CHAPITRE X
goauuAiRE :
L'armée alliée se dirige 'sur Salamanque. — Elle assiège et prend les forts qui entourent cette ville. — Bataille de Salamanque. — Passage du Guadarrama.— Entrée de Wellington à Madrid.— Ses embarras et ses dangers au milieu de cette ville. — Situation des armées belligérantes. — Levée du siège de Cadix. — Évacuation de l'Andalousie par l'armée de Soult. — Raisons qui déterminent Wellington à faire le siège de Burgos.— Insuccès de cette opération.— Retraite des alliés.— Jonction de Wellington et de Hill. — Opérations des armées du Centre , du Sud et de Portugal sur la Tormès.— Situation critique de Wellington. —Il échappe au danger qui le menace, atteint Ciudad-Rodrigo et prend ses quartiers d'hiver derrière l'Agueda. — Désordres graves qui signalent cette retraite à partir de Burgos. — Mécontentement du général en chef. — Coup d'œil sur la campagne de 1812.
Les alliés , vivant aux dépens de leurs magasins , avaient l'avantage de pouvoir opérer en toute saison, tandis que les Français, obligés de se nourrir avec les ressources du pays, devaient attendre presque toujours l'époque de la maturité des céréales.
Wellington tira un excellent parti de cette supériorité relative dans la combinaison des mouvements qu'il ordonna après la reddition de Badajoz.
Il eut un moment le projet d'envahir l'Andalousie ; mais
quand son armée fut prête à partir (au commencement de juin), les blés étaient mûrs dans tout le midi de l'Espagne; en Estramadure, il s'en fallait encore de quinze jours; dans les provinces de Castille et de Léon, le retard était beaucoup plus considérable. On pouvait donc obtenir un succès dans le Nord avant l'époque de la maturité. Cette circonstance décida Wellington ; il pensait d'ailleurs , qu'en portant à Marmont un coup décisif, on délivrerait l'Andalousie aussi sûrement que par une attaque directe, puisque Madrid tomberait au pouvoir des alliés, et que Soult, n'ayant plus, dès lors, de communications assurées avec la France, craindrait d'être entouré de tous côtés.
Le général Jomini, dont l'opinion fait autorité en pareille matière, juge le plan de Wellington dans les termes suivants : « Le commandant en chef des alliés pouvait se porter à droite sur Soult, déboucher au centre sur Madrid, ou opérer à gauche sur Marmont. Par le premier système d'opérations , il attirait les masses françaises vers le Sud, et l'Espagne n'était que plus complètement envahie. En se dirigeant vers le Nord, au contraire, il pouvait espérer que Soult serait forcé d'y accourir, et alors tout le Sud de l'Espagne jusqu'au Tage serait conquis de fait par la junte de Cadix. Si les Français commettaient la faute de garder Séville, au lieu de secourir Marmont, il battait celui-ci isolément; et comme la ligne de retraite de Bayonne se trouvait dans cette direction , il était certain qu'une victoire sur le Douro ferait évacuer la moitié de la Péninsule, et même la capitale. La chose était trop évidente pour échapper à la pénétration de Napoléon , mais il espérait que les Anglais n'oseraient pas commettre leurs troupes loin du Portugal, et, d'un autre côté, il avait une fausse idée des talents et du caractère de leur chef (2). »
(1) Napol€on au tribunal do César, par Jomini.
Le moment choisi par Wellington pour commencer la guerre offensive était très-favorable : l'armée de Portugal avait envoyé en Russie une grande partie de sa cavalerie; la plupart des pièces étaient mal attelées, et le moral des troupes se ressentait de l'influence funeste des derniers événements (i). L'armée anglaise, au contraire, était belle, forte en cavalerie, pourvue de bons attelages et animée du meilleur esprit (2). Il s'était opéré, en outre, dans la politique de la Grande- Bretagne un changement favorable à la situation générale des affaires en Espagne. A la suite de l'assassinat de Perceval, commis le 11 mai dans le vestibule de la Chambre des Communes , lord Liverpool avait été chargé de la direction d'un cabinet tory. Le marquis Wellesley toutefois, sorti de l'ancien ministère par répugnance pour une administration dont il condamnait la politique, n'était point rentré dans le nouveau cabinet, et cette circonstance avait péniblement impressionné l'armée, qui le tenait pour un de ses appuis les plus fermes et les plus dévoués. Cependant, comme le fait observer un auteur anglais, « lord Liverpool, successeur de Wellesley au Foreing-Ofjîce , dernier débris d'un parti trop faible pour dominer, fit moins de mal à la Péninsule qu'aucun des gouvernements précédents. Il n'y eut plus d'intérêt personnel directement opposé à lord Wellington, et la politique militaire du cabinet céda même par
(1) Avant le 15 juin, l'armée française en Espagne comptait 230,187 hommes, dont 56,427 appartenant à l'armée du Midi, 12,370 à l'armée du Centre, 52,618 à l'armée de Portugal, 60,370 à l'armée de Suchet, et 48,232 à l'armée du Nord.
Après le 15 juin, cet effectif fut réduit de plus de 20,000 nommes. — Mémoires de Joseph , t. VIII, p. 182.
L'empereur, cédant à la fin aux pressantes sollicitations du roi , lui conféra le commandement général de ses armées en Espagne. (Voir sa lettre du 16 mars 1812 à Berthier); mais l'indiscipline des maréchaux rendit cette mesure illusoire.
(2) Voir la dépêche de Wellington au comte de Liverpool, du 26 mai 1812. On lit dans cette dépêche : « Quant à une affaire générale, je ne crois pas qu'il y ait dans l'armée un seul « homme qui doute de son issue, et ce sentiment seul contribuerait beaucoup à nous faire « remporter une victoire. Nous avons d'ailleurs sur l'ennemi plusieurs avantages, outre ceux « qui résultent de nos succès récents. »
degrés à l'influence de son génie, jusqu'à ce qu'enfin elle se trouvât entièrement absorbée. (1) »
En Espagne, la situation intérieure ne s'était point modifiée. La princesse Charlotte, appuyée sur une partie des Cortès, luttait avec plus d'ardeur que jamais contre la diplomatie anglaise; la médiation proposée par Wellesley pour l'arrangement des affaires coloniales n'avait pas abouti ; et l'obstination insensée des hommes d'État de la Péninsule à soumettre les insurgés par la guerre avait diminué de plus en plus les ressources affectées à la défense du pays. L'armée espagnole se trouvait dans une situation déplorable. « Sa cavalerie régulière n'existait plus ; presque toute l'artillerie de campagne avait été prise; les arsenaux de Cadix étaient entièrement épuisés, et la plupart dés pièces de gros calibre de l'île de Léon se trouvaient hors de service. Les munitions diminuaient d'une manière alarmante, et on n'avait alloué aucune somme pour l'entretien des fonderies (2). »
Les secours fournis par la Grande-Bretagne continuaient d'être gaspillés ; les officiers anglais, qui s'étaient bercés de l'espoir de lever des corps espagnols, n'avaient pas même réussi à former quelques centaines de bons soldats, malgré la précaution de les disséminer dans les corps de l'armée britannique; enfin, les Cortès entretenaient des intelligences secrètes avec le roi Joseph et semblaient ne chercher qu'une occasion de se rapprocher de lui (5).
La politique anglaise était donc à la veille de subir un échec, quand Wellington, par son génie, raffermit de nouveau les destinées chancelantes de la Péninsule.
La situation du Portugal n'était guère plus favorable :