CHAPITRE VI
L'esclave dont nous avons jusqu'à présent étudié la situation, c'est, en quelque sorte, l'esclave meuble, juridiquement assimilé à toute autre propriété mobilière. Il nous faut maintenant rechercher si le droit grec, et spécialement le droit attique, ont connu une autre espèce d'esclave, que l'on peut qualifier d'esclave immeuble *, c'est-à-dire semblable au sol auquel il est attaché, quodammodo membram terrœt comme dit la loi romaine ■'■. En d'autres termes, retrouve-ton dans l'ancienne Grèce ce que l'on a nommé à d'autres époques le servage de la glèbe, c'est-à-dire la condition d'hommes qui étaient unis au sol héréditairement et qui ne pouvaient jamais s'en séparer ?
Le servage parait avoir été inconnu dans la ( Jrèce héroïque : les poèmes homériques n'y font, en effet, aucune allusion. Homère parle des hommes non libres, qu'il qualifie de o[j.ùn;, c'/.yje; ou osjAo'., mais ce sont là, de l'avis général, des esclaves, et il n'existe aucune classe intermédiaire entre eux et celle des hommes libres. Hésiode est également muet sur le servage. On peut donc en conclure qu'au ive siècle cette institution est encore, sinon complètement ignorée des ( irecs, du moins peu répandue •'*.
(i) Platon. Luges, XI, p. 915 a. Cf. Darcste, Science du droit, p. 109.
(a) Fustel de Coulanyes, Xoiwellcs recherches, p. 47.
(.1) L, unie. (i. De col. Thrac, XI, 5:.
(4) Cf. Kchœmann-Galiiski, I. I, p. 4H ; Gitiraml, p. 78 et s.
A l'époque historique, au contraire, on rencontre, dans un certain nombre de cités grecques, une classe d'individus affectés à la culture du sol et liés à la terre par la servitude. Les serfs que l'on trouve alors dans le monde hellénique sont, d'une manière générale, des indigènes que la défaite a soumis à la loi du vainqueur et qui ont été asservis en masse au lieu de l'être individuellement comme les esclaves. Les vainqueurs, ayant intérêt à ménager les vaincus et ne pouvant matériellement se passer d'eux, leur reconnaissent une situation supérieure à celle des esclaves, mais les attachent à ce sol dont ils doivent livrer une partie des produits à leurs maîtres à titre de redevance.
Ainsi les Thessaliens, en s'établissant dans le pays qui porte leur nom, ne laissèrent à certains des peuples vaincus par eux et dépossédés de leurs territoires d'autre alternative que l'émigration ou le servage. Ceux qui optèrent pour ce dernier parti devinrent les pénestes, mot qui, suivant quelques-uns, était une altération de ménestes (\j.tvis~-ji:, servi" manentes) ce qui indiquait à la fois leur origine et leur condition, car ils n'étaient restés dans leur patrie vaincue qu'à la condition d'y demeurer toujours. En vertu d'un pacte très ancien, ils ne pouvaient être vendus hors des frontières de la Thessalie, ni mis à mort; mais ils devaient cultiver la terre en payant une redevance l. Ainsi fixés au sol et protégés contre l'arbitraire de leurs maîtres, les pénestes sont moins des esclaves que des serfs, et leur condition, au témoignage même des anciens 2, est intermédiaire entre celle des esclaves et celle des hommes libres 5. Les pénestes pouvaient d'ailleurs échapper quelquefois à leur condition par l'affranchissement 3.
L'impulsion donnée par les Thessaliens se communiqua de
(i) Arcliémaclios, in Athénée, VI, p. a64 et in Fragm. hist. gr., IV, p. 3i4 -
(2) Pollux, 111,83 : |i£Ta5u ôo-j).o>v -/ai àXc-jOipeav.
(3) Cf. sur les pénestes : Wallon, t. I, p. 8i et s.; (.luira uil, p. 4 1 8.
5iO EXTENSION DE LA FAMILLE. L ESCLAVAGE
proche en proche et certaines populations, chassées par la conquête, se transformant elles-mêmes en conquérantes, portèrent clans les pays qu'elles envahissaient la même forme d'asservissement. C'est ainsi que les Béotiens d'Arné, fuyant le joug des Thessaliens, vinrent s'établir dans le pays nommé depuis Béotie où ils retinrent dans leur dépendance ceux des anciens habitants qui ne cherchèrent point d'autres demeures '.Les Doriens, que leur émigration soit spontanée, ou qu'elle se rattache à l'invasion thessalienne, introduisirent également le servage dans le Péloponèse comme dans les établissements qu'ils fondèrent en dehors de la Grèce. Ainsi les hilotes de Sparte étaient, pour la plupart, chargés d'exploiter les terres des Spartiates moyennant une certaine redevance payée à leurs maîtres et fixée d'une manière invariable. Ils étaient aptes à posséder des biens mobiliers, pouvaient fonder une famille, mais aussi étaient quelquefois traités par les Spartiates avec une rigueur qui s'explique par la crainte qu'ils inspiraient. Quoique devant des services personnels aux maîtres des fonds auxquels ils étaient attachés, les hilotes étaient néanmoins placés sous la juridiction exclusive de l'Etat, qui seul pouvait les punir de mort, les séparer du fonds héréditaire ou seul encore les affranchir et en faire des citoyens 2.
Dans un autre pays d'Orient, en Crète, le servage est également pratiqué, et la découverte de la loi de Gortyne a jeté un jour précieux sur la situation des serfs crétois (Fo-.y.îj;), par opposition aux esclaves proprement dits (îùac;). Ce serf est attaché au vjà.pzç, c'est-à-dire à l'un des lots que les conquérant doriens ont tirés au sort, le lendemain de la conquête, d'où le nom de clarote qui lui est quel-
(i) Ephore, i'r. 26 (Didot). Cf. Wallon, t. i, p. 98. Contra: Guiraud, p. 407.
(••) Cf. sur les hiloles : Jannet, Inst. suc. de Sparte, p. 12 et s. ; Wallon, t. J, p. 98; 0. Mûller, Die Dorier, 1. II, ch. III, § 5 ; Guiraud, p. fc>9 d s. ; Schocmaim-Galuski, t. J, p. 229 el s.
que fois donné. 11 cultive le doinai e rural de son maître, à la condition de lui payer une redevance. Il a son pécule, une famille semblable à celle de l'homme libre, quoique plus étroite. Si, en principe, il est représenté par son maître en justice, il peut plaider seul quelquefois. Sa situation est généralement considérée comme supérieure à celle de lliilote Spartiate et même comme supérieure à celle de l'affranchi crétois. Le serf crétois peut parvenir à la liberté et devenir propriétaire du domaine qu'il cultive si la famille du maître s'éteint toute entière. Par contre, il peut retomber dans l'esclavage proprement dit, s'il essaie de prendre la fuite *.
L'institution du servage se rencontre encore, avec un caractère plus ou moins rigoureux, dans d'aulres cités grecques, à Héraclée Pontique, à Byzance, à Héraclée Trachinienne, à Sicyone, en Locride et en Argolide 2. Mais nous n'insisterons pas sur les détails de leur condition, pour arriver immédiatement à l'examen de la question de savoir si le servage ou toute autre institution analogue existait en Attique, question fort délicate et qui se rattache étroitement aux réformes sociales introduites par Solon.
Il est certain qu'avant ces réformes il existait à Athènes une classe d'individus nommés iceXarai, ïv-r^pz: ou Of^zq >, au profit de qui Solon accomplit la réforme que ses contemporains ont nommé la vv.zxypd'z, ce qui veut dire qu'il les a débarassés du lourd fardeau qui pesait sur eux. Mais quelle était précisément la situation des gens de cette classe et en quoi a consisté la seisachthie? C'est là une question très délicate et très discutée et sur laquelle les auteurs anciens eux-mêmes n'étaient pas d'accord. Aujourd'hui encore il est permis d'hésiter sur la solution, même depuis
(i) Cf. sur les serfs crétois : Wallon, t. I, p. 125 ; Guiraud, p. 4i4j Dareste, Haussoulier et Reinach, p. 424,* Hùche'.er et Zitelmann, p. 03.
(2) Cf. Guiraud, p. 407 et s.; Wallon, 1, p. i33 et s.
(3) Plutarque, Solon, c. i3; Arislole, Cunst. des Athèn., c. 2.
530 SOURCES DE LA FAMILLE. l'eSCLAVAGE
la découverte de 1' 'Aj&rjvauov rcoXiteift d'Aristote, qui a cependant jeté un jour nouveau sur ce problème et a permis, à notre avis, de le résoudre d'une manière à peu près satisfaisante. Deux grandes théories, également séduisantes, ont été soutenues sur le point qui nous occupe, et nous allons d'abord les exposer, puis nous indiquerons les raisons qui peuvent nous faire pencher en un sens plutôt que dans l'autre.
Dans une première opinion, qui a été proposée par Schœmann 2, et qui a depuis rencontré un grand nombre de partisans, surtout en Allemagne >, les ïv.vri\iôpc>. sont des propriétaires libres, mais endettés, qui n'ont pu remplir leurs engagements le jour de l'échéance soit de la dette, soit même des intérêts, et qui, en vertu de la loi rigoureuse sur les dettes, sont obligés, comme les lots étaient inaliénables, d'abandonner les cinq sixièmes de leur récolte à leurs créanciers. La réforme de Solon aurait alors consisté à abolir les dettes de ces ev.vr^ipo'. et aussi la redevance dont ils étaient tenus, ainsi qu'à ôter aux créanciers le droit d'asservir leurs débiteurs. Dans une autre opinion, soutenue par Fustel de Coulanges \ les bxxr^àçat délivrés par Solon étaient les clients qui cultivaient les terres des Eupatrides; ils linirent par obtenir, non pas la propriété, mais la possession de leurs lots moyennant le paiement d'une redevance fixée, à l'époque de Solon, au sixième de leur récolte. La réforme
(i) Schœmann, De cumil. athen.,p. 362. Cf. Antiquités grecques (trad. Galuski), I, p. 37G.
(:) Ilermann-Tluiinser, p. 375 ; Bœckh, 2* éd., t. I, p. ZrX, noie a; Grote, Hist., .0 éd., II, p. 77 cl s.; CurlLs, ///.,/. de la Grèce, I. I, p. 405 et s.; Miiller-IJusoIt. t. IV, 1, p. 145; Gilbert, t. L p. i'h; Marti», Cavaliers athéniens, p. 46; Guiraud, p. fax,
(3) Fustel de Coulanges, Cité antique, liv. IV , <■. 6, 20; Nouvelles recherches, p. 50, et in Daremberg et Saglio, v° Altica respublica, p. 535, — Cf.
.jus le même sens, Clerc, p. 34o et s.
(4) Plutarque, Solon, c. 15, S f\ : repùtov T.o\hev\Lu ypà-iaç -a \à-i i-:i.y/yi-.x twv xpsâv àvéXedixt, npbî 8è ro >o'.-'j/ i~\ to:; miuaffc u/,oiva 6avssÇeiv.
Dl si:rva<;i: i;i de LA CLlÉNtÈLE 531
de SoloD aurait aurait alors consisté <lans l'abolition do la clientèle et de la redevance et dans la reconnaissance du droit de propriété personnelle conféré à ceux qui n'étaient auparavant que des clients ou, en quelque sorte, des serfs. Les partisans du premier système invoquent un certain nombre de textes qui semblent bien, en effet, borner la reforme de Solon à une simple abolition des dettes. Telle est d'abord la signification que lui donne Plutarque. « Par le décret de Solon, dit-il, toutes les dettes antérieures furent abolies et il fut désormais interdit d'emprunter sur son corps ». C'est là du moins, ajoute-t-il, l'opinion qénérale sur la portée de la seisachthie l. C'est également en ce sens qu'Aristote, dans son traité sur la Constitution des Athéniens, paraît interpréter la réforme de Solon: « Devenu maître des alfaires, dit-il, Solon délivra le peuple dans le présent et dans l'avenir en défendant d'engager son corps pour dettes et il abolit les dettes privées et publiques, ce que l'on nomme la seisachthie » "-. Aristote ne dit pas un mot d'où l'on puisse induire que ceux dont il secoua ainsi le fardeau vivaient en état de servitude. Il dit seulement que toutes les terres étaient accaparées par les riches, que les pauvres travaillaient pour eux, qu'ils leur payaient une redevance, qu'ils leur donnaient en garantie leur personne et que si, à l'échéance, ils n'acquittaient point leur fermage, ils s'exposaient à être réduits en esclavage. 11 pouvait, sans doute, y avoir beaucoup de pelâtes tombés en servitude ; mais ce n'était point là leur condition normale ; la servitude n'était que la conséquence accidentelle de leur insolvabilité ;!. De
(i; IbaL, §7:0! Il rcXstorQt, -ivTwv ô;j.oO y^.Ti rûv ff-jjipoXai'wv àvacpEdiv YêviaBat njv (T£i<rà)(8etav xa\ toûtot; auvaSeiv [iâXXov Ta no(i](iaTa.
(•>) Aristote, Const. des Alh., c. 0 : xvpioç oe y£vd(Ji.avo; rwv npayiidtTiov, à -''""'' Tôv te Stjixov TjXe'jOépcoas, xa\ iv tw 7tapov:i /ai ei; rà ;;.:/./ 0/ xcoX'jaaf oavsiÇetv z-\ toi; crco(j.a<nv, xat ypt&v a7:oxo-a; È7toÎY)(je xal tûv iSîwv xat iwv o/u.o'î'.'d)'/, à: aeieâ^Oetav xaXoOotv.
(3) Guiraud, p. 421.
même enfin, pour Philochoros, dont le témoignage nous est rapporté par les lexicographes l, la seisachthie n'aurait consisté que dans l'abolition des dettes privées et publiques. Enfin, dit-on, c'est dans le même sens que s'expriment plusieurs anciens auteurs, comme Héraclide, Denys d'Halicarnasse, Dion Chrysostome et Diogène Laërce 2. Le système de la clientèle peut, sans doute, invoquer de nombreuses analogies, car la clientèle ou servage existe, ainsi que nous l'avons indiqué, dans un grand nombre de cités grecques. Mais ici l'argument d'analogie ne serait pas fondé, car, dans ces cités, la clientèle n'est guère qu'une conséquence de la conquête, et les clients ne sont que les anciens habitants réduits en servage par des étrangers victorieux. Dans l'Attique, au contraire, ainsi que l'attestent tous les témoignages qui nous sont parvenus, les Ioniens qui s'y sont établis ne se sont point présentés en conquérants; un accord s'est établi entre eux et les indigènes, qui a rendu possible la fusion entre l'ancienne et la nouvelle population. L'institution de la clientèle ou du servage n'y aurait donc aucun fondement historique. Si la réforme de Solon avait eu la portée considérable qu'on lui prête dans le système de la clientèle, c'est-à-dire si elle avait consisté dans l'affranchissement de la propriété détenue jusqu'alors à titre précaire par les serfs, cette modification si profonde au régime de la propriété aurait été certainement relevée par les historiens et les philosophes, et elle aurait été indiquée clairement par Solon lui-même dans les vers par lesquels il a célébré sa réforme. Si tous les anciens auteurs ne voyaient autre chose dans la seisachthie qu'une abolition des dettes,
(i) Photius cl Suidas, v» Eeiffàxôeta et Frag.hist. graec.de Mùller, 57 : <rei- Txy/Jî'.x ypEcoxoTu'a S7]|i.0<ntdV xat (Siutixûv, r,v tWr^nx-o 2£ô),a>v. £Î'pï]T:a 8k •rcap' Scov k'ôoç rçi 'A0r,v/jcri toÙ; ô;p£t).ovTa; tîiv tcev^ttiùv ffaifAatt ipYÔ^cô0" toÏ; yp-^iTTa'.;, à7to2ôvTa; Se oîovïl to a-/0o; à7roac£<7x<TÔac, w; 'I'tXoydpf;) 6k ooxn, &itotyv\yi&aaQrpiau ~o a/Qoç.
(2) Héraclide, 1, 5, in Mùller, lue. cit., I, 208; Denys d'Halicarnasse, 5, 65; Dion Chrysostome, 3i, dj ; L>io<jène Laérce, I, 2, 1.
une ôhcoxod] xm y.pewv, c'est qu'en réalité il n'y avait pas autre chose. On ne saurait sérieusement objecter qu'une réforme ayant uniquement pour objet l'abolition des dettes n'aurait pas eu une portée bien sensible, parce qu'à l'époque de Solon il ne pouvait guère être question de dettes. Bien au contraire, avant Solon, les dettes et l'usure étaient le lléau de l'agriculture; pour Hésiode », dettes et ruine vont ensemble. On ne saurait non plus objecter que l'enlèvement des cpzi dont parle Solon 2, et par lequel se serait manifesté l'affranchissement de la terre, ne saurait s'entendre des bornes hypothécaires dont il est question aux siècles suivants, attendu qu'à l'époque de Solon l'institution de l'hypothèque n'était pas encore connue. On ne sait point, en effet, à quel moment précis l'hypothèque a été reçue dans le droit attique. En tout cas, l'hypothèque était pratiquée de très bonne heure en Grèce, car les anciens attribuaient à Oxylos, l'un des chefs de l'invasion dorienne, une loi interdisant de prêter sur une hypothèque immobilière ?. Si l'on examine attentivement les vers de Solon dans lesquels il parle de sa réforme 4, on voit que pour lui il existait un rapport étroit entre la suppression des dettes et l'enlèvement des opoi, le second fait n'étant à ses yeux que la conséquence du premier. Le langage du poète-législateur suivant lequel la terre, « auparavant esclave est maintenant libre », ne peut avoir quelque signification que s'il s'agit d'une assujettissement, anormal de la terre, comme celui qui la place entre les mains d'un créancier hypothécaire étranger, mais on se demande
(i) Hésiode, Op. et (lies, p. 4o3 : àXXà a'avwva cppà^SdOai zpziùv ~.t Ivan AiftoO t' à).£wpr,v.
(2) Plutarque, Solon, c. i3.
(3) Aristote, Polit., VII, 2, 5 (i3i<j a).
(4) Aristote, Const. des Athén., c. I 2 :
Tf, uiXsuva, ir|ç âyw tcote opo-j; àveïXov TtoXÀa-/'^ ■Ken-(]jô-:aç, jto(J<r6ev Sk SouXeûouaa, vûv eXevôépa.
Cf. Plutarque, Solon, c. 15.
vainement comment le sol eût été asservi par cela seul que Les nobles en auraient en la propriété exclusive *.
Voici alors quelles sont, dans le système que nous exposons, les causes de la révolution sociale dont Solon a posé les règles, A l'époque où il fut choisi pour arbitre, la population de l'Attique, abstraction faite des citoyens qui vivaient sur la cote et se livraient au commerce depuis que la crainte des pirates avait diminué, comprenait deux grandes divisions : d'un côté les nobles, les Eupatrides, possédant des richesses mobilières considérables et les meilleures terres de la contrée, situées autour d'Athènes, dans cette partie du territoire qu'on appelle la Pédias. D'un autre côté les petits propriétaires, qui ont été refoulés vers le nord, dans la partie la moins fertile et appelée la Diacrie. Leur sort est devenu de jour en jour plus misérable. Par suite de leur faiblesse politique, et probablement aussi par l'influence de certains faits économiques que nous ignorons, ils ont été peu à peu appauvris et ruinés, ils ont dû emprunter aux riches, aux nobles, et, comme la terre est inaliénable et insaisissable, le créancier a le droit, s'il n'est pas payé à l'échéance, de saisir tous les ans les cinq sixièmes de la récolte, ce qui entraîne à brève échéance la ruine complète et, en outre, l'esclavage de la dette soit à l'étranger, soit en Attique, d'un grand nombre de ces petits propriétaires ruinés. Plutarque ~ dit, il est vrai, que les pelâtes athéniens n'abandonnaient que le sixième de la récolte. Mais Plutarque n'est pas une des autorités devant lesquelles on soit obligé de s'incliner, et il est avéré que souvent il ne donne pas la preuve d'un sens historique très sûr. Si la redevance payée par les pelâtes athéniens avait été du sixième seulement, on s'expliquerait mal leurs souffrances et leurs agitaiions. Elles deviennent, au contraire, toutes naturelles, si l'on admet que
i i ) i tuiraud, p, 105.
(2) Plutatque, Solon, c, 1;
la redevance était des cinq sixièmes, car ce qui leur restai! ne leur fournissait pas suffisamment de quoi subsister, à moins de s'endetter davantaqe et de s'exposer à l'esclavage. Le parti opprimé devenant tous les jours plus nombreux el (dus redoutable, la guerre sociale menaçant à l'intérieur alors qu'à l'extérieur Athènes était impuissante et humiliée, on se décida à couder à Solon la mission de résoudre le grave problème social, et la solution qu'il y donna en -i/i consista dans l'abolition des dettes et de la redevance des cinq sixièmes. La terre est délivrée, et cette délivrance se manifeste par l'enlèvement des bornes hypothécaires, des epsu Cette délivrance est, du reste, accompagnée de celle des citoyens qui avaient été vendus comme esclaves, les uns à l'étranger, les autres, en Attique : ils recouvrent en même temps la liberté et la cité '.
D'après Fustel de Coulanges, l'institution de la clientèle ou du servage, si elle ne peut, à Athènes, comme dans d'autres cités grecques, être le résultat de la conquête, y est la conséquence naturelle de la constitution du y=voç. La famille antique comprenait, suivant lui, sous l'autorité d'un chef unique, deux classes de rang inégal, d'une part les individus naturellement libres, d'autre part les serviteurs ou clients, inférieurs par la naissance, mais rapprochés du chef par leur participation au culte domestique. A l'origine, quand les familles vivaient isolées, les clients demeuraient avec la famille. Mais quand la cité fut fondée, ils cherchèrent à sortir
(i) Martin (p. 59) se demande quelle a pu rire la conséquence de la seisach- Ihie pour les biens-fonds aliénés depuis longtemps, si l'on a simplement déchargéde leurs obligations les propriétaires qui étaient encore sur leurs terres, comme £-/.Trl;j.opo'., comme payant à leurs créanciers les cinq sixièmes <1 • la récolte, ou bien si l'on a aussi rendu leur propriété a ceux qui l'avaient perdue, a ceux qui avaient été vendus comme esclaves, qui avaient été traînés .1 L'étranger ci qui avaient vécu dans cette triste condition assez de temps pour oublier leur lanyue maternelle, (let auteur estime qu'il est bien difficile de répondre a la question. Il croit cependant que Solon est allé jusque-la, au moins la où il était possible de déterminer les droits des anciens propriétaires.
536 EXTENSION DE LA FAMTLLE. l'eSCLAVAGE
de la famille. Le maître leur assigna un lot de terre qu'ils finirent par cultiver non plus pour lui, mais pour leur propre compte moyennant le paiement d'une certaine redevance. Mais ce champ où s'écoule désormais toute la vie du client, de re/.-Y];j.6po;, du thète ou pélate à Athènes, il lui est interdit d'en devenir propriétaire ; ce champ continue à porter la borne sainte (ipo;) qui est honorée comme un dieu, et qui atteste que le champ, uni à la famille de l'Eupatride par un lien sacré, ne pourra jamais appartenir en propre au client. Cette borne, le thète est obligé de la vénérer, mais il la hait, car elle n'est là que pour l'avertir de son impuissance à jamais devenir propriétaire ; elle se dresse pour lui dire que son champ est une terre dépendante et esclave. Un sentiment de révolte se glisse dans son cœur, et les Diacriens, qui labouraient péniblement les flancs de la montagne où on les avait relégués, finissent par devenir si menaçants que l'on doit, par l'intermédiaire de Solon, leur donner satisfaction en abolissant la clientèle, en tranformant en propriétaires libres les tenanciers ou serfs de la glèbe et en leur donnant en pleine propriété la terre dont ils n'avaient que la détention précaire et qui était comme eux l'esclave du maître. Quant à la redevance du sixième que le thète payait à l'Eupatride, Solon la supprime ou peut-être la réduit à un taux tel que le rachat en devienne facile, ajoutant qu'à l'avenir le défaut de paiement ne pourra plus, comme autrefois, faire retomber le laboureur en servitude.
La théorie de la clientèle, bien que paraissant, au premier abord, condamnée par les textes des anciens auteurs qui ont parlé de la seisachthie, est cependant, à notre avis, plus vraisemblable que l'interprétation d'après laquelle Solon se serait contenté d'abolir les dettes antérieures et l'esclavage pour dettes. Le système de la clientèle a d'abord pour lui «le nombreuses analogies. Il est vrai qu'à Athènes l'existence du servage ne saurait se justifier parla conquête, mais
comme le dit Fustel de Coulanges, il trouve son explication dans la constitution des yviv\ de l'Attique. Les Eupatrides, de même qu'ils possèdent seuls les droits politiques' et religieux, sont seuls ou presque seuls propriétaires du sol. Ils se partagent, au nombre de deux ou trois cents, le territoire de toute l'Attique, et leurs clients, les thètes ou pelâtes, cultivent moyennant une redevance une grande partie de ce territoire. Les anciens auteurs n'ont pas été d'ailleurs sans voir que la situation des thètes athéniens correspondait à celle des serfs qui existaient dans d'autres cités, c'est-à-dire à une situation intermédiaire entre la liberté et l'esclavage I. Ainsi Denys d'Halicarnasse dit à ce sujet : « C'était une antique institution chez les Grecs, qui subsista longtemps chez les Thessaliens, mais qui ne fut en vigueur à Athènes que dans les siècles primitifs ; les Athéniens appelaient ces hommes thètes; les Thessaliens les nommaient pénestes» 2. L'historien assimile ainsi les thètes Athéniens aux pénestes thessaliens, c'est-à-dire à des serfs. Il est certain, d'autre part, que l'expression icïXaTai, dont se sert Arislote 3 pour désigner les thètes ou èxt^opot, est le mot qu'emploient toujours les écrivains grecs pour traduire le mot latin clientes 4. Quelle que puisse être la différence entre les clients romains et les thètes athéniens, cette synonimie n'en est pas moins significative et elle nous montre que, pour les anciens, le îceXàxYjç était une sorte de client de l'Eupatride.
Le système de la clientèle se concilie parfaitement avec
(i) Cf. Isocrate, Plat., XIV, § 48, où il plaint : tcoXXoùç u-kv jj.txpû>v k'vexa ffUjifJoXaÉcùV 5o-j).£-Jovt4;, aXXou; S' btà Hr-.ziw tôvraç, to-j; S' ottw; exairoi ôv/avTxc t"o xa6* r,u.Epav TCop^ouivû-j?.
(2) Denvs d'Halicarnasse, Antiq. rom., Il, 9 : k'iJo; §XXi]V[%bv xccl àpyaïov, t'.> QêxTaikot --. \i-iyy. JtaXXoO ypoSaî-oc l:t-:'ùirs%i xai'A0r|vaïot t.%-' àp/i.;...£/.a).ovv bï 'A6r,va?ot 0>,Ta;, ©Éaaaàot ôk Ttevicrta:.
(3,> Aristote, Const. des Athèn., c. 2.
(4) IMutarque, Rom., c. i3 : Ttâxpojva; ôvotj.â^a>v, 07isp ï<j-\ TipoCTTata;' k/.î'> vou; ôk xXikvtac, 07tîp ètti Tiùâfa;. Plularque, Agis, 6, S e sert également d."i mot TTE/âtai pour désigner les hilotes de Sparte.
ce que nous raconte Plutarque ' de la situation des thètes libérés par Solon qui, dit-il, labouraient pour les riches, en leur payant une redevance de la sixième partie du produit. Or certainement le mécontentement de toute cette classe de la population serait inexplicable si ces thètes étaient de simples fermiers ou métayers, en vertu d'un contrat librement conclu avec le propriétaire du champ : ils n'auraient eu, pour se soustraire à un pareil contrat, plutôt avantageux pour eux, qu'à le résilier ou à ne pas le renouveler. Le sentiment de révolte des thètes se comprend très bien, au contraire, s'il faut voir en eux des tenanciers malgré eux, rattachés au yévoq de l'Eupatride par un lien de dépendanc héréditaire, incapables de devenir propriétaires et exposés à retomber en esclavage si la redevance n'est pas payée. On ne saurait, il est vrai, accorder une autorité absolue au témoignage de Plutarque, car cet auteur, comme nous le verrons, n'a pas compris la véritable portée de la seisachthie. Cependant son allégation concernant le taux de la redevance paraît confirmée par une phrase d'Isocrate où il est dit que, dans l'Athènes primitive, les riches n'imposaient à leurs tenanciers qu'un loyer très modéré a. Au surplus, comme aucun texte ne dit expressément que les ïxzyy.opoi payaient une redevance des cinq sixièmes, il vaut encore mieux s'en tenir sur ce point au témoignage formel de Plutarque 3.
La théorie de la clientèle paraît, sans doute, en contradiction avec la manière dont les anciens auteurs interprètent la réforme de Solon. Mais, d'une manière générale, on peut dire
(i) Plutarque, Solon, i3 : Èyîtopyov/ ^àp toîç itiioucrfoiç ïv.-a. rfî>v yivouivcov
TêXOUVTEÇ, ïv.-ri\)-'j,J'.Ç>'. 7rp0<7XY0p£-J&[J.EV0C XOÙ 0>,T£Ç.
(2) Isocrate, Areopag., 3a : toî; [aev yewpyia; èVt [aetoi'ociç |/.itO<i><tïtc wapaSioôvte;.
(.'*) Cf. Scliol. sur Platun, Eutyphr., p. 4, <■• : jœXerrat elalv oi itapà roi: nki\irfov e^yaCôfievoe, xaî BîjTeî <>\ aùtol oï x-A éxti} pépiât, ejcbs t& ï/.-u> (xiost -w-i xapTtûv EÎpfàÇovTO tt)v "^v.
I»i SERVAGE II DE l. A CLIENTELE 539
<|iir ces écrivains n'avaient point le sens <lc la liaute antiquité, et qu'ils avaient ions une tendance, bien naturelle d'ailleurs, à expliquer d'après les faits el les usages de leur propre temps des événements historiques dont ils n'avaient qu'une notion imparfaite. Il est certain, par exemple, que nous possédons aujourd'hui du yévoq antique une idée beaucoup plus exacte que celle qu'en pouvaient avoir même des écrivains de la valeur d'Aristote. Cela étant, on comprend d'abord que Plutarque n'ait semblé voir dans la réforme de Solon qu'une simple abolition de dettes. Et cependant, si l'on examine avec attention le tableau qu'il fait, dans sa Vie de Soi on, de l'état de la société athénienne, on voit qu'il a eu l'intuition de la véritable situation respective des Eupatrides et de leurs clients. Ce n'est guère que de cette manière qu'on peut expliquer la description qu'il fait de l'Attique avant Solon, disant « qu'il y avait une profonde inégalité entre les hommes, les uns étant pauvres, les autres riches, et cela au point que toute la cité en était troublée » :. Comme le dit Fustel de Coulanges vil s'agit sans nul doute d'une inégalité dans la richesse foncière, car bien qu'il pût y avoir déjà quelque commerce dans Athènes, il est certain que cette ville était alors l'une des moins commerçantes et des moins industrieuses de la Grèce. Plutarque suppose ainsi un Etat où la propriété n'appartient qu'à un petit nombre d'individus. Comme il n'y avait pas, à cette époque, une grande circulation d'argent, les emprunts devaient être rares, et. dès lors, on conçoit difficilement que, comme le remarque ailleurs Plutarque, toute une partie Au peuple fût débitrice de l'autre 3.
Aristote paraît également faire consister la seisaehfhie dans une abolition des dettes, et cependant les expressions
(i) Plutarque, Solon, c. i >.
(S \.'U: r//rs rrl-/,i-rrhfs, [>. I2n.
('.i< l'intarque, ibid.
540 EXTENSION DE LA FAMILLE. l'eSCLAVAGE
dont il se sert, dans son traité sur 1' 'AÔYjvaîwv lïoXnreta, pour dépeindre l'état du peuple avant Solon, impliquent une contradiction manifeste avec le remède que, selon lui, Solon aurait apporté à la misère du peuple. Ainsi, dit-il, la constitution était alors entièrement , oligarchique ; les pauvres, eux, leurs femmes et leurs enfants étaient les esclaves des riches (èccJAs'j:;v toïç TrXcucbiç) » I. Il dit de même, un peu plus loin, que « la multitude était asservie (SoùAeuovrwv) à quelques-uns » 2. Dans son traité sur la Pol il/que, il emploie la même expression et dit que Solon a fait cesser l'esclavage du peuple (Bouàsjovtx tcv gy;[j.ov ïtaGaai) 3. Sans doute, le bas peuple ne se trouvait pas en état d'esclavage proprement dit, mais les expressions énergiques employées par Aristote pour caractériser sa situation impliquent tout au moins une sorte sorte de servage, de clientèle. L'historien de la constitution d'Athènes marque bien ailleurs cette inégalité dans la répartition de la richesse foncière que suppose le servage ou la clientèle « La terre, dit-il était tout entière entre les mains d'un petit nombre d'hommes... le peuple supportait très difficilement et très amèrement de ne pas avoir sa part de la terre » 4. Une simple abolition des dettes, même accompagnée de la suppression pour l'avenir de la contrainte par corps, aurait été manifestement insuffisante pour contenter des hommes qui réclamaient leur part de terres, et qui même, comme le dit autre part Aristote, avaient espéré un partage de toutes les terres 5. Solon luimême, dans des vers cités par Aristote, fait allusion aux espé-
(i) Aristote, Const. des Athén., c. 2.
(2) Ibid., c. 5.
(3) Polit., 11,9, 2.
(1) Aristote, Const. des Athèn., c. 2 : tj Z\ 7tàaa yî) 01 oXîywv r,v... yoLkzTcwraxov [A/ o'jv xai itixp&taxov r,v toÏç -noXloîi; twv xocrà ty)V 7to),tT£fav to tt(; yr|Ç [aï) xpa-reîv. Nous suivons, avec Clerc (p. 342, note 1), pour ce passage, l'édition Herwerden-Leeuwen.
(5) Aristote, ibid., c. Il : ô jjèv y«p Sf,u,o; ioeto 7iâvx' àvâôaaTOc 7toir,i7£tv otjtôv. Cf. l'lutarque, Solon, c. 16.
rances qu'avaient fait naître chez les thètes les pouvoirs illimités qu'on lui avait confiés pour résoudre le problème social : « Je n'ai pas voulu, dit Solon, que tous, grands et petits, eussent une part égale de la grasse terre de la patrie » l. C'est que les thètes avaient réclamé non seulement la reconnaissance de leur droit de propriété sur les terres qu'ils cultivaient depuis des siècles, mais encore un partage général dans lequel on aurait compris les terres si fertiles de la Pédias,qui étaient presque exclusivement entre les mains des Eupatrides, les terres des clients étant surtout situées dans la Diacrie. C'est ce résultat qu'a écarté Solon en se refusant à proclamer l'égalité sociale aussi bien que l'égalité politique. Mais précisément, en disant qu'il n'a pas voulu donner aux petits une part du sol aussi grande qu'aux nobles. Solon montre bien qu'il leur en a donné une certaine part, faisant ainsi d'eux des propriétaires, moins bien lotis, sans doute, que les Eupatrides qui possédaientles meilleures terres, mais en définitive de véritables propriétaires. C'est bien encore cet affranchissement de la terre par la suppression de ce qu'on peut appeler le domaine éminent des Eupatrides que Solon, dans cette même pièce de vers, présente comme l'objet de sa réforme : « La Terre noire, dit-il, de laquelle j'ai naguère enlevé les bornes plantées de tous côtés, et qui, esclave auparavant, est maintenant libre » 2. En supposant, au surplus, que le peuple se fût
(i) Arislote, ibid., c. 15 :
0Ù8s iz'.zipy.^ /6ovô; izarpiooç xaxoîtnv ItO/.o-j; iaopoipiou i~/y-'>
Clerc (p. 344) observe que « Soloa n'hésite pas à employer les termes de it'Ù'j; et de y.otxô;, dont le sens a cette époque est bien connu, notamment par remploi qu'en t'ait constamment Théognis : ces bons ne sont point autre chose que les nobles et ces mauvais lis non nobles, c'est-à-dire les clients émancipés qui vont bientôt devenir le peuple. »
(••) Aristole, ibid., c. 12 : •;ri [ti).atva V. supra, p. >3.'i, note 4. — CI'. Plu-
t arque (Solon, c. 15), qui lait précéder la citation de ces deux vers des mots rrjç 7tpouxet[JiivY]ç y?,;, pour désigner la situation de la terre all'ranchie par Solon.
trouvé dans cet état de dépendance qu'Aristote va même jusqu'à qualifier d'esclavage, on ne volt pas comment une simple abolition des dettes aurait pu remédier à sa misère. Ce n'eût été qu'une mesure temporaire, qui n'aurait en rien modifié l'état économique de la société athénienne. Les mêmes causes de sujétion subsistant, le peuple serait inévitablement retombé dans son ancienne misère etlaseisachthie n'aurait servi à rien, tandis qu'elle apparaît, au contraire, comme ayant tranché définitivement la question sociale. Aussi faut-il observer que Solon, dans la pièce de vers où il exalte sa réforme, et qu'Aristote cite à l'appui de son commentaire, ne dit pas un mot de cette prétendue abolition des dettes. Il célèbre seulement l'affranchissement de la terre et la suppression de la servitude pour un grand nombre de ses concitoyens.
Comment donc expliquer qu'Aristote, qui parait ainsi avoir eu un sentiment très net de la condition respective des lùipatrides et des thètes avant Solon, ait présenté la ^pswv x-o-Az-q comme l'objet de la seisachlhie? La raison en est, comme le dit très bien Clerc S que l'historien, «faute de documents, qui ne pouvaient d'ailleurs exister, n'a pu comprendre en quoi consistait exactement celte « servitude », et il a été obligé d'accepter la tradition courante, qui voulait qu'une simple abolition des dettes eût suffi pour délivrer le peuple. » L'ancien régime de la gens avait disparu complètement après Solon, au point qu'on en avait même perdu la notion. Aussi, comme l'observe de son eôléFusIel de Goulanges 2, les nouvelles générations, une fois habituées à la liberté, ne voulaient ou ne pouvaient pas croire que leurs pères eussent élé serfs, et elles expliquaient le mot seisachlhie comme marquant seulement une abolition de dettes. Mais si elle n'avait eu que cette signification, la réforme de Solon
( i ) Clerc, p. 34b
(2) Cité antique, loc.cit.
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n'aurait pas empêché le retour, à un assez bref délai, des mêmes difficultés. Cependant il n'en est plus question dans la suite ', et c'est seulemenl dans les cités de la Grèce de la décadence qu'on voit apparaître ces luttes entre les riches et les pauvres qui se perpétueront jusqu'à la réduction de la (irèce en province romaine .C'est donc qu'il faut considérer la réforme de Solon comme ayant pour objet la suppression légale et définitive de l'antique clientèle et la ruplure des derniers liens personnels qui rattachaient encore les uns aux autres deux classes d'habitants. Son résultat a été d'affranchir en même temps les hommes et la terre, en rompant définitivement l'ancienne organisation du yévoq et en créant, à côté des Eupatrides,une autre classe d'hommes ayant également leur part de propriété dans le sol de l'Ai tique etjouissant, comme leurs anciens patrons, quoique dans une moindre mesure, des droits politiques par suite des réformes politiques qui ont été le complément nécessaire de la réforme sociale.
Nous avons omis de parler, jusqu'à présent, de l'explication que certains auteurs anciens, au nombre desquels se trouvait Androtion, ont donné de la seisachthie. Cette réforme, d'après eux, aurait simplement consisté dans un changement apporté au titre des monnaies, par suite duquel [00 drachmes nouvelles équivalaient à 72 drachmes et demie 3. Solon aurait, en même temps, réduit le taux des in-
(1) Guiraud (j>. !\2->), qui voit dans les lxT¥ju.âpot «les métayers, esl obligé de convenir qu'a partir de Solon les documents cessent brusquement de lc> mentionner, et il s'inyénie à trouver des raisons à cette disparition subite du métayage. Pour nous, il y a là rien d'étonnant, puisque les ÉxTï)|x6pot sont des clients dont la classe a disparu par suite de la réforme de Solon. 2) Clerc, p. 344.
(3) Plutarque, Solon, c. 1 ."> : '/.a;Tii v.'il- SYpa<j/av, wv Iaxis 'Avôpotfciiv, - - t jtiïGXonyj j£p8wv, àXka to/.iov u.etp'.ôtvjTi xovçurôévTa; àyy-r.cxs '■•■■>'- -v.r-.x; v.%: Ttiaiyjleias ôvouâcrai -co piXav8pwi:eyu,« toOto /.v.\ ii\\ xy.* toOtcu ytvouivr,^ ïûv te ;j.i;paj/ Ènaû$T)(T(v v.x: tc^ vou.î(7(xaTo; t(u,v)V v.-'/-
térêts pour alléger le fardeau des débiteurs. Mais cette explication est généralement rejetée par les partisans du système de la redevance comme par ceux de la théorie de la clientèle. On ne comprend pas, en effet, comment laseisachthie, réduite à cette simple signification, aurait été un soulagement suffisant, soit pour de malheureux propriétaires, à qui on ne continuait à laisser que le sixième de leur récolte, soit pour des clients endettés à qui on aurait toujours refusé le droit d'être propriétaires du sol qu'ils cultivaient. La réforme que Plutarque attribue à Solon en ce qui concerne le changement dans le titre des monnaies est vraie, sans doute. Mais, ainsi que l'atteste formellement Aristote ' elle est bien distincte de la seisachthie ; elle l'a suivie et complétée dans un sens favorable aux débiteurs. Ceux-ci, en effet, ont pu se libérer avec les nouvelles monnaies, qui valaient un quart en moins, et faire tort d'autant à leurs créanciers 2.
Si le servage, ou plutôt la clientèle, disparutbrusquement à Athènes par l'effet des réformes de Solon, l'institution analogue qui existait dans d'autres cités de la Grèce se maintint beaucoup plus longtemps. Ainsi nous savons par Strabon 3 que les Hilotes de Sparte ont subsisté presque sans modification jusqu'à la domination romaine. A la fin du ni0 siècle avant J.-C, le poète Théocrite savait qu'il existait toujours des pénestesen Thessalie. De même, chez les Cretois, le servage florissait encore à l'époque où Aristote rédigeait sa Politique /f. Par contre, l'autorité des Bysantins sur leurs serfs
(i) Aristote, Const. des Athén., C. 10: 7tpb oz rrj; vou.oOeo'fac Troc^aaç Tr(v twv /Ocô)V K7EOX01EY)V XOU JJLEtà TOCÛTa TT)V zî TÛV [AETpuv -/.ai (TiaOawv xa'i Tï)V to-j V0(lfou.aTOç a\JÇï)fftv.
(2) CI'. Schœmann-Galuski, I. I, p. 377 ; Gilbert, p. 1 42 ; Martin, p. -,7 ; (Jrole, f. I, p. 78; Jlermann-Thuiiiser, p. 375-37G. V. toutefois : Hultsch, (irieck. u. rœm., MetroL, 20 édit., p. 'Zoo et s. ; Gurtius, (Iriech. (lesch., 5e éd., t. I, p. 3i6j Wachsmuth, //»•//. <ill., t. I, p. 47-J Droysen, Zum Mùnzwesen Athens, in Ber. d. lierl. Aftad., i882, p. 1 11,15.
(3) Strabon, VIII, p. 365.
Ci) Aristote, Polit., 10, <j, 1.
de Bilhvnie paraît n'avoir plus été qu'un souvenir historique à Ja fin du me siècle avant notre ère '. Le servage dut probablement disparaître d'une manière générale après la conquête romaine, car il n'avait plus alors sa raison d'être a.
Ki) Ci'. Athenee, VI. p. 271, L.
(a) Cf. Guiraud, 4l 9-420.
FIN DL tOMË, DZLXlL.Uk.