Histoire du duc de Wellington
La littérature française ne possède aucune biographie complète du duc de Wellington. Cet homme illustre, qui a pris une si large part aux événements du xixp siècle, n'est connu en France que par des notices abrégées, souvent inexactes, et quelquefois même empreintes d'un esprit de dénigrement fâcheux.
Pour combler cette lacune, on pourrait se contenter de traduire l'une des biographies publiées en Angleterre; mais, quelque remarquables que soient la plupart de ces ouvrages, sous le rapport de la forme et de l'exécution matérielle, il nous a paru que le lecteur militaire était en droit d'exiger une discussion plus approfondie de certains faits contestés ou mal établis, et que l'observateur impartial ne s'accommoderait point de l'enthousiasme un peu trop uniforme qui distingue ces appréciations.
Pour bien écrire l'histoire d'un homme tel que Wellington, il faut joindre à des connaissances militaires suffisantes une impartialité que n'affectent point les sentiments ni les préjugés nationaux. Or, cette condition essentielle, les écrivains de France et d'Angleterre ne la peuvent remplir que trèsdifficilement. On ne juge pas sans prévention les gloires de son pays; et, quelque juste que l'on soit, on n'aime pas à faire l'éloge de ceux qui l'ont humilié par leur triomphe.
Cette considération nous a fait penser qu'un travail nouveau, écrit en dehors de toute préoccupation nationale, par un homme qui n'est ni du parti des vainqueurs ni de celui des vaincus, aurait des chances d'être mieux accueilli que la traduction des meilleures biographies anglaises. Toutes ces biographies, d'ailleurs, présentent des lacunes et des imperfections qui auraient obligé le traducteur à s'écarter fréquemment de son modèle, ou à charger le texte de notes et de rectifications importantes. La vie de Wellington par Maxwell, en trois volumes, est fort estimée en Angleterre, et cependant, sous bien des rapports, elle est incomplète et défectueuse. On y rencontre trop de détails sur les points secondaires, et pas assez d'éclaircissements sur les faits essentiels ; la partie critique en est faible et quelquefois nulle ; enfin, l'auteur manque de méthode et de clarté dans le récit des opérations militaires. Il s'arrête, d'ailleurs, à l'année 1815, et laisse par conséquent dans l'oubli une phase importante de la vie du duc. La même lacune existe dans les mémoires de Sherer, dans les notices de Clùrke et à'Elliot, et dans le travail biographique de MM. Jackson et Scott.
M. Vieiisscnx, dans un opuscule remarquable, mais trop sommaire, publié en 1841 dans Knight's store of Knowledge, se borne également à l'appréciation des guerres de Wellington. Mac-Farlane, Stocqaeler et un publiciste du Times
qui a cru devoir garder l'anonyme, sont à peu près les seuls qui aient suivi le duc dans toute sa carrière. Leurs ouvrages, recommandables à plus d'un titre, renferment d'excellentes appréciations sur les événements politiques , mais laissent dans l'ombre tout le côté militaire de la vie de Wellington. On voit trop que ces auteurs n'avaient pas les connaissances spéciales nécessaires pour juger du mérite d'un plan de campagne. Sous ce rapport, Vicusseux et le capitaine Moyle Slicrer, qui servirent l'un et l'autre dans l'armée de la Péninsule, ont un avantage qui augmente le mérite de leurs œuvres.
Un défaut commun à toutes les biographies dont nous venons de parler, c'est qu'elles ne dégagent pas assez nettement les faits sur lesquels se fonde la gloire de Wellington des erreurs que l'ignorance ou l'envie ont accréditées. Elles ne donnent pas non plus une idée suffisante du caractère de cet homme illustre, de ses vertus publiques, de ses qualités propres, du mobile qui l'a fait agir et des ressources de toute espèce qu'il adéployées comme général, comme homme d'État et comme administrateur.
Afin qu'on ne puisse pas adresser à notre biographie les mêmes reproches, nous avons déterminé, avec la plus rigoureuse exactitude, la part d'éloge ou de blâme qui revient à Wellington pour chacun des actes de sa vie politique et militaire. Ce travail nous a fourni l'occasion de réfuter les critiques injustes ou passionnées de certains auteurs, qui n'ont pas eu pour la mission de l'histoire tout le respect qu'elle mérite. Ainsi, peut-être, nons aurons atteint le but que doit se proposer tout homme qui écrit pour l'instruction des autres : ta vérité dans les faits et l'impartialité dans les jugements.
Nos appréciations reposeront entièrement sur des données
officielles et sur le témoignage d'hommes qui ont joué un rôle honorable dans les événements qu'ils racontent.
Parmi ces derniers, nous citerons, pour les guerres de l'Inde : Nicolls , Malcolm , Harris , Welsch et le marquis Wellesley (1) ; pour les guerres de la Péninsule : Napier, Foy, Thiébault, Lenoble, Jomini, Vieusseux, le marquis de Londonderry, Leith-Hay, Jones, Suchet, Rogniat, Jourdan et le comte ïoréno; et pour la campagne de 1815 : Napoléon, Gneisenau, Jomini, de Vaudoncourt, Heymes, Gérard, Ney, Berton, Grouchy , le comte d'Erlon et Reille. Les relations de ces hommes spéciaux, qui ont observé les faits dans des camps opposés et à des points de vue différents, nous permettront de découvrir la vérité au milieu des assertions contraires, et de restituer à chaque chose le rang et l'importance qu'elle doit avoir. Mais, quelque précieux que soient ces témoignages, nous avons exploré avec plus de succès encore les lettres des généraux et des hommes d'État qui se sont trouvés mêlés aux événements politiques dont nous faisons le récit. Un grand nombre de ces lettres ont été mises au jour par le colonel Napier, dans sa remarquable histoire des guerres de la Péninsule, et par le major Belmas, dans ses Journaux de siège, écrits sur les documents du Dépôt de la guerre de France. Les pièces les plus importantes toutefois n'ont été publiées que postérieurement. Ce sont les dépêches de Wellington, en douze gros volumes, édités à Londres en 1855, et les Mémoires du roi Joseph, en dix volumes, qui viennent seulement de paraître. Ces deux collections si précieuses, dont l'une sert de complément et de contrôle à l'autre, suffisent, à la rigueur, pour éclaircir tous les faits mémorables qui se sont accomplis dans la Péninsule, de 1808
(1) Sa correspondance, en 5 volumes, a été publiée a Londres en 1836. Voir aussi : Notes reiating of the talc transactions in the Marra tta empire, by Ihe marnts of irelleiley. London, 1805 ln-4 °.
à 1814. Elles nous ont permis de signaler plusieurs circonstances ignorées de la vie de Wellington, et de rectifier un grand nombre d'erreurs, que l'absence de documents aussi détaillés a fait commettre à nos devanciers.
En jetant un coup d'œil sur le travail que nous soumettons au public, on verra que nous nous sommes écarté sensiblement de la marche suivie par les biographes anglais. Au lieu de raconter les événements dans l'ordre où ils se sont produits , et de les accompagner des réflexions qui en découlent, nous avons scindé notre œuvre en deux parties, l'une historique et l'autre purement critique.
Dans la première, nous nous sommes attaché à établir les faits; dans la seconde, à juger l'homme qui s'y est trouvé mêlé comme acteur principal.
Afin de ne pas entraver inutilement la narration, nous avons supprimé tout ce qui est accessoire, ou, en d'autres termes, sans influence sur l'appréciation de la vie et des travaux de Wellington. Pour la même raison, nous avons écarté du texte et donné sous forme de notes beaucoup de remarques critiques et de détails d'opérations que les militaires seuls liront avec intérêt.
Dans la seconde partie, nous nous sommes livré à une étude approfondie du caractère de Wellington, étude basée sur les renseignements fournis par les chapitres antérieurs. Il ne suffit pas de raconter exactement tout ce qu'a fait un homme illustre dans le cours de sa vie , on doit encore juger ses actes dans leur ensemble et en tirer des inductions qui fassent connaître la nature de son talent, l'importance de ses services, les traits saillants de son caractère, enfin tous les éléments propres à former l'opinion de la postérité.
Sous ce rapport, il y a dans toutes les biographies de Wellington une lacune importante, que le comte Grey a essayé de combler, parla publication de ses Charade} istics , ouvrage intéressant, mais qui forme plutôt un résumé de la correspondance du général anglais qu'une étude sur son caractère et sur le mérite de ses travaux.
M. Jules Maurel a poussé plus loin l'esprit d'investigation, dans son essai biographique, écrit avec autant de verve que d'impartialité. Ce livre toutefois renferme encore bien des erreurs et d'importantes omissions, qui tiennent sans doute à la précipitation avec laquelle il a été fait (1) , et surtout à l'impossibilité où se trouvait l'auteur de se rendre compte des titres militaires de Wellington. Or, ces titres sont précisément ceux qu'il faut établir avec le plus de soin, parce qu'ils priment tous les autres, et qu'à cause de cela même ils ont été contestés avec le plus d'acharnement.
Wellington a eu de nombreux détracteurs et des ennemis implacables. On l'a représenté, surtout en France, comme un général à petites vues, timide à l'excès, inhabile à diriger de grandes opérations, propre seulement à la guerre défensive, et comptant sur son étoile bien plus que sur ses talents militaires : exagérations évidentes qui peuvent bien un moment égarer l'opinion , mais qui ne laissent pas de traces dans l'histoire ! Semblables aux papillons de nuit qui voltigent autour de la lumière , les Zoiles finissent par se brûler les ailes et par tomber lourdement à terre. Dans notre appréciation de la vie et des travaux du duc de Wellington, nous aurons plus d'une
(1) Publié en feuilletons dans VÉmancI ration de Bruxelles, immédiatement apres la mort du duc de Wellington.
chute de ce genre à constater. La haine et le dénigrement ne trouveront point d'écho dans ces pages, et le désir de venger une illustre victime ne nous fera pas tomher dans les écarts d'un enthousiasme irréfléchi. Entre certains auteurs français, exagérés dans la critique, et la plupart des auteurs anglais, exagérés dans l'éloge, nous garderons un juste milieu, qui sera le terrain neutre de la vérité et de l'impartialité...