HISTOIRE DE LA POESIE
DE BANTE A GŒTHE
Le développement de Fart grec, dont nous avons suivi les grandes phases, se distingue de tous les autres par sa plénitude et son unité. La loi supérieure qui le domine, c'est la primitive et profonde harmonie de la Danse, de la Musique et de la Poésie. Cette harmonie persiste à travers toutes ses métamorphoses et produit enfin le chef-d'œuvre tragique. Le divorce des trois arts spontanés amène la décadence de la tragédie et de Fart grec tout entier. La sculpture grecque n'est que le reflet marmoréen de cette beauté expressive que THellène avait su réaliser dans toutes les phases de sa vie, et qui avant de s'incarner dans le marbre, avait resplendi dans son corps, palpité dans ses muscles et coulé dans ses veines. Rapide, brillante et unique évolution qui contient d'avance et résume les évolutions futures de l'Art dans l'humanité. Si nous
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ne trouvons que là les prototypes parfaits de l'épopée, du lyrisme, de la tragédie, c'est grâce à cette merveilleuse harmonie des trois arts primitifs, qui se soutiennent, s'excitent et s'équilibrent entre eux. Pendant longtemps, nous autres modernes, nous n'avons vu la poésie grecque qu'à travers le grimoire de la littérature écrite, sans compter que cette poésie ne nous est parvenue d'abord qu'à travers l'hellénisme alexandrin et la tradition latine. Nous avons si bien perdu la conscience de l'union féconde des trois arts souverains, que nous jugeons l'art grec luimême au point de vue de la lettre morte, de la pensée abstraite, et non de la représentation vivante. Mais une fois qu'on a reconnu l'art grec en sa force et sa vérité éternelle, c'est l'opposé qui advient : on ne peut s'empêcher de voir nos littératures à la flamme vive de la poésie hellénique.
Nous n'avons plus devant nous maintenant un seul peuple, une race d'élite qui représente l'esprit humain au milieu des barbares, c'est l'ensemble des peuples occidentaux qui entre en en scène. Les Hellènes lèguent leur héritage aux Latins, qui le lèguent à leur tour aux Celtes et aux Germains. L'horizon s'élargit, la pensée s'étend, l'histoire se complique. De siècle en siècle le fleuve de la civilisation se répand de la Grèce dans le monde entier et entre dans le sang des autres peuples. L'Europe, formant malgré ses contrastes et ses oppositions un tout solidaire, tend ainsi à devenir peu à peu pour le
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monde ce que la Grèce et l'Italie furent pour fes i-ations environnantes. Au lieu de plonger dans la Méditerranée, elle plonge dans l'Océan et a le globe pour champ d'action. Que sera la poésie réduite à elle seule et comme perdue dans ce vaste milieu? Y aura-t-il de la suite, de l'unité dans ses efforts parmi tant de races, de climats, de conflits sociaux et politiques? En essayant de poursuivre sa marche à travers deux mille ans d'histoire, il va sans dire que nous ne pouvons nous attacher qu'à ses grandes tentatives, à celles qui ont un caractère vraiment européen et dont l'influence traverse les siècles. Tout ce qui est simplement national, et ce qui, à ce point de vue, peut avoir une haute importance, ne rentre pas dans une histoire générale de la poésie. Car cette histoire existe. Depuis la conquête romaine l'Europe forme un groupe de peuples solidaires, se développant les uns par les autres vivant d'action et de réaction. La conversion au christianisme, les croisades, la renaissance, la réforme, l'élan humanitaire du xviii^ siècle, furent autant de mouvements communs à l'ensemble des nations européennes. Cette solidarité si apparente en religion et en politique ne Test pas moins dans la poésie et dans les arts. C'est là surtout qu'un grand courant humain domine tous les courants nationaux. Une éternelle aspiration, une pensée commune, chercheuse infatigable s'en dégage et s'incarne dans les génies supérieurs. Ainsi, au-dessus du labyrinthe des peuples, de ces mêlées sanfllantes et de ce sona^re
cauchemar de Thistoire d'où s'échappe une perpétueHe fumée de ce 1ère et de sang, plane Tâme supérieure de l'humanité, the oversou/, comme disent les Anglais, qui de rêve en rêve, de vision en vision, dévore le temps et l'espace et s'élance à la poursuite de son idéal.