R. W., Œuvre d'art, p
DE PALESTRTNA A BEETHOVEN 209
nous plongeons dans le cycle de la vie élémentaire. Le ciel, la forêt, les moissons pleines de soleil, ces campagnes onduleuses et délicieusement agitées jusque dans le calme, ne nous parlent pas seulement; elles nous enveloppent, nous pénètrent et deviennent une partie de nousmêmes.
Ainsi reposés et vivifiés, comment résister au charmer qui nous attire toujours plus avant? comment ne pas nous engager dans les retraites les plus fraîches et les plus ombreuses? Nous voudrions entrer jusqu'au cœur de cette nature. Là une scène d'amour et de bonheur humain s'offre à ses yeux au bord du ruisseau. Devant cette apparition s'enfle et déborde comme un fleuve de félicité le chant de l'âme humaine qui se marie au murmure de la source et au gazouillement des oiseaux. Cette mélodie se dégage de l'immense rêverie de la nature et s'y mêle en la dominant toujours, comme un désir qui s'apaise en lui-même. Comme elle plane, bienheureuse, au-dessus des soupirs enivrants des vents et des bois? Consciente, inextinguible, infinie, elle est l'essence éthérée des éléments, et l'âme humaine semble' devenue l'âme de la nature. — U orage a beau interrompre la danse rustique et vigoureuse des villageois, il a beau nous ouvrir comme un noir abîme la puissance destructive des éléments, cette puissance n'est pas purifiante dans leur équilibre général. Les actions de grâce des bergers montent dans le ciel rasséréné pour célébrer l'universel rafraîchissement,
l'universelle renaissance des plantes et des poitrines qui respirent librement et s'emplissent d'espérance. Avec la libre circulation des forces, la fantaisie créatrice revient à l'homme fortifié, puissant et naïf. Il nous le prouve par sa riche improvisation. Pendant que flûtes, chalumeaux et hautbois se jouent et se défient, pendant que s'enlacent et se surpassent leurs gaies mélodies, le Créateur semble dire à la créature, du fond de l'azur splendide autrement vaste encore que la terre : « Chante, invente, sois joyeux, crée à ton tour! C'est le culte que j'aime, et je ne veux pas d'autre hommage ! »
Le grand et hardi songeur allait-il rester dans la solitude enchanteresse qu'il venait de découvrir par la symphonie pastorale, et où s'était calmé un instant le désir ardent de son être? Ce ne pouvait être pour lui qu'une halte dans sa marche vers les régions inconnues. Dans chacune de ses symphonies il aborde un monde nouveau, change entièrement de manière. Avec la symphonie en ut mineur il s'était jeté dans l'action de la lutte, avec la pastorale il s'était réfugié dans le charme de la nature, avec la superbe symphonie en la majeur, il revient au sol antique et primitif de la musique instrumentale : à la danse. Mais quelle danse! une ronde de Titans et de déesses! Ce n'est pas le pauvre ballet moderne avec sa froide lubricité et sa niaiserie conventionnelle, mais la danse antique dans sa force hardie et sa fière beauté. Ecoutez ces accords grandioses de l'introduction, qui
semblent vouloir ressusciter de leur sommeil deux fois millénaire les dieux et les hommes d'un âge d'or évanoui.
Un magicien, un demi-dieu, debout sur une montagne, les évoque, et au signe aérien de son sceptre puissant ils sortent de leurs montagnes caverneuses pour assister au plus beau des spectacles. — De loin, de loin, comme une source qu'on entend sourdre goutte à goutte au fond d'une grotte, s'éveillent et s'appellent les chœurs joyeux qui s'élancent à la lumière du jour, groupes radieux. La ronde jubilante se noue, les cymbales tintent, le sol et les airs retentissent d'un rythme entraînant; nous croyons voir ces corps sveltes et luxuriants qui tantôt s'enlacent avec grâce, tantôt bondissent avec force, tantôt partent avec une rapidité vertigineuse, qui se forment et se déforment, se poursuivent et se fuient, se disjoignent et se retrouvent pour s'unir en une chaîne immense. Ivresse et beauté du mouvement, grâce corporelle, danse sacrée, renaîtras-tu jamais dans ta noblesse? Ici du moins tu es retrouvée. La puissante musique te rappelle au grand jour et les peuples s'abreuvent à cette fête.
— De même que dans les mystères antiques la grande tristesse succédait parfois brusquement à la grande joie et les larmes au rire, de même les premiers accords de Y allegretto nous ramènent par leur marche solennelle au sérieux tragique de la vie. Sont-ce des héros et des martyrs qui défilent devant nous comme une troupe
de captifs dans une muette résignation ? En vérité, nous ne saurions le dire, mais le gouffre de l'humaine douleur s'ouvre devant nous, et le frisson de l'antique tragédie nous saisit. Au dessus de ce grave cortège pleure la mélopée des violoncelles, d'une tristesse pénétrante. Si l'âme de l'humanité pouvait prendre une voix et nous exprimer en une fois ce qu'elle contient de regrets et d'inassouvissable amour, c'est ainsi qu'elle chanterait sans doute. Car cette mélodie contient tous les adieux en un seul et l'immortelle volupté d'une immortelle douleur. — Mais après l'émouvant intermède, la fête renaît de plus belle. Dans le finale ce n'est plus seulement la joie de la danse, c'en est le vertige, la furie. Nos pieds ne touchent plus le sol ; une force dionysiaque nous entraîne à travers les airs par tous les torrents et toutes les mers de la vie. Hardiment nous nous lançons dans le tourbillon sans nous y noyer ; car plus nous dévorons l'espace, plus nous respirons la plénitude de l'être. L'ivresse dithyrambique gagne du cœur de l'homme la nature entière, et le génie de la danse se révèle comme le génie 'universel de mouvement et de création. Les forces en délire s'embrassent, s'étreignent, se mélangent, et la ronde humaine mugit par dessus la ronde des sphères. Mais l'étonnant magicien, qui suscite le splendide tourbillon, le domine de haut et le tient sous le charme de son rythme incisif. Pendant cette danse inouïe de la création qui lui obéit et dont il a le secret, son regard magnétique nous dit :
DE PALESTRINA A BEETHOVEN 2l3
La nature peut à son gré enfanter des planètes, des flores, des faunes et des humanités nouvelles. Plongez-vous et renaissez dans le torrent de la vie éternelle !
R. Wagner a dit le mot juste en nommant la symphonie en la majeur : V apothéose de la danse. De même que dans la pastorale Beethoven nous paraît avoir exprimé le génie le plus élevé de l'idylle, de même dans celle-ci il nous paraît avoir évoqué et ressaisi le génie éternel du dithyrambe, le spiritualisant, l'élargissant encore et y conviant toute la famille humaine.
« Et pourtant ces danseurs bienheureux n'étaient que des hommes imités par des sons. Comme Prométhée, Beethoven voulait faire des hommes vivants à l'image de Zeus, le dispensateur de la vie. Où prendre l'argile pour les pétrir? Il avait beau leur souffler son âme, ses créations n'apparaissaient point encore aux yeux. Et là seulement où l'œil et l'oreille s'assurent réciproquement d'un phénomène, l'homme esthétique est entièrement satisfait. Mais où Beethoven eût-il trouvé les hommes auxquels il aurait pu tendre la main par-dessus l'élément sublime de sa musique ? des hommes dont le cœur fût assez large pour qu'il pût y verser les effluves de son harmonie? dont la stature fût si forte et si belle que ses rythmes mélodiques pussent les porter et non les briser? Hélas, aucun Prométhée fraternel ne vint à son aide pour lui montrer ces hommes ! II dut se mettre en voyage
2l4 LA MUSIQUE ET LA POESIE
lui-même pour découvrir la terre des hommes de l'avenir.
Des rives de la danse, où il avait cherché un refuge, il se jeta une fois encore dans la mer sans limite de son désir insatiable. Mais ce fut sur un navire gigantesque et solidement charpenté qu'il entreprit sa course orageuse. Il saisit d'une main sûre le puissant gouvernail ; il savait le but de la course, il avait résolu de l'atteindre. Certes il ne songeait pas à se préparer des triomphes imaginaires, à retourner dans le port oisif de la patrie après les souffrances et les dangers du voyage; il voulait mesurer les limites mêmes de TOcéan, trouver la terre qui est audelà du désert des eaux (i) ».
C'est sous l'empire de cette grande pensée, ou, si l'on veut, de cette aspiration souveraine, qu'il composa la neuvième symphonie avec chœur» Nous savons que ce fut le point culminant de sa vie (1823-24). Il avait alors cinquante-quatre ans et jouissait d'une pleine maturité (2). Il lisait le Faust de Gœthe et roulait dans sa tête les grands problèmes de l'existence. Comme conception et comme développement, cette symphonie offre quelque analogie avec celle en ut mineur. La différence est que dans la symphonie en ut mineur l'homme ne paraît en lutte qu'avec sa propre destinée, tandis que le héros prométhéen de la dernière symphonie a évidemment tenté la lutte avec la destinée qui pèse sur l'espèce humaine