V. — La guerre du Péloponèse, qui éclate à
'apogée même de cette civilisation, est déjà un pas décisif vers sa chute. Sa force, son organisme même avait résidé dans l'équilibre de l'esprit ionien et de l'esprit dorien, dans leur savante et merveilleuse harmonie. Une fois qu'au lieu de s'équilibrer et de se fondre, ils se déchi- . rent l'un l'autre, la Grèce se porte un coup mor- î tel. La lutte à mort entre ces deux esprits, représentés par Athènes et Sparte, est le premier signe de la dissolution. La religion se décompose, la poésie périclite, la philosophie prend le dessus; le règne de l'art vivant est fini. Le génie hellénique envoie maintenant ses rayons épars dans le monde et sur Rome. Puissamment encore il s'incarne d'une part dans la philosophie de Platon, précurseur du christianisme, de l'autre dans le héros Alexandre, ce Grec demi-barbare amoureux de l'Asie, qui se jette fougueusement sur l'Orient et va semer de par le monde les germes féconds de cette civihsation mourante.
De ces cinq périodes, les trois du milieu nous donnent seules le pur, le vrai, l'immortel génie de la Grèce. Elles nous offrent comme trois expressions successives de plus en plus concentrées de son idéal, admirable non seulement de jeunesse, mais encore de profondeur. Après avoir donné d'elle-même cette expression splendide et unique à l'humanité, après avoir légué au monde ces moules incomparables, tourments et délices des âges futurs, que pouvait faire encore ce peuple pour accomplir sa tâche, sinon
l8 LA MUSIQUE ET LA POESIE
mourir jeune, comme ceux qui sont aimés des dieux? Cette rapide, cette complète efflorescence nous permet de mieux saisir ici que partout ailleurs la croissance et j'ose dire le désir inné, le but éternel de l'Art vrai. Car nulle part les trois arts essentiels ne sortirent aussi spontanément de la vie normale d'un peuple, nulle part ils ne se fondirent aussi harmonieusement. Nous voyons les trois Muses : Danse, Musique et Poésie, nobles éducatrices de ce peuple, naître presque en même temps, puis se développer chacune à son tour, mais sans jamais se perdre de vue et en se donnant pour ainsi dire toujours une main amie pour se rejoindre enfin et s'enlacer plus étroitement dans le chef-d'œuvre de la tragédie. Ronde immortelle des trois immortelles sœurs. Ce n'est qu'un jeu ! dites-vous, homme sage d'aujourd'hui. Mais ce jeu contient l'histoire éter^. nelle de l'art et en dit plus sur le fond des choses que toute votre science. Il tourne comme un cortège mystique et rayonnant avec ses thyrses, ses lyres et ses offrandes autour du temple de la vie. Tout ce que l'humanité a fait depuis dans l'art ne semble qu'un fragment retrouvé, qu'un pâle ressouvenir de cette ronde merveilleuse.