BEETHOVEN ET LA SYMPHONII
L'histoire de l'Art vivant, dont la tragédie (jrecque fut la plus courte expression, nous a offert le spectacle d'un vaste démembrement. Danse, Poésie et Musique forment à l'aurore et au plein jour de la civilisation hellénique la plus belle des rondes. Après leur séparation, les trois Muses primitives semblent se chercher à travers le labyrinthe des peuples et des choses. Çà et là l'une se rencontre avec l'autre dans le cours de l'histoire, et de ces rencontres jaillit toujours la lumière. Tous les arts viennent d'une même patrie et aspirent à la même terre promise. De là leurs affinités profondes, leurs attractions mystérieuses, malgré leur dispersion et leurs luttes. Ils ont beau faire, ils ont besoin les uns des autres. La musique seule, perdue dans la mer de l'harmonie, n'eût point été capable de se créer une autre humanité. Nous l'avons vue retrouver le rythme et la mélodie au contact de la chanson populaire et du cantique religieux. Mais elle n'atteignit son développement le plus
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riche et le plus original que dans la symphonie, en touchant le sol de la danse. C'est en frappant et en rebondissant sur ce sol ferme, qu'elle prend une élasticité prodigieuse, une vigueur centuplée, comme Antée en frappant du pied la terre mère.
La danse a été et est encore le plus déshérité des arts. Bannie par l'Eglise de la vie publique, où elle avait joué le rôle le plus noble chez les Hellènes, elle ne rentre en scène que sous la forme avilie du ballet. D'autre part, elle se perpétue dans le peuple sous la forme saine et spontanée des danses nationales, dont le ballet n'est que la corruption et la caricature. Partout l'instinct naturel porte les hommes à ce genre d'art primitif, partout la joie de vivre se manifeste par le mouvement rythmique du corps, qui va jusqu'à la pantomime. Les danses espagnoles, napolitaines, hongroises et slaves sont aujourd'hui les types les plus accentués parmi les danses nationales qui tendent à disparaître sous le nivellement de notre civilisation et sous l'influence aplatissante de l'opéra. C'est de cette naïve, simple et vigoureuse danse populaire que sortit, au siècle passé, ce chef-d'œuvre entièrement nouveau de la symphonie.
L'aimable inventeur de ce genre n'en mesura certes pas toute la portée. Joseph Haydn fut luimême durant toute sa vie un véritable enfant du peuple. Son père était un de ces artisans compagnons qui avait fait le tour de toute l'Allemagne en chantant et qui avait appris la musique dans
ses voyages. Quand la mère du jeune Haydn chantait, l'enfant raccompagnait sur la harpe. Plus tard il apprit successivement à jouer de tous les instruments à cordes et à vent, et l'esprit de l'enfant s'éveilla au milieu des mélodies populaires. A seize ans, il dut pourvoir à son existence en jouant dans les orchestres ambulants. C'est dans cette vie intime du foyer et du pays natal que son art a ses racines. Il tire de là sa gaieté cordiale, son aimable nonchalance, sa mahce sans méchanceté, sa piété enfantine, heureuse de la foi de ses pères et libre dans son élan. Quand plus tard il se fut approprié toute la science musicale et qu'il se vit fêté dans les salons des princes ses protecteurs, l'instinct naturel de son cœur le porta à reproduire cette simple vie patriarcale. Il se revoyait sous l'arbre où, enfant, il jouait du violon des journées entières et où un peuple joyeux dansait autour de lui; ou bien il entendait de nouveau la chanson de sa mère et de ses sœurs à l'humble foyer paternel, et cette douce mélodie semblait contenir toute la félicité d'une foi pure et sans nuages. Exprimer cette foi dans la langue des instruments, la rendre dans sa plénitude, faire rayonner aux yeux du monde cette image de bonheur patriarcal, telle fut l'heureuse inspiration de Haydn; et c'est pour cela qu'il inventa la symphonie.
La symphonie de Haydn est donc la danse harmonisée. En elle la vie surabondante a soumis à sa fantaisie tout le mécanisme musical. Car
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ici le goufile de la chanson popiikire a changé le mannequin de cuir du contre-point en chair vivante. La mélodie rythmique de la danse se meut dans sa jeunesse et sa gaieté. En écoutant une de ces symphonies, nous retrouvons dans Vallegro des groupes de joyeux danseurs qui s'enlacent et se disjoignent. Le scherzo nous représente une vive et spirituelle mimique qui va jusqu'à la malice, et dans Vadagio nous entendons la chanson populaire elle-même qui s'étend dans toute son ampleur (i). La symphonie de Haydn éveille en nous l'image de la vie patriarcale et populaire ; elle est la danse idéalisée et projetée dans le monde de l'harmonie. Haydn ne se doutait point que cette danse en s'élargissant finirait par représenter le drame même de la vie.
Il est vrai que Mozart, son successeur immédiat, n'élargit pas le cadre de la symphonie et n'en renouvela pas l'organisme. Le génie de Mozart, comme nous le verrons, éclate surtout dans la musique vocale et dans l'opéra. Mais on peut dire que dans sa musique purement instrumentale, il s'empara de la mélodie populaire de Haydn, et insuffla aux instruments la langue passionnée et l'haleine désireuse de .la voix humaine. Il dirigea le fleuve intarissable d'une riche harmonie au cœur même de la mélodie comme pour lui donner toute la ferveur du
t. Voir y Œuvre d'art de l'avenir^ Richard Wagner, Leipzig, 1850, page 84 et suiv.
sentiment qui réside au cœur de l'homme (i). C'est de Mozart que la mélodie instrumentale reçut cette tendresse infinie de la voix humaine. N'est-ce pas en effet une voix humaine que nous entendons par exemple dans le largo (en ré majeur) du célèbre quintette? Voix humaine ou voix d'un génie qui plane comme un sylphe bienheureux dans la brume rose du crépuscule, entre la terre endormie et le firmament étoile. Le désir qu'elle exprime ne saurait plus se contenter dans la naïve vie patriarcale qui suffisait à Haydn. Elle vibre au delà; elle parle d'un autre monde, elle appelle une autre vie, qui, semblet-il, n'est pas de notre terre.
Cette autre vie, cette terre nouvelle tant désirée devait être découverte par le plus grand génie musical que le monde ait produit, qui, comme les créateurs de premier ordre, a refait l'humanité à son image, initié une ère nouvelle et ouvert sur l'avenir d'immenses perspectives, par Beethoven. Tandis que le genre de l'opéra avait mis la musique et la poésie dans un rapport anormal et malsain qui ravale les deux arts, Beethoven devait régénérer la musique instrumentale en la ramenant à ses sources les plus profondes et la Conduire jusqu'à la limite où elle rejoint la grande poésie. Ame gigantesque qui semblait porter en elle les forces robustes de la nature et l'incommensurable désir humain, il résuma, revécut dans sa propre vie le développement passé