INTRODUCTION
Depuis le jour où Washington s'endormit au milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des peuples, laissant, comme le dit un grand poëte, « les États-Unis pour « trophée sur son champ de bataille, » la mort d'aucun homme n'a causé autant d'émotion ni provoqué de plus unanimes témoignages de regret que celle du duc de Wellington.
A peine la nouvelle de ce funeste événement se fut-elle répandue en Angleterre et sur le continent, que le plus humble citoyen de la Grande-Bretagne, comme le plus élevé dans la hiérarchie sociale, prirent spontanément le deuil et payèrent un juste tribut d'éloges à cette vie si pure, si glorieuse et si noblement accomplie. La reine elle-même voulut s'associer, par une marque officielle de gratitude et de vénération, à cette touchante unanimité de la douleur publique. Le 11 novembre, en ouvrant la session législative : « Je ne puis, dit-elle, Milords « et Messieurs, vous revoir la première fois après la dissolu-
« tion du parlement, sans exprimer le profond chagrin que « j'éprouve et que vous ressentez, j'en suis sûre, comme « moi, de ce que vos délibérations ne puissent plus être aidées « des conseils de cet homme illustre, dont les grands exploits « ont jeté un si vif éclat sur le nom de l'Angleterre, et dans « la loyauté et le patriotisme duquel les intérêts de mon trône « ont toujours trouvé un immanquable appui. Je me repose « avec confiance sur votre désir de vous joindre à moi pour « prendre les mesures qui conviendront à l'expression de la « douleur que vous ressentez de la perte irréparable que le « pays a faite par la mort d'Arthur duc de Wellington. »
Le cabinet décida que les restes du plus grand général de l'Angleterre reposeraient à coté des restes de son plus grand amiral (1), et le parlement, fidèle interprète de la volonté nationale, vota, pour couvrir les frais des funérailles, une somme de 100,000 livres sterling.
Le 18 novembre, jour fixé pour la cérémonie funèbre, Londres offrit un spectable émouvant et lugubre : ses maisons couvertes de tentures noires ; ses magasins fermés; ses industries, son commerce interrompus; des centaines de mille citoyens (2) accourus de tous les points du pays; la famille royale, les ambassadeurs de toutes les puissances (3), les députations des armées étrangères, la chambre des com-
(1) Le 20 septembre, lord Derby, chef du cabinet, écrivit de Balmoral à son collègue sir H. Walpole. « H is her Majcsly's wish, thaï the mortal remains of tbe late illustrious and veneraled Commander-in-chief, should, at the public expense, and with ail the solemnily due to the greatness of the occasion, bc deposited in the Cathcdral church of Sainl Paul's, there to rest by the side of Nelson — the greatest military by the side of the greatest naval chiefwho e ver reliée ted lustre upon the annals of En^land. »
(2) Dus de 1,500,000 Étrangers furent amenés ce jour à Londres par des trains spéciaux appelés trains d'enterrement .
(3) La France même avait donné à son ambassadeur l'ordre d'assister au service de Saint- Pauj.
mîmes et celle des lords, les cours de justice, les administrations, l'armée, le peuple; — toutes les grandeurs et toutes les pompes de l'Angleterre, réunies dans un même convoi funèbre, témoignaient de l'immensité de la perte que venait de faire la patrie. Et ce n'était pas seulement dans la vieille métropole que ces honneurs souverains étaient rendus à une dépouille mortelle; sur tous les points de la Grande-Bretagne, ce jour fut marqué par le même recueillement et les mêmes témoignages de regret. Une vaine démonstration, un acte de complaisance ou de flatterie n'aurait pas eu ce caractère imposant. Aux morts on ne rend que la justice, et le peuple anglais, en faisant de si pompeuses funérailles à Wellington, croyait simplement payer une dette de reconnaissance et d'admiration.
S'il n'avait été qu'un guerrier célèbre, on ne lui eût pas décerné tant d'honneurs : sa gloire et sa popularité tiennent à ce qu'il fut à la fois grand capitaine et grand citoyen, redoutable sur le champ de bataille, humble et soumis devant la loi. Jamais l'ambition ne lui fit rien entreprendre qui n'eût pour but la gloire ou l'intérêt de son pays. C'était la personnification la plus noble et la plus complète du bon sens, de la fermeté et du patriotisme anglais. Quoiqu'il fût après le roi le premier de l'État, et que ses services lui eussent donné une influence et une autorité sans pareilles, il était simple dans ses manières, exempt d'orgueil et de morgue, bon, affectueux, jaloux de conserver sa réputation d'honnête homme, et plein de déférence pour la majesté souveraine. Il tenait à montrer qu'un citoyen, si grand qu'il puisse être, doit s'honorer de donner aux autres l'exemple du respect des lois et de l'obéissance à la volonté nationale. Son principal mérite est d'avoir pu s'élever, malgré les entraves que les mœurs et les institutions de son pays apportaient à l'exercice de l'autorité militaire, et d'avoir été, pendant cinquante ans, le premier général d'un