I. R. W., Œuvre d'art de l' avenir , p
il oppose poitrine à poitrine, ruse à ruse, eÉfort à effort, en s'écriant : Tu ne me courberas pas! Un instant l'adversaire s'est dérobé dans les ténèbres et, dans cette courte pause, un long soupir de mélancolie et d'espérance s'échappe de cette poitrine fatiguée et se perd dans la nuit muette.
Mais la lutte reprend de plus belle. Le motij saccadé, fatal, cette voix de malheur qui règne tjranniquement sur tout ce morceau, revient plus incisif, plus strident. Et contre lui grandit le courage du lutteur. A fureur, fureur et demie : lutte encore, lutte toujours. C'est la tête la première qu'il se précipite sur son mystérieux adversaire, et le saisissant à bras le corps, il le fait reculer pas à pas et se redresse à la fin en s'écriant ; Je suis libre encore ! libre et invaincu !
« Hélas ! vaincre son destin est impossible, mais se résigner est doux et grand », voilà ce que paraît vouloir nous dire le thème de Vanda/ite cou moto. Une subbme consolation s'exhale de cette grave mélodie, la consolation de toutes les grandes âmes : tu es seul et tu vas souffrir : mais loin de toi, dans les espaces sans bornes, il est des êtres qui souiîrent avec toi. A la Douleur infinie Dieu a donné pour compagne la Sympathie infinie. Oui, et cette sympathie prend ici la forme d'une âme vivante, d'un être aimant. Un ange femme, un génie de lumière semble descendre du ciel vers k lutteur abattu et baigner son front de ses larmes éthérées. Et la douceur de ces larmes est plus divine que le paradis. Si vaste,
si débordante, si inépuisable est cette sympathie, qu'elle enveloppe le noble souffrant d'une atmosphère d'amour et de chaude palpitation. Heureux et confiant, il se redresse ; et quand revient la noble mélodie de résignation, accompagnée maintenant des cris de joie de tous les instruments et de la jubilation de l'orchestre, elle revêt une allure triomphale. A ce spectacle rassurant, à l'étreinte de l'homme souffrant et d'une âme aimante, riche à l'excès, la nature entière frémit d'enthousiasme et de sympathie. Maintenant toutes les blessures du héros sont fermées, et cet embrassement se termine par une ferme et joyeuse résolution.
C'est même de cette âme ainsi raffermie que sort la marche triomphante, le chant de victoire qui couronne cette symphonie et nous découvre déjà la majesté du génie de Beethoven. La sympathie divine d'un être supérieur a donné à l'homme luttant et souffrant une force extraordinaire, merveilleuse : le don prométhéen de l'appel à ses semblables, la diffusion de son courage. La foi qu'il a en lui-même (centuplée maintenant) le rend capable de créer le miracle de la foi dans les autres. Nous croyons distinguer le héros lié encore, plongé dans une nuit profonde, mais frémissant d'attente et d'espérance. Les pulsations fiévreuses de l'orchestre nous promettent l'arrivée de quelque chose d'inouï. Ces bruits vagues, ces rumeurs lointaines, sont comme l'approche d\me foule tumultueuse accompagnée d^une aurore étonnante. Enfin la
marche triomphale éclate avec le fracas de la foudre et Téclat du soleil levant. L'allégresse délirante de la fanfare traverse la moelle des os et lance au ciel l'écume de sa vague jaillissante. L'œil visioniiaiie croit apercevoir un peuple jubilant qui vient délivrer et porter en triomphe l'homme qui a souffert, qui a lutté et qui a cru jusqu'au bout. Le triomphe est si grand, la joie si universelle, qu'elle va se variant, se renouvelant, grandissant sans cesse pour s'épandre en cercles de plus en plus vastes. Et quand cette fête atteint son comble, ne dirait-on pas voir le héros rayonnant élevé sur les boucliers d'une troupe de jeunes guerriers qui vont s'élancer à un joyeux combat, pendant que la foule danse d'allégresse autour de ce groupe héroïque?
Telles sont du moins les images et les pensées par lesquelles nous essayons de nous traduire à nous-mêmes, chacun à sa manière, les émotions surprenantes que produisent en nous les œuvres de ce maître et le sens mystérieux qu'elles renferment. C'est le propre de la musique d'être audessus de toute image, c'est aussi le besoin de notre être d'interpréter les vérités presque surnaturelles qu'elle nous révèle par les formes visibles où se meut notre esprit et sans lesquelles nous n'avons conscience de rien. Nous y sommes portés surtout quand le musicien lui-même y aspire aussi évidemment. Quoi qu'il en soit, le triomphe étourdissant de la symphonie en ut mineur est sorti du cœur de Beethoven, d'un cœur de géant gui croyait à l'humanité. Ces
triomphes de la force généreuse, de la noblesse et de la joie ne se réalisent guère dans l'histoire avec cet éclat, et il serait facile de démontrer que c'est plutôt leur défaite que nous y trouvons d'habitude. Mais l'histoire ne nous apprend que les choses particulières, et l'art nous découvre les choses générales. Ces triomphes ne se réalisent que dans l'infinie série des temps, dans le cœur des simples comme des forts et dans la sphère de l'Idéal qui, élevé au-dessus des phénomènes éphémères, est la suprême vérité.
Cependant sommes-nous entièrement satisfaits de cette victoire? Voici comment R. Wagner s'exprime là-dessus : « Quel art inimitable Beethoven n'a-t-il pas employé dans sa symphonie en ut mineur pour mener son navire dans le port de l'accomplissement! Il réussit à pousser sa musique presque jusqu'à une résolution morale, mais non pas à l'exprimer; après chaque essor vers la volonté, nous nous trouvons sans appui, inquiétés par la possibilité de retomber dans la souffrance au lieu d'aller à la victoire. Cette rechute est presque inévitable, car nous ne pouvons saisir le motif du triomphe, qui ne nous apparaît pas comme une conquête nécessaire, mais comme une grâce. Il transporte notre âme, mais il ne satisfait pas complètement notre être moral qui demande le triomphe de la volonté sur un obstacle connu. Beethoven lui-même fut le moins satisfait de cette victoire. Car il était appelé à écrire dans ses œuvres l'histoire universelle de la musique. Il évita désormais, avec
une sorte de crainte respectueuse, de se rejeter dans la mer du désir illimité. Il dirigea ses pas vers les hommes gais et contents de vivre qu'il apercevait sur la fraîche prairie, à la lisière de la forêt parfumée, campés sous le ciel plein de soleil, riant, causant et dansant. Là-bas, à Tombre des arbres, au murmure des feuillages, au ruissellement amical de la source fidèle, il conclut avec la nature un pacte de félicité. Là, il se sentit homme, là son désir se retira au fond de son cœur devant la toute puissance d'une image de bonheur. C'est par un sentiment de reconnaissance envers cette image que, dans sa touchante sincérité, il donna pour titre aux diverses parties de son œuvre les scènes champêtres qui les avaient inspirées. Il appela le tout ; Souvenirs de la vie des champs (i). »
Cette genèse intime de Ibl symphonie pastorale nous explique jusqu'à un certain point la merveilleuse sérénité qui réside en elle. Sa vigueur savoureuse, sa splendeur et son air de fête lui viennent sans doute de ce que la nature est ici vraiment retrouvée, embrassée. Voilà l'idylle antique, mais combien plus éloquente! Après cette symphonie, il nous faut dire avec Berlioz ; « Voilez-vous la face, pauvres grands poètes anciens, pauvres immortels ; votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus 1 » Nous trempons ici,