I. Richard Wagner, Ibidem
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de la musique, souleva dans ses dernières profondeurs l'océan de l'harmonie, et en fit ressortir une mélodie large et puissante, une mélodie de joie et de délivrance telle que l'humanité n'en avait pas encore entendu.
Ce qu'il y a de surprenant dans la vie de Beethoven, c'est qu'aucune aventure saillante, aucun événement extérieur de quelque importance ne signale les prodigieux développements intérieurs de ce génie prophétique. Etrange destinée, l'artiste qui entre tous peut-être aima le plus l'humanité fut le plus grand des solitaires. C'est qu'il devait pénétrer dans l'intérieur du monde par la plus forte magie de la musique. Pour parler le langage métaphysique, il est parvenu à la vérité objective par l'excès du sentiment subjectif. Si l'on pouvait percer la terre, on retrouverait le ciel de l'autre côté. La musique, en s'enfonçant loin du phénomène vers le noumèney atteint ainsi l'essence des choses et peut recréer le monde par le fond. Si complète et si vraie est l'individualité de Beethoven, que son originalité sans frein l'a conduit à la plus grande universalité. Pour nous donner une vive image de cette âme et de ce caractère, il suffit de nous rappeler un instant ces yeux profondément enfoncés sous leur vaste orbite que nous lui voyons sur certains portraits, ces yeux empreints d'un amour et d'une souiîrance insondables, qui regardent sombrement et fixement notre monde comme s'ils voyaient derrière sa trame lugubre des êtres radieux et des abîmes de lumière; cette bouche, ferme, pUs-
sée, presque amère, qui connaît nos misères et les brave ; ce front voûté et intrépide, qui joint à une candeur sublime le pouvoir de tout embrasser. Tendresse et force rivalisaient en lui. Le jeune Beethoven avait cette humeur qui se rit du monde, une sauvage indépendance, le sentiment énergique de soi porté par le plus fier courage. C'est lui qui, après avoir joué une sonate devant Mozart, saute brusquement de sa chaise et demande la permission d'improviser, comme pour jeter loin de lui un vêtement trop étroit.
Ce grand monde intérieur, comment l'épanouir? Ce besoin de liberté sans frein, où le repaître? Cette force titanesque à quoi l'user? Car les choses extérieures, la complication et la mesquinerie de la vie moderne y opposent cent barrières. — Il avait la musique ! Et que lui fallait-il de plus? Beethoven n'eut pas dès l'abord dans l'expression musicale cette facilité qui fît de Mozart un vrai prodige à huit ans. Ayant à dire des choses inouïes, il dut se forger son langage dans le long rêve de l'adolescence et l'intense concentration de sa jeunesse. Farouche, revêche et solitaire jusqu'à vmgt ans, renfermé en lui-même, il absorbe silencieusement toute la musique passée et présente. Dès qu'il compose, il parle une langue à lui. Il est vrai que c'est d'abord celle de Haydn et de Mozart, mais déjà y abondent des phrases et des pensées nouvelles. Dès lors la musique devient sa seconde nature, elle s'empare de toutes ses fibres, il en est possédé. On peut suivre son développement intime
dans ses seules sonates. « La sonate telle qu'il la trouva se composait d'un échafaudage de périodes architecturales, d'une répétition de phrases et de fioritures, de thèses et d'antithèses, dont le but était d'arriver, à travers une série de demi-cadences, à la bienheureuse cadence finale. » Qu'en fit Beethoven? Le livre magique des joies et des peines les plus secrètes de l'âme, la révélatrice et la consolatrice de ses contradictions intimes, le miroir des sentiments innommés, dont la cause immédiate se dérobe ici à nos regards, mais qui se communiquent à nous avec la force de la vérité et dans leurs nuances innombrables. Pourtant il ne brisa pas volontairement les formes établies, mais les animant de son souffle, il en changea la signification. Librement, à grands flots, roule par-dessus ces digues le fleuve de sa mélodie. Elle nous charme et nous enveloppe, cette mélodie infinie, dans maint et maint adagio. Ne rappelons que Vadagio cantahile de la sonate pathétique. Qui ne reconnaîtrait ici le chant même de l'âme, hymne antérieur et supérieur à la langue articulée, douce cantilène qui affirme un amour ineffable dont l'objet nous échappe, mais dont la divine essence s'épanche en une confiance et un dévouement sans bornes? Souvenons-nous aussi de la sonate en ut dièze mineur, qui dépeint avec une si libre énergie, en deux phrases diverses, une douleur profonde et personnelle et sur. tout de celle en fa mineur, qui semble avoir une portée métaphysique, avec ses contrastes d'om-
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bre et de lumière, avec ses questions mystérieuses et SCS réponses palpitantes d'émotion. Déjà la puissance du magicien s'accroît jusqu'au fantastique, car ici le piano nous décrit la poursuite orageuse d'un problème insoluble, qui semble être celui même de la destinée, avec la passion d'une âme virile. Jamais avant Beethoven la musique n'avait agité de tels problèmes ni excité de telles pensées. En lui le démon de la musique, captif jusqu'à ce jour, rompt ses chaînes. Il sait maintenant qu'il a le pouvoir d'évoquer et de dompter tous les esprits. Fièrement il se campe sous le ciel et d'un regard prend possession du monde.
Mais à quoi pouvait s'appliquer ce démon sublime, sinon à la recherche de l'Homme? Beethoven était plus que musicien. Il portait en lui l'idéal d'un homme gigantesque, et son cerveau s'était construit une humanité nouvelle avec ce que son propre cœur avait de plus grand et de plus généreux. Cet idéal de force et de bonté est la terre promise à laquelle il aspire inconsciemment, le symbole mystique sous lequel il se place, la foi pour laquelle il lutte, la vérité sainte, qu'il défend avec la dernière goutte de son sang, la flamme qui embrase la moelle de sa vie. — Tous les hommes, que dis-je? tous les êtres éprouvent l'ardent désir de créer des êtres semblables à eux. Dans le cerveau du génie, cet instinct créateur se transforme, s'épure, se renforce en s'appliquant aux idées; ici seulement il devient l'étincelle prométhéenne. Car ks êtres
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qu'il veut créer par la force de sa conception et de sa volonté ne sont pas de ce monde, et pourtant ils sont plus vrais que lui. L'homme, dans sa passagère volupté, ne produit que des individus éphémères comme lui; mais le génie, voyant les types éternels, pénètre jusqu'aux arcanes de la nature où s'élaborent les espèces et crée des types. Comme la nature il engendre en quelque sorte des espèces nouvelles. De là cette fougueuse et terrible énergie qui renverse tout ce qui la gêne, et qu'il emprunte à la nature ellemême, si jalouse gardienne de l'espèce et si dédaigneuse des individus. Nul plus que Beethoven ne se sentait placé à ce foyer de la nature créatrice, où l'esprit conçoit et imagine l'abondance des formes possibles et non encore atteintes. Par le monde de l'harmonie il y régnait en maître, par la forme transcendante de la musique il y pénétrait plus profondément et s'y installait plus à l'aise que le poète. De là ce calme étonnant de Beethoven au milieu des tempêtes de l'âme, de là cette solitude profonde, cette tranquillité singulière, cette ignorance de la réalité, cet enthousiasme concentré sur sa vision intérieure. Rien de la fièvre voyageuse, de la curiosité, de l'inquiétude qui pousse au loin l'artiste. Autant sa vie intérieure dut être un orage perpétuel, autant sa vie extérieure a de calme bourgeois. Il ne bouge pas de son antre, rien ne peut l'en faire sortir. Ne vit-il pas dans tous les temps, en dehors des temps? Le grand sentiment de l'Eternel le domine et le soutient toujours ; c'est
pour cela qu'il fit mettre en lettres d'or, au-dessus de sa table de travail, Pinscription du temple de la déesse Neith dans la basse Egypte : « Je suis ce qui est, ce qui a été et ce qui sera. Aucun mortel n'a soulevé le voile qui me couvre. » Par là même il sympathisait en dehors de tout parti pris avec l'humanité active et militante. « J'ai déjà souvent maudit mon existence, dit-il; Plutarque m'a conduit à la résignation. » Il est merveilleux de voir avec quelle rapidité cet esprit (heureusement pour lui si peu littéraire^ je veux dire si au-dessus des conventions de la littérature écrite) s'élance d'un bond à la source première d'un phénomène, d'un caractère, d'une époque. Les ouvertures à^Egmont et de Coriolan montrent à elles seules qu'il est le Shakspeare de la musique.
Par cette intuition il comprend au premier abord Gœthe, qui ne le comprit jamais. Un écho lointain, une citation tronquée, un mot lui suffit pour tout pénétrer. Aucune mode, aucune époque, aucun dogme ne l'emprisonne. Librement, hardiment il vit dans le passé et le futur des âges. Pour personne le homo sum de Térence ne fut plus vrai que pour lui.
Après trente ans seulement, il eut vraiment conscience de son génie et entrevit l'avenir. «Chaque jour, écrit-il à un ami, je me rapproche du but que je sens, mais que je ne puis pas décrire. C'est pour lui seul que ton Beethoven peut vivre. » A ce moment la destinée, comme pour lui faire sentir le poids de la vie, le frappe
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de malheur. II devient presque entièrement sourd et reste plongé pendant deux ans dans une sombre mélancolie. Il s'enferme loin des amis, ne voit plus personne. Mais la calamité qui eût écrasé un autre n'a fait qu'élargir les sources de sa sympathie. « Sans cette infirmité, s'écrie-t-il, je voudrais embrasser la moitié du monde. » En rebondissant sous ce coup du sort, Beethoven entre en possession de lui-même Le monde réel a disparu; un autre se dessine 'aguement encore, mais de plus en plus distinct dans l'empire crépusculaire de l'harmonie^ où son regard plonge et plonge toujours pias avant. Une force démesurée, prométhéenne, envahit alors tout son être et le pousse à donner une forme à ce que les yeux n'ont point vu, à ce que l'oreille n'a point entendu. Jusqu'ici il n'avait fait que jouer avec le sceptre de la symphonie (i). Maintenant il le saisit en maître, le brandit en évocateur, et à son commandement accourent prêts à le servir les esprits élémentaires. Le nouveau Titan s'enferme avec eux dans son antre, où coule la lave et mugit la vapeur, où se mêlent l'eau et le feu, et ne son^e à rien moins qu'à repétrir l'argile humaine.
Qu'est-ce donc que la symphonie de Beethoven en général, et d'où lui vient l'attrait croissant qu'elle a exercé sur l'élite comme sur la foule? Les formules esthétiques qui essayent de ramener les phénomènes de l'art à des règles
I. Dans les deux premières symphonies qui procèdent de Haydn.
immuables, sont ici impuissantes. Sommes-nous en présence de poèmes gigantesques ou de simples fantaisies musicalesf? D'une part ces symphonies élèvent nos esprits aux plus hautes régions de la pensée; de Fautre, elles nous parlent une langue si primesautière, si instinctive et si universelle, que nos sens et notre âme étonnés en sont convaincus sans raisonnement et comme submergés. Ici plus d'accident technique, de convention, de formalisme. Tout est significatif, spontané, animé d'une vie étrange, frémissante, multiple, toujours prête à recommencer et à grandir encore, comme le bourdonnement d'une grande forêt ou le bruit de la mer. Qui peut distinguer au milieu de tant de voix la mélodie et l'harmonie? « Il n'y a ici ni cadre ni ornement. Tout est mélodie, depuis la première mesure jusqu'à la dernière, chaque voix de l'accompagnement, chaque note rythmique, et jusqu'à la pause elle-même (i). » Là encore nous entendons la vibration de l'âme universelle. C'est que Beethoven a découvert dans la musique instrumentale la puissance originaire du désir et de l'effort humain, et donne par l'orchestre, au langage, de l'âme humaine, la force et le déchaînement superbe des éléments. De là les transports de joie qu'il nous cause. Toutes les langues se fondent ici en une seule et tous la comprennent. Nous l'écoutons, et nous croyons parler nousmêmes dans cet idiome primitif et indestructible