CHAMP DE BATAILLE DE TALAVERA
2fi Juillet 180!).
I Attaque 'le Ji'iffin
et /le WUatte K Jtlaaue de Seiasu'atù
contre la redoute L Division de Giv. 7e//,'vr
de Merlin M Position de la réserve i>r/:v l/i /i/i de la iat' X Division de draoons de Zatour-Jtâieaoïoy.
f/ Troupes du l'corps attaauanfi par la valléel, Cavalerie Malaise. | Troupes destinée*
c Zfw?£sp. d'Alàuçiteraue eomdattre l'attaa. ri /Jiti"£s/j de Basseeourt \ par la vallée
depuis peu seulement des régiments de milice (1), avaient repoussé l'attaque de 30,000 vétérans français et donné par ce fait d'armes un démenti éclatant à ceux qui prétendent que, pour avoir de la fermeté l'Anglais doit être bien nourri et bien reposé (2). Aussi remarque-t-on, à partir de ce jour, que Napoléon modifia dans sa correspondance l'opinion qu'il avait exprimée jusqu'alors sur la valeur des troupes anglaises (3) et sur la capacité de leurs généraux.
M. Thiers, les auteurs des Victoires et conquêtes (4), Belmas et le compilateur des Mémoires de Joseph ne font pas preuve d'une grande impartialité en soutenant que la bataille demeura indécise. Napoléon, avec plus de franchise, dans une lettre à son frère, qualifia la journée de Talavera de bataille perdue, et il était dans le vrai (5). L'historien du Consulat et de l'empire a raison toutefois de supposer que, sans les fautes de Victor et sans l'indécision de Joseph (qui se trouvait pour la première fois de sa vie sur un champ de
(1) « Il n'y avait que les gardes, les buffs, les 48e et 61« régiments de ligne qui fussent en .• état de faire un service actif... L'armée de J. Moore était bien supérieure à celle-là. >.•
LONDONDERRT.t. Il, p. 33.
Excepté les troupes engagées avec la division du général Sherbrooke, l'armée espagnole ne prit aucune part â la bataille de Talavera. « The spanish troops that were engaged behave « well; but there were very few of them engaged as the attack was madeupon us.»— Wellesley, 29 juillet, à J. Villiers.
« Cette bataille, écrivit encore sir Arthur au colonel Malcolm, le 3 décembre 1809, a été cer. .i tainement la plus terrible des temps modernes et la plus glorieuse pour nos troupes dans « ses résultats. De chaque côté l'on a perdu le quart de son monde. »
(2) On peut citer comme une preuve de la vigueur des soldats anglais la marche de la brigade Crawfurd, venue de Lisbonne au secours de Wellesley. Pour rejoindre â temps , cette brigade avait fait soixante-deux milles anglais en trente-six heures, dans la saison la plus chaude de l'année : chaque soldat portait cinquante à soixante livres, et néanmoins quand Crawfurd arriva le 29 au soir à Talavera, il n'avait que 17 traînards.
(3) Voir entre autres la lettre qu'il fit écrire, le 31 août 1809, par son ministre de la guerre A Jourdan. {Mémoires de Joseph.)
(4) Ces derniers jugent Wellesley dans les termes suivants, qui ne font pas honneur à leur impartialité : « Le débutde ce héros, que la cour de Londres éleva a la dignité de pair pour la » prétendue victoire de Talavera, était loin d'annoncer cette haute réputation que d'autres « circonstances également heureuses lui ont donnée. » T. XIX, p. 293.
(5) « L'honneur de la journée, dit le général Dcsprez (l'un des combattants de Talavera), appartient à l'armée anglaise, » et Napoléon, dans sa lettre du 21 août 1809, â son ministre de la guerre écrivit, avec la même franchise : « J'ai appris à temps que mon armée a été battue. » (Mémoires de Joseph, t. VI.)
bataille), la victoire serait certainement demeurée aux Français.
Les deux armées restèrent en présence toute la journée du 29. Le lendemain, ayant appris que les partisans de Wilson menaçaient la capitale, gardée par trois bataillons seulement, Joseph se retira avec une partie de l'armée, et laissa Victor sur l'Alberche pour écraser l'arrière-garde des alliés, au moment où Soult les forcerait à battre en retraite.
Le 29 étaient arrivés 5,000 hommes de troupes fraîches que le général Crawfurd, au bruit du canon, avait dirigés en toute hâte sur Talavera; ces troupes avaient fait soixante-deux milles en trente-six heures, dans la saison la plus chaude de l'année.
Malgré ce renfort, Wellesley ne voulut point continuer son mouvement offensif, soit qu'il jugeât les Français plutôt repoussés que battus, soit qu'il se défiât de la discipline et de l'organisation de l'armée espagnole.
D'autres raisons encore influèrent sur sa détermination : d'abord l'annonce de l'armistice de Znaïm, publiée dans la Gazette ordinaire de Madrid du 27 juillet, ensuite la marche de Soult, sur laquelle il avait les renseignements les plus certains. Cependant il ne fit valoir aucun de ces motifs", sans doute parce qu'il craignait d'offenser les chefs espagnols ou d'alarmer les esprits. La seule raison qu'il donna en faveur de son inaction fut le manque de vivres et de moyens de transport (î).
Dans la soirée du 2 août (2), Wellesley apprit qu'il ne devait
(1) Toréno, t. 1TI, p- 48. — Jones croit que ce fut en réalité le seul motif qui l'empêcha de poursuivre l'armée du roi ; motif sérieux et nullement ridicule, quoi qu'en disent les auteurs des notoires et conquêtes. (T. XIX, p. 294.)
(2) Lettre du 30 octobre de sir Arthur au marquis Wellesley. Napier se trompe en disant que le général anglais apprit l'arrivée de Soult le 1" août, ce fut seulement le 2, en effet, que Wellesley obtint de Cuesta qu'il dirigeât Bassecourt sur Puerto de Banos; donc, le 2 au malin, il ignorait encore l'abandon de ce poste et son occupation par les troupes françaises. Il n'en reçut avis que le soir, et d'une manière certaine que le lendemain. L'information reçue le 30 au soir portait seulement que 12,000 rations avaient été dirigées d'Alba de Tornies sur Bejar. — Voir la correspondance de Wellington, fin du IVe volume.
rien attendre de Yénegas (i);que ]e défilé de Banos, gardé par le marquis Del Reino avec 4 bataillons, avait été abandonné sans coup férir (2), et que lavant-garde de Soult était aux environs de Placencia (0). Comme les rapports lui faisaient supposer que les forces du maréchal ne s'élevaient qu'à 12 ou 15,000 hommes, il eut l'imprudence de marcher seul à sa rencontre le 5 au matin (4), et de laisser l'armée espagnole à Talavera pour tenir tête aux Français, dans le cas où Victor reviendrait de ce côté. Ce faux mouvement faillit tout compromettre; car lorsque dans la soirée du 5, Wellesley arriva à Oropesa avec 17,000 hommes seulement, le duc de Dalmatie venait d'être aperçu à Naval-Moral, dans la vallée du Tage. Ainsi 47,000 alliés, dont la force ne représentait pas 20,000 bons soldats, se trouvaient entre deux armées, rune de 50,000 et l'autre de 55,000 hommes (s). Cette situation causait une inquiétude générale; Wellesley cependant n'en fut pas affecté. Jugeant ce péril avec le sang-froid et le coup d'œil d'un grand capitaine, il prit sur-le-champ la seule résolution capable de sauver l'armée anglaise : celle de rebrous-
(1) L"attcnte de Vénegas et les faits rappelés ci-dessus expliquent pourquoi Wellesley resta plusieurs jours inaetif à Talavera , circonstance dont les auteurs des Victoires et conquêtes lui ont fait, un grief peu .justifié, comme la plupart de ceux qu'ils ont articulés contre le général anglais.
(2) Wellesley se reproche d'avoir compté sur Cuesla pour la défense de ce point (voir sa lettre du 8 août, à Castlereagh). Dans celle du 3 octobre à son frère, il dit : « Si le général Bassecourt avait été envoyé à Placencia le 30 juillet, lorsque je priai qu'on opérât ce mouvement, et si les troupes avaient fait leur devoir, Soult aurait été arrêté à Tietar assez de temps au moins pour que je pusse assurer le passage du Tage A Almaraz, et là encore on aurait
sauvé l'hôpital; mais Bassecourt ne fut envoyé à Placencia que le 2 ; le général Cuesta
pensait que cette marche était inutile. »
(3) Les troupes de Soult arrivèrent à Placencia du 1=' au 4 août: elles s'élevaient A 34,000 hommes, d'après la correspondance de Wellesley ; à 35,000, d'après Jones ; et a 37,000, d'après les calculs de Napicr. M. Thiers porte cet effectif à 50,000 hommes, et M. Mac Farlane à 53,000, sans doute parce qu'ils font entrer en ligne de compte les troupes de Ney, qui suivaient à quelque distance. M. Thiers dit que Soult aurait pu partir le 26 et le 27 avec son corps d'armée et celui de Mortier, mais qu'il crut devoir attendre Ney et remplacer quelques parties d'artillerie qui lui manquaient.
(4) Ce même jour, il fut rejoint par le général Bassecourt, qui avait été chargé de défendre le défilé de Banos.
(5) 53,000 et 37,000 d'après Napier; 50,000 et 30,000 d'après le compilateur des Mémoires de Joseph.
ser chemin (i), de passer le Tage à Arzobispo (2) et de gagner ensuite la route d'Estramadure, en descendant par des chemins presque impraticables la rive gauche du fleuve jusqu'à Almaraz. Mais pour réussir dans ce plan, il fallait empêcher Soult de s'emparer du pont de bateaux d'Almaraz et de couper la ligne de retraite de l'armée anglaise; or déjà Mortier était en route pour atteindre ce but ; mais Wellesley lui opposa Crawfurd, qui, prenant le chemin des montagnes et transportant son artillerie à bras d'hommes (3), fut assez heureux pour gagner Almaraz avant la division française, pour détruire le pont de bateaux et surveiller le passage du gué en aval de la ville (4).
Cependant Cuesta ayant appris, dans la journée du 3, par des lettres interceptées du roi et de Jourdan, l'état réel des forces de Soult (s), sa jonction prochaine avec Ney débouchant de la Castille, et le mouvement offensif projeté par Joseph de concert avec ces deux maréchaux, quitta Talavera la nuit suivante et marcha sur les traces de Wellesley, qu'il rencontra, le 4 au matin, dans le voisinage d'Oropesa (e).
(1) « Je pris cette résolution, dit-il, parce qu'on m'informa que le corps de Soult était « nombreux, et parce que je voyais que le départ de Cuesta de Talavera avait laissé les der- « rières de l'armée découverts ; que notre seule retraite pouvait être coupée, et que l'ennemi « était maître de réunir ses forces ou de nous attaquer séparément.» (30 octobre 1809, au marquis wellesley.) Dans cette lettre, sir Arthur blâme Cuesta d'avoir quitté Talavera. Il aurait voulu qu'il restât un jour de plus pour protéger l'évacuation des hôpitaux et contenir au bejoln l'armée de Victor. — Voir aussi la lettre du 4 août, écrite d'Arzobispo, et dans laquelle il justifie la résolution qu'il prit de passer le Xage à cet endroit.
(2) Après l'abandon de Talavera, c'était le seul passage dont l'armée alliée pût se servir, le pont d'Almaraz étant trop près de Soult.
(3) Ce travail exigea 5 jours, bien que les gens du pays vinssent en aide aux troupes.
(4) Heureusement pour Wellesley, le maréchal Victor, resté sur l'Alberche pour observer les Anglais, s'était replié sur Madrid, menacé par Wilson. La crainte exagérée qu'il avait, ainsi que le roi, du faible corps de ce chef de partisans, fut cause qu'il manqua l'occasion de tomber sur l'armée anglo-espagnole au passage du fleuve.
(5) Il nous semble que cette circonstance, mentionnée par Wellesley lui-même dans sa Relation de la campagne de 1809, et que la plupart des auteurs, y compris Napier, n'ont point signalée, justifie le départ de Cuesta.
(6) D'après le comte Toréno, t. 111, p. 50, Cuesta abandonna Talavera parce qu'il n'osait pas attendre Joseph et Victor, qui se réunissaient de nouveau. Cette détermination indisposa Wellesley, â qui elle parut précipitée ; il se plaignait surtout de l'abandon de 1,500 blessés qu'il
Ce même jour, l'armée anglaise se dirigea sur Arzobispo, où elle traversa le fleuve assez rapidement pour continuer sa route dès le lendemain matin. Cuesta aurait pu effectuer le passage immédiatement après, s'il avait quitté Oropesa en temps opportun; mais, poursuivant jusqu'au bout son système d'opposition inintelligente, il refusa de suivre l'armée anglaise, sous prétexte qu'Oropesa était un lieu propre à livrer bataille. Le lendemain cependant, à la vue des Français, il reconnut son erreur, passa le Tage, et porta son quartier général à Paraleda de Garbin, laissant à Arzobispo (1) deux divisions d'infanterie et une de cavalerie sous les ordres d'Àlbuquerque. Cette arrière-garde fut surprise le 8 par Mortier, qui la mit en déroute et lui prit 50 pièces de canon (2). Si les Français avaient poursuivi cet avantage, ils auraient probablement écrasé toute l'armée espagnole (3).
Les Anglais se réunirent les 7, 8 et 9 à Deleytosa, où ils apprirent officiellement, par une dépêche de lord Wellesley, datée de Séville, les désastres de l'armée autrichienne. « Cette nouvelle, dit un témoin oculaire (4), jeta du découragement
avait recommandés d'une manière spéciale (2,000 seulement furent évacués; les 1,500 autres auraient pu l'être également, si Cuesta avait différé son départ de vingt-quatre heures). Nous rappelons ces faits, parce que les auteurs des Victoires et conquêtes ont prétendu qu« Wellington abandonna 5,000 blessés et malades à la générosité des Français, et que Cuesta n'eut d'autre mission que de couvrir la retraite de l'armée anglaise.
Sherer dit que Wellesley reçut, le 3, à six heures de relevée, la lettre par laquelle Cuesta lui annonçait sa résolution de partir le soir, et qu'il lui fit écrire, par retour du courrier, de rester au moins jusqu'au lendemain afin d'avoir le temps de faire évacuer les blessés. Celte lettre toutefois arriva trop tard. (Voir, au sujet des reprochesque Wellesley crut devoir adresser à Cuesta, sa lettre du 8 août, à Castlercagh, et celle du 3 octobre à son frère le marquis.)
(1) Londonderry. D'après Napier, il n'y eut à Arzobispo qu'une seule division d'infanterie.
(2) Napier. D'après Londonderry, les Espagnols ne perdirent que 12 pièces; d'après Maxwell et Sherer, 5 seulement. C'est une erreur : Soult, dans son rapport du 13 août au général Clarke, dit que les Espagnols perdirent 30 canons, 45 caissons, 600 prisonniers et 400 chevaux, l.a cavalerie française n'eut que 28 hommes tués el 80 blessés. Le rapport de Mortier confirme ces données, sauf le chiffre des prisonniers qu'il porte à 8 ou 900.
(3) Mortier avait 6,000 hommes de cavalerie et une brigade d'infanterie. Napoléon lui fit un grief de n'avoir pas continué la poursuite. (Mémoires de Joseph.)
M. Thiers se trompe en disant que toute l'armée espagnole fut engagée dans ce combat; il n'y eut en réalité que deux divisions d'infanterie et 4,000 chevaux présents. —Voir le Rapport de Soult à Joseph, 8 août 1809, et celui du 13, au ministre de la guerre.
(4) londonderry, t. II, p. 24.
dans l'armée anglaise et lui fit douter de la possibilité de résister avec succès à Napoléon. Sir Arthur cependant ne partageait point cette opinion. Il parlait et agissait comme si les événements avaient pris la direction qu'il souhaitait, et cette conduite eut l'avantage de faire croire à chacun qu'il avait pourvu, ou qu'il était en mesure de pourvoir à toutes les éventualités. »
Le quartier général des alliés fut transféré à Jaraicejo, dans la journée du 11.
Le lendemain Cuesta résigna son commandement, et l'armée espagnole passa sous les ordres du général Eguia, qui établit son quartier général, le 15, à Deleytosa.
Ainsi, grâce aux retards que la destruction des ponts d'Almaraz et d'Arzobispo avaient fait éprouver à l'armée française, les alliés occupaient dès le 11 une bonne ligne de défense. Les Anglais gardaient le gué d'Almaraz, à gauche; et les Espagnols, le passage important de Meza de Ibor, sur la droite (i).
L'armée resta neuf jours dans cette position, et elle ne reprit sa marche sur Truxillo (2) et Mérida que lorsque Wellesley eut la certitude que les Français ne cherchaient point à envahir le Portugal. Son intention était de les suivre dans tous les mouvements qu'ils eussent pu tenter contre Lisbonne (3). Il aurait même continué ses opérations en Espagne,
(1) Le gué d'Almaraz ne pouvait être d'aucune utilité aux Français, tant que les défilés de Mirabete et de Meza de Ibor étaient au pouvoir des alliés, parce qu'ils s'exposaient en passant ce gué a être enfermés entre la montagne de Mirabete et le fleuve.
(2) Wellesley avait été obligé de construire, avec ses soldatset les paysans de la contrée, un chemin de traverse jusqu'à la route de Truxillo, pour évacuer son artillerie et ses bagages, acculés à la montagne impraticable de Guadalupe.
la retraite n'aurait pas offert toutes ces difficultés, si Wellesley avait pu effectuer le passage de l'armée à Almaraz.
(3) Wellesley a déclaré (papiers du parlement cités par Napier) que dans ce cas, malgré le fâcheux état de son armée, il eût repassé le Tage, opéré sa jonction avec Beresford, qui était à Moralejo,et attaqué la droite des Français à Placencia. (Voir aussi Slierer, t. I, p. 261). On doit convenirque cette entreprise eût été hardie autant que périlleuse; car, dans une lettre écrite de Deleytosa, à son frère Henri, le 8 août 1809, le général en chef dit : « Les soldats
si le manque de vivres et de moyens de transport ne l'avait obligé à rebrousser chemin (1), et s'il n'avait acquis, à ses dépens, la preuve qu'il ne fallait attendre aucun secours efficace d'un peuple assez indifférent pour laisser mourir de faim les braves soldats qui, non-seulement défendaient sa cause gratuitement mais, offraient encore de payer tout ce qui leur serait fourni^). « Les Espagnols, écrivit-il à Huskisson, « n'ont assez de monde, ni assez d'activité, de discipline, de « courage et d'esprit d'ordre pour conduire la guerre, si je « consentais à rester en Espagne, tout le poids de la lutte et « la honte, en cas d'insuccès, retomberaient sur moi (ô). »
Le 5 septembre, Wellesley porta son quartier général à Badajoz, excellente position d'où il pouvait à la fois protéger le Portugal et le midi de l'Espagne.
Il est hors de doute que si Ney avait pu trouver le gué d'Almaraz, le corps de Soult aurait complété la ruine de l'armée anglaise et forcé Wellesley à une retraite beaucoup plus désastreuse. Au surplus, Joseph éloigna bientôt tout danger en envoyant le 1er corps (Bellune) soutenir le 4e (Sébastiani), alors opposé à Vénegas; le 5e (Mortier) à Oropesa, pour observer le Tage, d'Almaraz à Tolède, le 2" (Soult) à Placencia, pour surveiller les débouchés du Portugal, et le 6e (Ney)
« perdent leur discipline et leur ardeur. Us pillent même en présence de leurs chefs. Les « officiers sont mécontents et ne valent guère mieux que les soldats; c'est à tel point qu'avec « cette armée qui battait, il y a quinze jours, un ennemi deux fois plus nombreux qu'elle, « j'hésiterais maintenant à me trouver devant un corps de moitié moins fort. » — Voir également la lettre insérée daus Gurvvood, t. V, p. 54, où il dit: «Notre cavalerie, â cause du « manque de fourrages, est à peine capable de quitter son terrain ; les chevaux d'artillerie « sont hors d'état de traîner les pièces. Je n'ai pas le moyen de me porter en avant, et mes « soldats sont épuisés par toute espèce do privations. »
(1) Voir ses lettres du 18 et du 19 août, datées de Jaraicejo et adressées au général Eguia.
(2) Le comte Toréno cherche à disculper la junte centrale et ses compatriotes, en alléguant l'inexpérience de l'assemblée, le peu d'autorité qu'elle exerçait, l'incapacité de son agent principal, Lozano de Torres, l'insuffisance des ressources locales, etc., etc. (T. III, p. 60); mais les faits positifs avancés par Wellesley démontrent qu'il y eut plus qu'incurie ou faiblesse, qu'il y eut mauvais vouloir de la part delà junte et des habitants, '
(3) Mérida, 30 août 1809.
à Salamanque, pour dissoudre les bandes du duc Del Parque, qui infestaient la vieille Castille (1).
On a justement reproché à Joseph de n'avoir pas su profiter de cette conjoncture favorable et de la réunion momentanée de 85,000 hommes dans la vallée du Tage, pour détruire le petit corps de Wellesley (2), ou du moins pour lui couper la retraite sur Lisbonne (5).
« Il fallait, dit Jomini, laisser un corps à Tolède, et fondre avec les quatre autres sur les Anglais partout où on les trouverait, fût-ce à Lisbonne ou à Cadix (4). »
Dans toute la guerre d'Espagne, il ne s'est pas présenté une meilleure occasion pour tenter un mouvement décisif contre les alliés. Le maréchal Soult eut seul la conscience de cette situation (5) : « Son désir, dit le roi (e), était qu'on pût réunir une armée d'environ 60,000 hommes pour entrer immédiatement en Portugal et marcher sur Lisbonne, afin de chasser l'armée anglaise, de détruire les forces des Portugais, de se diriger ensuite sur Séville, de dissiper la junte, de conquérir l'Andalousie, et d'anéantir les armées insurgées de Cuesta, Vénegas et autres. » C'eût été sans doute un magnifique résultat; mais, pour y parvenir, il aurait fallu opérer pendant les chaleurs, ce que Napoléon lui-même avait
(1) Le général Desprez attribue cette dispersion de forces à la mésintelligence qui régnait entre les maréchaux. Il dit même que Ney partit sans l'autorisation de Soult; mais sur ce point il se trompe, car c'est le roi qui ordonna ces divers mouvements, pour des raisons qu'il explique dans sa correspondance.
(2) Cette opération offrait d'autant plus de chances, que l'armée britannique n'avait alors aucun poste fortifié pour protéger son rembarquement.
(3) Ce dernier projet mis en avant par Soult était moins bon que l'autre; car, privé de Lisbonne, Wellington pouvait très-bien continuer la guerre en se basant sur Cadix et Gibraltar, avec lesquelles il avait des communications assurées. Napoléon, néanmoins, loua Soult d'avoir conseillé la poursuite et blâma Joseph de s'être arrêté dans un pareil moment.
(4) M. Thiers approuve Joseph, mais les raisons qu'il donne nous semblent peu décisives.
(5) Soult écrivait, le 25 août, à Jourdan : « C'était le moment d'agir avec vigueur; l'occasion « était belle, et il est probable qu'il ne s'en présentera pasde sitôt une pareille. Il est fâcheux <• que d'autres considérations l'aient laissée échapper; il en résultera que la guerre d'Espa- « gne durera peut-être quelques années de plus. »
(6) Voir sa lettre du 20 septembre 1809, à Napoléon.
reconnu impossible, et avoir en outre des ressources qui manquaient entièrement.
Quoi qu'il en soit, on peut dire que la chaleur, la nécessité du repos à donner à la troupe, et des réparations à faire au matériel n'auraient pas arrêté en pareil cas l'empereur. S'il eût été présent, l'armée anglaise aurait été probablement anéantie et l'Espagne de nouveau conquise. Mais Joseph était un général médiocre, à qui la crainte d'exposer Madrid ou de compromettre le sort d'une province faisait abandonner la recherche des grands avantages que les hommes de génie atteignent seuls. Le maréchal Ney, du reste, s'était prononcé pour la suspension des hostilités en Estramadure(i), et Joseph se rangea d'autant plus volontiers à cet avis, qu'il se rappelait que Napoléon, par sa lettre du 29 juillet, datée de Schœnbrunn, avait défendu qu'on s'engageât dans des actions importantes avant l'arrivée en Espagne des renforts qu'il se disposait à envoyer du fond de l'Allemagne. L'armistice de Znaïm donnait tout lieu de croire, au surplus, que ces renforts ne tarderaient point à venir (2).
Les plans de Wellesley avaient été combinés avec intelligence, eu égard aux ressources qu'il possédait et aux renseignements qu'il était parvenu à obtenir.
On ne serait en droit de les critiquer que s'il avait pu faire
(1) Joseph, dans sa lettre <ln 27 août à Napoléon, dit que personne n'approuvait le plan de Soult. — Voir aussi la lettre qu'écrivit â ce sujet le maréchal Ney au roi (24 août 1809), Mémoires de Joseph.
(2) Du Casse attribue la résolution de Joseph à la crainte d'engager l'armée dans les affreux défllés d'Arzobispo, d'où les Anglais n'avaient pu se tirer qu'après trois ou quatre jours de pénibles travaux, et à l'épuisement de la contrée qu'il s'agissait d'envahir, contrée où le duc de Eellune avait éprouvé naguère de telles privations que son armée fut sur le point de s'y désorganiser. (Mémoires de Joseph, t. VI, p. 252.)
Joseph voulait en conséquence attendre la récolte avant d'entreprendre, soit l'expédition de Portugal, soit celle d'Andalousie. Il demanda de nouvelles instructions à l'empereur, qui donna l'ordre de différer l'expédition de Portugal jusqu'au mois de février, résolution que Soult critiqua dans une lettre a Jourdan, remplie de considérations judicieuses.— Voir t. VI des Mémoires de Joseph.
Du Casse, t. Vil, p. 1, des Mémoires de Joseph, dit, au reste, que l'empereur approuva le parti qu'avait pris le roi de suspendre les opérations.
de Cadix sa place d'armes (puisque la véritable ligne d'opérations contre Madrid traverserait la Manche (1), et que les provinces du Midi offraient plus de ressources que le Portugal),— ou s'il avait connu la situation fâcheuse des troupes espagnoles, l'incapacité de leurs généraux, l'entêtement de Cuesta, les dispositions hostiles de la junte centrale, l'incurie de ses agents, le caractère égoïste et vindicatif des Espagnols, et surtout la force réelle des troupes que Soult pouvait jeter sur son flanc gauche (2). Mais au moment d'entrer en campagne, il ignorait et devait en quelques sorte ignorer toutes ces circonstances. La seule faute qu'on puisse lui reprocher, c'est d'avoir confié à des soldats espagnols la défense du Puerto de Banos, d'où dépendait, comme il le reconnaît lui-même (3), le succès des opérations et le salut de l'armée!
M. Thiers a eu raison de prendre la défense de Wellesley contre ceux qui soutiennent qu'il aurait dû profiter de la division de l'armée française en deux masses séparées, pour les écraser l'une après l'autre (4). Quant au soin que prend ce même écrivain de disculper Jourdan du reproche que lui fit Napoléon d'avoir amené Soult sur Placencia, nous devons faire observer que cette opération fut conseillée par le duc de Dalmatie et acceptée avec répugnance par Jourdan ; qu'au point de vue des principes de la guerre, c'était une faute véritable, et que si réellement le roi l'approuva, dans la crainte d'être exposé seul aux coups des armées de Wellesley, de Cuesta et de Vénegas, avant l'arrivée de Soult
(1) Wellesley et Moore furent tous deux de ces avis.
(2) Bien secondé, Wellesley aurait pu entraver la marche de Soult par la défense des défilés de Banos, battre Victor, se retourner contre Soult, ou se frayer par la Manche un passage sur Cadix.
(3) Lettre du 30 octobre a son rrère le marquis Wellesley.
(ij « Avec les 18,000 Anglais qui lui restèrent après la bataille de Talavera, que l'arrivée de « la brigade de Crawfurd (le lendemain de la bataille) portait peut-être à 22,000 hommes, « qu'aurait-il fait contre les 50,000 hommes du maréchal Soult? » — Thiers.
(le chemin sur Madrid étant plus long de trois ou quatre jours que celui sur Placencia), il commit une inconséquence en dirigeant Mortier de Villa-Castin sur Salamanque (1).
Cependant, malgré cette faute, la plus lourde de la campagne, le plan du roi aurait probablement réussi au gré de ses désirs, si Soult avait marché avec plus de célérité, et s'il y avait eu plus d'entente et d'harmonie entre les commandants des corps d'armée (2).
La junte centrale nomma Wellesley généralissime de l'armée espagnole, et le gouvernement anglais l'éleva à la dignité de pair d'Angleterre (3), avec le titre de lord Wellington, vicomte de Talavera, titre sous lequel nous le désignerons à l'avenir.
Quoique la campagne n'eût pas atteint le but qu'il s'était proposé, Wellington pouvait se féliciter d'avoir tiré un si bon parti de ses troupes, dans le moment même où une autre armée anglaise, bien plus nombreuse que la sienne, engagée dans la plus grande expédition maritime du siècle, fut couverte de honte et de ridicule par l'incapacité de lord Chatam : « Avec peu de soldats et un bon général, les Anglais avaient en Espagne tenu tête à des troupes admirables, et, en Flan-
(1) Deux corps (c'est-à-dire 32 ù 33,000 hommes) auraient su m au duc de Dalmatie pour faire une diversion sur les flancs ou sur les derrières de rennemi ; le 3e était de trop.
(2) Le général Desprez attribue en grande partie les fautes de la campagne de Talavera à la mésintelligence qui régnait entre les maréchaux.
(3) Le compilateur des Mémoires de Joseph attribue cette nomination <• à la nécessité de « couvrir du voile d'une prétendue victoire les désastres qui suivirent Talavera. » II est vrai de dire que ce critique, si sévère pour Wellesley, ne trouve pas un mot à répondre à cette proclamation de Joseph (9 août), dans laquelle on lit les énormités que voici :
« Le 27, l'ennemi repasse en toute hâte l'Alberche. Le 28, attaqués dans une position inex- ■< pugnable, 80,000 hommes n'ont pu lutter contre 40,000 Français.
« Les Anglais fuient en désordre de toutes parts, et par des chemins jugés impraticables a « l'artillerie...
« Soldats ! le frère de votre empereur voit fuir devant vos aigles l'ennemi éternel du nom « français! »
Avec aussi peu de respect pour la vérité, Joseph écrivit, le 29, à son frère :
« Hier, l'armée anglaise a été forcée dans ses positions... Je n'ai pas eu besoin d'employer
« ma réserve >: Napoléon, du reste, a flétri ces mensonges dans sa lettre du 25 août à
Uarke. [Mémoires de Joseph.)
dre, avec des troupes excellentes, privées de général, ils avaient essuyé un désastre devant les recrues qui remplissaient Anvers. Avec 500,000 vieux soldats, les meilleurs que la France ait jamais possédés, donnant 200,000 combattants présents au feu, on s'était promis d'être en juillet à Lisbonne, à Séville, à Cadix, à Valence, et cependant on était non pas à Lisbonne, non pas même à Oporto, mais à Astorga; non pas à Cadix, non pas à Séville, mais à Madrid; non pas à Valence, mais à Saragosse (î). »
L'expédition de Madrid rencontra les mêmes obstacles qui avaient entravé le mouvement offensif de John Moore : l'ignorance et l'entêtement des généraux espagnols, l'obligation de concerter avec eux les moindres mouvements, la faiblesse de leurs troupes, l'hostilité sourde des juntes, l'apathie des Espagnols, la haine innée de ceux-ci pour les Portugais et leurs dispositions fâcheuses pour les soldats anglais, avec lesquels ils n'eurent jamais de bons rapports. A Talavera, les habitants cachèrent leurs vivres, qui auraient suffi aux besoins de l'armée pendant un mois (2); ils laissèrent mourir de faim les héroïques soutiens de leur cause, refusèrent de les assister pour enterrer les morts (3), et disputèrent même à leur humanité les corps des pauvres blessés français, qu'ils prétendaient massacrer ou mutiler ! Wellington se plaignit de cette conduite dans les termes les plus vifs : « Nous sommes plus mal ici qu'en « pays ennemi, dit-il. Les Espagnols font toutes sortes de « promesses et n'en tiennent aucune. Leurs armées ne « nous rendent aucun service : au contraire, nous sommes « obligés d'abandonner nos munitions et de vider les cais-
(1) Thiers.
(2) Southey dit qu'à Talavera les Français trouvèrent des vivres cachés pour trois mois.
(3) Ce refus a pour auteur Cuesla lui-même. — Voir Maxwell, t. Il, p. 88.
Il est à noter que depuis cette campagne, les troupes anglaises eurent une haine violente pour les Espagnols.
« ses de l'armée, afin d'employer les fourgons au transport « de nos blessés et de nos malades. Les lois de l'humanité « ont été violées à leur égard, et il nous a fallu laisser der- « rière nous munitions, vivres et argent. Tout doit être fait « par l'armée anglaise (1). »
Du 20 juillet au 20 août, le général en chef n'avait pu donner à ses troupes que dix rations entières, bien que les Espagnols eussent des vivres en abondance (2). Elles étaient affaiblies par la faim ; leurs malades périssaient faute de secours (3); la cavalerie était pour ainsi dire hors de service (4), et les commissaires des guerres n'avaient aucun moyen de transport. Le maréchal Beresford éprouva les mêmes difficultés aux environs de Ciudad- Rodrigo. « Les autorités espagnoles, dit Southey, refusèrent de donner une seule ration à ses soldats, et les magasins de la place, quoique payés par les Anglais, furent saisis par le Cabildo, sous prétexte qu'une dette de John Moore n'était pas encore liquidée. »
Aux autorités qui, pour justifier cette coupable indifférence, prétextaient la rareté des vivres, Wellington fit cette réponse méritée : « Il est ridicule de prétendre que le pays « ne peut suffire à nos besoins. L'armée française est bien « nourrie; l'armée espagnole a tout en abondance, et nous « seuls, sur qui tout repose, nous mourons de faim (5). »
Les auteurs espagnols ne veulent point admettre qu'il y
(1) Il est juste de dire cependant que toutes les juntes ne se montrèrent pas également indifférentes au sort de l'armée anglaise. Ainsi, avant de quitter Badajoz, Wellington se montra très-satisfait « du zèle et de la laborieuse sollicitude » (ce sont ses propres expressions) avec lesquels la junte d'Estramadure avait procuré les provisions nécessaires aux troupes de son armée, cantonnées aux environs de Badajoz. — Voir Torkno, t. III, p. 151.
(2) Wellington à Frère, 24 juillet 1809.
(3) « La maladie a considérablement augmenté, surtout parmi les officiers, qui ne se trou- « vent pas dans une meilleure condition que les soldats. Ils n'ont eu depuis un mois que de « l'eau à boire, souvent rien A manger que de la viande sans sel, et rarement du pain. »
Wellington, lettre du 21 août datée de Truxillo.
(4) Londonderry (témoin oculaire).
(5) Voir Gurwood, t. IV, p. 496.
ait eu hostilité ou mauvais vouloir de la part de leurs compatriotes dans les faits cités par le général anglais (1); ils attribuent tout à la faiblesse de la junte centrale (2), à l'inexpérience de ses agents et à la misère du pays ; mais en réalité, ces circonstances n'ont joué qu'un rôle secondaire, et Wellington en a tenu largement compte en écrivant après la campagne : « Je déclare que ce manque de toutes choses « ne doit pas être attribué à quelques négligences ou omis- « sions du dernier ministre britannique (M. Frère); il doit « être attribué à la pauvreté et à l'épuisement du pays , à « l'inactivité des magistrats et du peuple, à l'indolence qu'ils « montrent en toute occasion, excepté lorsqu'il s'agit d'em- « porter leurs biens ou de battre en retraite à l'approche des « Français, à leurs habitudes d'insubordination et de désce obéissance, enfin au peu d'autorité que possèdent le gou « vernement et ses officiers (3). »
John Moor avant de mourir avait donné à son gouvernement le conseil de ne plus envoyer de forces auxiliaires en Espagne. Wellington apprit à ses dépens combien ce conseil était judicieux ; aussi replia-t-il successivement ses troupes sur Mérida, Badajoz et Lisbonne (4), sans s'inquiéter des généraux espagnols, qui, abandonnés à eux-mêmes, furent
(1) Louis de Calvo, que la junte avait chargé <le la direction des transports et des subsistances, alla même jusqu'à écrire, pour se disculper, que le manque de vivres allégué par Wellington n'était qu'un prétexte pour retirer son armée de l'Espagne. (Voir Gurwood, t. V, p. 64.) Le général Eguia ajouta foi à cette calomnie, et c'est ce qui engagea Wellington à rompre toute relation avec lui, ainsi qu'avec Louis de Calvo.
(2) Wellington attribue en partie à cette junte l'insuccès de la campagne :
« Elle a essayé, dit-il, de gouverner le royaume en état de révolution en restant fidèle aux « vieilles règles et aux vieux systèmes, et à l'aide de ce qu'on appelé l'enthousiasme, qui « n'est d'aucun secours et sert seulement d'excuse pour les irrégularités en toute chose, et « surtout pour le manque de discipline et de subordination des armées. «—Voir Gurwood, t. V, p. 84.
(3) Voir Gurwood, t. V, p. 13.
(4) L'armée anglaise quitta le 20 août Jaraicejo et, Casas-del-Puerto; elle arriva le 24 A Mérida, et établit le 3 septembre son quartier général à Badajoz. Beresford se retira à peu près vers la même époque à Thomar.— Voir la lettre du 25 août, à Castlereagh, dans laquelle Wellesley expose les raisons qui l'engagèrent à se retirer sur la frontière du Portugal.
bientôt assaillis et dispersés (1). Depuis ce moment jusqu'à la fin de la guerre, Wellington combattit pour les Espagnols, mais plus jamais avec eux (2) : « J'ai vaincu bien des obsta- « clés, dit-il; pour ceux de l'Espagne, j'y renonce. » Et il tint parole. La lutte désormais s'établit pour ainsi dire exclusivement entre les armées françaises et anglaises ; les troupes espagnoles et la cause même de l'indépendance de la Péninsule devinrent des objets secondaires. En voyant la question prendre une importance européenne, le général en chef des alliés s'arrangea de façon à ne plus être gêné dans ses mouvements, trompé dans ses calculs ou déçu dans ses espérances par les fautes de l'armée et du gouvernement indigènes. Nous le suivrons pas à pas dans cette nouvelle voie, hérissée de difficultés plus grandes encore que les précédentes, et dont il triompha avec un rare bonheur, par cette admirable persévérance et par ce jugement élevé qui est plus que du bon sens, qui est du génie!
L'armée anglaise eût beaucoup à souffrir des vapeurs pestilentielles de la Guadiana (3) ; néanmoins Wellington crut
(1) Vénegas fut baltu le 11 août à Almonacid par Sébasliani, avec une perte de 3,000 tués, de plus de 3,000 blessés, de i à 5,000 prisonniers, de 35 canons., de 100 caissons et de 200 voitures de bagaget. ( Victoires et conquêtes.)
Wilson fut défait le 12 du même mois à Ilanos parle corps du maréchal lVey.
(2) Le 30 octobre 1809, il écrivit A son frère : « Tant qu'on n'aura pas remédié aux maux dont j'ai eu à me plaindre; tant que je ne verrai pas établir des magasins aux vivres, et adopter un système régulier pour qu'ils soient remplis constamment; tant que l'armée espagnole, des mouvements de laquelle je ne puis dépendre, ne sera pas commandée par des officiers capables et ayant la volonté d'exécuter les opérations convenues d'un commun accord, je ne m'associerai à aucun système de coopération avec l'armée espagnole.
(3) Elle avait 6,000 malades sur un effectif de 30,000 hommes. {Lettre au comte de Liverpool, du 14 novembre 1809). D'après un état, publié par Maxwell, il y avait, le 25 septembre 1809, 8,827 hommes à l'hôpital sur un effectif de 35,017 hommes. (T. II, p. 127.)
devoir la maintenir le plus longtemps possible à Badajoz, afin de protéger l'Andalousie et l'Estramadure, pendant la crise politique qui suivit la retraite de Talavera.
L'opinion publique accusait hautement la junte du mauvais résultat de la campagne ; elle se montrait d'autant plus impérieuse qu'elle trouvait un appui dans le mécontentement des Anglais, dans l'autorité du conseil de Castille, réinstallé depuis peu, et dans les récriminations de plusieurs députés de la junte elle-même. Les mécontents n'étaient pas éloignés de recourir à l'emploi de la force pour renverser ce gouvernement. Se voyant attaquée de si près, et sachant que l'opinion de l'ambassadeur d'Angleterre (1), bien qu'opposée à toute violence, était favorable à la concentration du pouvoir exécutif; convaincue d'ailleurs que les autorités auxquelles elle devait son existence étaient pour la plupart dans les mêmes sentiments, la junte institua une commission executive pour l'expédition de toutes les affaires du gouvernement (2), et fixa la convocation de cortès extraordinaires au 1er janvier 1810(5).
La crise ayant été reculée par ces deux mesures, il fut de nouveau question de prendre l'offensive.
Vainement la junte pressa le général anglais de seconder les troupes espagnoles. Sir Arthur était d'avis que la guerre défensive offrait seule des chances avantageuses, et qu'il fallait profiter de la courte période pendant laquelle l'ennemi semblait rester inactif, pour organiser, équiper et discipliner les troupes alliées. Ce sage conseil fut dédaigné (4)
(1) (TOtalt le marquis wellesley, débarqué le 4 aoi"it à Cadix ; il remplaça M. Frère, â qui la junte avait donné le titre de marquis de l'Union.
(2) Cette oimmission, formée de six membres et du président de la junte, devait se renouveler en partie tous les deux mois par la voie du sort. Les premiers membres nommés étaient connus par des opinions qui se rapprochaient de l'ancien ordre des choses. — Voir Toréno, t. m, p. 12tf.
(3) L'assemblée toutefois ne devait entrer en fonctions que le l«r mars. (Décret du 28 octobre.)
(4) TORÉNO, t. III, p. 140.
par les hommes d'État du gouvernement espagnol qui, avec autant d'ignorance que de présomption, organisèrent la plus ridicule et la plus désastreuse expédition où les armées nationales eussent été entraînées.
Le général Eguia, successeur de Cuesta, ayant reculé devant les troupes de Victor et de Sébastiani, après avoir déclaré qu'il souhaitait de grands événements pour délivrer sa patrie des oppresseurs (1), excita tant de mécontentement à Séville, qu'on dut le remplacer par Areyzaga, général improvisé, sans aucune notion de la stratégie moderne, ni aucune aptitude pour le commandement des troupes, mais fort en crédit depuis le combat d'Alcaniz.
Placé à la tête de 50,000 Espagnols formant l'armée d'Andalousie, il reçut l'ordre de concentrer ses forces avec celles de Del Parque et d'Albuquerque à Talavera, pour chasser les Français de Madrid. « La plupart des hommes d'État, dit le comte Toréno, étaient si persuadés du succès de cette entreprise ou plutôt si aveuglés sur ses difficultés, que la junte choisit MM. Jovellanos et Riquelme pour arrêter les mesures à prendre au moment de sa rentrée dans la capitale. »
Wellesley avertit les ministres et les membres de la junte que leur plan était mal conçu, et qu'il amènerait infailliblement la destruction de l'armée espagnole (2). Mais, aveuglés par le facile succès de Tamamès, ils dédaignèrent cet avis el se mirent en campagne avec une confiance dont ils ne tardèrent point à se repentir.
L'armée d'Areyzaga quitta la Caroline le 5 novembre, franchit la Sierra-Morena avec 60 canons, et vint s'établir à Ocana, où elle fut attaquée et battue complètement, le 19, par 25,000 Français (3). Le maréchal Mortier commandait
(1J TORBNO, t. HT, p. 139.
(2) GURWOOD, t. V, p. 316.
(3) D'après le comte Toréno, Areyiaga trouva devant lut 34,000 hommes, sans compter les
l'infanterie, et le général Sébastiani, la cavalerie; le roi Joseph et son major général, arrivés sur les lieux au commencement de la bataille, avaient dirigé les mouvements d'ensemble.
Soult (1) rendit compte de cette brillante victoire dans les termes suivants : « L'armée de 55,000 Espagnols a été détruite. Tous ses bagages, toute son artillerie, 50 drapeaux, sont tombés en notre pouvoir. Les bouches à feu prises s'élèvent déjà à 50. Le nombre des prisonniers, parmi lesquels on compte 5 généraux, 6 colonels et 700 officiers de tout grade, est de 25,000 hommes ; la terre est jonchée de morts ; on amène à chaque instant de nouveaux prisonniers; on pense que le nombre s'en élèvera à 50,000. 11 paraît positif qu'il reste à peine à cette armée un bataillon en état de continuer la lutte (2). »
La bataille d'Ocana, si imprudemment engagée, ouvrit
14,000 de Victor, en position sur son flanc droit. Le 11, quand il arriva à Ocana, II n'y avait pas 20,000 hommes pour l'empêcher d'atteindre Madrid. Ses hésitations donnèrent aux Français le temps de se concentrer. J. Jones estime les forces françaises présentes sur le champ de bataille â 30,000 hommes ; Napier, à 25,000; les auteurs des Victoires et conquêtes, à moins de 30,000. M. Thiers porte l'effectif de l'armée espagnole a 50,000 fantassins, 7 à 8,000 bons cavaliers et 80 canons. D'après lui, le jour de la bataille, cette armée comptait 50 à 53,000 hommes présents, et l'armée française, 23 â 24,000.
Le général Sarrazin pense que Wellington aurait dû venir au secours d'Areyzaga avec ses troupes et celles de Vénegas. Hais agissant de la sorte il eût subordonné ses opérations aux caprices des généraux espagnols, et compromis en peu de temps le succès de la guerre.
(1) Il venait de remplacer Jourdan, qui avait obtenu l'autorisation de rentrer en France.
(2) Ordre général du 19 novembre 1809.
Dans un autre rapport de la même date, qui se trouve t.Vlll.p. 419, des Mémoires de Joseph, le duc de Dalmatle évalue les pertes de l'armée ennemie à plus de 30,000 prisonniers, à 3,000 chevaux, 45 canons, 120 caissons ou voitures d'artillerie, 30,000 fusils et tous les bagages. tes Français, d'après lui, n'eurent que 330 tués, et 12 à 1,300 blessés. Il doit y avoir quelque exagération dans ce document, puisque Jones évalue les pertes des Espagnols a 15,000 hommes seulement, et que le comte Toréno arrive A peu près au même résultat : « La catastrophe, dit-il, fut des plus déplorables ; on compta au moins 13,000 prisonniers, « près de 4 à 5,000 morts ou blessés; on abandonna plus de 40 canons, des chariots, des ma- « lades, des vivres; ce fut enfin une désolation. »(t.UI, p. 146). D'après du Casse, 20,000 hommes, 50 bouches à feu et 30 drapeaux restèrent au pouvoir des Français, dont la perte ne s'éleva qu'a 1,200 blessés et tués (t. VIT, p 16). D'après M. Thiei s, la journée d'Ocana coûta aux Espagnols 20,000 hommes (dont 15,000prisonniers), 46 bouches à feu et 32 drapeaux. Le lendemain, dit-Il, on ramassa encore 5 â 6,000 prisonniers. Les Victoires et conquêtes estiment les perles totales des Espagnols â'iO.000 hommes, 50 canons et 30 drapeaux.
aux Français les portes de l'Andalousie, et répandit, la terreur et rabattement dans tout le royaume.
L'armée de Del Parque ne fut pas mieux traitée. Après avoir obtenu, le 18 octobre, à Tamamès, un avantage inespéré sur le corps de Ney, commandé par le général Marchand (t), elle s'était rendue à Salamanque, où elle resta dans l'inaction jusqu'au moment où elle fut obligée de coopérer au plan d'Areyzaga. D'après d'autres renseignements, cette armée quitta Salamanque uniquement parce que le corps de Ney avait reçu des renforts considérables de Valladolid.
Quoi qu'il en soit, le duc Del Parque, voyant les forces dirigées par Soult sur son flanc droit devenir menaçantes, s'arrêta quelques jours à Carpio, dans le voisinage de Médina del Campo, où il attaqua l'ennemi avec succès, dans la journée du 23 novembre; mais, au lieu de profiter de cet avantage pour se retirer immédiatement sur Ciudad-Rodrigo, il ne se mit en marche que dans la nuit du 26. La nouvelle du désastre d'Ocana, arrivée juste en ce moment, l'obligea à précipiter sa retraite. Ce nonobstant, il fut atteint, le 28, par l'avant-garde de Kellermann, dans Alba de Tormès, où son armée s'était éparpillée sans observer aucune précaution (a). Attaqué le même jour, il essuya un grave échec et laissa 3,000 hommes et 15 canons sur le champ de bataille, bien qu'il n'eût eu affaire qu'à 2,000 cavaliers dépourvus
(l)Ce général avait remplacé le duc d'Elchlngen. rentré en France, mécontent de ce qu'on avait nommé Soult major général en remplacement de Jourdan. Marchand engagea le combat avec 9,000 hommes d'infanterie, 800 chevaux et 18 canons. L'attaque fut mal conduite, et les Français, de l'aveu même de leur chef, se retirèrent avec une perle de 1 ,300 hommes. — Voir la relation officielle, t. Vil des Mémoires de Joseph.
Le duc del Parque, dans son rapport, évalue les perles dos Français a 3, £00 hommes, et les siennes 1713 seulement.
(2) Jones estime que les forces de Kellermann, à l'affaire d'Alba de Tormès, s'élevaient à 15,000 hommes.
« 3,000 Espagnols restés sur le champ de bataille, 2,000 prisonniers, 15 pièces de canon, 10,000 fusils et 6 drapeaux, furent les trophées de cette brillante affaire.» — Burin»*, 1. 1, p. 102.
D'après du Casse, 15 bouches à feu, 15,000 fusils, 6 drapeaux et 2,000 prisonniers restèrent au pouvoir des Français, qui eurent seulement 18 hommes tués el 57 blessés.
d'artillerie (1). Le 29, une partie de son armée se trouvant à deux lieues de Tamamès, fut saisie d'une telle épouvante en voyant paraître à l'arrière-garde une trentaine de dragons (2), qu'elle se débanda et prit honteusement la fuite.
Pendant que ces événements se passaient dans la vieille Castille, la junte avait commis une nouvelle faute en ordonnant au duc d'Albuquerque de reculer avec son corps sur la Guadiana, et par conséquent d'abandonner la Meza de Ibor, ainsi que la position du Puerto de Mirabete sur le Tage.
Wellington se plaignit vivement (3) du tort irréparable que ces extravagances faisaient à la cause dont il était le principal soutien : « Si les Espagnols, dit-il, avaient conservé leurs
« armées, tout était sauvé
« les chances étaient en notre faveur, et au premier moment « de faiblesse occasionné par une diversion sur le continent, « ou par le mécontentement des Français, de plus en plus « dégoûtés de la guerre, on aurait chassé les armées des « conquérants de l'Espagne. »
On est surpris que Joseph n'ait point songé à profiter de ses avantages pour envahir l'Andalousie, protégée seulement à distance par 20,000 Anglais cantonnés sur la frontière du Portugal !
On a trouvé singulier aussi que Wellington ait refusé obstinément de prendre l'offensive, bien qu'il pût réunir à son armée environ 100,000 Espagnols, et que les faux mouvements des 1er et 2* corps lui eussent fourni l'occasion de battre ses adversaires isolément.
Pourquoi, dit-on, se montrer si timide, et reculer devant une opération en quelque sorte identique à celle que l'armée
(1) Mémoires de Joseph, t. Vil, p. 19.
(2) Relations des optratloni de 1809, par Wellington : 9 décembre 1809.
(3) Lettra a Frère, C décembre 1809,
anglaise avait entreprise quatre mois auparavant sans la moindre hésitation?
La raison en est toute simple: Wellington ne voulait plus suivre les inspirations de la junte, parce qu'il connaissait mieux les Espagnols qu'auparavant, parce qu'il savait qu'à la guerre, la force morale est à la force physique comme trois est à un (i), et parce qu'il avait prévu, comme il le dit lui-même, « qu'après une ou deux batailles, après une ou deux actions « brillantes et quelques défaites, toute l'armée espagnole se « débanderait (2). » Un célèbre critique militaire (3) approuve du reste la lenteur avec laquelle Wellington agit dans cette circonstance : « Quelque excessive qu'elle soit, dit-il, il y aurait de l'injustice à la blâmer; peu importait en effet au duc que la guerre durât dix ans, pourvu qu'il ne donnât rien au hasard. Ce n'était pas le sol anglais qu'il laissait fouler aux pieds, et pour le salut duquel il eût été raisonnable de tout sacrifier. »
Sur ces entrefaites, M. Frère avait été remplacé par le marquis Wellesley, diplomate essentiellement capable de seconder les intentions du général en chef (4), et de donner une impulsion vigoureuse aux affaires politiques. L'armée, jusqu'alors mollement soutenue par les agents de la Grande-Bretagne, se réjouit de ce changement imprévu, et fonda les plus belles espérances sur la puissante intervention d'un homme d'État que les guerres de l'Inde avaient élevé si haut
(1) Aphorisme de Napoléon.
(2) Lettre à lord Liverpool.
On doil louer aussi Wellington d'avoir résisté au désir de son frère, qui le pressait d'adopter un plan d'opérations embrassant l'Andalousie. Le lecteur se rappellera que Moore avait déclaré ce plan préférable à celui qui consistait à porter la guerre dans le nord du Portugal. « Wellington, dit IVapier, partageait la même opinion, mais il ne pouvait rien faire avec « la junte centrale. L'occupation militaire de Cadix et le commandement sans contrôle '< d'une force espagnole étaient les seules conditions auxquelles il voulût entreprendre la .« défense de l'Andalousie, conditions que la junte n'accepta point. »