siècles, qu'elle nous reconquiert sans cesse. Longue, merveilleuse éducation qui ne fut point l'œuvre de la nature seule, mais surtout leur propre ouvrage. Obscure d'abord, elle se poursuit en pleine lumière dès l'âge homérique, en pleine histoire dè^ le vi® siècle. Nous sommes encore trop habitiiés à ne considérer la Grèce qu'en bloc, à er confondre les âges si divers, à faire de sa civilisation si finement ramifiée une seule masse compacte. Or l'organisme de son génie ne se révèle que dans les phases successives de sa croissance; que dis-je? Tadmirable équilibre de son âme ne ressort que des forts contrastes, des luttes violentes
I, Ce mot si juste est de Michelet, Bible de l'humanité.
qui résultent de ses métamorphoses. Bien des obstacles sans doute nous empêchent de pénétrer jusqu'au cœur de la vie grecque. La décadence alexandrine, qui offrit la décomposition de ce monde jadis si serré, si brillant d'unité; l'esprit latin et romain, qui le premier interpréta la Grèce à TOccident; enfin, avouons-le, notre propre barbarie esthétique, forment autour du pur génie grec comme une triple circonvallation. Il se cache au milieu comme une décevante, une introuvable Arcadie. Nous en approchons cependant par le persévérant désir. Ne tentons ici que d'y jeter un regard, et pour voir la civilisation hellénique face à face, marquons tout d'abord les phases principales qui furent comme le rythme de son développement, et dans lesquelles elle fit le tour des choses.
I. — Il y eut d'abord une civilisation primitive, agricole, sévère, qui se développa sur la large base du culte de la nature. Age obscur de mystérieuse incubation. Le vieux génie pélasgique y domine profond et grave. Tous les dieux s'élaborent, mais Saturne règne encore, avec lui les antiques divinités de la Terre, les Titans. Gybèle et la Cérès arcadienne.
II. — Uâge homérique est celui qu'on prend généralement pour type du monde grec, mais il n'en est, à vrai dire, que la première phase, il n'en montre qu'un côté. Age d'aventure et d'héroïsme; insouciant et léger, le génie ionien se dégage ici de la gravité pélasgique. Il achève l'Olympe, création capitale qui domine la civilisa
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tion grecque comme le frontispice du temple domine la cité. Désormais les dieux en leurs perpétuelles métamorphoses se joueront au-dessus de la vie dans un éternel mirage de lumière. Rois et peuples combattent, le rhapsode chante, Zeus règne sur TOlympe. C'est Tenfance insouciante et joyeuse du génie grec.
III. — Tout autre est ïâffe lyrique, plus passionné, plus fort, plus conscient. Le mâle esprit dorien le domine, mais avec une divine harmonie s'y fond déjà la grâce d'Ionie et la douceur éolienne. Les cités se constituent, et l'homme s'y développe librement avec une étonnante variété. Pythagore enseigne, Sapho et Pindare chantent. Apollon règne à Delphes sur la Grèce unie, avec lui les dieux descendus sur la terre! C'est la chaste, la forte adolescence de la Grèce,
IV. — Uâge tragique commence par les luttes pour l'existence même de la civilisation, par les victoire sur les Perses. Athènes devient la conscience de la Grèce. En elle son génie se résume tout entier, s'approfondit dans son passé et déjà perce l'avenir. Il a son couronnement dans l'art tragique. C'est, si l'on veut, le règne du magicien Dionysos, qui dans le temple auguste de la tragédie déroule les destinées des hommes et des dieux. Age de puissante virilité, âge des grandes gloires, des grandes douleurs, des suprêmes révélations. Aux trophées de Marathon répond le cri de Prométhée ; au péan de Salamine, l'adieu déchirant d'Antigone.