DETAIL DES BRECHES DE BADAJOZ EN
Léoende.
1,2,3, Brèches
4,5, Retranchements derrière les brèches
6,7,8, Bastions.
(j.io.ji, Retranchements ai toiles de laine et en -tacs de terre/,en avant
desquels étaient rangés- des chevaux défrise a Imites de sabres, J2, TLédan Jltil pendant le siège, sa?' an terrain naisse anciennement
pour mie demi -lune.
l3, Lunette Pieurina et son réduit l4 Limette San Bogue j5, Porte de la Tr'midad .
16, Eglise de la Trimdad, dont les murs étaient crénelés. Ij, 18,1g ■. 20.21, 22 2.3, 2i, Coupures faites dans les rues pour sentir
de second, retranchement.
2./, Quatre pièces à mitraille, destinées à battre le sommet de la
brèche 1.1/ et le terre -plein de la courtine 26,27, Chapelet de bombes en avant des brèches.
28, Bateau dans lequel était un peloton pour flanquer la brcclic.lii 2g, Dea.c pièces à mitraille 3o. St. Contre -garde et tenaille imparfaites. 32, 3.3, Inondation
34. Bique de retenue et comniunicatinn 3,5,36, Canette faite pendant le siège.
3j, Communication couverte en toile , éleoée sur des perches. .1iï3q.4o.Trunchees des alliés.
4l, 42, 43, Bu tt cries de brec/i es.
\ 44.45, Divisions anglaises marc/tant à l'assaut.
41/4-, Maisons démolies pendant le siège, pour dégager les remparts.
Echelle.
Dressé par le (rai frai Za/nare
<-'nrr /ht?- X&aCS
versa l'escarpe, en moins de deux heures et demie (i), de façon qu'avant le soir, une troisième brèche de 15 mètres de largeur se trouva en état de servir. Wellington, contrairement aux usages de la guerre, ne fit point sommer la garnison de se rendre. Les auteurs anglais expliquent ce fait, en disant « qu'il estimait trop haut le courage et la fermeté de Philippon pour lui adresser une demande, que ce brave eût rejetée comme une injure (2). »
Les généraux Lamare et Belmas attribuent, au contraire, l'abstention du duc à un besoin de vengeance que nous ne pouvons admettre (3). Wellington avait trop d'intérêt à réussir promptement et trop de chances défavorables à courir pendant l'assaut pour ne pas désirer une capitulation. La plus vulgaire prudence, à défaut de tout autre sentiment, lui faisait un devoir de préférer une transaction honorable à une solution violente, qui devait coûter la vie à des milliers de braves soldats. Un général habitué à ne rien donner au hasard et à ménager ses hommes avec un soin extrême , sans passions violentes et toujours bienveillant pour ses ennemis, ne peut avoir joué le rôle qu'on lui prête. Cependant Wellington eût bien fait, ne fût-ce que pour éviter les reproches qui lui ont été adressés depuis, de proposer à Philippon une capitulation digne des courageux défenseurs de Badajoz et de leur intrépide commandant.
Dans la soirée du 6, 18,000 hommes se tinrent prêts à marcher. On en forma plusieurs colonnes , destinées à trois attaques principales : à droite, une division, sous les ordres
(1) Belmas, t. IV, p. 348 ; Jones, p. 168.
(2) M. Thiers a adopté cette version.» Lord Wellington, dit-il, avait fait A la garnison l'honneur dene pas la sommer, carll savait que toute proposition de capituler serait inutile.» T. IV, p. 122.
(3) « Lord Wellington connaissait la situation déplorable de la garnison ; il voulait l'obliger à se soumettre à sa discrétion : l'orgueil anglais avait été blessé aux deux premiers sièges et voulait en avoir satisfaction. H ne somma point la garnison et n'offrit aucune espèce d'accommodement. » (lamare, Relation des sièges, etc., p. 1S7.)
de Picton, fut chargée d'escalader les murs du château, ayant de 7 à 14 mètres de hauteur (i); à gauche, la division du général Leith se prépara à faire deux fausses attaques, l'une contre l'ouvrage extérieur appelé Pardaleras (2) , et l'autre contre le bastion n° 1 (Saint- Vincent), appuyé à la Guadiana ; — au centre, 2 divisions, sous le général Colville et le lieutenant-colonel Barnard, formant la masse principale des troupes anglaises, eurent pour mission d'attaquer les brèches. Enfin, une partie de la garde de tranchée fut dirigée contre la lunette Saint-Roque, pendant que la brigade portugaise du général Power, occupée à investir la place sur la rive droite de la Guadiana, recevait ordre de faire de fausses attaques contre la tête de pont, le fort de San-Christoval et la nouvelle redoute appelée mon Cœur (3).
Ces dispositions peuvent être louées comme très-habiles. Cependant la véritable cause du succès des alliés réside dans la valeur héroïque que déployèrent les troupes anglaises pendant l'assaut.
A dix heures, l'attaque fut ordonnée sur tous les points à la fois, pour diviser l'attention et les forces de l'ennemi. Le temps était si sombre et l'obscurité si profonde, qu'on ne voyait pas les colonnes à vingt pas de distance.
Les troupes réunies dans les tranchées se mirent en marche, précédées de quelques hommes portant des échelles (4). Chaque soldat était muni d'un sac de foin qu'il devait jeter dans le fossé pour en diminuer la profondeur. Les colonnes avancèrent ainsi jusqu'au pied du glacis. Tout à coup on entendit de la place le cliquetis des armes et le bruit sourd
(1) BELMAS, t. IV, p. 314.
(2) Jones ne fait pas mention de celte attaque, laquelle cependant eut lieu, au témoignage de Lamare et de IVapier.
(3) Au comte de Liverpool, le 7 avril 1S12.
(4) On devait, au moyen de ces échelles, descendre dans le fossé. Comme à Ciudad- Rodrigo, la contrescarpe était intacte. Elle avait douze pieds de hauteur.
des bataillons qui se précipitaient des bords delà contrescarpe dans le fossé. Les voilà! les voilà! s'écria-t-on (1), et presque au même instant une explosion formidable se fit entendre sous les pas des assaillants. C'était le bruit des chapelets de bombes et de barils foudroyants que le colonel Lamare (2) avait fait disposer au pied de la brèche. A l'obscurité profonde succéda tout à coup la clarté lugubre d'un vaste incendie , offrant aux yeux un spectacle d'horreur impossible à décrire. Du haut des remparts, un immense cri de Vive l'empereur! répondit aux angoisses des pauvres soldats entassés pêlemêle dans cet étroit fossé, où déjà la mort avait fait de nombreuses victimes. Au même instant, on dirigea sur cette masse confuse plusieurs décharges à mitraille des batteries de flanc restées intactes, et un feu roulant de mousqueterie, exécuté à bout portant par 700 hommes d'élite, munis chacun de trois fusils. Les colonnes anglaises semblaient être au milieu d'un volcan (5), dont les éruptions, se succédant de minute en minute, répandaient au loin des torrents d'une lumière sinistre. Ce n'était plus un combat, c'était, pour nous servir des expressions du colonel Lamare, un massacre, une boucherie !...
Cependant, pleins d'audace et de sang-froid, les Anglais se rallient et se précipitent une seconde fois vers la brèche. Une cuneite (4) remplie d'eau les sépare du pied de la rampe; elle est littéralement comblée de morts; on la franchit sur ce pont de chair humaine! Et déjà l'on voit les longues colonnes rouges des Anglais se traîner comme autant de serpents ensanglantés parmi les ruines fumantes de la place, quand un nouvel obstacle se dresse devant elles! Le talus de la brèche,
(1) I.AMARE, p. 189.
(2) Commandant du génie de la place.
(3) Expression du colonel, alors major Jones (témoin oculaire).
(4) Petit fossé creusé au fond du grand fossé.
que l'on croyait entièrement libre, est couvert de bombes, de planches brûlantes, garnies de clous, d'artifices, inondé de balles et de boulets. Il n'importe ! les colonnes avancent toujours; mais, parvenues au sommet, elles sont arrêtées par un mur de baïonnettes et une rangée de chevaux de frise construits avec des lames de sabres. En vain elles essaient de rompre cette ligne d'acier : les morts s'entassent sur les morts , et les blessés se précipitent sur les armes des soldats qui les suivent. La brèche devient glissante par le sang qui l'inonde, et la ligne d'épées résiste toujours! Les Français, voyant le succès de leur stratagème, font entendre un nouveau cri de Vive l'empereur! et la colonne d'assaut, meurtrie, décimée, recule silencieuse dans le fossé pour se préparer à un nouvel effort...
Le même courage fut déployé dans l'attaque des trois brèches ; mais c'est surtout à la brèche du bastion de la Trinité que la lutte avait pris le caractère d'un combat acharné. Deux heures d'efforts inutiles convainquirent enfin les soldats que cette brèche était imprenable : 5,000 hommes se trouvaient hors de combat, et, chose étonnante, la garnison n'avait essuyé pour ainsi dire aucune perte (1).
Pendant ce temps, la division Picton s'était portée, avec une remarquable intrépidité, à l'escalade du front 8-9 de la place, contigu au château : 300 Hessois défendaient cette partie des remparts. Les assaillants, accablés par des pierres énormes, des bombes et des pans de bois lancés du haut des murs, pris en flanc par un feu meurtrier de mousqueterie, et reçus, au haut des échelles, par des coups de pique et de baïonnette , avaient dû se retirer avec des pertes sen-
ti) D'après le général Lamark, p. 190, la garnison ne perdit pendant Passant que 20 hommes.
Napier évalue la perte des Anglais dans l'attaque des brèches â 2,000 hommes, le général Sar raz in â 4,000, les Victoires et conquêtes à 5,000; lord Liverpool, secrétaire d'État, prétendit, dans une lettre écrite le 23 avril 1812, au lord maire de Londres, que la perte des assiégeants dans cette terrible nuit s'éleva ù 3,600 hommes, dont 264 officiers et 5 généraux.
sibles , laissant au nombre des blessés un de leurs chefs , le brave général Kempt.
Cependant la lunette Saint-Roque, attaquée par la gorge en môme temps que le front 8-9, resta au pouvoir des Anglais (i). Piéton, repoussé mais non découragé, détruisit le barrage du Rivillas, puis marcha par sa droite et vint s'établir, pour une seconde tentative, sous les murs du château, défendus seulement par 100 Hessois et 25 Français (2). Il était alors onze heures et demie.
Dès que les rangs anglais se furent un peu reformés, l'héroïque colonel Ridge, saisissant une échelle, la dressa contre le château (3), et invita ses hommes à le suivre. Un instant après, on le vit entouré de quelques braves au sommet du rempart, où il se maintint jusqu'à ce qu'il eût assez de monde pour se porter en avant. La garnison, étonnée et en quelque sorte surprise, se retira par la double porte dans la ville (4), abandonnant le château à l'agresseur. Ce beau triomphe coûta la vie au chef intrépide qui l'avait préparé. « Personne, dit Napier, ne périt avec plus de gloire dans cette nuit fatale, où tant de guerriers cependant se signalèrent par des actions dignes de l'histoire (5). »
La 3e division entra dans le château, mais, craignant de compromettre la possession d'un point qui assurait la prise de la place, ou jugeant le débouché trop difficile, elle ne fit aucune tentative pour chasser l'ennemi des brèches (&).
La première colonne de la division Leith échoua complé-
(1) Lamare, p. 189.
(2) AUGOYAT, p. 313.
(3) Les murs du cbâteau avaient dix-huit à vingt-qualre pieds de hauteur. Les Français considéraient cet ouvrage comme à l'abri de l'escalade.
(4) La garnison était trop faible; elle se composait de 80 Hessois, dont 20 musiciens, de 25 Français et d'un détachement de canonniers. Philippon n'avait si mal gardé ce point que parce qu'il le croyait inattaquable.
(5) 600 hommes environ succombèrent dans l'attaque du château, dit Napier.
(6) Napikk.
tement dans sa fausse attaque contre le Pardaleras. Cet ouvrage, défendu avec opiniâtreté par le colonel Pineau, ne se rendit que le lendemain, lorsque déjà la ville était au pouvoir des Anglais.
La deuxième colonne, sous les ordres du général Walker, rencontra moins de résistance dans l'escalade du bastion Saint-Vincent, dont les escarpes cependant avaient vingtsix pieds et demi de hauteur (1). Mais aussi la garde de ce bastion avait été affaiblie des deux tiers pour donner mainforte aux troupes du château, ce qui la mit dans l'impossibilité de se défendre longtemps. La perte des Anglais sur ce point s'éleva à 600 hommes (2).
Wellington suivait avec anxiété la scène terrible qui se passait au pied des brèches. Il était minuit quand un officier à cheval vint lui raconter les divers épisodes de l'assaut. La pâleur de son visage annonçait qu'il était vivement ému de ce récit lugubre ; aucune agitation extérieure cependant ne vint troubler sa sérénité habituelle : avec le plus grand calme, il donna immédiatement l'ordre de replier les troupes en arrière et de les reformer pour un nouvel assaut (3). Mais à peine eut-il pris cette disposition, qu'un avis dePicton lui annonça la prise du château. Cette bonne nouvelle, suivie bientôt de celle de l'escalade du bastion Saint-Vincent, lui fit entrevoir un succès prochain et définitif. Il ordonna à Picton de demeurer tranquille jusqu'au matin, puis de se porter avec 2,000 hommes sur les derrières de l'assiégé, au moment où Barnard et Col-
ci) Il était près de minuit quand cette attaque eut lieu. Walker avait du attendre jusqu'à cette heure les échelles destinées à ses troupes.
(2) LAMARE et NAPIER.
(3) C'est la version de Napier et de Jones.
La mare et Belmas prétendent, au contraire, que Wellington donna en ce moment Tordre définitif de battre en retraite, ils se fondent sur un extrait de l'ouvrage de Jones, dont voici la traduction:
« Lord Wellington, instruit de l'état des choses, ordonna de retirer les deux divisions et de les reformer un peu avant le jour pour un nouvel assaut. » Or cet extrait, loin de justifier l'opinion des auteurs français, l'Infirme de tout point.
— Ml —
ville livreraient un nouvel assaut. Il prit également des mesures pour assurer la possession de la lunette Saint-Roque, qui avait été escaladée par la gorge, le soir de bonne heure; enfin, il donna des instructions pour rompre le bâtardeau el le pont de l'inondation dès que le moment serait venu.
Vers onze heures et demie, Philippon fut informé que l'ennemi avait renouvelé l'attaque du château, et qu'il s'était rendu maître de cet ouvrage.
Un rapport inexact, reçu peu d'instants avant, et la confiance qu'il avait dans la force du château, lui donnèrent des doutes sur la vérité de cette information; il ne prit donc aucune mesure, et quand, sur un second avis, il porta sa réserve, composée de 200 hommes seulement, au secours de l'ouvrage menacé, la porte était déjà au pouvoir des Anglais. Une vive fusillade s'engagea à travers le passage, et les quatre compagnies furent dispersées. Sur ces entrefaites, le gouverneur donna à deux compagnies du bastion Saint-Vincent l'ordre de pénétrer dans le château par l'autre porte, qu'il croyait encore libre; mais, soit erreur ou malentendu, ces troupes se rendirent aux brèches, où elles ne furent d'aucune utilité.
Nous avons vu que l'attaque de la brigade Walker , favorisée par le départ des compagnies envoyées au secours du château (1), eût un plein succès. Dès que cette brigade se trouva en possession du Saint-Vincent , elle engagea une partie de ses troupes dans la ville pour déloger l'ennemi des maisons (2), tandis que l'autre partie/longeant les remparts, enleva successivement trois bastions à la pointe de la baïonnette (5) .
Cet événement, la perte du château, que la garnison regar-
(1) D'après lamare, il n'était resté que 20 a 30 hommes dans le bastion Saint-Vincent.
(2) Ces troupes, parvenues sur la Grand' Place, sonnèrent du cor , et Turent ainsi rejointes par les défenseurs du château.
(3) l.a vue d'une lance à Teu causa un moment de terreur panique à ces braves soldats. Ils se dispersèrent, de crainte de sauter, et se firent ramener la baïonnette dans les reins. Heureusement que Walker avait laissé dans le bastion escaladé une réserve qui repoussa les assiégés et prévint ainsi un grand désastre.
dait comme son dernier réduit , et la dispersion des quatre compagnies de réserve, ébranlèrent subitement le moral de quelques officiers, et le désordre commença (1).
Dès ce moment, les instructions du gouverneur ne parvinrent plus aux troupes. On se fusillait dans les rues; on se battait dans les maisons ; ce n'étaient partout que cris de victoire et gémissements de blessés. Philippon et le général Veiland réunirent cependant, au milieu de ce tumulte, une centaine d'hommes et quelques cavaliers avec lesquels ils se retirèrent, vers une heure et demie, dans le fort San-Christoval; en même temps, ils envoyèrent aux défenseurs des brèches l'ordre de se replier sur eux ; mais l'officier d'état-major porteur de cet ordre n'ayant pu arriver à destination, ces braves gens restèrent à leur poste jusqu'à ce qu'ils virent la place envahie de tous côtés. Quelques-uns alors brisèrent leurs armes et s'abandonnèrent à leur destinée; d'autres, prenant un parti désespéré, se jetèrent dans la Pardaleras et dans les maisons de la ville, où ils épuisèrent leurs dernières cartouches en se défendant jusqu'à l'aube du jour.
A six heures du matin, le gouverneur se vit dans la dure nécessité de capituler. Le San-Christoval n'avait plus que trente coups à tirer, et pas une seule ration de vivres (2). Un mouchoir blanc fut arboré au bout d'une baïonnette; à ce signal, la garnison se rendit sans conditions; elle se composait en ce moment de 2,750 hommes valides et de 750 non combattants ou malades. Treize cents hommes avaient été tués ou blessés pendant le siège (3).
L'armée anglaise éprouva des pertes encore plus sensibles ; Wellington les évalua à 5,000 hommes, dont 5,500 atteints pendant l'assaut, et le colonel ingénieur Jones, à 72 officiers
(1) Général Lamare, p. 193.
(2) Lamare, p. 196.
(3) Belmas . Voir aussi la lettre de Wellington à lord Liverpool, 7 avril 1812.
et 963 hommes tués, 506 officiers et 5,485 hommes blessés, parmi lesquels 59 officiers et 744 soldats tués, 258 officiers et 2,600 blessés clans la nuit même de l'assaut; mais Philippon et Lamare prétendent qu'ils obtinrent en Angleterre des renseignements d'où il résulte que l'armée anglaise perdit en réalité plus de 7,000 hommes (î). Quoi qu'il en soit, lorsque Wellington connut ces pertes, « sa fermeté l'abandonna pour un moment, et l'orgueil de la conquête céda à la vive douleur que lui causa la mort de tant de braves soldats (»). »
Les Anglais ternirent les lauriers de cette victoire par des excès horribles. La rapacité la plus honteuse, l'ivresse brutale, une luxure effrénée, la cruauté, le meurtre, les cris, les gémissements des victimes, les imprécations de leurs bourreaux, le craquement des maisons, croulant sous l'incendie allumé par esprit de vengeance, le bruit de coups de fusil, qui, cette fois, déshonorent ceux qui les tirent : voilà, pendant deux jours et deux nuits, le tableau qu'offrit Badajoz.
Le troisième jour, bien que la ville fût saccagée de fond en comble, et le soldat épuisé par ses propres excès, le désordre régnait encore sur plusieurs points; cependant il avait diminué assez pour qu'on pût s'occuper des blessés et songer à enterrer les morts (s).
« Les exhortations des chefs, a écrit le comte Toréno (tom. V, pag. 25), furent impuissantes, et lord Wellington lui-même se vit menacé de la baïonnette de ses soldats, qui l'empêchèrent de pénétrer dans la place pour contenir le désordre. »
Ce témoignage d'un historien espagnol, toujours sévère
(1) Voir dans Belmas les rapports officiels de ces deux généraux. Dans son ouvrage, publié en 1837, le général Lamare évalue les pertes à plus de 6,000 hommes. Dans son Journal des sièges, il les avait portées à plus de 8,000.
D'après les états officiels publiés par Gurwood, les Anglais eurent, du 18 mars au 7 avril, 1,035 tués, 3,787 blessés et 63 manquants.
(2) Napier.
(3) Napier, t. vin, p. 152.
dans ses appréciations, peut servir de réponse à cette allégation du général Lamare, que Wellington refusa de mettre un terme au pillage, « sous prétexte que le droit de la guerre l'autorisait à donner aux soldats cette juste compensation de leur bravoure et de leur dévouement (1). » Le pillage, il est vrai, dura trois jours, mais ce fut malgré les efforts du duc, qui essaya vainement de l'arrêter. Maxwell (sf) fait observer, du reste, que l'on avait bien peu de chances de préserver les habitants de la fureur d'une soldatesque qui ne respectait pas même ses propres officiers (5).
Les ingénieurs français ont vivement critiqué les opérations du siège de Badajoz et attribué à la fortune seule les succès dont elles furent couronnées (4).
Ce jugement est trop sévère; — cependant, et le colonel Jones, tout le premier, en convient, — « le projet d'attaque de Badajoz était hasardeux et contre toutes les règles... » « Il
(1) Relation des sièges, etc., p. 197.
M. Thiers accepte cette version; il dit, en effet, liv. XLtl, p. 123 : - l,e lendemain, Wellington reçut nos officiers avec courtoisie, mais refusa d'écouter leurs instances en faveur de la malheureuse ville de Badajoz... Il livra sans pitié cette ville au pillage. II ne fallait pas moins aux troupes qui avaient si vaillamment monté à Passant. »
Notre devoir est de protester, au nom de la vérité, contre cette assertion, comme nous avons protesté contre un jugement semblable porté sur la conduite de Wellington après l'assaut de Ciudad-Rodrigo.
(2) T. II, p. 466.
(3) Un officier, témoin oculaire du siège, écrivit à l' United service journal : « Aucune maison ne resta intacte, et aucune femme ne put se soustraire aux insultes ni aux mauvais traitements...»
« Le 8, les soldats abrutis par l'ivresse faisaient reu sur tout le monde et même sur leurs « camarades...
i> Le 9 fut un jour de marché dans le camp. Quelques soldats réalisèrent jusqu'à 250 livres .. sterling. ■> — Voir aussi Belmas, t. IV, p. 359.
Le capitaine Hopkins, également présent au siège, confirme ces faits : « La ville, dit-il, n'offrit bientôt plus que l'affreux spectacle de tout ce que peut produire l'ivresse , la cruauté et la débauche...
« Les officiers n'avaient plus aucune autorité sur leurs soldats qui, rassasiés de vin et de butin, se réunissaient en petites bandes et parcouraient les rues en faisant feu... On voyait partout des groupes de soldats travestis en moines de différents ordres, etc.
« La caisse de l'armée ne fut pas même respectée. »
(4) « La victoire de Wellington ne Tut en effet que le résultat d'un coup de fortune...
« Il ne pouvait pas compter sur cet événement, autrement le siège eût été une opération « inutile, et il eut pu tenter cette escalade dès la première nuit de l'investissement. >■ — Belmas, t. IV, p. 361.
n'a jamais été approuvé, dit-il, même par ceux qui l'ont formé ou mis à exécution ; mais on a dû l'adopter forcément, n'ayant pas le moyen d'en réaliser un meilleur (i). »
On a prétendu aussi que le front d'attaque n'était pas le plus faible de la place (ji). À cela, nous répondrons que le front 6-7 était le seul qu'on pût battre en brèche de loin et prendre sans sapeurs-mineurs ; considération suffisante, d'après nous, pour justifier Wellington et les ingénieurs anglais de l'avoir préféré.
On a prétendu encore que les assiégeants commirent la faute d'engager trop de monde à la fois, ce qui mit du désordre dans l'assaut.
Il est assez difficile d'accorder cette critique avec l'observation suivante du colonel Jones : « On aurait pu aisément emporter les brèches, si on les avait attaquées d'une manière convenable; mais, dans le fait, on ne fit aucun effort assez puissant. Il n'y eut jamais plus de 50 hommes réunis devant chaque brèche pour monter à l'assaut (s). » Pour obtenir plus d'ensemble et plus d'ordre, il aurait fallu faire deux choses : renverser la contrescarpe et donner l'assaut pendant le jour. Mais on n'avait ni le temps ni le moyen de pousser les cheminements jusque sur les bords de la contrescarpe, et il eût été impossible de faire monter à l'assaut, en plein jour, des colonnes qui devaient franchir à découvert un espace considérable sous le feu encore intact de l'ennemi (*).
Enfin on a prétendu que les brèches étaient imprenables. A cet égard, nous ferons observer que l'un des plus habiles ingénieurs de l'Angleterre, le major Jones, qui, sous les or-
(i) Jones, p. 378.
(2) D'après Philippoii et Lamare, le front le plus faible était le front oriental près du château.
(3) Jones, p. 186.
(4) tes Français firent celle faule a Tarifa en 1811; A Burgos, l'attaque du Saint-Michel fut rendue impossible aux Anglais, rien que parce que le clair de lune désignait les colonnes anglaises aux coups de l'artillerie française.
dres de Fletcher, dirigea les travaux d'attaque, fut d'un avis contraire, lorsque Wellington le consulta sur ce point.
D'ailleurs, au moment de l'assaut, il n'y avait plus à choisir qu'entre une action de vigueur, bien plus difficile, à vrai dire, que Jones ne le supposait, et une retraite, dont les conséquences politiques eussent été funestes à l'armée anglaise (1).
Wellington n'hésita point, et fit bien. En violant les règles, il sut être grand général. Ce n'est pas, du reste, sur les détails d'un siège qu'il faut juger un commandant d'armée. Ces détails sont de la compétence des ingénieurs et des officiers d'artillerie; or, sous le rapport du matériel, des munitions, des outils et des moyens de transport, les alliés se trouvèrent à Badajoz dans les plus mauvaises conditions : c'était une suite de la négligence coupable du ministère anglais, où le parti de Perceval avait pris définitivement le dessus.
Le maréchal Soult se montra plus juste et plus impartial que ses compatriotes, lorsque après la reddition de Badajoz, il écrivit : « La conduite que les Anglais ont tenue dans cette circonstance a été tellement mesurée, que l'on pourrait soupçonner qu'ils ont intercepté quelque partie de correspondance, qui leur a dévoilé le système d'opérations de l'armée de Portugal et l'irrésolution du duc de Raguse (a). » Un autre général français reconnut loyalement « qu'il était aussi mortifiant pour les généraux de sa nation que glorieux pour celui de l'Angleterre , qu'une armée de 50,000 hommes eût, par l'habileté et l'audace de ses manœuvres, pris deux places ré-
( l) « Pouvait-on croire que l'Angleterre supporterait les dépenses d'une guerre prolongée « indéfiniment, et qui ne laissait pas d'espoir d'une heureuse issue? Que répondre aux cla- « meurs de l'opposition dans le Parlement? Comment soutenir les espérances secrètes des 'i gouvernements du continent, si le pouvoir militaire de l'Angleterre, de l'Espagne et du Por- « tugal réunis étaient hors d'état de se mesurer avec une portion de l'une des armées secon- « daires de IVapoléon? » — Napier.
(2) Séville, le 17 avril a Berthier, Mémoires de Joseph, t. VIII, p. 390.
putées les clefs de l'Espagne (du côté du Portugal), et cela malgré la protection de deux armées françaises, formant un total de 80,000 combattants ( ). »
Un peu avant le dernier assaut , Philippon avait envoyé 20 hommes (2) à cheval prévenir Soult que la défense de la ville touchait à sa fin. Ces courriers rencontrèrent le maréchal dans la journée du 8.
En apprenant le danger de la place, Soult avait quitté ses lignes de Cadix et s'était dirigé avec 24,000 hommes (3) sur Llerena, se contentant de laisser en Andalousie les forces absolument nécessaires pour continuer son grand siège, observer Grenade et Séville (4). Soult espérait trouver, comme dans l'été précédent, le maréchal Marmont à Llerena avec 30,000 hommes (5). Au lieu de cela, il reçut la nouvelle que Badajoz, dont la possession ouvrait aux Anglais le midi de l'Espagne, était enlevé depuis deux jours, et que le duc de
(1) SaRRAZIN, p. 278.
(2) Le maréchal avait quitté Séville le 1"; il était arrivé à Llerena le 4.
(3) Lettre de Soult à Berthier, n avril 1812. il résulte de cette lettre que Soult n'avait alors en tout, y compris la garnison de Badajoz, que 57,000 hommes ; avec cette force répartie sur un immerise territoire, il ne pouvait, disait-il, empêcher Wellington de prendre Badajoz. Nous croyons le contraire : s'il avait commencé son mouvement le 25 mars, il serait arrivé à Villa-Franca le 2 avril, au lieu du 8, et la place aurait pu tenir jusqu'à l'apparition du duc de Raguse.
(4) Voir dans les Mémoires de Joseph la lettre écrite par Soult,iic Villa-Franca à Berthier, le 8 avril 1812.
Dans sa lettre du 14 avril au même, le duc de Dalmatie cherche à prouver que si Badajoz a succombé, c'est par la faute de Marmont plutôt que par la sienne. Jugement erronné, mais excusable par la raison que Soult ignorait les instructions adressées au duc de Raguse.
(5) Marmont avait annoncé le 22 février à Soult, que trois divisions établies dans la vallée du Tage entreraient en Estramadure aussitôt que Badajoz serait menacé. L'empereur s'opposa à ce départ, mais Soult n'en sut rien. C'est ce qui explique l'extrait suivant d'une lettre du général Lery, ingénieur en chef de l'armée du Midi, au général Kellcrmann :
« Tous nos calculs ont été déjoués : l'armée de Portugal s'est portée à une plus grande distance de nous, lorsqu'elle aurait dùs'en approcher; ainsi lord Wellington, avec ses Anglais et ses Portugais réunis, a pris la place pour ainsi dire en présence de deux armées, montant ensemble à près de 80,000 hommes. Voilà les conséquences de n'avoir pas un chef suprême sur les lieux pour diriger les mouvements... Au total, la prise de Badajoz me parait très-extraordinaire, et je serais très-embarrassé d'en rendre compte clairement et distinctement. »
Raguse occupait les provinces du Nord par ordre de l'empereur (t). Il appriten outre que ses communications et l'importante place de Séville étaient sérieusement menacées par les armées de Ballesteros et de Penne Villemur. Ces diverses circonstances l'engagèrent à retourner immédiatement sur ses pas. Il n'avait d'ailleurs aucune chance de battre les alliés , dont les forces s'élevaient à 45,000 hommes. Sa situation était devenue fort critique: Wellington, en effet, sans courir de dangers sérieux (2), pouvait le pousser sur le Guadalquivir, prendre Séville, détruire l'arsenal de l'armée d'Andalousie, et terminer en peu de temps une campagne que l'on eût citée parmi les plus hardies et les plus glorieuses
Soult était si bien convaincu de la prochaine exécution de ce plan, qu'il avait pris des mesures pour combattre l'armée anglaise au sortir de la Sierra-Morena : le résultat cependant trompa son attente.
Le lendemain delà prise de Badajoz, Wellington avait écrit à lord Liverpool : « Il serait bien à souhaiter que je pusse « frapper un grand coup sur le maréchal Soult avant qu'il « ait reçu des renforts; mais, d'autre part, les Espagnols, « ayant négligé d'approvisionner Ciudad-Rodrigo (menacée « par le duc de Raguse), il est de toute nécessité que je re- « tourne sur les frontières de Castille... Avant d'avoir mis « Ciudad-Rodrigo en sûreté, il me sera tout à fait impossible « d'aller en Andalousie. »
Les armées espagnoles n'avaient pris aucune des mesures convenues pour entraver la marche éventuelle du duc de Raguse. Almeida et Ciudad-Rodrigo manquaient de vivres, et
(1) Ce fut seulement le 8 qu'il connut positivement le départ du duc de Raguse pour Salamanque, commencement de l'opération du Beira. (Voir plus loin)
(2) II pouvait, après avoir enlevé Séville (ce qui eût été l'affaire d'un jour), communiquer avec la flotte deCadix, changer sa ligue d'opéra lion sans nul danger, et se réunir à'3O,000 soldats anglais ou espagnols occupant Gibraltar , file de Léon, la IViebla , la Mmcic et la Honda.
leurs fortifications, malgré les ordres pressants du général en chef, n'étaient pas même réparées. Cette négligence ruina de fond en comble le plan de défense de Wellington au Nord, et l'obligea à revenir sur ses pas pour combattre Marmont.
Le 18 février 1812, dans la prévision que les alliés dirigeraient leurs opérations sur Badajoz, l'empereur avait fait écrire par Berthier au duc de Raguse :
« Placez vos troupes de manière qu'en quatre marches elles « puissent se réunir à Salamanque. . . Si Wellington se dirige « sur Badajoz, laissez-le aller; réunissez votre armée et mar- « chez droit sur Almeida(i); poussez des partis sur Coimbre, « et soyez persuadé que Wellington reviendra bien vite sur « vous; — mais les Anglais ont trop de savoir-faire pour « commettre une pareille faute (2)...
« Écrivez au duc de Dalmatie pour qu'il exécute les ordres « impératifs que je lui donne de porter sur la Guadiana un « corps de 20,000 hommes pour forcer le général Hill (qui « en avait 15,000 en ce moment) à rester sur la rive gauche « du Tage.
« Ne pensez donc plus, M. le maréchal, à aller dans le
(1) Marmont aurait trouve- dans cette place, qui n'était guère en état de résister, le matériel nécessaire pour assiéger Ciudad-Rodrigo.
(2) Marmont. dans sa lettre du 26 février 1812 à Berthier, prouve que ce n'eût pas éle une faute :« Monarniée,dit-il en substance, manque de moyens de transport, d'argent et de vivres. Le pays est épuisé et sans ressources. Commencer les opérations avant la saison des récoltes, c'est préparer des désastres dans l'avenir. Si l'on en juge autrement, qu'on me remplace dans mon commandement. » « Dans l'état actuel des choses, l'armée du Portugal n'ayant pas « même un ennemi devant elle, ne pourrait pas dépasser la Coa, et les forces que Wellington .< y a laissées sont plus que suffisantes pour mettre à l'abri de tout événement le village le « plus avancé du Portugal. »
Le duc de Raguse n'en reçut pas moins l'ordre formel de marcher en avant. Il s'en plaignit de nouveau, et dans sa lettre du 2 mars à Berthier, il déclina formellement la responsabilité de ce qui arriverait.
Le fond de ces lettres est judicieux. Marmont prédit que Wellington ne serait guère inquiété par son mouvement ofTensif, et le résultat lui donna gain de cause, il dit également: « Votre Altesse affirme que la véritable route de Lisbonne est par le Nord ; je crois que ceux « qui connaissent bien ce pays^jnt convaincus du contraire. » Observation que deux campagnes malheureuses tendent a confirmer.
« Midi (1), et marchez droit sur le Portugal, si Wellington fait « la faute de se porter sur la rive gauche du Tage (2). »
Ce plan était habilement conçu ; mais la lenteur de Marmont , la vigilance et la prompte résolution du général anglais le firent échouer. Le duc de Raguse, qui aurait pu être à Ciudad-Rodrigo vers la première semaine de mars (3), n'arriva que le 51, quand le siège de Badajoz touchait à sa fin.
Après avoir fait reconnaître Almeida le 5 avril, le maréchal se dirigea le 7 , avec plusieurs divisions sur Sabugal . Son avantgarde entra le 12 à Castello-Branco , d'où l'ennemi s'était retiré, en incendiant ses vastes magasins. Le plan de Marmont était de détruire le pont de bateaux que les Anglais avaient jeté à Villa-Velha, ou, selon les circonstances, de déboucher de ce côté pour coopérer à la délivrance de Badajoz, en menaçant la ligne de retraite de Wellington. Le 15, il battit à Guarda les milices chargées de la défense du Beira : une vive poursuite l'aurait rendu maître des magasins de Celerico ; mais il perdit encore cette occasion par son indolence. Le 17, il leva son camp pour aller s'établir en avant de la Coa et de l'Agueda.
Ce mouvement rétrograde était consommé quand Wellington arriva à Almeida. L'expédition avait donc manqué son but principal, qui était de sauver Badajoz; mais elle obligea Wellington de renoncer à l'attaque qu'il méditait sur l'Andalousie, preuve que si elle avait été mieux combinée et plus promptement exécutée, elle aurait complètement réussi, et peut-être même amené une grande bataille dont toutes les chances eussent été pour les Français.
De quelque manière qu'on envisage cette campagne, le
(1) Marmont avait alors le projet de se réunir à Soult dans l'Estraraadure, mais l'empereur, par ses instructions des 18-21 février, l'empêcha de donner suite à ce projet. S'il l'avait exécuté, il est probable que Badajoz n'eût point été pris. (Mémoires de Joseph, t. Vlil, p. 160). C'est du moins l'opinion qu'exprime le duc de Raguse, dans sa Lettre du 5 avril 1812 au roi Joseph.
(2) Voir cettre lettre dans Belmas, t. I, p. 614.
(3) L'ordre de l'empereur lui était parvenu dans les derniers jours de février.
talent du général anglais y brille d'un vif éclat. Il fut sans doute servi par la fortune; mais c'est le propre des hommes de génie de savoir profiter des circonstances, comme c'est la spécialité du marin habile de savoir tirer parti des vents et des courants qui engloutissent les navigateurs inexpérimentés.
N'épargnant aucune peine, aucun soin pour connaître l'exacte situation de ses adversaires, Wellington sut, avec une rare sagacité, combattre chacun d'eux selon sa manière de faire la guerre, et proportionner ses moyens d'action aux exigences du moment : il méprisa l'armée du Centre, faible et désorganisée, trompa la précipitation de Marmont par une lenteur affectée, et prévint Soult par une grande promptitude. Deux fois ses manœuvres habiles déterminèrent le duc de Raguse à envoyer ses divisions prendre des cantonnements éloignés, quand il aurait dû les concentrer, et, chaque fois , ce fut pour les alliés un grand avantage : la première fois, ils prirent Ciudad-Rodrigo , et la seconde, ils purent, sans être inquiétés, disséminer leurs troupes en marchant sur l'Alentejo (1), ce qui était indispensable pour leur procurer les vivres et les effets d'habillement restés en arrière, faute de moyens de transport.
Marmont, qui avait reçu de l'empereur la mission de secourir le Midi et de couvrir Madrid, ne se montra pas à la hauteur des circonstances ; il fit même des fautes qui auraient terni sa réputation, si les ordres venus de Paris n'avaient contribué pour une large part aux mécomptes de cette campagne. Son projet d'envoyer trois divisions à Soult et de menacer Ciudad avec les autres était certes moins avantageux que celui de Napoléon ; cependant il eût produit de bons résultats, si le duc l'avait exécuté promptement, au lieu de se conformer tardivement aux ordres de Berthier.
(1) NAPIEB.t.VIII.p. 190.
Telle est aussi l'opinion de Soult : « Si Marmont, dit-il, eût fait quelques démonstrations sur le Beira avec une partie de son armée et eût passé le ïage pour se réunir à mes troupes , le siège de Badajoz eût été levé avant que la brèche fût praticable, et une grande victoire faisait rentrer les Anglais dans leurs lignes (1)... »
Jugement vrai en partie, mais où perce trop le dépit qu'avait éprouvé le maréchal en se voyant arracher le seul trophée de sa campagne d'Andalousie.
A l'époque où nous sommes parvenus, l'Espagne pouvait entrevoir déjà le déclin de la domination française.
Les préparatifs de la campagne qui allait s 'ouvrir de l'autre côté du Niémen obligèrent Napoléon à rappeler près de lui des soldats qui, depuis quatre ans, avaient appris à connaître l'Espagne, les ressources de ce pays, son sol accidenté, et l'invincible opiniâtreté de ses habitants. Les corps de la garde impériale qui se trouvaient àValladolid et dans laVieille-Castille reçurent l'ordre de rentrer en France ; l'armée du Nord fut dissoute, et les autres armées éprouvèrent des pertes sensibles par la rentrée d'une partie de leurs cadres.
Obligées de garder une immense étendue de pays, les troupes françaises étaient faibles sur tous les points , tandis que l'ennemi, libre de concentrer ses forces quand il
(1) Dépêche datée de Séville, du 14 avril 1812.
On lit dans la même dépêche : « Si Parmée du Portugal m'eût rejoint avec 35,000 hommes, « Badajoz aurait été sauvé ou repris, et une grande victoire faisait rentrer les Anglais dans « leurs lignes. Seul, je n'étais pas assez fort; et en outre des pertes que j'aurais essuyées, « je ne serais pas retourné à temps en Andalousie pour sauver mes troupes. »
le jugeait convenable, marchait presque toujours avec une entière sécurité.
Napoléon, éclairé par l'exaspération patriotique des habitants de la Péninsule, instruit de la situation de ses armées et des privations auxquelles ses soldats étaient assujettis, avait résolu de concentrer toutes ses forces sur l'Èbre, en attendant la fin de la campagne de Russie ; des ordres même avaient été préparés pour ce grand mouvement; mais la reddition de Yalence et l'anéantissement de l'armée de Blake, composée de l'élite des troupes espagnoles, détournèrent l'empereur d'un projet dont l'exécution eût prévenu la journée desArapiles et, dix-huit mois après, celle de Vittoria, plus désastreuse encore (1).
(1) Victoires et conquêtes, t. XXI, p. 3!