PASSAGE DIT DOURO
12 Mai 1809.
Gravé pai J Que
son adversaire à gagner Lugo, sans artillerie et sans bagages, dans un pire état que celui où s'était trouvé, six mois auparavant, sir John Moore en traversant la même ville.
Wellesley ayant appris, le 19, que Lapisse avait forcé le passage du pont d'Alcantara, défendu par Mayne, abandonna les montagnes de Chaves pour revenir sur leTage (1), et poursuivre le but principal de la campagne, qui était d'écraser Victor avant l'arrivée des troupes de Joseph. L'inertie du duc de Bellune favorisa ce projet (2) ; mais de grands embarras d'un autre côté en rendirent l'exécution difficile. Les fatigues extraordinaires d'une longue marche avaient jeté plus de 4,000 hommes dans les ambulances ; les vivres de toute nature commençaient à faire défaut (3), les soldats marchaient presque nu-pieds ; leur paye était depuis longtemps en souf-
(1) I.a poursuite cessa le 18, et Wellesley arriva à Coïmbre le 26. A partir de cette ville, Il ralentit sa marche, parce que la division française avait repasse le Tage. Ses troupes atteignirent ce fleuve du 7 au 12 Juin; ellesl'occupèrent jusqu'au 27.
(2) Dès que le roi eut appris que Soult était à. Oporto, et qu'il avait devant lui une armée anglaise, il ordonna au duc de Bellune de se porter sur Alcantara et de pousser de là une division sur Castel-Branco ; mais Victor répondit qu'il lui était impossible d'exécuter cet ordre, son armée ne pouvant pas vivre dans la contrée où l'on voulait qu'il se rendit. (Voir la lettre de Jourdan au ministre de la guerre, 26 juin 1809, et celle de Victor à Jourdan, du 29 mai. L'une et l'autre se trouvent dans les Mémoires de Joseph.) « Nos soldats, disait le duc de Bellune, sont à la demi-ration, que l'on a beaucoup de peine à leur procurer. » Il craignait en marchant sur Alcantara de voir tomber le fort de Merida, ce qui eût été extrêmement nuisible â l'expédition d'Andalousie. Néanmoins, le 1er juin, le roi fit réitérer â Victor l'ordre de marcher sur Alcantara. II refusa de nouveau, et allégua pour excuse (dans sa lettre du 8 juin à Joseph) la retraite de Cuesta sur Elma, retraite qui, disait-il, lui faisait appréhender que son mouvement sur la Guadiana fût inutile. Le maréchal ajoutait que le pont d'Alcantara avait été coupé, qu'il n'y avait plus moyen de vivre entre le Tage et la Guadiana, et que le premier corps était menacé d'une dissolution complète si, sous cinq jours, il ne recevait pas l'ordre d'entrer en Andalousie, ou de revenir sur la rive droite du Tage. Le roi apprit en même temps (1er juin) par le ministre de la guerre de Paris, et non par Soult, les succès de Wellesley sur le Douro. Pensant que dans celte circonstance il serait imprudent d'entreprendre l'expédition d'Andalousie, il autorisa Victor à revenir sur la rive droite du Tage, entre Almaraz etTalavera. (Voir la lettre de Joseph à Napoléon, du 1C juin 1809.)
Il résulte de ce qui précède, que le duc de Bellune resta inactif du 22 mai au 10 juin, parce qu'il craignait d'être coupé par Cuesta. Rien cependant n'eût été plus facile que d'écraser un pareil adversaire et de marcher ensuite sur Lisbonne. Au lieu d'agir ainsi, le duc de Bellune laissa Cuesta intact et négligea l'occasion de prendre Badajoz, qui eût été d'un grand secours pour les opérations ultérieures .
(3) Il n'y eut point disette cependant, et Napier se trompe en affirmant que pendant quelque temps la troupe fut sans vivres. On lit en effet, dans un ordre de Wellesley, daté de Coïmbre, 29 mai 1809 : « Jamais il n'y eut une armée aussi bien nourrie, et, partant, aussi peu excusable de se livrer au pillage, si tant est qu'on puisse être jamais excusable de piller. »
france(i),et la caisse militaire n'offrait plus aucune ressource. Ces maux se trouvaient encore aggravés par l'indiscipline des soldats et par les funestes habitudes de pillage qu'ils avaient contractées. Wellesley pour les corriger ne leur épargna ni les reproches ni les humiliations. « L'armée, écrivit-il « à lord Castlereagh, se conduit horriblement. C'est une « bande de vauriens (they are à rabble) qui ne supporte pas « mieux le succès que l'armée de sir John Moore ne supporta « la défaite. Je fais tous mes efforts pour la mater; si je n'y « réussis pas, je porterai officiellement plainte contre elle, « et je renverrai en punition un ou deux corps en Angle- « terre : nos soldats pillent partout (2). »
Cette odieuse conduite devait nécessairement exaspérer les habitants du Portugal et provoquer des représailles terribles. Elle causa de grands embarras et un véritable chagrin au général en chef, qui avait en outre à se plaindre des généraux espagnols, dont le caractère fâcheux excluait tout concert dans les opérations, et entravait l'exécution des mesures les plus simples et les plus utiles. Ainsi, après l'expédition contre Soult, Cuesta mit une telle obstination à faire prévaloir ses idées, que Wellesley perdit l'occasion de couper Victor de Madrid, en tournant sa position à Torre- Mocha(3).
Sur ces entrefaites, on apprit au quartier général anglais
On lit encore dans une lettre du même, écrite le 17 juin, d'Abranlès, au vicomte de Castlereagh : « Il n'y a pas de violences de quelque espèce que ce soit que n'ait eu à souffrir un peuple qui nous a reçus comme amis, de la part de soldats qui cependant n'ont jamais, même pour un moment, souffert le plus léger besoin ou la plus petite privation. » Voir encore la lettre adressée par Wellesley à Frère, le 24 juillet 1809, dans laquelle il dit que pendant ses opérations en Portugal, il n'a manqué de pain qu'un seul jour, sur les frontières de la Galice.
(1) Voir Sherer, 1. 1, p. 223, et les lettres de Wellesley, du 30 mai, datées de Coïmbre, du 11 et du 24 juin, datées d'Abrantès.
(2) Coïmbre, 31 mai 1809.
(3) Wellesley dut renoncer à ce projet, â cause du grand nombre de malades, du manque d'argent et de chaussures, de Ja difficulté de se procurer des vivres, de la dispersion de l'armée espagnole dans un pays ouvert, entre les défilés de Monasterio et la Uuadiana, et de l'entêtement de Cuesta, qui ne voulait ni se retirer ni se concentrer.
que le due de Dalmatie , dont on croyait l'armée hors d'état de continuer la guerre, avait évacué la Galice (1) et s'était rendu à Zamora (2) pour secourir Madrid et le 1er corps, menacés par le mouvement de l'armée anglaise sur le Tage. Cette circonstance obligea Wellesley à diriger les troupes portugaises commandées par Beresford sur Almeida, d'où elles pouvaient tenir l'ennemi en échec (3).
L'armée du duc Del Parque et une partie de celle de la Romana, occupaient alors Ciudad-Rodrigo. Les forces concentrées autour de ces deux places s'élevaient à 25,000 hommes.
Cependant le manque d'argent (4) , les maladies , le mauvais vouloir de Cuesta (5), l'insuffisance momentanée des troupes anglaises (6), le retard dans l'envoi des secours et d'autres difficultés encore, retinrent Wellesley aux environs d'Abrantès jusqu'à la fin de juin (7). A cette époque, on apprit que Victor s'était retiré de Torre-Mocha (s), et que
(1) Le maréchal Ney évacua la Galice vers le milieu de juillet et alla prendre position à Astorga. Cette résolution élall la conséquence du départ de Soult, départ que le duc d'EIciilngen qualifia « d'Indigne trahison. » On sait que ces maréchaux étalent convenus a Lugo d'un plan d'opérations. M. Thiers prétend que le duc de Dalmatie ne s*y conforma point, et que celte circonstance décida le maréchal Ney à hâter l'évacuation de la Galice. Mais le général Jomini, alors chef d'état-major du duc d'Elchingen, m'a prouvé que Soult ne mérite pas ce reproche, et que si l'arrangement convenu n'a pas été suivi, 11 faut l'attribuer à Ney, homme très-entêté et fort jaloux de tous ses camarades.
(2) Vers la fln de juin. •
(3) En envoyant Beresford dans l'cntre-Douro et Minho, "Wellesley avait pour but principal de lui donner le temps et l'occasion de former ses troupes. (Voir sa lettre du 30 octobre 1809 au marquis Wellesley.) Il espérait aussi'que, grâce à l'appui de la brigade anglaise qui avait été réunie à l'armée portugaise pour lui servir d'exemple, Beresford pourrait tenir en échec l'année de Soult, cantonnée A Zamora, et observer en même temps la gauche de l'armée anglaise.
(4) « Nos soldats n'avaient pas de souliers, les convois n'arrivaient pas, et la caisse militaire « était entièrement vide. » — Voir Londonderry, t. 1, p. 367.
(5) Ce général avait fait proposer à wellesley trois plans d'opérations qui furent tous écartés. C'est là, d'après Londonderry, la principale cause du mauvais vouloir de Cuesta. (T.I, p. 35.)
(G) Le 30 juin, 'Wellesley écrivit à Castlereagh : « A votre compte, j'ai 35,000 hommes ; suivant le mien, je n'en ai que 18,0C0. » (Déduction faite des malades.)
(7) C'est donc bien Injustement que le général Sarrazin accuse Wellington de n'avoir pas quitté Abrantès un mois plus tôt. Ce même général ne se montre pas plus judicieux quand Il critique le plan concerté entre Wellington et Cuesta, et quand il prétend que le commandant en chef de l'armée alliée manqua, dans cette campagne, de courage et d'esprit (p. 89).
(8) Quand le roi Joseph apprit la déroute de Soult, il ne songea plus à pousser le maréchal Victor en Andalousie. Il le retint au contraire sur le Tage pour faire face aux Espagnols de cuesta, ou aux Anglais, dans le cas où ces derniers voudraient envahir l'Estramadure.
8,000 hommes de troupes anglaises étaient en vue de Lisbonne.
Jugeant l'instant favorable, Wellesley se mit en marche (i), par les deux rives du Tage, pour se joindre à Cuesta sur le Tietar (2) et arrêter de concert avec lui un plan d'opérations contre Madrid. Ses forces s'élevaient alors à 22,000 hommes; Cuesta en avait 53,000 (5). C'était peu sans doute pour aller au-devant des Français, qui avaient encore en ce moment 250,000 combattants dans la Péninsule; mais sur ce nombre, ils ne pouvaient opposer immédiatement aux alliés que 28,000 hommes sous Victor, 12,000 sous Sébastiani et 5,000 de la garnison de Madrid, aux ordres du roi (4).
Wellesley n'ignorait aucun des dangers de cette situation, à laquelle il avait vainement essayé de se soustraire en sollicitant de nouveaux renforts. Au lieu de faire droit à ses justes demandes et de réunir, comme cela était possible, 80,000 Anglais dans le Portugal, le ministère avait employé ses meilleures troupes à des expéditions secondaires, d'où il ne tira ni
(1) Le 27 juin ; à cette époque, Soult était à Zamora, Ney à Astorga, Kellermann à Valladolid, Victor à Talavera, Sébastiani près de Tolède, Suchet à Sarragosse, et Saint-Cyr devant Gironne. Cuesta occupait sur le Tage le Puerto de Mirabelle et Arzobispo.
Wellesley fait observer, dans sa Relation des opérations de 1809, que l'argent indispensable pour ouvrir la campagne arriva seulement A Abranlès le 25, et que l'ordre de marche fut donné aussitôt qu'on eut reçu cet argent : « Au reste, dit-il, quelle différence y aurait-il eue « dans la position de Victor, si Wellesley était parti d'Abrantès quelques jours plus tôt? La « seule différence, c'est que Victor se serait retiré de l'autre côté du Tage quelques jours « plus tôt qu'il ne le fit. »
(2) Cuesta avait quitté Torre-Mocha à la fin de juin.
(3) Napier, Sliereret Londonderry assurent qu'il avait 38,000 hommes; mais Wellesley, qui devaitêtre bien renseignée cet égard, dit, dans sa lettre du 15 juillet 1809 â Castlcreagh, que Cuesta avait seulement 33,000 hommes.
Le colonel Jones estime les forces de Wellesley à 19,000 Anglais, et celles de Cuesta à 30,000 hommes d'infanterie et à 7,000 chevaux.
(4) Les forces françaises s'élevaient à 207,000 hommes d'infanterie et A 36,000 de cavalerie, dont 175,000 d'un côlé et 33,000 de l'autre, présents aux drapeaux : « C'étaient en grande ■' partie, dit M. Thiers, les meilleures troupes de la France, celles qui avalent fait les campa- « gnes de la révolution et de l'empire, qui avaient vaincu l'Italie, l'Egypte, l'Allemagne et la « Russie. Voilà où nous avait conduit cette conquête d'Espagne, regardée d'abord comme « l'affaire d'un simple coup de main. »
Les troupes nationales régulières s'élevaient, dans les provinces du Sud-Est, à 20,000 hommes; dans le Nord-Ouest, à 25,000; en Andalousie et en Estramadure, â 70,000, y compris l'armée de Cuesta. Les troupes régulières du Portugalne montaient qu'à 15,000 hommes.
profit ni honneur (i). Ce n'est donc point à sa prévoyance ni à sa fermeté que l'on doit attribuer l'heureuse issue de la guerre d'Espagne. La suite des événements prouvera que ce résultat est dû au génie militaire de Wellington , à la constance et à la bravoure des troupes anglo-portugaises.
Dès le mois de juin, Soult avait proposé à Joseph d'assiéger Ciudad-Rodrigo pour attirer sir Arthur hors de la vallée du Tage, et ouvrir ainsi à l'armée du centre le chemin de Lisbonne (2) ; c'était faire preuve de sagacité , mais le roi trouva bien plus important de protéger Madrid contre Vénegas et Cuesta, et cette faute provoqua le mouvement offensif de l'armée anglaise, dont allons nous occuper maintenant.
Le 30juin, Soult reçut à Zamora une lettre datée deSchœnbrunn (12 juin), par laquelle Napoléon lui confiait la direction des 2e, 5e et 6e corps, avec ordre de les concentrer pour un mouvement décisif contre les Anglais (5).
« Wellesley, écrivait l'empereur, avancera probablement « par le Tage contre Madrid; dans ce cas, passez les monta- « gnes , tombez sur son flanc et ses derrières , et écrasez-le (4) . »
(1) 12,000 hommes quittèrent la Sicile pour envahir la partie méridionale de rilalie, et plus de 40,000 hommes Turent engagés dans la malheureuse expédition de lord Chatam contre Anvers.
(2) M. Thiers explique autrement le projet de Soult. 11 prétend que ce maréchal, convaincu que les Anglais ne reparaîtraient pas sur le théâtre de la guerre avant le mois de septembre, voulait mettre à profil le temps disponible pour assiéger les places de Ciudad-Rodrigo et d'AImeida, nécessaires à la sûreté de sa ligne d'opération sur Coïmbre. C'était, selon lui, la véritable route pour pénétrer en Portugal. Hais Jourdan et Joseph déclarèrent ce plan inadmissible, en ce qu'il exigeait, outre la réduction des armées d'Aragon, de Catalogne et du centre, des ressources que l'on était alors dans l'impossibilité d'obtenir.
(3) Voir cet ordre dans les Mémoires de Joseph, t. VI, p. 189.
(4) Ces lignes sont extraites de l'ouvrage de Bicnon, t. Vllt, p. 330. Nous ne les avons pas retrouvées dans les Mémoires de Joseph. Il existe toutefois dans cette collection une lettre
En conséquence, le duc de Dalmatie résolut de faire observer Beresford et Del Parque, de presser les sièges de Ciudad- Rodrigo et d'Almeida, et de diriger le restant de ses forces sur Placencia, pour menacer les communications de l'armée anglaise avec Lisbonne.
Wellesley avait à choisir entre trois plans d'opérations :
1° Passer le Tage, se joindre à Cuesta et attaquer Victor en s'appuyant sur Elvas et Badajoz ;
2° Opérer par la ligne d'Almeida et de Ciudad-Rodrigo, avec l'assistance de Beresford, du duc Del Parque et de la Romana, pendant que Cuesta et Vénegas tiendraient le 1er et le 4e corps en échec ;
Et 5° avancer avec Cuesta par Placencia et Almaraz sur Madrid, Vénegas agissant de concert par la Manche.
Le général anglais donna sagement la préférence à ce dernier plan, dont il exposa les divers avantages dans ses instructions du 9 juin au lieutenant-colonel Bourke.
Toutes les mesures ayant été prises, l'armée anglo-portugaise établit son quartier-général à Placencia dans la journée du 8 juillet.
Ainsi l'Espagne se trouva envahie dans le moment même où le roi songeait à prendre l'offensive contre les Anglais en Portugal.
Victor était à Talavera avec 22,000 hommes; Cuesta occupait Almaraz avec 40,000, dont 7,000 de cavalerie; et sur le flanc gauche de l'étroite et longue vallée du Tage, où l'armée anglaise allait s'engager, se trouvaient les corps réunis de Ney et de Soult.
du 17 juillet 1809, où Clarkc dit à Jourdan : « Dans sa lettre du S courant, Sa Majesté me « charge de vous mander que le coup de Jarnac viendra des Anglais, et que si les affaires ne « sont pas mieux, menées, il est à craindre que les Anglais ne débouchent du Portugal par h Abrantès et ne surprennent le roi à Madrid par des mouvements qu'ils auraient cachés. » si les lignes citées par Bignon sont authentiques, nous ne comprenons pas que l'empereur ait pu reprocher au roi, à Jourdan et à Soult le mouvement exécuté par ce dernier sur Placencia.
Bien que Wellesley ignorât la jonction de ces derniers corps et le danger qui menaçait sa ligne d'opération, il s'adressa à Cuesta pour faire garder les défilés de Banos et de Peralès, les seules routes praticables à l'artillerie par lesquelles Soult pût déboucher sur son flanc : précaution excellente, mais qui devint malheureusement inutile par l'entêtement et le mauvais vouloir du général espagnol (1).
Le 20, l'armée anglaise effectua sa jonction avec Cuesta dans Oropeza (2). Le plan des deux généraux était de marcher ensemble sur Madrid, où Vénegas (3) devait se porter simultanément avec 26,000 hommes par Tolède et Aranjuez. Le colonel Wilson, avec son corps de partisans, fort de 4,000 hommes (4), avait ordre de s'avancer dans la direction de l'Escurial et de Naval-Carnero, pour menacer la ligne de communication de Joseph avec le nord de l'Espagne; enfin les 15,000 Portugais, sous le commandement de Beresford, devaient occuper les Français sur le Douro et à Salamanque,
(1) Après un refus formel suivi de nouvelles instances, Cuesta consentit enfin à envoyer dans chaque défilé deux bataillons de 300 hommes : précaution véritablement ridicule, surtout pour le défilé de Banos, qui n'avait aucune autre défense, tandis que celui de Peralés se trouvait, par ordre de Wellesley, protégé à distance par l'armée de Beresford.
(2) Wkllksley, Dépêche du 15 juillet ù lord Casllereagh. « Les troupes de Cuesta, dit-il,
« sont mal habillées, mais bien armées Quelques-uns des corps d'infanterie sont certai-
« ncment bons, et les chevaux de la cavalerie se trouvent dans d'excellentes condl- « lions. »
Le marquis île Londonderry, qui servait dans l'état-major anglais, raconte, 1. 1, p. 378, la fâcheuse impression que laissa la visite faite par Wellesley, dans la journée du 10 juin, au camp de Cuesta (ACasadel Puerto) : «Nous trouvâmes, dit-il, un général infirme et une armée sans consistance : Cuesta avait peine à se tenir a cheval; il ne prononça pas cinq paroles pendant toute notre visite. En retournant a nos quartiers, nous fûmes plus que jamais persuadés que si la Péninsule était affranchie, ce serait par notre fait et non par celui des Espagnols. *
Le lieutenant-colonel Leith Hay et le capitaine Sherer, autres témoins oculaires, portent sur l'armée de Cuesta le même jugement. Wellesley, qu'on a souvent accusé d'être prévenu contre les Espagnols, est le seul qui ait émis sur cette armée une opinion quelque peu favorable.
(3) Vénegas commandait une partie de l'armée d'Andalousie. « Ses troupes, dit Napier, étaient les meilleures que les Espagnols eussent jamais mises en campagne. » Jomini et Thiers en portent le nombre à 18,000 hommes, et le colonel Jones, à 14,000 seulement. 11 y a erreur dans l'une et l'autre évaluation.
(4) Les Français croyaient ce corps beaucoup plus fort qu'il n'était. Le général Koch, dans les Mémoires de Masséna, se fait l'écho de cette erreur, en portant l'effectif de Wilson à 12ou 14,000 hommes. Jones l'évalue à 5,000 hommes et du Casse, (Mémoires de Joseph), à 6.000.
de concert avec le duc Del Parque, qui commandait à 10,000 Espagnols autour de Ciudad-Rodrigo (i). « Cette opération, dit le général Jomini, était habilement conçue...; toutefois le succès en eût été plus certain, si on l'avait exécutée dès la fin de juin. Mais Wellesley ne commandait pas aux Espagnols, et il devait concerter ses mouvements avec deux généraux et avec la junte, ce qui n'était pas l'affaire d'un jour. » Le célèbre critique aurait pu ajouter que l'ignorance et la ridicule présomption de Cuesta donnèrent plus d'embarras au chef de l'armée anglaise, que les périls même de la situation où il se trouvait engagé, et que Vénegas, en n'exécutant pas la partie du plan des opérations qui le concernait (2), permit aux Français de réunir pendant les journées des 24, 25 et 26 toutes leurs forces entre Torrijos et Tolède (5). D'un autre côté, la junte et le plénipotentiaire de la Grande-Bretagne (4) ne prirent aucune mesure pour assurer les transports et les subsistances. Wellesley aurait pu sans doute prévenir les effets de cette incurie; mais comment supposer qu'il ne trouverait aucun appui chez le peuple qu'il venait secourir; que les Espagnols cacheraient leurs vivres, et qu'ils pousseraient le mauvais vouloir jusqu'à refuser d'enterrer les morts et les carcasses d'animaux, dont les
(1) « Le général Wellesley, dit Bclmas, avait jugé que ces troupes (celles de Beresford et de Del Parque) suffiraient pour tenir en échec le maréchal Soult, qu'il croyait seul dans le royaume de Léon, ignorant l'arrivée du maréchal Ney à Astorga, et la présence du maréchal Mortier à Valladolid. » (T. I,p.90.)
(2) II avait été convenu que Vénegas s'avancerait par Temblèque, Ocanaet Fuentl-Ducna sur Arganda près de Madrid, de façon à se trouver là du 22 au 23 juillet, pendant que les armées combinées seraient à Talavera et à Escalona. C'est la junte centrale qui empêcha Vénegas d'exécuter ce mouvement. (V. lettre du 30 octobre 1809 de sir Arthur, au marquis Wellesley.)
(3) Rapport officiel de JVelleslejr.
(4) M. Frère. Cet agent se mêlait d'une foule de choses qui ne le regardaient point, et négligeait en revanche ses véritables devoirs. « Lui, dit IVapler qui n'avait rien pu régler pour « la subsistance des troupes ( préliminaire indispensable qui entrait dans ses attribu- << i ions), se crut compétent pour diriger les opérations, ce qui de droit appartenait exclusi- » vement aux généraux. 11 eut le tort de se mêler à toutes les intrigues du jour; de « chercher a faire et à défaire des chefs pour l'armée espagnole; d'insulter sir John Moore ; « d'importuner sir J. Cradock par ses plans de campagne, et de combiner un système « d'opération pour sir Arthur Wellesley, sans l'avis ni le concours de ce capitaine. »
émanations engendraient les plus graves maladies (1) !..
Le 22 juillet, sir Arthur Wellesley entra dans Talavera. Il aurait voulu attaquer les Français le lendemain, sachant qu'ils n'étaient pas encore concentrés, et que le duc de Bellune ne pouvait lui opposer que 22,000 combattants ; mais Gregorio de Cuesta déclara qu'il n'était pas encore prêt. De sorte que Victor put se retirer tranquillement derrière l'Alberche, et de là sur Tolède, pivot stratégique d'une grande importance.
Le comte Toréno attribue l'opposition de Cuesta à un excès de prudence, au moins fort extraordinaire chez un homme de ce tempérament ; mais Napier, Shérer et Maxwell affirment que le général espagnol ne voulut pas attaquer le 25, uniquement parce que ce jour était un dimanche. Quoi qu'il en soit, cette première dissidence entre les deux généraux fut un des événements les plus funestes de la campagne (2).
Joseph, prévenu le 25 de la concentration des troupes alliées et de leur marche sur Talavera, prit la sage résolution d'aller à leur rencontre avec toutes ses forces disponibles , c'est-à-dire avec les corps de Sébastiani et de Victor et 5,000 hommes tirés de Madrid. L'ensemble de ces forces s'élevait à 50,000 combattants (5); ilauraitétéde 68 à 70,000, si le corps de Mortier, établi par ordre du roi à Villa-Castin (à deux marches de Tolède) n'avait pris le chemin de Salamanque. Joseph s'était opposé à ce départ (4), mais Soult
(1) Voir la lettre «lu 31 juillet 1809 à M. Frère. On lit entre autres dans cette lettre : « il y « a près <lc 4,000 blessés, mourant à Thôpital de Talavera, faute du moindre secours et des « choses les plus nécessaires, que dans tout autre pays on fournirait même à ses ennemis. »
(2) Wellesley, à propos de ce différend, écrivit à Frère : « I can only say that tlie obstlnacy of this old gentleman (Cuesta) is tbrowing out of our hands the (ïnest game that armies ever had. » Ailleurs il dit : « I find Cuesta more and more impraticable every day. It is impossible to do business with him. » — Voir Gurwoob, t. IV, p. 496.
(3) 45,000 hommes, d'après du Casse ; 40,000, d'après la correspondance de Joseph et les auteurs des Victoires et conquêtes ; mais en réalité 45 à 50,000 hommes.
(4) Voir sa lettre du 3 juillet à Napoléon.
l'avait exigé, se fondant sur l'ordre intempestif donné par Napoléon, à 600 lieues du théâtre de la guerre, et trois mois avant l'époque où les événements devaient s'accomplir. Le roi songea à réparer le mal en portant le duc de Dalmatie sur Avila pour descendre de là vers le Tage, entre Madrid et Talavera; mais craignant que ce mouvement n'exigeât trop de temps, il préféra faire déboucher Soult directement de Salamanque sur Placencia, où il pouvait être rendu le 30 ouïe 51 juillet (i). Ce plan avait le grave défaut de séparer l'armée française en deux masses et de donner à Wellesley l'avantage des lignes intérieures. Napoléon le critiqua vivement dans une lettre qu'il fit écrire par son ministre de la guerre au maréchal Jourdan (2). On doit faire observer cependant que chacune des masses séparées de l'armée française était suffisante pour écraser au besoin l'ensemble des forces alliées (3). Mais la véritable raison qui décida le roi, et sa meilleure excuse, en faveur de ce plan d'opérations, est celle que le maréchal Jourdan fit valoir dans sa lettre du 15 septembre 1809 au ministre Clarke. «Le roi calcula, dit-il, que les trois corps de Soult pouvaient être en quatre jours à Placencia, tandis qu'ils auraient dû en mettre sept ou huit pour gagner Madrid. Or, pendant ce temps, Wellesley et Cuesta, réunis à Vénegas, se seraient emparés de la capitale (4). »
(l)Ce plan, proposé par Soult, ne trouva d'abord aucun accueil ; mais Foy vint le soutenir à Madrid et finit par l'emporter, bien que la plupart des généraux fussent favorables au premier plan. — Voir t. VI des Mémoires de Joseph, la relation de la campagne de Talavera , par le colonel Desprez.
(2) Lettre du 31 août 1809. (Voir Belmas, 1. 1, p. 403.) Dans celle du 7 août, Napoléon écrivit à Clarke : « Il est bien malheureux que le maréchal Soult ait si mal manœuvré que de ne s'être pas réuni au roi. » Et dans celle du 15 août au même, il formule encore plus nettement son opinion en disant : « Le plan de faire venir le maréchal Soult sur Placencia est fautif et « contre toutes les règles. »
(3} En effet, les trois corps sous les ordres de Soult s'élevaient à environ 50,000 hommes tandis que Wellesley n'avait que 25,000 hommes environ de bonnes troupes.
(4) Le compilateur des Mémoires de Joseph dit que Napoléon admit dans la suite cette explication comme une excuse suffisante de la conduite du roi ; mais il ne produit aucune lettre à l'appui de cette assertion.
Le général Desprez fait observer que, dans tout état de choses, c'était trop de 50,000 hommes
Le maréchal Soult avait reçu, le 24, l'ordre de marcher sur Placencia (1). Néanmoins le 5fi corps ne partit de Salamanque que le 27, le 2e que le 50, et le 6n que le iPr août. Le duc de Dalmatie invoqua, pour justifier ces retards, les réparations qu'avait exigées son matériel d'artillerie. En admettant cette raison comme fondée, il est une autre perte de temps qu'on n'explique pas d'une manière satisfaisante : c'est celle qu'occasionna l'arrivée tardive des trois corps dans la vallée du Tage; et, en effet, quoique de Salamanque à Placencia il n'y ait que 25 lieues, ces corps ne se trouvèrent réunis entre Placencia et Naval-Moral que le 5 du mois d'août (2).
Dans cette situation, le devoir du roi était de chercher à gagner du temps. « Mon plus grand désir, lui avait écrit le « duc de Dalmatie, est que Votre Majesté ne livre pas une « bataille générale avant qu'elle soit certaine que toutes mes « forces sont concentrées près de Placencia. On obtiendra « les résultats les plus importants, si Votre Majesté s'abstient « d'attaquer, jusqu'au moment où la connaissance de ma « marche obligera l'ennemi à rétrograder, ce qu'il doit faire, « ou il est perdu. »
Au lieu de suivre ces conseils, le roi, adoptant l'avis de Jourdan (3) et de Victor, se décida à prendre l'offensive. Depuis le 25, toutes ses forces disponibles étaient réunies à Vargas, près de Tolède. C'est là, paraît-il, qu'il reçut une lettre de Soult, annonçant que le corps de Mortier et le sien
pour faire une diversion sur les derrières des alliés. Deux corps eussent suffi ; le 3^ (celui de Mortier) aurait donc pu se réunir au roi.
(1) D'après les auteurs des Victoires et conquêtes, il l'aurait reçu le 27 seulement. Cette erreur explique pourquoi ils n'ont pas un mot de reproche à adresser au duc de Dalmatie.
(2) Cependant Soult, dans une de ses lettres, insérées au t. VI, p. 322 de la correspondance de Joseph, dit : « Nous avons fait des marches inouïes... » inouïes en effet ! car ces vingt-cinq lieues, faites en dix jours, avant la bataille, Ney les fit en quatre jours; après la bataille.
(3) Jourdan qui avait conseillé le mouvement offensir de Joseph, reconnut bientôt son erreur et s'opposa a la bataille de Talavera. Joseph, en se ralliant à l'opinion de Victor, était uniquement dirigé par la crainte de voir Vénegas s'emparer de Madrid et de toutes ses ressources.
pourraient partir de Salamanque le 26 et être par conséquent le 50 ou le 51 sur les derrières des Anglais (î) Cette nouvelle, qui ne fut point confirmée par les faits, exerça une grande influence sur la détermination du roi.
Wellesley ne pouvait opposer aux 50,000 hommes de Victor (2) que des forces inférieures en qualité, à peine égales en nombre, et divisées, par suite des fautes de Cuesta, en quatre masses inégales, sans aucune liaison entre elles.
Les trois quarts de ces forces étaient renfermées entre l'Alberche et le Tage, et l'armée tout entière se trouvait dans le plus grand dénûment (3).
Rien ne s'opposait donc à ce que Joseph attendit l'arrivée de Soult; mais la lenteur obligée de Wellesley lui avait donné une fausse idée du caractère et des talents de ce général, et c'est ce qui le décida à prendre la fâcheuse résolution de passer la Guadarrama le 26 juillet.
Cependant Cuesta, qui, le 25, hésitait à attaquer les Français, poussé maintenant par de funestes conseils, et sentant renaître en son cœur l'ambitieux désir d'entrer le premier dans Madrid, s'avança seul et arriva le 25 jusqu'à Santa-Olalla et
(1) M. Thiers admet l'existence de la lettre de Soult, en s'appuyant sur l'autorité du maréchal Jourdan {Mémoires inédits de ce maréchal).
Cette lettre ne se trouve pas dans les Mémoires de Joseph; maison y voit, en revanche, que le général Foy donna, au nom du maréchal Soult, l'assurance que vers le 30, les trois corps de ce maréchal déboucheraient dans la vallée du Tage.
(2) D'après M. Thiers, Victor avait 22,542 hommes; Sebastiani, 17,690, et Joseph, 5,077. Total : 45,309. D'après un état officiel français, produit par Maxwell, t. Il, p. 69, l'armée du roi comptait 56,122 hommes et 80 pièces de canon, et l'armée alliée 59,997 hommes et 100 pièces de canon. Mais cette évaluation est inexacte, au moins en ce qui concerne l'armée alliée, puisque les Espagnols y figurent pour 39,000 hommes au lieu de 33,000.
(3) Celle de Victor n'était pas sous ce rapport dans une situation meilleure ; elle avait, en outre, beaucoup de malades.
Le 24, Wellesley écrivit, de Talavera de la Reynaà M. Frère: «Je déplore certainement la « nécessité qui me force à m'arrêter à présent, et qui m'obligera à quitter l'Espagne, si cela <( continue... Je n'ai jamais vu une armée aussi maltraitée dans aucun pays. »
Et dans une autre lettre, datée de Badajoz, 30 octobre 1809, il dit à son frère : « Depuis le « 21 juillet jusqu'au 24 août, les hommes ni les chevaux n'ont reçu régulièrement leur » ration... Le fourrage donné aux chevaux était arraché des champs par les cavaliers. C'était « ordinairement du blé ou du seigle, nourriture qui passe pour être très-malsaine ; aussi « l'armée, dans un court espace de cinq semaines, a-l-elle laissé en arrière plus de 1,500 che- « vaux, sans compter ceux qu'elle a perdus dans les engagements avec l'ennemi. »
Torrijos (1). Le lendemain, il attendit avec une partie de ses troupes l'avant-garde de Victor, qui l'attaqua et le battit complètement à Alcabon (2). « Si dans ce moment, dit M. Thiers, le 1" corps avait été en mesure de donner, l'armée espagnole tout entière aurait été mise en déroute; mais les troupes étaient fatiguées, le terrain offrait de grandes difficultés, et Victor ne voulait pas risquer une nouvelle action (0). »...«Cet excès de prudence fut très-favorable aux alliés, dont les corps avaient si peu de liaison, qu'une vigoureuse initiative les aurait écrasés (4). »
Le 27, Cuesta consentit enfin à se retirer sur Talavera et à se mettre sous le commandement de Wellesley. Les deux armées réunies se composaient alors de 44,000 baïonnettes, de près de 10,000 chevaux et de 100 pièces d'artillerie (5) ; mais dans cet effectif, les Anglais et les Allemands n'entraient que pour 19,000 hommes environ.
Les alliées prirent en avant de Talavera une position assez avantageuse. La droite de cette position, occupée par les troupes espagnoles, était couverte par des oliviers, de légères éminences et des fossés ; la gauche, occupée par l'armée anglaise, offrait une plaine ouverte, dominée par une hauteur sur laquelle se tenait, comme seconde ligne, la division
(1) TORENO, t. III, p. 39.
(2) Il perdit 7 a 800 hommes dans cette affaire. Général Desprez.— Les pertes des Français furent presque nulles {idem). Wellesley ne devait ni ne pouvait s'attendre à un pareil coup de tête. Le général Sarrazin n'est donc point fondé à dire qu'il commit une grande faute en ne suivant pas le mouvement de Cuesta (p. 104). Se conformer aux tristes inspirations d'un pareil général, c'eût été, de la part du commandant en chef, une sottise impardonnable.
(3) « Victor prétendit que sa cavalerie avait besoin de faire rafraîchir les chevaux. » Mémoires de Joseph, t. V, p. 234.
(5) D'après Toréno, l'effectif présent s'élevait à 34,000 Espagnols, dont 0,000 de cavalerie et à 19,000 Anglais, dont 3,000 de cavalerie; d'après Maxwell, à 33,000 Espagnols et 19,000 Anglais. D'après le général Koch, » A 60,000 hommes, ou un tiers de plus que l'armée française.»
Les auteurs des Victoires et conquêtes tombent dans une exagération p!us grande encore, en attribuant à Wellesley des « forces presque doubles, » c'est-à-dire 80,000 hommes environ. (T. XIX, p. 284). Ils se trompent aussi, en disant que la position de Wellesley « était pour ainsi dire inexpugnable. »
du général Hill. Entre cette hauteur et une chaîne de montagnes bordant la vallée du Tage, se trouvait une gorge que Wellesley négligea de faire occuper, la croyant suffisamment défendue par les troupes de Hill (1). (Voir PI. vi.)
Devant le centre s'étendait un plateau sur lequel on avait commencé la construction d'une redoute. Enfin, dans l'espace libre en arrière de cet ouvrage se tenaient la division de Campbell, la brigade de dragons du général Cotton et une partie de la cavalerie espagnole.
Cette position, dont la droite s'appuyait à Talavera et la gauche aux montagnes, présentait plus de 2 milles en longueur.
Le 27, les Français en approchèrent (2) avec 45,000 hommes d'infanterie, 7,000 de cavalerie et 90 bouches à feu (3). Une partie de l'armée anglaise occupait alors le poste de Casa de Salinas. Les bois par lesquels on pouvait déboucher sur ce point ayant été mal gardés, les divisions Lapisse et Ruffin surprirent la Casa et mirent en déroute deux régiments anglais qui n'avaient pas encore vu le feu. Dans cette brusque attaque, Wellesley fut sur le point d'être fait prisonnier. Au même moment, les Espagnols de la droite, menacés par la cavalerie légère de Milhaud, se débandèrent après avoir déchargé leurs armes, et s'enfuirent à plusieurs milles en arrière, répandant la nouvelle que tout était perdu. Victor les eût poursuivis et sabrés si la nature du terrain et l'appui de la cavalerie anglaise n'y avaient mis obsta-
(1) Rapport de Wellesley àCasllereagh.
(2) Depuis l'affaire de Victor avecCuesta.le roi s'était imaginé que Wellesley était en pleine retraite et qu'il ne cherchait qu'à lui échapper. 11 y eut même à ce propos une très-vive explication entre le duc de Bellune, Jourdan et le roi, parce que ce dernier, sans tenir compte delà chaleur du jour et de lafatiguedes troupes, ne cessait de donner des ordres au 1er corps pour le pousser en avant , ce dont Victor se sentit blessé outre mesure. (Voir le Mémoire du général Desprez.)
(3) D'après Jomini, il y avait à Talavera 40,000 Français et 60,000 alliés. D'après le général Desprez, les Français comptaient seulement 33,000 fantassins, 5,500 chevaux et 80 canons ; Jourdan (voir sa lettre du 9 août) et le roi estimèrent leurs forces a 40,000 hommes et celles de l'ennemi à 80,000 (chiffre exagéré).
cle. Environ 4,000 de ces fuyards furent ralliés à Talavera; les 6,000 autres ne reparurent plus sur le champ de bataille (i).
Après avoir enlevé la Casa, les divisions Ruffin et Lapisse dirigèrent leur attaque sur la montagne défendue par Hill. Le duc de Bellune, encouragé par le succès de ses premiers efforts, envoya comme soutien de ces troupes une nouvelle division d'infanterie, sa cavalerie et son artillerie légère; mais Wellesley suivi de Ses vétérans accourut sur les lieux, répara le désordre, et permit aux avant-postes de se replier sur le corps principal.
Le même jour, Victor fit une nouvelle tentative pour enlever de vive force la montagne, clef de la position. Un combat opiniâtre s'engagea sur ce point au milieu du crépuscule. « Pendant l'action, dit Napier, on put voir, à la lueur des détonations, des lignes d'infanterie qui se fusillaient à trente pas l'une de l'autre, avec une intrépidité rare. » Un moment, l'issue de la lutte parut douteuse; mais bientôt on entendit, malgré le bruit des armes, le cri de victoire des Anglais, annonçant que l'ennemi était de nouveau culbuté dans le ravin.
Au lieu de livrer ces deux combats avec des ressources insuffisantes, la prudence conseillait à Victor de réserver ses forces pour l'attaque générale, qui aurait pu se donner le 27. En la remettant au lendemain, il permit à Wellesley de prolonger son flanc gauche à travers la vallée et de protéger ainsi plus efficacement la montagne (2). Cette dernière fut attaquée une troisième fois, dans la matinée du 28, et, mal-
(1) Napier.— Alison, t. VII, i>. 366.-toréno, t. III, p. 43.— Maxwell, t. Il, p. 78.-- SHERF.n, t. I, p. 240. Ce dernier dit que 5,000 Espagnols seulement prirent la fuite.
(2) H plaça dans la vallée deux brigades de cavalerie anglaise, soutenues en arrière par la division de cavalerie espagnole, sous les ordres d'Albuquerque. Ce furent les attaques partielles du duc de Bellune qui lui donnèrent l'occasion de corriger ainsi le principal défaut de son ordre de bataille.
gré l'ardeur des troupes françaises, avec aussi peu dé succès que précédemment.
Il fallait s'en tenir là pour le moment et attendre Soult, qui, dans une lettre reçue au quartier général le 28 au matin, avait informé le roi que son armée ne serait réunie à Placencia que du 3 au 5 août (î). Nonobstant cet avis et l'opinion de Jourdan, qui trouvait la position de Wellesley inattaquable de front (2), le roi se décida à livrer bataille. Il avoua lui-même qu'il céda dans cette circonstance au langage persuasif de Victor, qui promit d'enlever la hauteur contre laquelle il avait échoué deux fois, ajoutant que s'il ne réussissait pas, il faudrait renoncer à faire la guerre (3). Joseph pensait d'ailleurs que s'il refusait la bataille qui lui était offerte, le duc de Bellune l'accuserait plus tard d'avoir manqué une belle occasion d'écraser l'armée anglaise et de rendre la paix à l'Espagne. Or la crainte de paraître faible et timide aux yeux de son frère, qui lui reprochait sans cesse de manquer d'énergie, était aussi puissante sur l'esprit du roi que ses préoccupations au sujet de Madrid, menacée à la fois par l'armée de Vénegas, par le corps de Wilson et par une vive agitation dans le peuple. Ce furent toutes ces raisons, accessoires au fond, mais très-fortes pour le roi, qui l'empêchèrent d'attendre Soult, lequel d'ailleurs par ses retards, il faut bien le dire, avait complètement dérangé le plan de la campagne.
Après l'engagement du matin, les armées belligérantes se préparèrent à une lutte décisive : toutes deux, mais celle des alliés principalement, se trouvaient dans des conditions difficiles. Les soldats anglais mouraient de faim; depuis plusieurs jours, les distributions régulières avaient cessé; et ces hommes, encore fatigués des combats de la veille, sur le point de
(1) Mémoires de Joseph, t. VI, p. 239.
(2) Mémoires de Joseph, t. VI, p. 237.
(3) Voir la relation du général Desprez et la lettre du 27 août 1809, où Joseph rappelle ces paroles au duc de Bellune lui-même.
soutenir une nouvelle lutte, n'avaient reçu pour toute subsistance que quelques onces de froment. La plus grande confusion régnait dans le camp espagnol. Enfin Cuesta, pour masquer son insuffisance, montrait une sévérité excessive, qui terrifiait son armée et lui ôtait toute confiance.
Au moment où les Français allaient engager la bataille, Albuquerque envoya un officier d'état-major à Wellesley pour le prévenir que son collègue espagnol le trahissait. Ce message, vraiment étrange, fut remis au colonel Donkin, qui alla trouver le général en chef sur la crête de la montagne où l'on s'était battu depuis deux jours. Sir Arthur observait de ce point les premiers mouvements offensifs de l'armée ennemie. Après avoir lu la lettre d' Albuquerque, il se contenta de dire : « Très-bien, colonel, vous pouvez retourner à votre brigade. » Puis , sans ajouter un seul mot, il continua tranquillement sa reconnaissance (î). Pour accueillir dans un pareil moment une communication si grave avec tant de calme et de dédain, il fallait qu'il fût bien sûr de lui, ou que la nature l'eût doué d'une très-grande force de caractère. Heureusement les prévisions du duc d' Albuquerque ne se réalisèrent point, et l'armée de Cuesta, si elle rendit peu de services, du moins ne se couvrit pas de honte en désertant sa propre cause.
Entre neuf heures et midi, le champ de bataille n'offrait aucune apparence d'hostilité ; de part et d'autre, on se livrait au repos en attendant la lutte ; et comme il faisait une chaleur excessive, les soldats des deux armées quittaient les rangs et se mêlaient sans défiance et sans colère pour étancher leur soif dans un petit ruisseau qui séparait leurs positions respectives (2).
Vers une heure, la scène change tout à coup; les Français
(1) napikk-
(2) The Bivouac... ouvrage cité par Mvxwell, t. II, p, 82.
se groupent autour de leurs drapeaux : le tambour bat; les aigles se déploient ; les colonnes se forment et se mettent en mouvement. A deux heures, les premiers coups de fusil se font entendre ; la bataille commence !
Les troupes françaises, pleines d'ardeur, semblent marcher à une victoire certaine; mais au lieu d'enfoncer par une attaque bien liée la gauche des Anglais, qui est un point faible, le duc de Bellune dirige son principal effort sur leur droite, défendue par Campbell (1). Au moment où Sébastiani commence à plier sur ce point (2), l'attaque contre le centre, dirigée par Lapisse et celle contre la gauche (s), commandée par Rufïin et Villatte, se poursuivent avec des chances diverses. La dernière, beaucoup trop faible pour enlever la montagne et tourner la gauche des Anglais, ne gagne pas un pouce de terrain ; celle de Lapisse, au contraire, soutenue par une batterie formidable, parvient à ébranler lç centre de l'armée anglaise et paye ce commencement de succès par la mort de son chef intrépide. Elle est près d'obtenir un résultat décisif et de gagner la bataille, quand, sur l'ordre de Wellesley, le 48e de ligne descend de la hauteur qu'il occupe, s'avance au milieu des masses ébranlées , arrête l'impulsion des Français et protège le ralliement d'une partie de la division Sherbrooke, en arrière du point menacé. Dans ces entrefaites arrive une brigade de cavalerie légère, que Wellesley jette fort à propos sur les colonnes françaises, au moment où celles-ci commencent à tourbillonner sous le feu de l'artillerie. Cette charge vigoureuse décide la victoire.
On doit s'étonner que Victor n'ait point cherché à rétablir
(1) Le général Desprez, chef d'état-major de Sébastiani, dit que le 1« corps aborda l'ennemi avant le 4= et eut par suite beaucoup à souffrir. Il attribue celte circonstance au terrain, qui était trop couvert pour obtenir beaucoup d'ensemble dans les opérations.
(2) Sébastiani perdit dans ce combat plusieurs plècesd'ariillerie qui restèrent engagées au milieu des plantations.
(3) mil ayant été blessé le malin, cette aile passa sous le commandement du général Tilson.
le combat en portant au secours de Lapisse et de Sébastiani la brigade du roi et la réserve, qui n'avaient pas encore donné. La conjoncture cependant était favorable, car Ruffîn venait de pénétrer dans le vallon, où il aurait pu attaquer les Anglais par derrière, tandis que Villatte les eût attaqués de front ; or Wellesley pour s'opposer à ces efforts n'avait que 14,000 Anglais et Allemands, épuisés de faim et de fatigue. Quant aux Espagnols, ils auraient été, au moment décisif, plutôt un embarras qu'une force réellement utile (1).
Il y avait donc encore des chances pour l'armée française quand le roi, contrairement à l'avis du duc de Bellune, donna l'ordre de la retraite. Jourdan, qui avait combattu l'idée de livrer bataille, approuva cet ordre, soit qu'il jugeât l'armée hors d'état de continuer la lutte, soit qu'il eût, comme Joseph, la crainte d'être tourné par Vénegas, dont les troupes venaient d'être aperçues autour de Madrid (2).
(1) Wellesley reconnaît que les troupes espagnoles auraient pu se jeter avec succès sur le flanc de l'ennemi pendant que celui-ci attaquait le» troupes anglaises; mais il pense qu'elles n'étaient pas assez solides pour exécuter un pareil mouvement dans un terrain couvert d'oliviers. Si le désordre s'était mis dans leurs rangs, tout aurait été perdu, et c'est pourquoi il préféra les laisser dans l'inaction. Néanmoins une partie de l'artillerie et de la cavalerie rendirent de bons services pendant la bataille.
(I) Le capitaine du Casse {Mémoires de Joseph, t. VI, p. 243) dit que Joseph, avant de cesser le combat, voulut porter sa réserve (Forte de 4,900 hommes) sur la droite; mais qu'on lui fit observer que la journée était trop avancée..., et « qu'il se retira en conséquence au milieu de sa garde, où II [établit son bivac, bien déterminé a livrer une seconde bataille le lendemain, ou du moins à ne prendre un parti contraire qu'après avoir reconnu au jour les dispositions des Anglais. »...« Le roi, ajoute le même auteur, ne se retira définitivement qu'à lafin delà nuit, quand Sébastiani vint lui annoncer qu'il s'était mis en retraite, parce que le 1« corps su repliait sur Casa-Lcgos, en longeant la montagne. » Le général Dcsprez, chef d'état-major de Sébastiani, soutient également que Victor se retira sans en avoir reçu l'ordre. Toutefois il atteste que déjà antérieurement, le roi sur les Instances de Jcurdan, avait fait cesser le combat. « Cette résolu ti m, dit-il, fut prise sur l'annonce d'une nouvelle de Mllhaud qui prétendait avoir vu déboucher une colonne nombreuse sur la roule de Talavera. » On crut qu'elle se portait directement vers le pont de l'Alberche. Jourdan déclara qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour commencer la retraite- La réserve n'avait pas encore donné, mais sa position était détestable. Desprez, chargé de faire revenir Victor sur Alberche, trouva ce maréchal si calme et si certain de pouvoir conserver sa position, qu'il prit sur lui de ne pas lui communiquer l'ordre de battre en retraite. Il s'était assuré, d'ailleurs, que la nouvelle de Milhaud n'avait point de fondement. Le roi approuva sa conduite, et le mouvement de retraite fut suspendu jusqu'au moment ou Sébastiani vint annoncer que Victor se retirait sur Casa-Lego*. Ainsi, les deux armées restèrent en présence une partie de la nuit et « a une si petite distance, dit le général Dcsprez, que les sentinelles pouvaient s'entendre. » Nous donnons ces détails comme un correctif au\ récits exagérés des historiens anglais.
A six heures environ, les hostilités cessèrent, et les deux armées reprirent leurs positions du matin. La victoire des alliés eût été complète si, au moment de la retraite du corps de Sébastiani, les troupes espagnoles avaient exécuté un mouvement offensif contre les flancs de ce corps, en se portant par une marche rapide sur l'Alberche; mais il fut absolument impossible de les faire manœuvrer en présence de l'ennemi (1).
Les Anglais perdirent à Talavera 6,268 hommes (2), et les Français 7,396 (3). Ces derniers laissèrent en outre 17 pièces de canon (4) sur le terrain. Vers la fin de la journée, des centaines de blessés furent calcinés ou brûlés horriblement par un incendie que le papier des cartouches communiqua aux herbes et aux broussailles desséchées de la plaine (5).
« Cette bataille, dit le général Jomini, releva la gloire des successeurs de Marlborough, qui depuis un siècle avait décliné. Il fut reconnu que l'infanterie anglaise pouvait le disputer à la meilleure de l'Europe. » Et, en effet, dans la journée de Talavera, 16,000 Anglais, dont un grand nombre tirés
(1) LONDONDERRY, t. II, p. 12.
(2) D'après l'état officiel, Gurwood, t. IV, p. 538, l'armée de Wellesley eut, les 27 et 28, 857 hommes tués, 3,913 blessés et 653 manquants.
(3) Situation officielle (voir les Mémoires de Joseph). D'après Napier, les Anglais, dans les combats du27etdu 28, eurent2 généraux, 31 officiers et 767 hommes tués; 3 généraux, 192 officiers et 3,718 hommes blessés. Les Français eurent 2 généraux et 944 officiers et soldats tués, et 6,294 blessés. Les Espagnols eurent, d'après Cuesta, Jones et Sherer, 1,200 tués et blessés; mais Napier croit ce chiffre exagéré. Uelmas évalue la perte des Français, en blessés et tués, à 7,300 hommes, Jones à 10,000, Jomini à 8,000, et celles des Anglais à 7,000. M. Thiers estime qu'il y eut 7 à 8,000 hommes hors de combat du côté des alliés (dont 3,000 Espagnols) et 7,000 du côté des Français. Le comte Toréno accepte les chiffres donnés par Napier, qui sont en effet les seuls exacts. Suivant les rapports de Jourdan et de Semélé, les Français eurent 944 tués, 6,294 blessés et 156 prisonniers.
(4) D'après Jones, les Français perdirent 20 canons ; d'après le général Koch, 15 ; d'après M. Thiers, 8; d'après le général Desprez,6; et d'après Joseph, Jourdan etSénarmont, 2seulement. (Voir la Correspondance de Joseph, t. VI.) Wellesley, dans un rapport officiel, porta le nombre des pièces à 17; il indiqua le calibre de chacune d'elles et le numéro des régiments qui les avaient prises. Si réellement il n'y avait eu que 2 bouches à feu, c'eût été un mensonge ou une forfanterie. En était-il capable? Rien n'autorise à le croire; au reste, le général Sénarmont fut obligé de convenir, dans la suite, qu'il avait trompé le roi et l'empereur, en affirmant qu'on n'avait pris que 2 canons. Son dernier chiffre est 8. — Voir les Mémoires de Joseph, t. Vil, p. 47.
(5) Vietorlesotthe Brltish armies, et Memoir ofthe ivar, parMURRAY, p. 20,