‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 17 sur 86 · C-i) JOM1NI · texte numérisé non relu

C-i) JOM1NI

(4) Wellington apprit cette bonne nouvelle pendant son séjour à Oporto.

dans l'estime publique. Malheureusement le marquis Wellesley ne resta pas asseï longtemps dans la Péninsule pour changer la face des choses (1), et peut-être aussi n'eût-il point réussi au gré de ses désirs, parce que les difficultés qui entravaient la marche des affaires dans ce pays étaient d'une toute autre nature que celles dont il avait si habilement triomphé à la tète de l'administration des Indes.

Le 8 octobre, sir Arthur se rendit de Badajoz à Lisbonne pour reconnaître les positions en avant de cette ville, où il avait l'intention d'établir un vaste camp retranché. Après cette excursion, il se rendit (le 1er novembre) à Séville pour jeter, de commun accord avec son frère, les bases d'un système qui assurât plus d'ensemble aux opérations militaires (2).

Il était à peine de retour au quartier général, quand eut lieu l'affaire d'Ocana.

Jusque-là, malgré son désir de rentrer en Portugal, rien ne le forçait à quitter Badajoz ; mais dès qu'il fut prévenu de la défaite du duc Del Parque, du danger que courait l'importante forteresse de Ciudad-Rodrigo et de l'évacuation du Puerto de Mirabete et de la Meza de Ibor, commandée au duc d'Albuquerque par la junte centrale, il se dirigea par Albuquerque vers le Nord (3), pour agir de concert avec les troupes espagnoles qui protégeaient Ciudad (4), et avec Beresford, qui couvrait Almeid a. « Ce nouveau plan, dit le général Jomini, ne manquait pas de mérite, puisqu'il portait l'armée anglaise sur le point le plus important des communications de l'armée française, dégarnies par les rassemblements que Joseph

(1) Il se rembarqua pour l'Angleterre en novembre 1809.

(2) « Le danger qu'il avait couru à ArzobUpo lui prouva qu'il ne devait pas s'abandonner à « des entreprises hardies au cœur du royaume, avant de s'être ménagé un refuge assuré, des « renforts suffisants et une coopération mieux combinée de la part des troupes espagnoles. » JOMINI -

(3) Le 20 janvier, le quartier général et les parcs d'artillerie se trouvèrent à Viscu.

(4) C'étaient les débris de l'armée du duc del Parque.

avait formés sur la frontière d'Andalousie. » Il avait, en outre, le grand avantage de mieux couvrir le Portugal, base essentielle de toutes les opérations britanniques.

Le départ de Wellesley fut le signal de l'envahissement de l'Andalousie (1).

L'idée première de cette entreprise, dont on a voulu rendre le roi seul responsable, se trouve dans les instructions données à Soult pour l'expédition du Portugal, en 1809.

Ces instructions n'ayant pu être suivies, Napoléon, après Talavera, ordonna de remettre l'invasion au mois de février; mais Joseph trouva l'esprit public si avantageusement modifié, par suite de la déroute d'Ocana, et le peuple si fatigué du gouvernement de la junte, qu'il demanda des ordres pour agir immédiatement. Il soumit deux plans de campagne à son frère, qui évita de se prononcer, sans élever toutefois aucune objection contre l'expédition elle-même (2). On s'explique difficilement cette circonstance, car ce fut évidemment une faute que de disséminer ainsi l'armée française dans toute l'Espagne, quand le seul obstacle sérieux à la soumission de la Péninsule était l'armée anglaise, dont l'importance augmentait chaque jour.

(1) Wellington réfute, dans sa Relation de la guerre de 1809, ceux qui roui, accuse d'avoir quitté « le poste d'honneur » qu'il occupait en Espagne. IV n*y a rien à répondreà cette argumentation. La remarque suivante est également fort juste :

« Les détails de cette relation, dit-il, prouvent combien l'armée anglaise a été utile « 1 l'Espagne et au Portugal. Depuis leur arrivée en avril, les Français ont détruit trois ar- .< mées espagnoles, celle de Blake, celle d'Areyzaga et celle de del Parque, et cependant ils « ne peuvent rien faire. Ils ont été forcés d'évacuer le nord du Portugal, la Galice et l'Estra- <■ madure méridionale. Ils n'occupent qu'une partie de la Hanche et sont réduits à concen- « trer leurs forces dans la vieille Castille et autour de Madrid. » (Badajoz, 9 décembre 1809.)

(2) Voir la lettre de Joseph à ]YapoIéon,4décembre,etcelledeSoultà;ciarke,l4 du même mois M. Thiers, t. III, p. 370, dit que Soult approuva l'Idée du roi d'envahir l'Andalousie avant de

poursuivre les Anglais.

Il parait que l'empereur eut un moment l'intention de commander lui-même cette expédition. Dans sa lettre du 7 octobre A Clarke (datée de Schœnbrunn), il dit en effet : « Mon a intention est de réunir, pour le commencement de décembre, 80,000 hommes d'Infanterie ■• et 15 à I6,000chevaux pour entrer en Espagne avec ces renforts, a Au reste, la nouvelle de l'arrivée de Napoléon fut confirmée en quelque sorte par la nomination de Berthicr au poste de major général de l'armée de la Péninsule, nomination datée du 28 novembre IF09. Voir les Mémoires de Joseph, t. VU, p. 105.

Joseph, avec toute sa cour et un luxe de parade fort ridicule, se mit à la tête de 65,000 hommes et franchit la Sierra- Morena, dans la journée du 20 janvier. Onze jours après, il se rendit maître de Séville,dont la défense, ainsi que celle des autres points, se trouvait paralysée en ce moment par une insurrection violente contre la junte centrale (i). Grâce à cette circonstance, et surtout à l'incapacité avec laquelle la junte dirigea les opérations militaires (2), le roi conquit en trois semaines l'Estramadure méridionale et l'Andalousie, à l'exception des places de Gibraltar et de Cadix. S'il avait montré plus de vigueur et de diligence, cette dernière eût été probablement enlevée de vive force, car l'armée française, en ne faisant que des marches ordinaires, pouvait se trouver devant la place le 29 janvier, ou cinq jours avant le corps d'Albuquerque (3), tandis qu'elle n'arriva que le 6 février, lorsque déjà ce secours était entré dans la ville : il fallut dès lors faire

(1) Les membres de l'ancienne junte centrale s'élanl retirés à Cadix, du 20 au 24, la junte provinciale de Séville se déclara (le 24), junte suprême nationale; mais sa vaine autorité ne dura que peu de jours; car, le 31, la ville tomba au pouvoir des Français. L'ancienne junte centrale, à peine réunie à Cadix, jugea que l'état de l'opinion publique cl les manifestations de plus en plus hostiles dont elle était l'objet lui faisaient un devoir de se démettre de son autorité avant la réunion des corlès. Elle se sépara en conséquence le 29 janvier 1810, après avoir nommé un conseil supérieur de régence, chargé du pouvoir exécutif. Ce conseil, formé de cinq membres, n'eut aucune influence, et se trouva complètement annihilé parla junte de Cadix. Ainsi disparut cette fameuse junte centrale qui, au témoignage d'un historien espagnol, « était devenue une pépinière de commérages, de petitesses et d'intrigues. » Le seul titre incontestable de cette assemblée est de n'avoir jamais désespéré delà patrie dans les circonstances difficiles ( provoquées souvent par son incurie et ses fautes ). Elle resta sourde aux propositions de ceux qui voulaient, dans l'intérêt général, traiter avec Joseph. C'est en grande partie pour dissoudre ce principal foyer de l'insurrection espagnole, que l'invasion de l'Andalousie avait été résolue. Toutefois ce fut un acte de faiblesse de la part de la junte centrale de déposer le pouvoir précisément à l'époque la plus calamiteuse. Le peuple lui pardonna ses fautes; il ne lui a jamais pardonné cette lâcheté.

(2) Voir les détails intéressants que donne sur ce point Londondurry, t. il, p. 44 et suivantes.

(3) Voir torkno, t. Vlll, p. 178, et Sarr azin, p. 117. — Joseph aurait dû marcher sur Cadix avant de s'occuper du siège de Séville. Une partie de cette faute retombe sur le maréchal Soult.

Le 29 janvier, la place, de l'aveu même des Espagnols, se trouvait presque sans ressources si elle put soutenir dans la suite un siège en règle, c'est que l'arrivée du corps d'AIbuquerque et l'introduction de quelques troupes anglaises lui en fournirent le moyen, ces troupes, que l'on avait entln consenti à recevoir, arrivèrent le 11 février. Bientôt Cadix fut amplement approvisionné et pourvu de bons ouvrages de défense.

un siège ordinaire, et employer à cette opération des troupes qui auraient pu rendre sur d'autres points des services signalés.

« La conquête de l'Andalousie, dit Belmas, ne l'ut, à proprement parler, qu'une promenade militaire; elle ne coûta pas plus de 200 hommes à l'armée française (i). «Wellington avoue, dans sa relation de la campagne de 1810, qu'il ne s'attendait pas à ce résultat (s), persuadé que les Français avaient reconnu l'impossibilité d'envahir avec succès l'Andalousie et de rester maîtres de ce pays, aussi longtemps que l'armée anglaise serait en possession de Lisbonne et du Tage. Cette opinion était conforme, d'ailleurs, à la conduite que les généraux français avaient tenue en novembre, après la bataille d'Ocana. L'effet moral de cette bataille, et l'état où elle avait réduit l'armée espagnole leur offraient une occasion favorable d'entrer sans opposition dans l'Andalousie, et de s'emparer même de Cadix. Mais au lieu de poursuivre ce but, ils avaient fait rétrograder immédiatement leurs troupes dans la vieille Castille, et donné par là sujet de croire qu'ils allaient établir leur ligne d'opérations de ce côté.

Quoi qu'il en soit, dès que Wellington eut connaissance de l'expédition de Joseph, il forma le projet d'exécuter un mouvement semblable à celui de John Moore sur Sahagun, c'est-à-dire de menacer les derrières de l'armée ennemie, par une irruption en Castille, pour l'obliger à quitter l'Andalousie et à venir au secours de Madrid.

Mais dans l'état où se trouvaient les armées alliées, cette

(2) ■< Il est évident, dit Wellington, que les Français commirent une faute en entrant '< dans l'Andalousie. Ils auraient dû commencer par diriger de grandes forces contre les •< Anglais en Portugal, pour tenir en échec l'armée espagnole en Andalousie, comme ils « avaient fait le printemps précédent. Ils se seraient alors aisément emparés de cette pro-

• vince. Mais delà manière dont ils s'y prirent, ils rurcnl obligés de faire sortir l'un après « l'autre leurs corps d'armée de l'Andalousie pour les envoyer en Portugal. Cadix a été for- « tiilé ainsi que Lisbonne, et il est douteux qu'ils s'emparent jamais de l'une ou de l'autre. » (23 février 1811.)

opération offrait si peu de chances, qu'il était du devoir d'un général habile de ne la point risquer. En ce moment d'ailleurs, Napoléon s'apprêtait à faire une nouvelle tentative pour conquérir le Portugal.

Le blocus continental avait placé l'Angleterre dans une situation difficile. Lui porter un coup décisif en Espagne, c'était l'engager peut être à signer la paix et à souscrire à la transformation de l'Europe. « En frappant fort et vite, dit « M. Thiers, on pouvait tenter à Lisbonne le sort de l'Em- « pire. » Or rien n'était plus facile alors, puisque la paix avec l'Autriche rendait disponible l'armée d'Allemagne, dont 100,000 hommes déjà étaient en marche vers la Péninsule.

La journée de Talavera avait produit sur l'empereur le même effet que celle de Vimeiro. En voyant ses meilleurs soldats battus une seconde fois par ceux que conduisait « le général des Indiens, » il commença à éprouver de sérieuses inquiétudes pour sa conquête. Après l'échec du duc d'Abrantès, il était accouru, à la tête de ses gardes, à travers le Somo-Sierra, et avait terminé la campagne à Madrid. Cette fois, retenu par son mariage et par les embarras que lui donnait le blocus continental, il envoya, avec des forces plus imposantes encore, l'illustre Masséna,que la campagne de 1809 avait élevé au-dessus de tous les autres maréchaux , et qui , d'ailleurs , n'ayant pris aucune part aux rivalités des commandants de corps d'armée en Espagne , était essentiellement propre à diriger les opérations(i) .

Wellington, avec sa perspicacité ordinaire, avait prévu ce résultat : « Je suis persuadé, » écrivit-il le 7 juin à Charles Stuart, « que les Français considèrent maintenant la néces- « site de nous chasser de la Péninsule comme le premier

(1) Ce fut à cette époque que Napoléon créa les grands commandements militaires, indépendants les uns des autres et recevant directement des ordres du chef de l'État. Joseph npprit cette fâcheuse nouvelle à Séville, où elle empoisonna tout le bonheur que lui avait procuré sa nouvelle conquête. Nous verrons bientôt quelles furent les conséquences de cette mesure extrême.

« objet auquel ils doivent tendre; ils risqueront tout pour y « parvenir, et ils l'essayeront sous peu. »

Au moment où cette nouvelle campagne se préparait, la situation des alliés était peu rassurante : l'armée française avait repris l'offensive sur tous les points, écrasé l'une après l'autre toutes les armées nationales, obligé leurs masses disloquées à chercher un refuge dans les lieux les plus reculés, enlevé plusieurs forteresses importantes, pacifié l'Andalousie, comprimé l'enthousiasme populaire, et rendu la résistance en masse impossible (i).

L'armée anglaise, au contraire, réduite à 50,000 hommes, dont 9,000 malades, était forcée de garder la défensive; et quoiqu'elle eût fait de notables progrès, sa discipline laissait encore beaucoup à désirer : l'ivrognerie et le pillage nécessitaient chaque jour l'application des peines les plus rigoureuses, et l'on eut à constater des actes fréquents d'insubordination dans les rangs inférieurs. Wellington mit tout en œuvre pour combattre ces vices et rendre l'armée plus digne et plus forte. Mais pendant qu'il se livrait à ce devoir pénible, avec un courage et un dévouement dont on aurait dû lui tenir compte, il eut le chagrin de se voir abandonné par les uns, calomnié et vilipendé par les autres; non-seulement il ne recevait pas du ministère anglais les choses nécessaires à sa propre armée, mais il était encore, comme il le dit lui-même, obligé de pourvoir aux besoins des alliés autant qu'à ceux de l'armée anglaise (2).

Les troupes portugaises, bien que suffisamment instruites et disciplinées, manquaient d'expérience (3). Les armées ré-

(1) La totalité des troupes françaises en Espagne, au mois de juin, s'élevait à environ 270,000 hommes. (Mémoires de Joseph, t. VII, p. 147.)

(2) Le 22 janvier 1810, au vice-amiral Berkeley.

(3) « On ne peut compter sur les Portugais aussi longtemps qu'ils ne seront pas exercés « aux travaux de la guerre ; leurs officiers n'ont aucune expérience des alTaires militaires. » Wellington à lord Liverpool, 31 janvier 1810.

gulières d'Espagne étaient écrasées, dispersées, démora lisées, et leurs débris, au lieu de se reconstituer, avaient grossi les bandes des guérillas. Plus que jamais la guerre de campagne devait reposer sur l'année anglo-portugaise seule, et quoique cette armée ne pût rien obtenir sans argent, les caisses des régiments étaient presque vides. Le conseil de régence n'avait pas l'énergie nécessaire pour soutenir efficacement le général en chef; il penchait d'ailleurs du côté des fidalgos, qui répugnaient à l'inllucnce anglaise par la crainte de voir rétablir les anciennes institutions dont ils s'étaient peu à peu affranchis sous les règnes précédents. Enfin le Portugal était tellement épuisé que le gouvernement anglais, tant pour ce motif que parce qu'il était peu rassuré sur les conséquences probables de la guerre, s'occupa sérieusement des moyens propres à assurer le rembarquement de ses troupes (1).

Un événement extérieur vint tout à coup modifier cet état de choses. Après la désastreuse expédition de Walcheren, des explications vives, suivies d'un duel entre Castlereagh et Canning, provoquèrent un changement de cabinet : lord Liverpool reçut le portefeuille de la guerre (2) et lord Wellesley celui des affaires étrangères.

Pendant son séjour à Séville, Wellington avait révélé à ce dernier ses projets sur la Péninsule et lui avait fait comprendre en même temps l'impossibilité de les mettre à exécution, sans l'appui énergique et sincère du cabinet. Ce fut cette considération, et l'espoir d'illustrer sa patrie et sa famille par des services signalés, qui déterminèrent l'ancien gouverneur général de l'Inde à accepter la secrétairerie des affaires étrangères , malgré les vives répugnances qu'il avait

(1) Sa correspondance avec Wellington prouve qu'il regardait cette évacuation comme plus que probable. La même correspondance prouve, en outre, que sans l'énergie et la confiance du général anglais, la guerre delà Péninsule eût Otéabandonnée après la bataille deTalavcra-

(2) Il succéda dans cet emploi à Castlereagh en novembre 1809.

plusieurs fois manifestées pour cette fonction. Le parti de la guerre et de l'honneur national trouva en lui un chef énergique et dévoué.

Pour se rendre compte de l'importance de ce changement, il faut savoir que le ministère précédent, découragé par le traité de paix conclu entre la France et l'Autriche et par l'issue malheureuse de la campagne de Walcheren, hésitait à continuer ou à cesser la guerre de la Péninsule. Il semble même, à en juger par sa correspondance, qu'il inclinât pour la dernière de ces solutions.

Dès le mois de septembre 1809, Wellington avait été consulté par lord Castlereagh sur l'opportunité de la défense du Portugal, sur la possibilité de continuer la guerre, et sur les dépenses que cette guerre nécessiterait (i). Sir Arthur avait développé son opinion sur ces divers points, dans une lettre adressée, le 14 novembre, au successeur de lord Castlereagh, « vrai chef-d'œuvre de précision et de jugement (2), » qui contient entre autres le passage suivant :

« Quoique je regarde le gouvernement et l'armée portu- « gaise comme les principaux auteurs de la lutte entreprise « pour l'indépendance du Portugal, et que le succès ou la « non-réussite dépendra surtout des efforts de ce gouverne- « ment et de la valeur de son armée (et j'ai grande confiance « dans ce qu'il feront tous les deux, excités qu'ils seront par « l'exemple des officiers et des soldats anglais), je perdrais « tout espoir si Sa Majesté retirait maintenant son armée « de la Péninsule, ou si cette armée était obligée d'éva- « cuer le Portugal à la suite d'une défaite. Nul doute que la « conséquence immédiate de notre retraite ne fût la prise de « Lisbonne par l'ennemi (peut être sans coup férir), et un

(1) cette lettre parvlntà Wellington, le 14 septembre (3) Comte TORÉNO, t, III, p. 270.

« changement complet dans l'état de la guerre non-seule- « ment en Portugal, mais encore en Espagne (1). »

Entraîné par ces raisons et par l'éloquence du marquis Wellesley,le ministère se décida à faire de nouveaux sacrifices pour continuer la guerre. Cette résolution, qui paraît si naturelle aujourd'hui, mais qui était alors un acte de grande énergie, souleva les clameurs de l'opposition et de la presse anglaise, dont la politique, depuis la bataille de Talavera, était de dénigrer à tout propos la conduite de Wellington dans la Péninsule.

Le peuple anglais, malheureusement peu accoutumé aux embarras d'une guerre sérieuse, se laissait égarer par les meneurs de cette opposition. Les choses allèrent même si loin, que le conseil communal de la cité de Londres pétitionna contre le bill tendant à allouer au général en chef une rente viagère de 2,000 livres en récompense des services rendus à Talavera, et qu'il adressa une requête au roi pour le prier d'empêcher que ses ministres ne donnassent, au mépris de la justice et de l'opinion publique, une marque de gratitude à l'homme « qui, avec autant de témérité que d'ostentation, « n'avait montré qu'une valeur inutile. » (Who lias exhibited, with equal rashness and ostentation nothing but an useless valour (2).

Dans le Parlement, les mêmes récriminations se produisirent. Le comte Saint-Vincent, Ward, Ponsonby, le comte Grey, Burdett, lord Grenville et le général Tarleton, s'élevèrent avec une grande véhémence contre la guerre et contre le système d'opérations adopté par le général en chef.

« Pourquoi, disaient-ils, récompenser sir Arthur? ses ac-

(1) On voit également, dansta correspondance de Wellington, qu'A cette époque le ministère Inclinait plus vers le système de continuer la guerre en s'appuyant sur Cadix que vers celui proposé par Wellington, qui consistait a prendre Lisbonne pour base d'opérations.

(2) Cette adresse fut remise au roi le »t> février 1810 Elle se trouve Pari. deb.. t. XV. p 600, — Voir aussi Auson, t. VIII, p. 5b.

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tions sont imprudentes, sottes, présomptueuses! Il n'a pas su assurer les subsistances de ses soldats; il s'est aventuré au cœur de l'Espagne, avec des troupes incapables de manœuvrer; il a exposé notre armée à des calamités sans exemple, et il s'est conduit enfin de manière à mériter un châtiment plutôt qu'une récompense. — La complète impossibilité de défendre le Portugal avec l'armée anglaise aidée par les levées portugaises est si apparente, ajoutait-on, que c'est une plaisanterie de mauvais goût de raisonner encore sur ce point. Avant six mois, si nos troupes ne se réfugient à bord des vaisseaux, il n'y aura plus dans la Péninsule d'autres soldats anglais que les prisonniers. »

Talavera n'était à leurs yeux qu'une exhibition de confiance inconsidérée et de victorieuse témérité (i).

« Il est à la fois triste et alarmant, dit M. Calcraft, que Wellington ait la prétention de défendre le Portugal avec 50,000 hommes, dont 50,000 Anglais; car si les Français avaient des projets sérieux sur cette contrée, avant trois mois lord Wellington et son armée seraient en Angleterre. Ni le Portugal ni aucune autre contrée ne pourrait être défendue par des victoires telles que Talavera. » Il y eut même un général, excellent et brave militaire, qui s'écria : « Vouloir se maintenir en Portugal, c'est le comble de l'erreur! » [The climaxof errorï)

Lords Wellesley, Castlereagh, Liverpool, Canning, Perceval, Windham et Holland réfutèrent ces assertions, en faisant ressortir d'une part les fautes de l'armée et du gouvernement espagnol, et d'autre part les résultats heureux que la campagne avait produits dans son ensemble. Ils insistèrent notamment sur ce point que, sans le talent et la bravoure de Wellington, le Portugal eût été envahi, et cela dans un

(l) Voir Aliso\, t. vil, p. 400 â 404, et Maxwell, t. Il, p. 115 à lis.

moment où sa défense n'était pas encore solidement organisée. Mais l'opposition était si forte, que les orateurs du gouvernement durent lui représenter le danger d'un débarquement sur les côtes de l'Angleterre, danger qu'ils regardaient comme imminent, si l'empereur parvenait à affermir son autorité dans la Péninsule (i). Cet argument, exploité avec adresse par lord Wellesley, produisit tant d'effet, qu'en résultat final, le ministère obtint, pour la continuation de la guerre et la reconnaissance des services rendus par Wellington, une majorité de 124 voix contre 94 à la Chambre des lords, et de 265 contre 167 à la Chambre des communes (2).

Cependant la tournure générale du débat et les dispositions hostiles du peuple anglais « rendirent le pouvoir timide au delà de toute expression (5). » Au lieu de prendre les mesures énergiques que la situation réclamait, il écrivait à tout propos au général en chef : « Nous ne pouvons rien faire, soyez prudent, et surtout ne risquez rien. » Si Wellington avait été un homme ordinaire, fuyant les embarras et craingnant de prendre sur lui une grande responsabilité, la lutte en Espagne eût été abandonnée dès ce moment.

Sur le continent, on jugea, par ce qui venait de se passer en Angleterre, que la guerre de la Péninsule ne serait plus de longue durée, et qu'au premier échec le gouvernement britannique se verrait obligé de rappeler ses troupes. Cette opinion fut même développée clans quelques articles du Moniteur français, et on a tout lieu de croire qu'elle inspira à Napoléon la fatale résolution de mener de front la guerre d'Espagne et celle de Russie.

(1) On trouve cet argument clans la lettre du 3 mars 1811, où Wellington cherchant à prouver l'utilité des dépenses faites clans la Péninsule fit observer a lord Llverpool, que l'armée anglaise dérendait plus sûrement l'Angleterre à Lisbonne qu'elle ne t'eut fait entre Douvres et Londres. Il y avait dans celte opinion un grand fond de vérité.

(2) Pari, deb., t.*CV, p. 87, 90, 511 et S35.

(3) SHKRER.

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