‹ Histoire du drame musicalChapitre 20 sur 40 · I. Wagner, Operund Drama^T^. lya · texte numérisé non relu

I. Wagner, Operund Drama^T^. lya

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qui surprend les vieillards de la cité, et que le divin Tirésias lui-même ne saurait comprendre, cette voix qui s'écrie : « Je ne suis pas née pour haïr, mais pour aimer! » C'est la voix d'une vierge héroïque qui se laisse conduire à la mort parce qu'elle affirme que la plus noble des affections humaines c'est la sympathie et que cette loi est supérieure aux autres. Antigone n'obéit pas à un sentiment instinctif, elle a pleine conscience de son amour, c'est l'amour à sa plus haute puissance, et c'est pour cela qu'elle y trouve la force de s'anéantir. Oreste a souffert, Prométhée'a lutté pour les hommes, Antigone aime et meurt pour eux. Ainsi le drame grec crée le héros après le dieu, l'homme après le héros, et la femme aimante après l'homme. La grande Muse visionnaire, la Muse tragique, semble dire au peuple grec par la bouche d' Antigone ; « Pourquoi craindre le poids écrasant du Destin, pourquoi trembler à la voix des dieux? Ecoutez plutôt cette voix profonde qui monte de vos propres cœurs et qui vous annonce la délivrance par l'amour. Vos dieux peuvent s'en aller, votre cité tomber en ruine, mais cette voix parlera toujours! Ce que je pressens et ce que je vous révèle du seuil de mon tombeau, c'est plus que les dieux, c'est l'humanité, c'est plus que le Grec, c'est l'Homme !»

Euripide a souvent passé pour l'égal de ses deux rivaux; beaucoup de ses contemporains le jugèrent tel. Quant aux modernes, ils ont puisé chez lui à pleines mains et le préfèrent généra-

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lement à l'inspiré d'Eleusis et au poète de Colone. Cependant on n'a touché qu'à la surface des choses en reconnaissant à Eschyle la grandeur, à Sophocle la majesté et à Euripide le pathétique. Les Grecs eux-mêmes n'ont guère été plus loin en disant que le premier avait peint les hommes tels qu'ils devraient être, le second tels qu'ils pourraient être, et le troisième tels qu'ils sont. Considéré dans le développement du théâtre grec et dans l'histoire de la poésie universelle, Euripide représente déjà la prompte décadence de l'art. Ses deux prédécesseurs, de famille noble, d'éducation hors ligne, sortirent des arcanes de la race et de la religion grecque. Celui-ci, d'origine douteuse, grandit avec les sophistes, les rhéteurs et les démagogues, qui dès ce temps minaient la civilisation hellénique. Le malheur d'Euripide, la contradiction inhérente à son génie, c'est qu'il est rongé par le démon de la critique. Ce démon, négateur enragé, entame le poète, lui démolit ses dieux, ravale ses héros et tend à rabaisser la subhme tragédie aux discussions de la place publique et aux querelles de ménage.

Eschyle et Sophocle avaient vu l'humanité en grand à travers le cadre splendide de la mythologie et de la légende héroïque. Placé au cœur même de la nation, mêlés à ses luttes, ils y prirent le bronze de leur pensée, mais ils le coulèrent dans les formes colossales de la fable antique. Ils firent ce qu'a toujours fait le grand art, ils créèrent une vie dans la vie, un monde

au-dessus du monde, plus complet, plus vrai à sa manière que le réel, puisque, pour parler avec Platon, il exprime ce qui ne saurait ni naître ni mourir, mais ce qui est toujours. Les sentiments, les passions, les caractères humains ont, comme la nature, un fond inexplicable et insaisissable. L'idéaliste seul touche à ce fond, à ces essences de Platon, son âme les voit^ les saisit, les exprime quelquefois, mais ne saurait les rnisonncr. On ne raisonne que ce qu'on ne possède pas en soi. Quant au réaliste, il reste attaché à cette surface de l'homme, à ce vernis, qui n'est d'habitude qu'un dépôt de la mode et des mœurs du jour. Il prend ce vernis pour le fond, dont il ne soupçonne pas l'existence. — Que fît Euripide ? On l'a dit : il mit le spectateur sur la scène. Ce sont les mêmes sujets, les mêmes personnages, les mêmes scènes qui repassent devant nous; mais combien changées I Un vent glacé a passé sur cette forêt luxuriante, et les plus belles fleurs sont tombées. Ce que le poète Euripide a vu avec son imagination ardente, le critique Euripide le décompose et fort souvent le flétrit. Voici pourquoi Eschyle et Sophocle avaient le sentiment profond de la vie divine dans la nature, et les dieux leur servaient de symboles éloquents. Cette foi était plus religieuse, plus naïve chez Eschyle, plus philosophique, plus réfléchie chez Sophocle, mais chez tous deux elle coulait de source. Le sophiste Euripide discute les dieux, il s'en défie, il en rit sous cape, il a besoin de les excuser par des raisons

de physique ou de cosmogonie ; bref, chez lui le grand sentiment poétique, qui n'est au fond que le sentiment de l'unité divine de la nature, l'intuition vive de son fond, est oblitéré par des arguties de savant et de critique. — Même conséquence pour les héros. Ce ne sont plus ces types larges infiniment variés, mais portant néanmoins le sceau de l'éternel. Hécube, Hélène, Médée, Achille, ont de beaux éclairs, mais ils sont déchus de leur grandeur première. Euripide oscille sans cesse entre la grande tragédie et ce que nous appellerions le drame bourgeois.

Le chœur aussi a changé de rôle. Au lieu d'être le révélateur des vérités religieuses du drame, il est tombé au rang de simple témoin, de conseiller et de confident de l'action, s'élevant tout au plus à la morale utilitaire. Chose remarquable, chez Euripide la diminution du sens religieux va de pair avec la diminution du sentiment musical. Sans doute nous ne possédons pas la notation phonique de ces chœurs et nous ne la devinons que dans son caractère général; mais l'esprit et la structure même de ceux d'Euripide prouvent qu'ils ont perdu le flux mélodieux qui circule si richement dans les strophes d'Eschyle et de Sophocle. Notons ce phénomène important ! le sens religieux, le sens du Vrai idéal et le sentiment de la musique sont des facultés qui ont entre elles de profondes affinités ; le grand art ne saurait s'en passer. Les plus hautes vérités sont des mystères; l'intelligence les formule, la poésie les exprime, mais pour les faire pénétrer ju§-

qu'au fond de Tâme, elle appelle à soi la mélodie. Une fois cependant, une seule, Euripide s'est élevé au-dessus de lui-même ; c'est dans une de ses dernières pièces, dans Tétonnante tragédie des Bacchantes, C'est l'histoire de Penthée, qui subit une mort cruelle pour n'avoir pas cru à la divinité de Bacchus. Le dieu est venu à Thèbes avec son cortège et tous ses charmes. Mais le roi incrédule ne croit pas aux enchantements dionysiaques. Tandis que les femmes thébaines sont allées prendre part aux mystères de Dionysos dans la montagne, Penthée maudit son culte et, saisissant le jeune dieu, qu'il prend pour un imposteur, le jette garrotté dans son palais. Bacchus se laisse faire en souriant, mais tout à coup il rompt ses liens, incendie le palais du roi, qui tombe en ruine, et s'élance au milieu de la scène, avec sa puissance terrible, qui rompt toutes les barrières et transporte les foules. Sa vengeance n'a fait que commencer. C'est avec un art consommé qu'Euripide nous montre comment Bacchus ensorcelle le roi Penthée, domine le sceptique lui-même, excite sa curiosité, le frappe de folie et finit par l'entraîner à la fête, où il est déchiré par les Ménades en furie, tandis que Dionysos se dévoile à la cité comme le fils de Jupiter qui réjouit ses fidèles, frappe ses ennemis, et qu'il faut vénérer à l'égal des Olympiens. Cette tragédie, qui, par la fougue poétique, la profondeur de l'idée et l'unité du sentiment, égale les chefs-d'œuvre du théâtre grec, ressemble à une sorte de retour tardif aux qrandes tradi-

n^ LA MUSIQUE ET LA POÉSIE

tions d'Eschyle et de Sophocle. Euripide auraitil senti dans sa vieillesse qu'il avait fait fausse route ? Le poète aurait-il repris le dessus et gourmande le critique de ses doutes, de son manque de foi? Se serait-il repenti d'avoir donné le signal à la dissolution de la tragédie et de la poésie grecques (i)? On le croirait à entendre des paroles comme celles-ci : « Il n'en coûte pas beaucoup de croire à la force du divin, quel qu'il soit d'ailleurs. » Quoi qu'il faille en penser, il est beau de voir la tragédie grecque à son déclin remonter à sa source, à ce culte mystérieux de Dionysos dont elle est sortie, et, avant de disparaître, proclamer encore une fois, aux accords splendides de tous les arts réunis, Ja résurrection de l'enthousiasme souverain, qui peut bien rester enchaîné pendant des siècles sous la terre, mais qui, d'âge en âge, brise les portes de sa prison aux yeux des hommes stupéfaits, et, brandissant son thyrse magique, fait jaillir du sol une végétation luxuriante, répand sa lumière rosée sur toute la nature et s'entoure d'une ceinture ondoyante d'êtres divinement beaux et libres.

Dernier éclair du génie d'Euripide ; c'en était fait de la tragédie; elle devait mourir après lui. Cent forces ennemies rongeaient la Grèce du temps de Périclès: la corruption, la guerre civile,

I. M. Nietzche émet cet avis dans son livre déjà cité, et la comparaison des Bacchantes avec les autres tragédies d'Euripide donne beaucoup de vraisemblance à son opinion.

Tesprit sophistique et démagogique. Bientôt la Macédoine allait lui ravir son indépendance et préparer une proie à la politique romaine. Sous l'empire des CésdiTsTHe/lènedeYint le Grœculus, et cette dernière figure rabougrie, malsaine et mesquine, nous a caché pour des siècles la première, ce type indélébile de Thomme complet. Enfin, le grand mouvement scientifique qui s'acchève dans Tépoque alexandrine décompose et tue la mythologie. Aristophane eut la conscience de cette dissolution intérieure et de la civilisation grecque. Il regrettait les mœurs sévères, le bon vieux temps des guerres médiques, Eschyle et la fière tragédie. Mais il était trop atfique, trop de son temps, pour ne pas subir Tinfluence de son siècle. La décomposition de l'esprit grec qu'il déplore, s'accomplit dans son propre théâtre. En lui le génie hellénique, dépossédé de son pur idéal, se tourne avec ses merveilleuses facultés contre la réalité envahissante et lapersiffle dans une satire éblouissante et gigantesque, au milieu de laquelle il brûle à la hâte, comme un feu d'artifice, ce qui reste de la poésie. Mais après cet étonnant carnaval moitié burlesque, moitié sublime, la réalité prend définitivement possession de la scène ; elle s'y pavane dans la comédie ancienne et nouvelle. Les entremetteurs, les fils de famille et les esclaves sentimentales bavardent de leurs petits malheurs sur la scène où avait retenti la voix de Prométhée et d'Antigone. — La tragédie est morte et enterrée.

Avec elle le règne de Part vivant est fini pour de longs siècles, et celui de la littérature commence. La ronde joyeuse et féconde de la Danse, de la Poésie et de la Musique se dissout. Chacune s'en va de son côté; les trois sœurs, qui s'étaient unies et oubliées Tune dans l'autre d'un ardent amour, et qui avaient trouvé dans cet oubli même le bonheur parfait du plus bel épanouissement, s'en vont à des destinées nouvelles. Nous verrons qu'elles risquent parfois de périr dans leur isolement égoïste. Ah! pour se retrouver, que d'aventures, que de déboires, que de vains essais, quel long voyage ! Mais qu'il est palpitant d'intérêt! car c'estl'évolution même de l'esprit humain. C'est cette histoire que nous essayons d'esquisser.

Une légende courait le monde grec et romain du temps de Tibère. On racontait qu'un navire passant près d'une île abandonnée de la mer Egée, le pilote entendit une grande voix s'élever du rivage et résonner dans le silence des mers, une voix qui disait : Le grand Pan est mort 1 et du fond des bois lui répondirent de tristes clameurs et de longs gémissements. C'était bien là la voix de la Grèce mourante, de celle qui n'existait déjà plus qu'en souvenir! L'histoire pourra marcher : le christianisme, les barbares, la science, la philosophie, pourront changer la face du monde et la forme de l'esprit, le vaisseau de l'humanité pourra se lancer de l'un à l'autre pôle, toujours elle garde une vague image, un regret inavoué de l'île flottante où dorment les

dieux oubliés avec la Jeunesse perdue, la Beauté, ridéal vivant et la Vie radieuse.

— Peut-être ne le sait-elle pas elle-même; dans l'immense océan où elle naviaue c'est toujours cette île qu'elle cherche I

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