‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 42 sur 86 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

SOMMAIRi: :

Soult est nommé commandant en chef de l'armée d'Espagne. — Activité qu'il déploie. — Son mouvement offensif pour délivrer Pampelune et Saint-Sébastien. — Combats de Ronce vaux et de Maya. — Bataille de Sauroren. — Retraite de Soult. — Considérations qui déterminent Wellington à remettre l'invasion de la France au printemps prochain.— Soult prend une seconde fois l'offensive. — Attaque de San-Martial.— L'insuccès de cette attaque engage le duc de Dalmatie à rester sur la défensive. — Prise de Saint-Sébastien. — Wellington, assuré de ce point d'appui, se décide à marcher en avant. — Passage de la Bidassoa. — Les alliés se disposent à pénétrer en France. — Situation générale de la Péninsule.

Napoléon, en apprenant la nouvelle du désastre de Vittoria, priva Joseph et Jourdan de lejurs fonctions, et nomma Soult commandant en chef des armées de la Péninsule (1). Le duc de Dalmatie se rendit à son poste le 15 juillet, et, dix jours après, publia un ordre du jour pompeux , où le roi est qualifié de général incapable, et sa retraite de fuite honteuse.

(I) Cette nomination était datée «le Dresde, le 1er juillet 1813.

Un historien digne de foi affirme que Napoléon , prévoyant le cas oii Joseph refuserait de se démettre de son commandement, avait autorisé, par lettres du 1« juillet, Parcliicliancelier, les ministres de la guerre et de la police a recourir à la force, si cela «Hait nécessaire.— Tiiibaudf.au, t. IX , p. 327.

L'armée comptait alors 77,500 hommes, dont 7,000 de cavalerie (î) ; son administration était désorganisée, son moral affaibli, et sa discipline relâchée. Mais Soult, à peine arrivé, lui communiqua une impulsion vigoureuse, et parvint même à lui donner une certaine confiance dans le succès des opérations. Jnmais, dans sa longue et brillante carrière, il ne montra plus de talents, de résolution, de patriotisme (2).

Le duc de Dalmatie aurait voulu avoir quelques semaines devant lui pour rétablir entièrement l'ordre, compléter le matériel et assurer sa base d'opérations; mais l'empereur exigea qu'il prît immédiatement l'offensive. En conséquence, tout fut préparé pour commencer le mouvement général dans la journée du 16 juillet.

Clausel, qui commandait l'aile gauche, se trouvait à Saint- Jean-Pied-de-Port; Drouet, avec le centre, occupait les hauteurs près d'Espelette et d'Ainhoé; Reille, avec l'aile droite, se tenait sur les montagnes qui dominent Yéra. Enfin la réserve, sous les ordres de Villatte, gardait la Bidassoa, depuis la mer jusqu'à Irun. (Voir le Plan n° 17.)

L'armée alliée chargée de couvrir le blocus de Pampelune et le siège de Saint-Sébastien, occupait les gorges des montagnes sur une étendue de 20 lieues. Le terrain était si désavantageux, qu'en arrière des gorges il ne se trouvait pas une seule position centrale susceptible d'être défendue par une forte masse de troupes. En outre, les communications entre les divisions anglaises étaient lentes et pénibles, tandis que

(1) 1,700 hommes, compris dans cet effectif, étaient répartis entre les garnisons de Pampelune, Saint-Sébastien, Santona et Bayonne.

Le nombre des bouches à feu de campagne s'élevait à 86.

(2) Pour être juste cependant, il faut dire que le roi et Jourdan, après la bataille de Vlttoria , firent de louables efforts pour améliorer le personnel et le matériel de l'armée. Quand Soult arriva, le changement était déjà notable.

Lapkne, p. 53 et suivantes, énumère toutes les mesures que prit le maréchal pour compléter et réorganiser le personnel et le matériel de son armée. Le même écrivain porte à 60,000 hommes l'effectif de l'armée de Soult en juillet 181 3. P. 64.

celles entre les corps français, sur le front des passages, étaient courtes et faciles (1).

La brigade de Byng et la division espagnole de Murillo, formant l'extrême droite des alliés, occupaient la passe de Roncevaux. La division Cole était stationnée à Biscaret pour appuyer ces troupes, et la division Thomas Picton se trouvait en réserve à Olaque.

Sir Rowland Hill occupait la vallée de Bastan, ayant la brigade Walker et les compagnies légères de la brigade Pringle dans le Puerto de Maya. Le reste de la seconde division (Stewart) était en réserve dans la vallée. La division portugaise du comte Amarante (Sylviera), faisant également partie du corps de Hill, se trouvait à 5 lieues sur la gauche de Roncevaux. La brigade portugaise de Campbell était détachée à Los Alduides (ou les Aldudes), poste situé sur le territoire français. La division légère (Alten) et la 7me division (Dalhousie) occupaient Véra et les hauteurs de Santa-Barbara, situées sur la droite de cette ville , ainsi que le Puerto de Echallar; enfin la 6me division (Packenham) était en réserve à San-Estevan.

Les troupes de Longa établies à Véra communiquaient par leur droite avec la division espagnole de Giron, campée sur la grande route , et , par leur gauche , avec le corps du général Graham, occupé au siège de Saint-Sébastien (2).

Après avoir examiné attentivement la position des alliés, le maréchal Soult résolut d'opérer par sa gauche pour délivrer Pampelune, et de s'emparer ensuite de la route d'Irurzun pour tomber en masse sur les divisions du centre, à mesure qu'elles descendraient des montagnes, ou pour menacer les derrières de l'armée occupée au siège de Saint-Sébastien,

(1) Wellington au comte Bathurst, 1« août 1813-

(2) Voir SlIKRRB , t. H, p. 242.

pendant qu'un corps d'observation laissé sur la Basse-Bidassoa attaquerait cette armée de front. « Cette manœuvre devait avoir pour résultat la levée du siège de Saint-Sébastien, du blocus de Pampelune, et probablement de celui de Santona. L'armée française, concentrée dans un pays riche, ayant ses communications assurées avec Suchet, pourrait alors concourir aux opérations de ce maréchal , ou poursuivre ses propres opérations (1). »

Wellington avait en ce moment 57,000 Anglo-Portugais (2) et 25,000 Espagnols réguliers. Les partisans occupaient les environs de Saragosse et de Daroca.

Suchet , dont l'arrivée opportune eût détruit les chances favorables des alliés, opérait alors tranquillement sa retraite sur la Catalogne.

Le maréchal Soult se trouvait par conséquent dans une position difficile , obligé de prendre l'offensive contre un adversaire plus fort que lui, et qui avait pris d'excellentes mesures pour le recevoir. Il parvint néanmoins à lui donner le change par d'habiles et promptes démonstrations sur la droite des alliés.

Wellington, occupé à réunir 60,000 combattants (3) et 66 bouches à feu, pour forcer les défilés de Roncevaux et de Mayaj prit ces démonstrations pour une feinte, croyant que le véritable but de l'ennemi était de faire lever le siège de Saint- Sébastien. Le maréchal résolut de profiter de cette erreur pour brusquer le passage des gorges ; il y serait parvenu , selon toute probabilité, si Reille et le comte d'Erlon avaient mieux suivi ses instructions (4), et surtout si un épais brouillard, tou-

(l)NAPIER, t. XI, p. 129.

(2) Dont 7,000 cavaliers. Dans ces chiffres ne sont pas compris les officiers, les artilleurs, les soldats du génie, et ceux de l'ambulance, que les Anglais n'ont pas l'habitude de porter sur leurs étals de situation.

(3) En y comprenant la cavalerie, la garde nationale elles gendarmes.

(4) Reille perdit un temps précieux à incorporer des bataillons de conscrits dans ses divisions, et le comte d'Erlon exécuta ses opérations avec une lenteur extrême.

jours dangereux en pays de montagnes, n'avait empêché, pendant deux jours, ses troupes d'avancer (1). Néanmoins, le 25 au matin, Soult obligea le général Cole, tourné dans sa position de Roncevaux, à rétrogrer vers Zubiri; dans l'après-midi du même jour, il força sir Rowland Hill, qui défendait Puerto de Maya (au débouché de la vallée de Bastan), à se retirer verslrurita (2). Sur ce dernier point, la lutte fut très-vive; elle coûta au général anglais 2,000 hommes et 4 pièces de canon (3). Après ce premier succès, le maréchal Soult se dirigea sur Pampelune, par un chemin que dominaient de fortes positions défensives. Cette ville était alors bloquée par 11,000 hommes (4), sous les ordres d'O'Donnel, et auxquels s'étaient jointes, dans la journée du 26, les troupes de Cole et de Picton, qui avaient eu le bonheur d'échapper aux Français.

Wellington apprit ces événements dans la nuit du 25 au 26 (5). Il donna aussitôt l'ordre de concentrer son armée sur la droite, pour assurer le blocus de Pampelune, sans abandonner cependant les travaux de Saint-Sébastien. Toutes les forces disponibles furent à cet effet dirigées sur Pampelune, et, afin qu'il n'y eût pas d'erreur, on désigna la

(1) Ce brouillard régna le 25 et le 26.

Les pluies, en détruisant les routes, avaient retardé de deux jours la concentration de l'armée a Saint-Jean-Pied-de-Port. Si Soult s'était mis en mouvement le 23, au lieu du 25, la surprise eût été complète.

De Vaudoncourt est trop sévère en attribuant l'insuccès de l'attaque de Soult « a un manque d'ensemble et de vigueur, imputable au général en chef seul. » (T. I, p. 222.)

(2) Ce dernier combat fut assez mal conduit du côté des alliés, qui se laissèrent pour ainsi dire surprendre; mais le courage des soldats anglais y brilla d'un vif éclat.

(3) Voir la lettre de Wellington au gCneral Graham, 4 août 1813. Sherer évalue les perles de Mill à 1,740 hommes (dont 140 prisonniers) et à 4 pièces de canon.

Lapène affirme que les Français eurent ce jour-là 12 à 1,500 hommes hors de combat. — La lutte avait duré sept heures.

(4) Y compris la division Carlos, arrivée au dernier moment. Sur ces 11,000 hommes , 7,000 pouvaient agir en campagne, 4,000 seulement étant nécessaires pour maintenir le blocus.

(5) Un assautdonnéàcettc place, le 25, avait échoué. Wellington, en partant (le 26 au matin) avait donné a Graham l'ordre de convertir le siège en blocus, d'embarquer son artillerie et ses vivres, et de réunir ses troupes àjcellesde Giron, près de la Bidassoa.

vallée de Lanz, comme la ligne générale du mouvement.

La situation des alliés était en ce moment très-difficile.

Wellington, accompagné d'une seul officier d'état-major, lord Fitzroy-Sommerset, arriva le 27 à Sauroren. Comme il entrait dans ce village, il aperçut les divisions de Clausel qui s'avançaient de Zabaldica, le long de la crête de la montagne. Convaincu dès lors que les troupes alliées étaient coupées dans la vallée de Lanz, il arrêta son cheval, mit pied à terre et écrivit sur le parapet du pont de Sauroren de nouvelles instructions, d'après lesquelles tous les corps engagés dans la vallée devaient tourner à droite. Puis, sans perdre une minute, il reprit seul le chemin de la montagne pour rejoindre ses troupes. Un des bataillons portugais apercevant le premier le général en chef, poussa des cris de joie. Ces acclamations , répétées par les régiments voisins , se prolongèrent sur toute la ligne , et se convertirent en ce cri formidable que les Anglais ont coutume de pousser avant la bataille, et que l'ennemi n'a jamais entendu sans émotion ! Lord Wellington s'arrêta sur un point élevé, désirant que les

deux armées eussent connaissance de son arrivée De ce

point, on lui montra Soult, si rapproché de lui, qu'il pouvait parfaitement distinguer ses traits.

« Le général anglais, ditNapier, fixa attentivement les yeux sur son illustre adversaire, et dit, comme s'il se fût parlé à lui-même : « Nous avons en face de nous un grand général ; « mais il est aussi prudent qu'habile, et il différera certai- « nement son attaque pour connaître la cause de ces accla- « mations ; ce délai donnera à la 6e division le temps d'arec river, et l'avantage sera de mon côté (i). »

Les choses, en effet, se passèrent ainsi. Quand, le 28 au matin, le duc de Dalmatie donna l'ordre d'attaque, la 6e divi-

(1) 1VAPJER, t. XI, p. 174. Voir aussi Sherer, t. II, p.2'i9.

sion était arrivée, et Hill se trouvait en communication avec la gauche de cette division (1).

La veille, Soult avait vainement essayé d'enlever une hauteur importante, occupée par les Espagnols, en avant du centre de la ligne ennemie. Il aurait attaqué ce jour-là, s'il n'avait dû attendre la division d'Erlon, restée en observation près d'Élizondo.

Cette division n'étant pas encore arrivée le 28, et Wellington recevant sans cesse de nouveaux renforts, il fallait agir promptement, accepter la lutte ou battre en retraite. Soult jugea sainement que le premier parti seul était acceptable; il donna donc l'ordre d'attaquer la position des Anglais , qui était forte et bien occupée. Clausel tourna rapidement la gauche et chercha à l'envelopper , mais il fut enveloppé lui-même et forcé de se replier. Ce mouvement ayant été fait trop tôt , il n'y eut pas d'ensemble dans les opérations. Sans doute les soldats français gravirent avec audace les rochers escarpés derrière lesquels se tenaient les alliés, et firent plusieurs charges admirables qui frappèrent d'étonnement leurs adversaires ; mais ces efforts héroïques échouèrent devant l'invincible opiniâtreté de l'armée anglaise.

« Tous mes régiments, dit Wellington, chargèrent à la « baïonnette, et plusieurs à quatre reprises différentes. Deux « perdirent, en trois charges, au moment décisif du combat, « plus de la moitié de leur effectif. »

Cette bataille, que le duc appela un coup de massue, fut livrée le jour anniversaire de Talavéra ; elle porte la désignation de bataille de Sauroren, du nom d'un village rapproché du lieu de l'action. Les troupes engagées du côté des Français montaient à 20,000 hommes, et du côté des alliés à

(1) La 6e division, forte de 6,000 hommes , arriva dans la matinée du 28; les troupes de Hill.au nombre de 15,000 hommes, n'entrèrent en ligne que le soir, c'est-à-dire après la bataille.

16,000 seulement (1). Les premiers eurent 1,800 blessés et tués; les autres, 2,600.

Les deux armées restèrent en présence le 29, sans tirer un coup de fusil. Vers la fin du jour, celle des alliés, qui la veille comptait à peine 16,000 hommes, fut portée au chiffre de 30,000; d'autres troupes encore approchaient; dès lors, tout danger était passé pour Wellington : Soult le comprit; il se décida immédiatement à battre en retraite. Cependant l'armée française, qui venait d'être renforcée par les 18,000 hommes du comte d'Erlon, avait mieux à faire que de retourner simplement sur ses pas. Soult se proposa donc de dégager ses troupes, tout en les faisant concourir à la délivrance de Saint-Sébastien. Pour cela il fallait écraser Hill, gagner la route d'Irurzun à Saint- Sébastien par Tolosa, ou, en cas d'impossibilité, assurer la concentration de toute l'armée, et donner à la retraite une apparence de mouvement offensif. C'était une opération habile mais dangereuse , en ce qu'elle forçait le duc de Dalmatie à présenter le flanc aux alliés.

Wellington, avec sa pénétration ordinaire, saisit la pensée du maréchal. Il donna, en conséquence, à Rowland Hill l'ordre de tourner la droite de l'ennemi ; mais Clausel, qui se trouvait à cette aile, attaqua sir Rowland à Buenza , le délogea de sa position et se jeta derrière son flanc gauche. Cet avantage assurait au duc de Dalmatie une nouvelle ligne de retraite, des communications plus courtes avec Villatte (2), par le défilé de Dona-Maria, et le libre usage de la grande route d'Irurzun à Tolosa, dont il n'était éloigné que de six quarts de lieue.

Wellington découvrit sur-le-champ le côté faible de cette opération, et prit des mesures efficaces pour en tirer parti. Picton reçut l'ordre de pénérer dans la vallée de Zubiri , et

(1] Évaluation de Napier.

(2) Ce général était resté avec la réserve sur la Basse-Bidassoa.

de tourner la gauche des Français par la route de Roncevaux ; Dalhousie fut chargé d'enlever une hauteur qui défendait leur droite, et Cole eut pour mission de les attaquer de front, dès que l'effet des mouvements de flanc commencerait à se faire sentir.

Dalhousie était appuyé par la 6e division, sous Packenham, et par la brigade Byng, qui avaient pris et débordé le village de Sauroren.

Toutes ces dispositions obligèrent le maréchal Soult à abandonner une position que Wellington qualifia « l'une des « plus fortes qu'il eût jamais vues occupées par des trouce pes (1). »

Par suite de ce mouvement rétrograde, les 8,000 hommes du général Foy (a) se trouvèrent coupés du reste de l'armée, ce qui réduisit les forces de Soult à 55,000 combattants, dont 15,000 sous les ordres de Reille et de Clausel, extrêmement découragés de l'échec qu'ils venaient d'éprouver. Soult avait le corps de Hill devant lui et 50,000 hommes sur ses derrières; sa situation était donc fort critique. Le seul moyen qui lui restât , pour se dégager, était de se retirer sur San-Estevan, par la gorge de Dona-Maria, opération difficile, et pouvant, en cas d'échec, donner lieu à une catastrophe.

Wellington, jugeant que cette opération lui fournissait une chance de couper la ligne de retraite de Soult, ordonna une manœuvre dont le succès fut tel, que le 51 il occupait, à l'insu de son adversaire, les montagnes que traverse la route d'Élizondo à San-Estevan. L'armée française se trouvait dans

(1) Lettre du 1«» août«î« comte Batlutrst. Les deux combats livrés ce jour coùtèrentaux allies 1,900 hommes, dont 1,500 Portugais. Les Français eurent 2,000 tués et blesses, et 3,000 prisonniers.— Napier.

Sherer évalue les pertes des Français à 8,000 hommes et celles des alliés à 6,000.

(2) Foy était resté, à petite distance, spectateur de la lutte. Dans les 8,000 hommes qu'il commandait se trouvaient beaucoup de fuyards, ralliés chemin Taisant.

le voisinage de ce dernier point, entassée au fond d'une étroite et profonde vallée (1)... Encore quelques heures de marche, et les alliés auraient obtenu un résultat décisif. Malheureusement pour eux , trois maraudeurs anglais , par leur imprudence, firent manquer l'opération. Toutefois, la retraite de l'armée française, à partir de ce moment, se fit avec plus ou moins de désordre et de précipitation, par des chemins âpres et encaissés. Une grande partie des bagages tomba entre les mains des alliés, et l'artillerie ne fut sauvée que parce que Soult, après le combat du 28, avait eu la précaution de faire filer la presque totalité de ses bouches à feu par Roncevaux sur Saint -Jean-Pied-de-Port.

Après avoir détaché deux divisions et le corps de Hill pour occuper de nouveau les défilés de Roncevaux, les Aldudes et le col de Maya, Wellington repoussa, le 2 août, avec le reste de ses troupes, le général Clausel des positions d'Echallar et d'Ivantelli. Le même jour, Wellington faillit être enlevé et fait prisonnier par un détachement français, qui le surprit au moment où il examinait ses cartes.

Après ces divers combats, dans l'un desquels (2) on avait vu 1,500 Anglais, de la brigade Barnes, chasser d'une position formidable 6,000 Français (accablés de fatigue, il est vrai, et dépourvus de munitions), l'armée alliée renonça à la poursuite.

De l'aveu même des auteurs français, et, parmi eux, nous citerons le général de Vaudoncourt (trop sévère cependant pour Soult), le duc de Wellington montra plus de vigueur et de talent dans cette première phase de la guerre des Pyrénées que son illustre adversaire.

Les résultats, au surplus, dépassèrent toute attente; car,

(1) Elle avait soutenu, dans la matinée du 31, à Dona-Maria, un combat d'arrière-garde contre Hill.

(2) Combat d'Echallar-

après dix combats livrés en neuf jours , l'armée alliée était parvenue à maintenir sa position clans une contrée où tous les avantages semblaient être pour l'assaillant.

Les pertes totales en tués, blessés et prisonniers s'étaient élevées, du côté des alliés, à 7,300 officiers et soldats, et du côté des Français, à plus de 15,000 (î).

C'est vers cette époque que le duc de Berry écrivit à Wellington pour l'engager à pénétrer en France , lui offrant l'appui de 20,000 partisans qui, au dire de son Altesse Royale, étaient déjà armés et organisés. Le duc envoya (le 8 août) copie de cette lettre à lord Bathurst, en lui exposant les nombreuses raisons qui le portaient à ne pas envahir immédiatement le territoire français. C'étaient les mêmes qui l'avaient déterminé à s'arrêter après le gain de la bataille de Vittoria.

Le cabinet de Londres (2) et les souverains alliés ne goûtèrent pas ces raisons ; mais Wellington persista et fit bien , car l'armistice avait été prolongé en Allemagne, et les négociations de Prague avaient révélé un défaut d'entente qui pouvait tourner au préjudice des alliés. « Il me paraît, écrivit

(1) Belmas, Journaux des sièges de la Péninsule. « Je crois, écrivait Wellington, le 4 août, A Graham, que nous avons 4,000 prisonniers environ. Les officiers français disent qu'ils ont perdu 15,000 hommes... De notre côté, le nombre des morts s'est élevé, je crois, à 6,000. »

D'après l'état officiel, donné par Gurwood, il y eut, du 25 juillet au 2 août, 559 Anglais et 22 Portugais tués, 3,693 Anglais et 1817 Portugais blessés, 504 Anglais et 201 Portugais manquants.

Lapène et l'auteur des Victoires et conquêtes se trompent en évaluant les pertes des Français, l'un à 6,000 et l'autre à 8,000 hommes. Les chiffres officiels, d'après Belmas, sont 1,908 tués, 8,540 blessés et 2,700 prisonniers.

(2) Voir la lettre de Wellington à Bathurst, 22 août 1813.

« Wellington à lord Bathurst (1), qu'il n'y a ni accord, ni « cause commune dans les négociations pour la paix, et quant « aux opérations de la guerre.... je crois qu'il n'existe rien, « si ce n'est des conversations en l'air entre princes. Pour « moi, je ne ferais pas marcher une escouade sur une pareille « donnée.... à moins que je n'en reçusse l'ordre. »

Le duc craignait surtout que Bonaparte ne fît à l'Autriche, à la Prusse et à la Russie des concessions qui engageassent ces États à conclure une paix où l'Angleterre et la Péninsule n'auraient pas été comprises (2). Dans cette éventualité, le maréchal Soult se serait renforcé de tous les détachements devenus disponibles en Allemagne , ce qui lui eût donné l'avantage du nombre.

Au surplus, l'armée alliée ne pouvait alors s'avancer en France sans exposer son flanc droit, l'ennemi pivotant sur Saint- Jean-Pied-de-Port, et sans perdre ses communications avec la côte d'Espagne, menacées par les garnisons françaises des places qui commandaient les grandes routes. Puis l'armée anglo-portugaise manquait de chaussures et de munitions, et avait besoin de se reposer quelque temps pour reprendre l'offensive. Ces raisons justifiaient parfaitement la résolution qu'avait prise Wellington de rester sur le territoire espagnol ; néanmoins, on persista à vouloir le pousser en avant. « Il y « a des gens, écrivait-il à cette occasion, qui s'imaginent que

« dans un mois nous serons à Paris ; mais remarquez

« donc qu'il s'agit de l'invasion de la France , pays où « chaque homme est soldat, où la population entière est arec niée et organisée sous des chefs qui ont l'expérience de la « guerre.... Je puis, sans doute, établir l'armée sur l'Adour, « mais je n'irai certainement pas plus loin, et si la paix se

(1) Le 14 août 1813.

(2) Lettre de Wellington A Charles Stuart, 15 août.

— XM —

« fait avec les puissances du Nord, je devrai nécessairement « me retirer en Espagne (1) . »

C'était un langage plein de sens et de raison. Le seul reproche qu'on puisse adresser à Wellington, c'est de n'avoir pas complété le succès de ses habiles manœuvres en continuant la poursuite deSoult après l'affaire du 2. Dans l'état de désordre où était l'armée française, elle aurait été probablement détruite; et en effet, si le duc de Dalmatie avait rejoint sa réserve, sa cavalerie et son artillerie, Wellington, de son côté, avait été renforcé par Graham , et se trouvait, somme toute, dans de meilleures conditions que son adversaire.

Pendant que Soult réorganisait ses troupes, mettait en état de défense Saint-Jean-Pied-de-Port, Navarreins et Bayonne, qu'il fortifiait sa ligne de défense depuis l'embouchure de la Bidassoa jusqu'à la Nive, Suchet, occupé par William Bentinck, avait perdu le moyen de communiquer avec le duc de Dalmatie autrement que par la France.

Wellington résolut de profiter de ce moment favorable pour continuer le siège de Saint-Sébastien, interrompu depuis le 28 juillet.

Dans la journée du 6 août, on débarqua les équipages. Immédiatement après, les travaux d'attaque furent repris. Mais lord Melville, chef de l'amirauté, avait montré tant de négligence et de mauvais vouloir, que les munitions et le matériel demandés depuis plusieurs mois étaient encore en Angleterre. Il en résulta que, pendant plusieurs jours, l'attaque eut si peu de vigueur, que la garnison put réparer les ouvrages de la place et construire de nouvelles défenses. D'un autre côté, le refus de lord Melville d'envoyer une force navale au secours de l'armée de siège (a) , permit à Saint-Sébastien

(1) Mit comte Bathurst, 8 août.

(2) Il n'y avait devant Saint-Sébastien qu'une frégate et quelques bricks et cutters servant à transporter des dépêches. Cependant Wellington s'était adressé, depuis huit, mois, au mi

de conserver une libre communication avec Saint-Jean-de- Luz et Bayonne (1), et priva Wellington de l'avantage d'attaquer la ville simultanément par terre et par eau. Cette absence de protection maritime fut cause aussi de la perte d'un grand nombre de bâtiments de transport , chargés de vivres et d'effets d'habillement pour la troupe. Les côtes offraient si peu de sûreté, que les approvisionnements et les secours étaient retenus dans les ports faute d'escortes suffisantes. Enfin, les autorités espagnoles , pour aggraver encore cette situation, refusaient de fournir des charrettes pour le transport des matériaux de siège (2) . « Depuis que la Grande-Bre- « tagne est devenue une puissance maritime, disait Welling- « ton, jamais l'armée anglaise n'avait été laissée dans une « semblable situation, au milieu de circonstances aussi im- « posantes (3). »

Le 18, arriva un convoi d'artillerie de siège qui porta le nombre des bouches à feu à 117 (4). Mais, par suite d'une nouvelle négligence du gouvernement, ce matériel était sorti des ports anglais avec un nombre de projectiles à peine suffisant pour la consommation d'un jour (5) !

nistère pour avoir une flottille sérieuse. (Voir sa lettre du 20 août au général Graham.)

(1) Les Français purent entretenir librement le cabotage entre la Garonne, Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, ce qui était un grand avantage pour l'approvisionnement des troupes. (Dépêche de Wellington.)

(2) Il fallut employer a ce travail les soldats portugais.

Les Espagnols refusèrent aussi à Wellington les bateaux du pays, et s'opposèrent même à ce qu'il utilisât les édifices publics pour y établir des hôpitaux.

Voir sa lettre du 21 à lord Melvilie , et celle du 19 août 1813 , où il se plaint officiellement €< des embarras et des désavantages auxquels l'armée était exposée, à défaut d'une flotte « capable de protéger les côtes. »

(3) Lord Melvilie appréciait assez peu les glorieux travaux de l'armée dans la Péninsule pour dire à Wellington « que ses besoins étaient la dernière chose dont il dût s'occuper. »— Napier, t. XI, p. 247.

(4) Vers cette époque arrivèrent aussi deux compagnies de sapeurs-mineurs, les premières que Wellington eût obtenues, malgré ses demandes réitérées.

(5) Dans sa lettre du 10 septembre à lord Ba//iurs/,Wellington dit que les assiégeants durent attendre des munitions du 25 juillet au 26 août.

Maxwell, t. III, p. 217, affirme que, pendant plusieurs jours, les alliés durent se servir de cartouches françaises dont le calibre était inférieur à celui des cartouches anglaises.

Du 22 au 24, on réarma les anciennes batteries et on construisit des batteries nouvelles sur la hauteur de San-Bartholomé pour faire brèche au demi-bastion de gauche de l'ouvrage à cornes.

La garnison avait en ce moment 2,619 hommes valides; le nombre des pièces en batterie s'élevait à 67, dont 4 mortiers et 5 obusiers.

Le 26, 65 bouches à feu tonnèrent à la fois contre Saint- Sébastien. Celles du San-Bartholomé, à cause de leur éloignement, produisirent peu d'effet; en revanche, les autres firent promptement de larges trouées aux tours de Los Hornos et de Las Mezquitas, à la face gauche du bastion Saint- Jean et à la tète de la courtine haute.

L'artillerie de la place fut en partie éteinte, et le feu prit de nouveau à la ville en plusieurs endroits (î).

Wellington, arrivé le 26, fit enlever par 200 hommes la petite île de Santa-Clara, seul moyen de communication de la place avec la mer.

Le 50, presque toute l'artillerie de la défense était ruinée; la ville en ce moment ressemblait à un amas de décombres (2).

La face droite du demi-bastion de gauche de l'ouvrage à cornes était ouverte sur la moitié de sa longueur ; les deux anciennes brèches n'en formaient plus qu'une, augmentée encore de tout l'espace occupé par le bastion Saint-Jean, dont le parapet avait été complètement effacé. La portion de courtine située en arrière était également démolie. Cet ensemble de ruines présentait un développement de 250 mètres, que la garnison cherchait vainement à retrancher.

Le 51 , à deux heures du matin, les Anglais firent sauter trois

(1) bflmas, p. 634. On vorra plus loin pourquoi nous insistons sur ce point.

(2) BEtMAï.

mines pour ouvrir le mur du quai et former une rampe qui leur permît de descendre sur la plage (i). L'assaut dès lors pouvait être livré avec quelques chances de succès.

Les colonnes débouchèrent des tranchées, entre dix et onze heures, sans tenir compte de l'ouvrage à cornes, ce qui était une faute ; elles se dirigèrent ensuite sur les brèches du bastion Saint-Jean et de la grande courtine, pour tourner le retranchement intérieur et les traverses élevées par les Français dans la ville.

Le gouverneur , ayant prévu cette attaque , était parfaitement en mesure de la recevoir. Il fit jouer deux fourneaux qui renversèrent sur le milieu de la colonne une partie du mur du quai , et, au même instant , il démasqua plusieurs pièces dont les alliés ignoraient l'existence (2). Les défenseurs du demi-bastion de gauche de l'ouvrage à cornes accoururent sur la longue branche et sur la fausse braie, d'où ils prirent la colonne assaillante à revers. Alors commença une affreuse tuerie. « Trois colonnes, dit Belmas, furent successivement écrasées et vinrent entasser leurs morts sur cet étroit théâtre de carnage... »

Pendant ce temps, cinq cents Portugais franchirent l'Uruméa à gué, près de son embouchure, avec l'intention d'assaillir à découvert la brèche formée entre la tour Los Hornos et le bastion Saint -Elme; mais cette entreprise n'eut aucun succès, et fit éprouver des pertes considérables à l'assiégeant.

La lutte sur la grande brèche fut extrêmement opiniâtre ; elle durait depuis trois heures ; quatre assauts avaient été repoussés, et les alliés commençaient à perdre l'espoir de s'en

(1) Ce mur, construit en bonne maçonnerie, avait quatre pieds d'i'paisscur et dix pieds de hauteur au-dessus du niveau de la mer haute.

(2) On démasqua deux pièces sur le cavalier casemate du front en terre ; une piëcefut remise en batterie dans le bastion Sainl-Eluie, et une autre dans le demi-bastion de gauche de l'ouvrage a cornes.

rendre maître, quand sir Thomas Graham voulut tenter un dernier effort. Il dirigeale feu de toutes ses batteries sur le haut des rampes, et forma ses troupes en colonne pour un nouvel assaut. Après un tir de vingt minutes , un obus mit le feu à un amas de projectiles creux et de cartouches, établi en arrière de la brèche, et qui, en éclatant, mit hors de combat la plus grande partie des défenseurs (1). Cette explosion occasionna un moment de trouble (2), dont Graham profita pour lancer ses colonnes sur les brèches. Après une courte résistance, le gouverneur donna l'ordre de battre en retraite, n'ayant plus assez de monde pour défendre la ville pied à pied (5). Toutefois, la garnison s'arrêta quelque temps encore derrière les barricades, au pied du mont Orgullo, pour rallier ses postes extérieurs.

Les pertes essuyées par les alliés dans cette journée sanglante s'élevaient, d'après les calculs de Graham, à 2,575 hommes, tués ou blessés. Au nombre des morts se trouvait le colonel Fletcher, et au nombre des blessés, les généraux Leith, Oswald et Robinson. Du côté des Français, il n'y avait que 250 hommes tués, et 270 prisonniers (4).

La garnison, au moment de la prise de la place, ne comptait plus que 1,280 hommes; elle avait 400 prisonniers et 56G blessés à garder.

Le château du mont Orgullo était petit, et ses casemates suffisaient à peine pour mettre à l'abri les munitions et les vivres. Il n'y avait plus que 10 bouches à feu en état de ser-

(1) Graham ne signale pas celle circonstance dans son rapport. Il dit seulement qu'après une première tentative Inutile, il fit écréter et aplanir la brèclie à coups de canon, parce que d'abord, malgré la largeur de la brèche, « il n'y avait qu'un seul point par où l'on pût monter et sur une file de front. » (Voir son Rapport du 1er septembre à Wellington.)

(2) Voir les deux lettres écrites par le général Rey au maréchal Soult, à la date du 31 août 1813. (Belmas, p. 720). — « Sans celle explosion, dit Rey, l'ennemi n'aurait pas pénétré dans la place. » C'est aussi l'opinion du colonel Jones. [Journaux de sièges, p. 41G.)

(3) La lutte durait depuis cinq heures ; elle allait être interrompue par la marée montante, lorsque les premières colonnes se ruèrent sur les retranchements et sur les barricades qui protégeaient la retraite des Français vers le château.

(i) D'après J. Jones, les alliés eurent 500 tués, 1,500 blessés et 700 prisonniers. B'après les Victoires et conquêtes, 6-îO tués et blessés, dont 24 officiers.

vice, dont 5 battaient la digue de mer. L'eau manquait, et les troupes étaient obligées de se coucher sur le rocher nu, exposées au feu des assiégeants ou couvertes seulement par les aspérités du terrain (i). Néanmoins le brave Rey essaya de se défendre dans ce réduit, qui ne pouvait pas tarder cependant à devenir inhabitable.

Mais entre ces deux épisodes (la prise de la ville et la reddition du château) se passa un fait que l'histoire est obligée de flétrir.

Dès que les premières colonnes eurent pénétré dans Saint-Sébastien, les soldats anglais, surexcités par un combat meurtrier, se ruèrent sur tout ce qui se présentait, égorgeant, pillant, brûlant et se vautrant dans le crime avec une barbarie sans égale. Les compagnons d'Attila n'auraient pas commis plus d'atrocités. Les officiers qui essayèrent de mettre un terme à cette scène horrible furent insultés, poursuivis, quelques-uns même tués par leurs propres soldats (è).

La rage des pillards ne s'apaisa que lorsque toute la ville ne présenta plus qu'un amas de cendres (3).

Cependant, les ingénieurs et les officiers d'artillerie prirent toutes les mesures nécessaires pour réduire le château. Le

(1) HAPIER.

(2) Voir Maxwell , 1. 111 , p. 227, et la lettre de Wellington, du 6 octobre 1813 , au gênerai Barnès.

(3) Quarante maisons seulement sur 600 échapperont : 00 seulement avaient été détruites pendant le siège.— Toréno, t. v, p. 323.

« Les rues étaient remplies de cadavres. Dans les hôpitaux, les blessés, pendant trois jours, restèrent sans soins et sans nourriture. >■ — Soutiiev.

« La moitié de la population périt ; de 600 maisons, 7 ou 8 seulement restèrent debout; 1,500 familles se trouvèrent sans asile et sans ressources. La perte des habitants fut évaluée â 200 millions de réaux. » — Belmas.

« La moitié de la ville est totalement détruite par le feu, et la plus grande partie des malsons restantes sont extérieurement endommagées. >. — Rev, lettre du 26 juillet, au ministre delà guerre.

« De 600 et quelques maisons que contenaient les remparts de Saint-Sébastien, il n'en reste plus que 36. » — Manifeste de la junte constitutionnelle.

1er septembre, ils ouvrirent sur le mont Orgullo un feu redoutable auquel la garnison ne put répondre. Les bombes et les obus, lancés sur le terre-plein de l'ouvrage , firent beaucoup de mal aux défenseurs, qui n'avaient aucun moyen de se mettre à couvert.

Dans la nuit du 2 au 3, le général Rey fut sommé de se rendre : il refusa. Trois nouvelles batteries furent aussitôt commencées ; elles ouvrirent leur feu le 8, à neuf heures du matin.

Voyant enfin ses troupes accablées par cinquante -neuf bouches à feu (î), ses défenses ruinées, son artillerie éteinte, ses fours enfoncés , un magasin à poudre détruit , la ville en cendres, la garnison épuisée, l'intérieur du château couvert de morts et de blessés, l'intrépide gouverneur, désespérant de pouvoir tenir plus longtemps, réunit le conseil de défense pour aviser aux mesures à prendre. Le conseil, à l'unanimité, se prononça pour la capitulation. En conséquence, le drapeau blanc fut arboré au moment même où les alliés se disposaient à donner l'assaut.

Sir Thomas Graham, émerveillé de tant d'héroïsme, embrassa l'officier qui vint pour traiter avec lui de la capitulation, et lui dit avec une émotion profonde : «Monsieur, lorsqu'on s'est défendu ainsi que vos troupes l'ont fait, on n'est pas vaincu, et l'on a le droit de dicter des conditions : écrivez-les. »

Le colonel Songeon (c'était le nom du négociateur) demanda les honneurs de la guerre et le transport des blessés en France; ce qui lui fut accordé sans observation (2).

La garnison sortit avec armes et bagages. « A sa tête, dit un témoin oculaire (5), s'avançait, l'épée haute et le pas ferme,

(1) Dont 23 mortiers et obusirrs.

(2) Belmas, t. IV, p. 649.

(3) l.e colonel LeltU-Hay.

l'intrépide général Rey. Comme une marque de respect, nous le saluâmes quand il passa. Le vieux général baissa l'épée pour répondre à la civilité des officiers anglais et conduisit les restes de ses braves bataillons sur les glacis, où ils déposèrent les armes, avec la confiance d'avoir noblement rempli leur devoir. »

L'attaque avait duré soixante et treize jours , dont trentesix de tranchée et trente-neuf de brèche. On avait livré neuf assauts, six au corps de la place. Deux capitulations honorables avaient été rejetées, et la garnison s'était affaiblie des deux tiers (1). Jones estime les pertes des Anglais à 5,810 hommes ; mais le général Graham, dans son rapport du 1er septembre, avoue avoir perdu 5,069 hommes, du 21 juin au 1er septembre (2).

Le siège de Saint-Sébastien fut plus remarquable par la défense que par l'attaque. Les ingénieurs anglais apprécièrent avec peu d'exactitude les ressources de la place et commirent d'assez grandes fautes dans la direction des travaux ; d'autre part, le général en chef eut le tort de donner l'assaut avant que les brèches fussent praticables ; mais les plus sérieux reproches doivent être adressés au gouvernement et à l'amirauté, qui laissèrent Wellington sans munitions, sans équipages, sans matériel, et refusèrent jusqu'au dernier moment de lui donner des forces navales suffisantes pour maintenir le blocus de la ville et la sécurité de la côte.

Le pillage et la destruction de Saint-Sébastien furent exploités à Cadix par la faction hostile à l'Angleterre. Les

(1) Rey sortit avec 1,135 hommes, dont 570 blessés.— Victoires et conquêtes, t. XXII, p. 282. Lapène, p. 115. D'après Joncs, la garnison du château, lors de la reddition, se composait de 80 officiers et 1,756 soldats ; sur ce nombre 23 officiers et 512 soldais étaient à l'hôpital.

(2) D'après les états de Gurwood, les alliés eurent, du 28 juillet au 31 août, 761 tués, 1,697 blessés et 45 manquants. D'après Jones, les pertes totales des alliés, pendant le siège, s'élevèrent à 898 soldats tués, 2,340 blessés, 332 égarés ; à 53 officiers tués, 150 blessés et 7 fails prisonniers, il y a loin de ces chiffres A ceux des Victoires et conquêtes, qui portent les pertes des alliés à 8,000 hommes !

journaux de ce parti accusèrent Wellington d'avoir mis le feu à la ville et encouragé les massacres. La même imputation fut reproduite par la junte de Saint-Sébastien, qui, dans son manifeste du 16 janvier 1814, osa soutenir « que les Anglais avaient répondu par des coups de fusil aux démonstrations sympathiques des habitants ; — que l'on découvrit pour la première fois le feu à l'entrée de la ville, après la retraite des Français; — que ces excès paraissaient autorisés par lescliefs, les effets volés dans la ville ayant été vendus publiquement dans le voisinage du quartier général ; — que la spoliation terminée, les Anglais et les Portugais, trouvant que les flammes ne faisaient pas assez de progrès, avaient jeté dans les maisons un mélange d'artifices, au moyen duquel le feu s'était propagé avec une rapidité effrayante, etc., etc.. »

Le ministre de la guerre d'Espagne accepta sans contrôle ces indignes calomnies et les reproduisit dans une brochure (î), que le général anglais crut devoir réfuter, sous forme de lettre adressée à son frère Henri.

Wellington prouva (2) que le feu avait été mis à la ville par les Français dès le 22 (5), dans le but de défendre le derrière des brèches ; que, le 50, l'incendie avait pris de fortes proportions ; que les assiégés avaient élevé dans les rues des barricades en matières combustibles, auxquelles ils devaient mettre le feu, et que beaucoup de ces barricades firent explosion pendant le combat qui suivit la prise des remparts ; que l'armée anglaise avait été la première victime de cet incendie (4),

(1) Wellington (lettre du 19 novembre 1813, à Henri JVeltesiey) affirme que cette brochure avait été écrite « sous la dictée du plus indigne de tous les goujats, le ministre de la guerre.»

(2) Lettre du 9 octobre 1813, à Henri Wellesley.

(3) Le fait est confirmé par Jones et par Belmas : ce dernier, qui n'est pas suspect d'un excès de bienveillance pour Wellington, affirme, p. 634, que « le 26, le feu prit de nouveau à la ville en plusieurs endroits. •>

le comte Toréno fait par conséquent erreur en fixant le commencement de l'incendie « au 31, vers l'entrée de la nuit. » (Voir t. V, p. 323.)

(4) En effet, Jones constate que « le feu de l'incendie s*opposa puissamment aux progrès de l'attaque du château. » — P. 307.

et que lui personnellement avait fait tous les efforts imaginables pour l'éteindre (1) ; que loin d'être hostile aux habitants, il avait, par pitié pour eux, refusé de bombarder la ville ( comme il avait dans un cas semblable refusé de bombarder Ciudad- Rodrigo et Badajoz); enfin qu'il n'avait pas tenu à lui ni aux officiers de prévenir le pillage et les massacres (2) : « Tous les soldats coupables, dit-il, ont été punis, « et il est indigne de voir attaquer, dans d'infâmes lice belles (5) , des hommes braves et pleins d'honneur , inca- « pables de brûler une ville pour satisfaire, comme on le « prétend , une vengeance commerciale ou toute autre ven- « geance »

Le mouvement du maréchal Soult sur Pampelune avait eu pour résultat d'interrompre le siège de Saint-Sébastien, commencé depuis la fin de juin; mais, à part cet avantage, l'opération n'avait servi qu'à prouver la supériorité des alliés. Désespérant de forcer les positions de Wellington avec ses seules ressources, et voulant frapper un grand coup par

(1) Wellington confirme ces faits dans sa lettre du 2 novembre, aux magistrats de Salnt- Sébastlen.

(2) « Il était impossible, disait-il, de rétablir l'ordre au milieu d'un vaste incendie, quand les deux tiers des officiers étaient tués ou blessés (170 environ sur 250), et quand un certain nombre d'habitants, prenant parti pour les Français , tiraient eux-mêmes sur les troupes. »

Les auteurs des Victoires cl conquêtes ne sont donc pas eu druit de dire que « les officiers « ne tentèrent aucun effort pour réprimer de si honteux excès. » Plusieurs, au contraire, se firent tuer en essayant d'accomplir ce devoir.

On doit s'étonner que ces graves historiens, acceptant comme vraie une basse calomnie des Espagnols, aient soutenu, sept ans après le siège, que « les Anglais livrèrent Saint-Sébastien aux flammes. » T. XXII, p. 279.

(3) Il faisait allusion à une lettre du comte de Villa-Kuentes, xefe politico de la province de Guipuseoa, lettre où Graham était fort maltraité, et où Ton attribuait l'incendie de la ville à une jalousie commerciale de l'Angleterre « fâchée, disait-on, de ce que le commerce de Saint-Sébastien se faisait avec la France, à l'exclusion de l'Angleterre. »

d'autres combinaisons, le duc de Dalmatie avait proposé au maréchal Suchet (i) de faire un mouvement sur le flanc droit des alliés, avec l'armée d'Aragon et les troupes disponibles de l'armée de Catalogne.

Le ministre de la guerre était favorable à cette proposition, comme le prouve sa lettre du 13 août, dans laquelle il engage le maréchal Suchet à faire tous ses efforts pour battre l'armée qui lui était opposée, et à voir ensuite « si l'armée d'Aragon « ne se trouverait pas dans la possibilité de tenter une di- « version favorable aux opérations du maréchal duc de Dal- « matie. » Le ministre ajoutait : « Que c'était à lui, Suchet, « de juger sur les lieux ce qui était possible, et surtout ce « qui convenait le mieux au service de l'empereur. »

Le maréchal venait de débloquer Tarragone et de rejeter les Anglo-Espagnols dans les défilés de l'Hospitalet ; au lieu de profiter de cette circonstance favorable et de la réunion des armées d'Aragon et de Catalogne pour exécuter le mouvement projeté, Suchet soutint que ce mouvement entraînerait la perte de son armée , trop faible pour tenter une pareille aventure (2). Les renseignements qu'il donna au ministre de

(1) Suchet avait reçu, le 11 août, à Villafranca , au moment de partir pour Tarragone , une lettre du 6, par laquelle Soult lui annonçait son arrivée A la tète de l'armée d'Espagne. I.e 10 août, ce même maréchal lui avait écrit : « Je considère qu'il serait de la plus grande « importance, pour le rétablissement des affaires en Espagne et le succès des armées impé- « riales, que vous vous portiez avec la totalité des forces dont vous pouvez disposer sur Sa- « ragosse, s'il y a possibilité, ou du moins sur risuel.i pour ouvrir vos communications avec « nous par Jncca, où est le général Paris, et ensuite manœuvrer dans le sens des opérations « de l'armée d'Espagne, en menaçant la Navarre et les communications des armées ennemies « sur l'Èbre... Ces mouvements produiraient infailliblement notre jonction , et alors nous « pourrions manœuvrer avec avantage. »

Le lendemain U, nouvelle lettre de Soult à Suchet, où l'on remarque le passage suivant : « Considérez qu'il faut agir sans différer, et que le temps perdu occasionnerait les consco quences les plus graves. »

Ces lettres et celle du 9 février 1814, qu'on trouvera dans les Considérations, etc., de Choumara, prouvent combien le duc d'Albuféra se trompait en affirmant, dans ses Mémoires, que ce fut seulement le lendemain de la bataille de Toulouse que « Soult lui fit pour la première fols une proposition formelle pour réunir les deux armées. »

(2) Voir dans les Considérations de Choumara les lettres du 23 août, adressées par Suchet au duc de Dalmatie el au ministre de la guerre, lettres remplies d'erreurs et d'exagérations.

la guerre et au maréchal Soult étaient évidemment inexacts, puisqu'il déclarait qu'en cas d'attaque les armées d'Aragon et de Catalogne ne pourraient réunir au delà de 16 à 17,000 hommes, tandis que par ses Mémoires (1), il constate qu'après la réunion des deux armées, en novembre 1815, elles présentaient dans leur ensemble 52,588 hommes et 5,287 chevaux disponibles pour les opérations actives (s).

Suchet , en outre . avançait une chose qu'il savait n'être pas exacte, en écrivant que « si les 11,000 hommes (lisez « 18,427 hommes et 2,411 chevaux) tentaient un mouve- « ment sur Saragosse, ils devraient s'attendre au sort iné- « vitable de Baylen. » Et, en effet, le maréchal lui-même nous apprend dans ses Mémoires que , placé sur la ligne de Llobregat , « il conservait ses communications avec Lérida , et couvrait la place de Barcelonne », ce qui évidemment le garantissait contre toute mésaventure du genre de celle de Baylen.

Au reste, le duc d'Albuféra, tout en exagérant les forces de l'ennemi et en diminuant les siennes pour tromper Soult, n'a jamais contesté que l'opération conseillée par ce dernier ne fût de nature à produire un grand effet. Au contraire, dans sa lettre du 28 octobre 1815 à Soult, il dit en propres termes : « Je regrette vivement de ne pouvoir dispo- « ser de 40,000 hommes pour marcher tout de suite; ce « mouvement aurait un succèsinfaillible; il obligerait bientôt « Wellington à quitter la portion de notre territoire où il « s'est établi. »

Cette lettre constate ce fait, que Suchet aurait pu envoyer à Soult, sinon 40,000 hommes, au moins 52,500, et cet autre fait, également indubitable, que le ministre de la guerre

(1) T. II, p. 484 et 485.

(2) Il résulte d'un calcul fort exact, fait par Choumara, que les forces totales du duc d'Albuféra, en prenant pour bases les données de ses Mémoires, s'élevaient a 48,350 hommes,

lui avait laissé carte blanche (1); elle condamne le duc d'Albuféra et fait retomber sur lui la responsabilité des événements ultérieurs.

Le maréchal Suchet ayant reçu les propositions de Soult le 21 août, pouvait commencer son mouvement avant le 25, être en ligne avant la prise de Saint-Sébastien, et sauver par conséquent cette place, ainsi que Pampelune.

LeducdeDalmatie, trompé par les renseignements inexacts de son collègue, attribua son refus de concours à l'insuffisance des moyens dont l'armée d'Aragon disposait; il proposa en conséquence une autre combinaison , qui consistait à joindre ses forces aux armées d'Aragon et de Catalogne, en deçà des Pyrénées , à Tarbes et à Pau , pour entrer de commun accord en Aragon par Oléron et Jacca, et marcher ensuite par la Navarre au devant de Wellington (2).

Cette nouvelle combinaison présentait de grandes difficultés , parce que la route d'Oléron à Jacca était impraticable pour l'artillerie; toutefois, il n'était pas impossible de vaincre un pareil obstacle avec des moyens analogues à ceux employés pour le passage du Saint-Bernard (0). Ces moyens auraient eu d'autant plus de chances de succès, que l'ennemi, ne pré-

(1) La preuve de ee fait est dans la lettre du 13 août 1813 , citée plus liant, et dans celles du 11 février 1814 cl du l" mars de la même année, citées par Choumara, p. 86 de ses Considérations.

I.a dernière de ces lettres renferme le paragraphe suivant, qui mérite d'être rapporte : « Il me parait très-important qu'en de telles circonstances vous combiniez de plus en plus

« vos opérations avec celles du duc de Dalmalie, et que vous vous prêtiez l'appui mutuel

« qu'exigent des circonstances aussi critiques... >• La lettre du 1«- mars était plus explicite encore, puisqu'elle portait : « cet état des choses

« vous autorise à vous tracer vous-même votre système d'opérations et à user de toutes les

« ressources qui vous restent, de la manière qui vous paraîtra la plus utile au service de

« Sa Majesté. »

(2) Soult fit cette proposition par sa lettre du 3 septembre, datée de Saint-Jean-de-I.uz; cette lettre fait honneur a la sagacité du maréchal. On y trouve ce passage, reproduit dans presque toutes les lettres de Soult, et qui aurait dû frapper le duc d'Albuféra : « Ce n'est que « par la concentration générale de nos moyens que nous pouvons espérer de changer le Ihéa- « tre de la guerre et d'obtenir de nouveaux succès. »

(3) Soult, dans sa lettre du 2 septembre, au ministre de la guerre, avait indiqué le moyen de vaincre ces difficultés et exprimé l'espoir d'en venir à bout avec de la patience et une volonté inébranlable.

voyant pas un mouvement aussi hardi, n'eût pas été en mesure de le contrarier.

Le maréchal Suchet repoussa la deuxième proposition de Soult comme il avait repoussé la première; enfin, le 16 septembre, après plus d'un mois de tergiversations, il présenta un contre-projet, espèce d'amalgame des deux autres, qui consistait à marcher avec 100 pièces de canon à la rencontre du maréchal Soult, dont l'armée déboucherait de Jacca, laissant ses bouches à feu au delà des Pyrénées. Le duc d'Albuféra, pour faire réussir ce projet, demandait que son effectif fût porté au chiffre de 50,000 hommes, par l'adjonction des recrues.

Bien que cette combinaison offrît plus d'inconvénients que les deux autres, elle pouvait néanmoins donner de bons résultats, si elle était immédiatement mise à exécution. Le maréchal Soult eut donc le bon esprit de l'accepter , déclarant toutefois qu'il espérait faire passer son artillerie par Jacca (î).

Mais le duc d'Albuféra, malgré l'avantage qu'il avait remporté le 5 septembre, à Ordal, sur l'armée anglo-espagnole, continuait à présenter l'état de ses forces sous un jour défavorable et à disséminer ses régiments sans aucune nécessité. Il refusa de faire aucun mouvement avant d'avoir reçu des conscrits. C'était une véritable fin de non-recevoir , car il n'ignorait point qu'il avait bien peu de chances d'obtenir en temps utile les renforts attendus. Il pouvait d'ailleurs se passer de ces renforts, ayant le moyen de réunir 52,000 hommes, en ne gardant que les places indispensables, telles que Figuières, Barcelonne et Girone, et en renonçant momentanément à une foule de petits postes, nécessaires seulement

(1) il avait ôcrit le 27 septembre au ministre de la guerre : « Il me parait, d'après les renseignements que j'ai recueillis et les reconnaissances qui viennent de m'être présentées, que M. le duc d'Albulëra exagère les difficultés qu'il y a à surmonter pour rendre la communication dOIéron à Jacca praticable pour l'artillerie. »

pour la correspondance, quand l'armée étaiten avant, et qu'on aurait pu reprendre sans difficulté au retour de l'expédition (1) . Nous avons cru devoir insister sur ces relations équivoques entre les deux maréchaux, parce qu'elles exercèrent une influence marquée sur les événements dont nous allons reprendre maintenant le récit.

Soult, qui déjà une première fois avait dégagé Saint-Sébastien, pensait qu'un nouveau mouvement offensif donnerait le même résultat (2). En conséquence, il porta, le 50 août, deux fortes colonnes sur la Basse-Bidassoa, à l'effet de surprendre la hauteur escarpée de San-Martial, d'où Wellington couvrait le siège (s). Cette hauteur était occupée par trois divisions espagnoles, sous les ordres de don Freyre; à droite, se trouvait la 4e division anglaise, et en arrière de l'aile gauche la lie division (voir le Plan n° 17) (4).

Quelques ouvrages de campagne avaient fait de cette position un camp retranché solide et facile à défendre. Son front et son flanc gauche étaient couverts par la rivière ; sa droite était protégée par la hauteur de Pena de Haya et le village de Saint-Antonio.

Le 31, au point du jour (5), Reille passa la rivière à gué et

(1) voir Choumaiu, p. 101.

(2) D'après l.apène, Soult serait resté sur la défensive, s'il n "avait reçu l'ordre impératif de tenter un nouvel effort pour dégager la plaec. — P. 98.

(3) Soult voulait faire de celte hauteur une tète de pont et un point d'appui pour ses opérations ultérieures.

(4) Napier évalue les forces totales du camp de San-Harlial à 18,000 hommes-

(5) Wellington dit le 30, mais c'est une erreur. (Voir sa lettre du 2 septembre , à lord Dalhurst.)

commença l'attaque de San-Martial (1), pendant que Ciausel se portait avec 20,000 hommes aux gués en aval de Salinas. Mais cette tentative fut repoussée par les Espagnols de Freyre, qui n'eurent pas même besoin de l'assistance des divisions anglaises (2): Reille profita de l'obscurité répandue par un fort orage pour se retirer.

Le général Ciausel , plus heureux au début de son entreprise, chassa devant lui la brigade anglaise de la 7e division, que Wellington avait fait venir d'Echallar pour renforcer sa droite; mais, apprenant l'insuccès de Reille et voyant Inglis, soutenu par Dalhousie, lui faire tête dans une position redoutable (5), il jugea nécessaire de battre en retraite, d'autant plus qu'il était inquiet du sort du comte d'Erlon.

Wellington, en effet, avait donné l'ordre de diriger trois attaques simultanées contre Drouet : par la gorge d'Echallar, par Zugara-Murdi et par Maya ; il avait en outre chargé Hill de montrer ses têtes de colonnes vers Saint-Jean-Pied-de- Port, afin de déconcerter le plan de Soult et de jeter du vague dans ses opérations. Ce stratagème réussit complètement, car les généraux français crurent que les alliés exécutaient une marche agressive contre Bayonne. Ciausel s'arrêta au milieu de son attaque, et le comte d'Erlon, posté à Maya, ne se montra guère plus rassuré. Soult reçut les rapports de ces deux chefs au moment où il préparait une attaque décisive contre Saint-Martial. Changeant aussitôt de résolution, il prit ses mesures pour livrer une bataille générale sur la Nivelle. Mais la prise de Saint-Sébastien et le mouvement de Hill sur Saint-Jean-Pied-de-Port, annoncés coup sur coup,

(1) Reille avait deux divisions françaises, une brigade allemande et une italienne.

(2) Dans cette action, il y eut, du côté des Français , 50,000 hommes engagés , et, du côté des alliés, ]0,00().

« Les Espagnols perdirent, le 31, en morts et blessés, 1,658 hommes. Les Français firent des pertes encore plus sensibles.»— Comte Torkno.

(3) Wellington à lord Balhurst, 2 septembre 1813-

ne lui permirent pas d'exécuter ce projet. Il ne restait plus dès lors d'autre ressource que la retraite; car, pour sauver la garnison du château, il aurait fallu sacrifier, dans un combat sans utilité, plusieurs milliers de braves et exposer toute l'armée même à un grand désastre, Wellington pouvant, pendant l'action, jeter son aile droite et son centre (55,000 hommes environ) sur la gauche des Français et gagner Bayonne avant eux. Ce danger était une conséquence du plan d'attaque de Soult; aussi le maréchal s'empressa-t-il de reprendre ses anciennes positions (1). A partir de ce moment, il ne quitta plus la défensive.

Les opérations que nous venons d'indiquer sommairement révèlent sans doute de la part des alliés quelque hésitation ; mais il ne faut pas perdre de vue que, dans les gorges de montagnes et au milieu d'orages violents, on ne manœuvre pas comme sur un champ d'exercices. Il serait donc injuste d'en faire la base d'un reproche contre Wellington, qui prit, au contraire, ses dispositions avec beaucoup de discernement et d'habileté. Cependant on doit reconnaître qu'il aurait tiré un meilleur parti de la faute de Soult , s'il avait été en mesure d'envahir la France, ou simplement disposé à le faire. Mais il avait alors d'excellentes raisons pour s'abstenir de cette entreprise. En effet, malgré la rupture du congrès de Prague, l'accession de l'Autriche à la coalition , la prise de Saint-Sébastien et d'autres circonstances favorables, l'invasion de la France constituait une opération des plus dangereuses (2), non-seulement à cause des places fortes ennemies

(1) Soult avait perdu dans celte nouvelle expédition 2,157 hommes, au nombre desquels les généraux Vander Maesen et Lamartiniere. Voir Lapkne, p. 112.— Pellot évalue les pertes des Français, dans la journée du 31, à 3,800 hommes; mais le premier chiffre paraît seul exact.

(2) jusquc-la, jamais le succès n'avait couronné une invasion dans le midi de la France; Charles-Quint lui-même y avait échoué. M. Alphonse de Beauchamp prétend que Wellington « recul de presque tous les pays de l'Europe des lettres d'exhortation et d'alarme trèspressantes, où les plus forts arguments étaient employés pour le détourner de pénétrer sur le sol français. » —T. II, p. 6.

que Wellington devait laisser sur ses derrières (1) , mais encore parce qu'il n'avait aucune confiance dans le système militaire des alliés. Il pensait avec raison qu'une victoire de l'empereur en Allemagne pouvait dissoudre la coalition , et donner à la guerre d'Espagne une nouvelle énergie. « Je « pourrai bientôt décider, écrivit-il à lord Liverpool (25 juil- « let 1815), si nous dirigerons nos efforts en France ou en « Catalogne. Cela dépendra beaucoup de ce qui se passera dans « le nord de l'Europe. » Et quatre mois après (2), annonçant au général Dumouriez qu'il était enfin sur le territoire français : « Peut-être, dit-il, que si je regardais seulement l'Espagne, ou « même si je voyais les affaires sous un aspect militaire seulece ment, j'aurais dû me retirer, parce que Bonaparte tient en Ca- « talogne, et tiendra les facilités pour rentrer en Espagne (s).» Le danger de laisser la Catalogne sur son flanc droit méritait une sérieuse attention; aussi Wellington eut-il un moment le projet de soumettre cette province avant de passer la frontière. La Catalogne offrait d'ailleurs le chemin le plus avantageux pour envahir la France; car en avançant de ce côté, on tournait les fortes positions de Soult, — on empêchait la jonction de ce maréchal avec le duc d'Albuféra, — on évitait les difficultés qui attendaient les alliés au delà de la Bidassoa , par suite du manque de vivres et de moyens de transport , — enfin on se soustrayait aux dangers du soulèvement que provoquerait inévitablement les brigandages des Espagnols , si l'on se portait immédiatement au delà des Pyrénées. Trouvant ces avantages bien plus importants que le périlleux honneur de passer la frontière quelques mois plus tôt, Wellington voulut garder sa position actuelle jusqu'à ce que la reddition de

(1) C'étaient Pampelu ne, Santona, Jacea, Venasque, Monzon , Fraga , Lérida .Mequinenza , Figuières, Girone, Oslalrioh, Barcelonne, Tortose, llorella, Peniscola, Sagonte et Dénia.

(2) Lettre du 22 novembre 1813.

'S) Cette lettre est écrite en français.

Pampelune lui permît d'opérer par l'Aragon et la Catalogne. Il aurait sans aucun doute persisté dans cette résolution , si les souverains alliés n'avaient insisté pour l'invasion immédiate de la France, et si les affaires d'Allemagne n'avaient pris une tournure décidément favorable à l'Europe coalisée. Jugeant que le moment était venu de donner quelque satisfaction à des désirs si vivement exprimés, le duc résolut de passer la Bidassoa , de s'emparer de la grande Rhune et de ses contreforts, et d'établir son aile gauche sur le territoire français. Ce n'était de sa part qu'un acte de condescendance, auquel, militairement, il attachait peu de prix, et qui l'exposait même à de grandes difficultés.

Le maréchal Soult ayant employé tout son temps et toutes ses ressources à fortifier les hauteurs et les abords de la Bidassoa (1), le passage de ce fleuve exigeait une prudence extrême. Fort habile dans ce genre d'opérations, Wellington prit ses mesures avec tant de discrétion, qu'il surprit complètement son illustre adversaire, qui ne s'attendait point, et de fait ne devait pas s'attendre à voir les alliés quitter une bonne ligne d'opération pour traverser la Bidassoa près de son embouchure. Soult était donc fort tranquille de ce côté, et préoccupé seulement du sort de Pampelune, quand Wellington, à la tête de 15,000 hommes, traversa le fleuve sur trois gués, en amont de Fontarabie.

C'était le 7 octobre de grand matin. Une nuit orageuse, mêlée de pluie et de coups de tonnerre, avait caché les préparatifs du passage, qui s'effectua sans opposition de la part de l'ennemi. Conformément au plan arrêté, la colonne de Graham traversa le fleuve sous la protection de l'artillerie de Saint-Martial, attaqua et culbuta les postes de Reille (2). Si cette colonne

(1) Nous devons faire observer cependant que ces fortifications étaient pour la plupart Inachevées quand l'attaque eut lieu. (Voir Lapène, p. 135 etsuiv.)

(2) Ce général perdit 8 pièces de canon et 400 hommes. Les alliés en perdirent 600.

avait continué sa marche, elle serait entrée dans Saint-Jeande-Luz et aurait tourné la droite des Français , mais il n'entrait pas dans les desseins de Wellington de pousser les opérations aussi loin.

Quand Soult arriva d'Espelette avec une partie de la réserve, ses camps de la Bidassoa étaient perdus; il empêcha seulement que la retraite se fit avec précipitation et désordre.

Pendant que la gauche et le centre des alliés atteignaient ainsi le but que le général en chef s'était proposé, la droite, sous les ordres du général Alten , se dirigait , à travers le Puerto de Vera, sur la Rhune et sur ses contreforts, le mont Baïonnette et le Commissaire. Cette attaque eut autant de succès que les autres; mais elle fut beaucoup plus meurtrière et plus contestée. La grande Rhune, assaillie par les Espagnols sous Giron, était presque imprenable : aussi , malgré leur bravoure , ces troupes durent-elles s'arrêter au pied du roc, occupé par le poste important de YHermilage.

Le lendemain, Wellington ayant reconnu que la montagne sur laquelle se trouvait ce roc ainsi qu'un autre pic (également occupé par l'ennemi), étaient d'un accès plus facile vers la droite des Espagnols, il donna à Giron l'ordre de se concentrer de ce côté, d'enlever le second rocher et d'assaillir en même temps les ouvrages avancés du camp de Sarre. L'une et l'autre opérations furent exécutées d'une manière brillante (i) . Après avoir pris le rocher à gauche de l'Hermitage, les troupes espagnoles poursuivirent leur succès en enlevant quelques retranchements sur la colline qui protégeait la droite du camp. Aussitôt l'ennemi évacua ses ouvrages avancés, dont une partie de la division Dalhousie, envoyée à travers le Puerto d'Echallar, vint prendre possession. La nuit suivante,

(1) Wellington à lord Balliurst, 9 octobre 1813.

il abandonna également l'Hermitage et tout le camp retranché. On s'étonne avec raison que les Français n'aient pas cherché à défendre plus longtemps cette forte position (1).

Wellington fit preuve dans ces deux journées d'une remarquable habileté et d'une grande audace. Il combina ses mouvements de manière à prendre l'ennemi au dépourvu, et à le mettre dans l'impossibilité de résister sur aucun des points attaqués (2). Ni Reille, ni Clausel, en effet, ne purent engager leurs réserves à temps.

Le passage en lui-même était une opération délicate et périlleuse : non-seulement cette opération eût offert d'immenses difficultés, si Soult avait pu réunir une grande partie de ses forces ; mais la marée montante, arrivant deux heures après, eût élevé, en cas d'échec, un obstacle infranchissable sur les derrières de l'armée française. Ici, comme sur le Douro, le duc de Dalmatie fut trompé par les manœuvres imprévues et l'inaltérable sang-froid de son adversaire (3). Sous quelques rapports même , le dernier passage était plus difficile à effectuer que l'autre.

Nous avons dit plus haut, par anticipation, qu'après le

(1) Les Français perdirent dans ces différents combats environ 1,400 hommes. Beaucoup de blessés disparurent dans les fentes des rochers.

D'après un état officiel, inséré dans le recueil de Gurwood , les alliés n'eurent, dans les combats des 7 et 8 octobre, que 127 tués, 674 blessés et 13 manquants; mais ce relevé ne comprend pas les Espagnols , dont la perte, d'après le comte Toréno , s'éleva à 750 hommes.

(2j Nous trouvons, a propos de cette affaire, la note suivante dans les Victoires et conquêtes : « Les événements du 8 octobre donnèrent lieu à divers commentaires sur une attaque faite, 'à point nommé, au moment où le général en chef était à cinq lieues des postes attaqués et où les régiments de sa division , chargés de défendre le passage de la Bidassoa, ne pouvaient qu'être surpris, les fusils étant démontés dans les mains des soldats, qui se préparaient à passer une revue. La manière surnaturelle dont Wellington avait été servi par ses émissaires devait être en effet un grand sujet d'étonnement pour toute l'armée. »

Tout aussi étonnante à nos yeux est la sécurité du général français, que le souvenir du passage du Douro aurait dû rendre plus vigilant et plus circonspect.

(3) On lit dans l'ouvrage de rellot, commissaire des guerres de l'armée de Soult : « Le passage de la Bidassoa eut lieu, à inaréo basse, vis-à-vis d'Andayc. L'armée ni l'habitant ne se seraient jamais doutés que l'ennemi eut pu pénétrer si facilement par cette direction, et quoique ce fût une surprise et que l'honneur de nos armes n'en reçût aucune atteinte, le mal n'en était pas moins irréparable. »— P. 58.

combat de Saint-Martial et le passage de la Bidassoa, Soult comprenant que dans la situation morale où se trouvait son armée, la défensive lui convenait moins que l'offensive, avait consenti à joindre ses troupes à celles de Suchet par le défilé de Jacca , afin de faire de Saragosse la base de ses opérations ultérieures (1). Il espérait ainsi dégager Pampelune et quelques autres places , et forcer Wellington soit à repasser l'Èbre, soit à livrer une grande bataille dans des conditions favorables aux Français. Mais le duc d'Albuféra, persistant à déguiser l'état réel de ses forces et à montrer une inquiétude puérile au sujet de Peniscola, Sagonte, Morella, Dénia et Tortose (dont les garnisons pouvaient facilement être abandonnées à elles-mêmes) , déclara qu'il n'avait aucun moyen de concourir à l'exécution du plan de Soult. Cette conduite ferait douter du talent et du patriotisme de Suchet , s'il était possible d'en douter après tout ce qu'il avait fait, et si l'on n'avait en quelque sorte la preuve qu'il céda dans cette circonstance à un sentiment misérable, mais auquel les âmes les plus élevées sont parfois sujettes : le sentiment de l'envie et de l'animosité personnelle (2)!...

Pendant que les deux maréchaux perdaient ainsi leur temps en discussions stériles , Wellington , franchissant la Bidassoa, rendait impossible l'exécution du deuxième plan de Soult (3). Il ne restait plus dès lors qu'à suivre le premier plan de ce maréchal, qui consistait à opérer sur le flanc droit de Wellington, avec les armées réunies d'Espagne et d'Aragon. Ce plan n'avait perdu aucune de ses chances favorables, ainsi que

(1) Ce projet fut adressé à Suchet le 3 septembre, il lui parvint le 11,

(2) Le peu de sympathie de Suchet pour Soult est suffisamment démontré par la lettre que le duc d'Albuféra adressa, le 23 août 1813, au ministre de la guerre. — Voir Considérations, etc., par Chocmara, p. 42.

(3) Cette impossibilité tenait à l'approche de l'hiver et aux opérations exécutées par Wellington, après le passage de la Bidassoa.

Soult lui-même le fit observer dans sa lettre du 26 octobre au duc d'Albuféra (1). Et, en effet, si au lieu de faire de l'administration en Catalogne et de rêver aux moyens de dégager les petites garnisons, le duc d'Albuféra s'était mis en mouvement avec les 52,000 hommes dont il pouvait disposer, sa jonction avec le maréchal Soult aurait eu lieu du 25 au 50 octobre, au plus tard; l'ennemi aurait été rejeté sur la rive gauche de la Bidassoa ; Pampelune aurait été secouru à temps, et les Français seraient restés maîtres des Pyrénées (2).

Faute de cette résolution intelligente, la brave garnison de Pampelune, réduite à la dernière extrémité par un blocus de quatre mois, se trouva bientôt dans la plus triste situation : les soldats, forcés de prendre les plus vils aliments, étaient en proie à la faim et au scorbut. Le général Cassan essaya de négocier ; ne pouvant obtenir la capitulation qu'il exigeait , il déclara qu'il allait faire sauter les fortifications et s'ouvrir un passage l'épée à la main. Le duc, informé de cette résolution, qu'il trouvait contraire aux lois de la guerre, ordonna à don Carlos d'Espagne, chef du blocus, de faire fusiller, après la reddition de la place, le gouverneur avec tous les officiers et le dixième des soldats, si les fortifications éprouvaient le moindre dommage.

La postérité aurait vivement blâmé l'exécution de cet ordre, qui ne peut avoir été donné que dans le but d'intimider le général Cassan, et pour sauver une forteresse importante. Soit par l'effet de cette menace, soit parce que l'intention de faire sauter les ouvrages n'était qu'une ruse imaginée pour obtenir de meilleures conditions, le gouverneur prolongea

(1) « L'armée est aujourd'hui beaucoup plus concentrée qu'elle n'était sur la Bidassoa... Sous « ce rapport, nous avons plutôt gagné que perdu , d'autant plus qu'il m'est beaucoup plus « facile de me préparer aux opérations concertées que je ne le pouvais auparavant. »

(2) Chou m ar a, p. 59.

encore la défense de quelques jours et se rendit enfin avec toute la garnison le 31 octobre.

On doit reconnaître que les Français, dans la défense des places de la Péninsule, ont montré plus de courage et de persévérance que les Espagnols eux-mêmes, bien que ceux-ci aient soutenu deux ou trois sièges dignes de l'admiration universelle.

Wellington possédait maintenant trois ponts sur la Bidassoa ; il était solidement établi sur cette ligne et il pouvait disposer de tous les corps employés jusque-là au blocus de Pampelune. Le moment était donc venu pour lui de s'occuper sérieusement des préparatifs d'une expédition sur le territoire français.

Mais avant de le suivre dans cette mémorable entreprise, jetons un dernier coup d'œil sur la Péninsule , pour faire ressortir les difficultés politiques au milieu desquelles le général anglais devait continuer ses opérations.

En Portugal, la faction de Souza était devenue toute-puissante après le départ des troupes alliées. La régence, livrée à cette faction , se montra d'autant plus impérieuse , qu'elle croyait n'avoir plus rien à craindre de l'ennemi. Les Anglais furent ouvertement décriés à Lisbonne et à Rio-Janeiro ; et dans cette recrudescence de passions haineuses , Wellington ne fut pas plus épargné que les autres. On l'accusa notamment d'avoir été injuste envers les troupes portugaises, en ne faisant pas mention de leur belle conduite dans les combats de 1815. Le fait était vrai en partie, mais fort excusable, puisque les Portugais se trouvaient confondus avec les Anglais dans les mêmes divisions. Néanmoins, pour éviter le retour de cette prétendue injustice , la régence demanda que les troupes portugaises formassent une armée distincte. Le général en chef s'opposa formellement à cette prétention

que rien ne justifiait (1). À son tour, il se plaignit de ce que le gouvernement de Lisbonne, si susceptible à l'endroit de la réputation de ses soldats, avait négligé leur subsistance au point qu'ils seraient morts de faim, si l'intendance anglaise n'avait pourvu à leurs besoins en prélevant le montant de la dépense sur le subside de la Grande-Bretagne. Il soutint en outre que le recrutement ne s'était jamais fait d'une manière convenable, ce qui était vrai ; car en 1815, sur un contingent de 9,000 hommes, le duc n'avait pu faire rejoindre que 5,000 hommes, nonobstant ses vives remontrances: en mars 1814, le Portugal, obligé par ses engagements d'avoir une armée de 50,000 hommes, et pouvant, d'après Stuart, en fournir 100,000, n'avait que 20,000 combattants sous les drapeaux.

Au lieu de faire disparaître ces abus, le prince régent, loin du pays, continuait à récompenser les intrigants et à méconnaître les services rendus par les véritables patriotes.

Quant à la régence, donnant carrière à son esprit oligarchique, elle se montra de plus en plus hostile à l'Espagne, où les opinions libérales commençaient à gagner du terrain.

A cette hostilité réciproque des gouvernements , venait se joindre la haine instinctive des populations , haine que les dangers communs et les intérêts d'une cause identique n'avaient pas un instant assoupie.

Ces sentiments étaient même alors si vivaces, que le moindre incident aurait pu faire éclater une guerre terrible entre les deux pays.

(I) « Je croîs, écrivit-il à son frère (11 octobre 1813), que je puis avoirla prétention de comprendre quelque chose a l'organisation d'une armée.... Eh bien, vous pouvez dire à don Forjas, que si les troupes portugaises avaient été séparées des divisions anglaises, et si les départements anglais ne les avaient pis assistées, elles n'auraient pu tenir la campagne dans un état respectable, lors même que le gouvernement portugais aurait fait dix fois plus de dépenses qu'il n'en fait maintenant...

« Tout ce que j'ai à dire, c'est que si nous devons nous brouiller pour les choses que contiennent ou ne contiennent pas certains journaux, je quitte pour toujours la Péninsule... »

Ce funeste état de choses inspira à Wellington les réflexions les plus sévères et les plus tristes :

« Je dois déclarer, écrivit-il le 20 juillet 1815 à Charles Stuart, que l'armée anglaise dont j'ai l'honneur d'être le chef, n'a jamais éprouvé que de l'ingratitude de la part du gouvernement et des autorités du Portugal. Les fonctionnaires civils ont fait, dans ces derniers temps, tout ce qu'ils ont pu pour opprimer les officiers et les soldats quand l'occasion s'en présentait; aussi j'espère que nous en avons fini avec ce pays... »

En Espagne, l'opinion n'était pas plus favorable. L'influence anglaise y était si ouvertement attaquée, et les Anglais si peu respectés, qu'on avait fait à'anglesimo un terme de mépris. Au début de la campagne de 1815, Wellington avait eu toutes les peines du monde à faire renoncer les Cortès au projet de défendre par une loi aux troupes de Sa Majesté Britannique (î) l'entrée des places fortes espagnoles , de ces mêmes places qu'elles avaient la plupart cependant conquises à la baïonnette et arrosées de leur sang; ingratitude et stupidité dont les gouvernements anarchiques sont seuls capables ! Et chose non moins indigne , pendant que Wellington se dévouait si noblement à la défense nationale, ces fiers tribuns des Cortès l'accusaient de vouloir usurper la couronne (2), ils poussaient l'infamie jusqu'à faire des vœux pour le retour de Joseph. Aucun des engagements pris par cette assemblée envers le général en chef n'avait été respecté (3). « Vous savez, écri- « vit le duc à don Juan O'Donosu (4), que je suis résolu « à servir la nation espagnole autant qu'il est en mon pouce voir de le faire ; mais il est un terme à la patience et à

(.1) Voir la lettre de Wellington à son frère Henri, 2 avril

(2) Voir la lettre du 16 octobre 1813, de Wellington à son frère Henri. Cette accusation avait cité formuiée aussi par leDuende, journal de Cadix.

(3) A Henri Wellesley,ïj\iti\tt 1813.

(4) Le 2 juillet 1813.

« la soumission aux injures; or, je sens que j'ai été traité, « dans ces dernières affaires, même comme simple particu- « lier, de la manière la plus indigne par le gouvernement « espagnol,.. »

Les Cortès, livrées aux inspirations républicaines, ne travaillaient qu'à brouiller entre elles les diverses classes de la société par des projets de réforme intempestifs ; elles s'appliquaient surtout avec ardeur à l'abolition de l'inquisition (1), institution abominable sans doute, mais qui avait pour soutiens le clergé et le peuple des campagnes, les deux plus fermes appuis de l'insurrection nationale.

Cette hostilité acquit un moment des proportions telles, que Wellington exprima à son gouvernement la crainte de voir éclater une guerre civile dans laquelle, disait-il, le clergé et les campagnards auraient pris parti pour les Français (2).

« Les relations qui existent entre nous et les Espagnols, « écrivait-il à lord Bathurst, sont devenues si difficiles, que « je crois nécessaire d'appeler sérieusement votre attention « sur ce point. Vous avez eu connaissance des libelles publiés « à l'occasion de la prise de Saint-Sébastien, libelles que je « sais avoir été rédigés par un officier du département de la « guerre, et, j'ai lieu de le croire, sous l'inspiration du mite nistre de la guerre lui-même. . . On s'efforce d'irriter l'esprit « public contre les garnisons de Cadix, de Carthagène et de « Ceuta..., le moindre méfait d'un patron de barque, dans « un port espagnol, est représenté comme une atteinte à la « souveraineté de la nation... Cependant les troupes espace gnôles signalent en tous lieux leur présence par le pillage ;

(1) I/inquisition fut abolie le 22 janvier 1813, par 90 voix contre 60. Pour obtenir ce résultat, les libéraux des Cortès Titrent obligés de consentir à l'institution de tribunaux protecteurs de la religion.

(2) On lit dans une lettre écrite à cette époque par Vegas , membre influent des Cortès : « Les partisans de la France sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le suppose, et fort bail biles à se recruter, »

« elles n'épargnent ni leurs propres magasins, ni les nôtres. . . « On ferme les yeux sur tous ces actes coupables, et ils ne « sont réprimés que quand je fais intervenir mon autorité « comme commandant en chef de l'armée espagnole.

« Les fonctionnaires civils du pays non-seulement nous « ont refusé leur concours, mais ils ont encore ordonné aux

« habitants d'agir de la même manière Ce qu'il y a de

« plus extraordinaire et de plus incroyable est le fait qui « s'est passé dernièrement à Fontarabie. Il était convenu que « des hôpitaux anglais et portugais seraient établis dans « cette ville. Un bâtiment, qui avait servi d'hôpital aux Es- « pagnols, nous fut à cet effet cédé par l'autorité locale; mais, « avant de le livrer, elle fit enlever tous les bois de lit pour « les brûler, afin que nos soldats ne pussent en profiter. « C'est ainsi que les Espagnols agissent envers nous , qui a avons prodigué nos soins à leurs soldats, qui leur avons ce fourni des instruments de chirurgie et toutes sortes de secc cours pour leurs hôpitaux, qui avons recueilli parmi les ce nôtres leurs malades et leurs blessés, qui leur avons enfin <c rendu tous les services qu'il était en notre pouvoir de leur ce rendre, après avoir délivré leur pays de l'invasion ! »

Wellington attribuait ces fâcheuses dispositions h l'influence du gouvernement ; il terminait sa lettre en disant : ce Nos relations avec l'Espagne sont menacées d'une crise « imminente, et si vous ne mettez le gouvernement et le peuce pie à la raison avant qu'ils aillent trop loin, vous perdrez ce inévitablement tous les avantages que vous pourriez retirer ce des services que vous leur avez rendus. »

Les Cortès subissaient tellement l'influence de la presse démagogique, que les partisans de l'Angleterre, si longtemps opposés au retour de la princesse Charlotte, se décidèrent à soutenir les prétentions de cette princesse, uniquement parce qu'elle était hostile aux démocrates. Les agents du Foreingoffice cédèrent pour la même raison. Wellington néanmoins

s'abstint, ne voulant pas, disait-il, avoir à se reprocher l'arrivée au pouvoir de « la plus méchante femme qui existât au « monde (i). » Son opinion était qu'il fallait éviter de trancher la question de la régence, et se borner à neutraliser, par tous les moyens possibles « les principes démocratiques et les mesures des Cor tes. »

Voyant beaucoup d'Espagnols notables, Ballesteros, O'Donnel et Castanos même disposés à renverser le gouvernement (2), Wellington pria lord Bathurst de lui dire « si, dans le cas où il trouverait l'occasion de porter un coup décisif à la démocratie espagnole, le gouvernement l'approuverait. » (5 septembre 1813). Il ne paraît pas que le cabinet de Londres ait accueilli cette ouverture, puisque les choses restèrent au même point, et que la correspondance ultérieure du duc n'y fait plus aucune allusion.

Les Cortès (3), à la suite de l'invasion de la fièvre jaune dans l'île de Léon, avaient résolu de siéger à Madrid; elles tinrent, le 29 novembre 1815, leur dernière séance à Cadix. Les nouvelles élections ne firent que renforcer, dans cette assemblée, l'influence des Jacobins et du bas peuple (4). Son antipathie pour Wellington alla si loin, qu'après la bataille de Vittoria, méconnaissant ouvertement ses droits et ses prérogatives de chef de l'armée espagnole, elle donna des ordres directs aux

(1; Wellington conseilla à son gouvernement {lettre ilu 5 septembre 1813, à lord Bathurst) de ne prendre fait et cause ni pour ni contre la princesse.

(2) Wellington, d;mssa lettre ùu 5 septembre 1813, à Bathurst, affirme que Ballesteros voulait renverser le système de gouvernement , et « je me trompe fort, disait-il, ou O'Donncl et « Castanos en désirent faire autant. »

(3) Les pouvoirs des Cortès extraordinaires avaient expiré le 14 septembre 1813. Les Cortès orditiaires furent Installées à Cadix le 1« octobre.

(4) Les Cortès ordinaires ouvrirent leurs séances à Madrid le 1 S janvier 1814. Les nouveaux députés, dit le comte Torkno, t. V, p. 355 et 350, étaient en général contraires aux réformes. Cela résulte aussi de la lettre suivante, écrite par Wellington le 5 septembre, à lord Bathurst: « Les libérales, dit-il, ont fait échouer la princesse Charlotte cet hiver, et, quoiqu'elle eût la majorité dans l'assemblée, pas une âme n'a osé prononcer son nom. » Cependant, bien que toujours en minorité dans les assemblées législatives , le parti démocratique obtenait gain de cause sur presque tous les points, grâce à la terreur qu'il inspirait,

généraux et apporta, sans même le consulter, des changements notables dans le commandement et dans la destination des troupes ; et cependant si ces troupes avaient rendu quelques services après 1812, c'est uniquement parce qu'elles étaient payées, habillées, armées par l'Angleterre, commandées et tenues en bride par un général dont la fermeté égalait le talent (1). Le gouvernement espagnol, bien qu'il eût seulement à pourvoir à leur nourriture, les laissait, ainsi que les alliés , dans le plus grand dénûment. « Partout les récoltes « sont abondantes , écrivait Wellington au ministre de la « guerre, à Madrid (2), et cependant les armées, malgré leur « faiblesse numérique, paraissent condamnées à mourir « de faim. L'armée anglo-portugaise, sous mon comman- « dément , a été approvisionnée , surtout dans ces derniers « temps, presque exclusivement au moyen des transports « venus par mer, et je dois informer Votre Excellence, « qu'indépendamment de l'argent sorti de nos caisses milite taires pour solder toutes les armées, qui n'ont rien reçu « d'ailleurs, nos magasins ont fourni quantité de vivres aux « troupes espagnoles, pour les mettre en état de tenir la « campagne. Malgré tous ces secours, j'ai eu souvent la « mortification de voir des soldats espagnols, placés aux « avant-postes, obligés de dépouiller, dans la campagne, les « pommiers et les noyers pour se nourrir... »

Le gouvernement anglais, après tous les sacrifices qu'il s'était imposés, n'avait obtenu aucune influence sur les affaires d'Espagne; et l'administration intérieure du pays se trouvait dans le même état d'anarchie et de confusion où elle était au début de la guerre.

Il n'avait surgi aucun général espagnol capable de com-

(1) Quoiqu'il y eut A cette époque en Espagne 160,000 hommes armes , on ne pouvait compter sur plus de 50,000 pour tenir la campagne.

(2) Lettre du 30 août 1813.

mander une armée, ni même de former convenablement les troupes. Il n'existait, dans les corps indigènes, aucun officier d'état-major, aucun administrateur digne de ce nom; et pour comble de maux, personne n'avait honte de pareil état de choses (1). Wellington et son armée soutenaient seuls tout le poids de la lutte, aussi peut-on dire qu'aux yeux de la postérité, le plus beau titre de gloire de cette armée et de son illustre chef, sera d'avoir affranchi l'Espagne sans le secours des Espagnols, et, pour ainsi dire, malgré eux.

Les excès commis à Saint-Sébastien servirent de prétexte aux plus violentes déclamations contre Wellington. Les régents eurent même l'intention de lui retirer le commandement de l'armée (2). Les soldats anglais furent journellement insultés ; quelques-uns même tombèrent sous le poignard des assassins , tant la haine était forte, dans certaines classes, contre les sauveurs de l'Espagne.

Quant au gouvernement anglais, il ne se montra guère plus intelligent que ceux de la Péninsule. Wellington eut à s'en plaindre sous plusieurs rapports. 11 lui reprocha notamment d'avoir privé son armée des vaisseaux dont elle avait besoin pour entretenir ses communications avec Lisbonne, assurer la sécurité des côtes, et maintenir le blocus des villes maritimes au nord de l'Espagne (3). Il trouva singulier aussi, qu'au moment le plus décisif de la guerre de la Péninsule, le cabinet annonçât l'intention de le mettre à la tête d'une armée en Allemagne. « Tels étaient alors les embarras financiers de l'Angleterre, dit Alison, que pour se décharger des énormes dépenses qu'exigeait la guerre dans le sud de la France, le gouvernement, rassuré d'ailleurs sur le sort de l'Espagne, et

(1) NAPIF.R , t. XTI, p. 109.

(2) Wellington donna sa démission (qui Tut acceptée} vers la fin de septembre ; mais en décembre, les nouvelles Cortès décidèrent qu'il conserverait le commandement, et lui donnèrent raison contre les régents sur plusieurs points en litige.

(3) Voir ses lettres des 2, S et 10 juillet 1813, à Bathurst.

persuadé que le point décisif de la lutte était plus près de Paris, accepta et transmit à Wellington un plan suggéré par l'empereur Alexandre, d'après lequel sir Arthur devait transporter par mer son armée dans les Pays-Bas, et former l'aile droite de la grande armée chargée d'envahir la France. » Mais le duc fit ressortir avec une grande force de logique les défauts de ce système d'opération, et le danger qu'il y aurait à quitter un théâtre de guerre où, avec 55,000 Anglais, il tenait en échec 100,000 Français, qui, devenant libres après le départ de cette petite armée, pourraient coopérer aux plans de Napoléon, se joindre aux troupes de la réserve en voie de formation dans les provinces méridionales, s'avancer avec tout l'avantage des lignes intérieures contre les alliés, et entrer en action avant les forces anglaises, obligées de faire un long détour par mer et par terre. Wellington, du reste, termina sa lettre par la phrase suivante, qui marque sa soumission respectueuse et sa modestie pleine de simplicité et de bon sens : « Je suis aux ordres du prince régent, et je « ferai tout ce que lui et son gouvernement voudront ; mais « je le prie de se rappeler que le grand avantage que j'ai ici « réside dans la confiance dont chacun est pénétré que je « fais tout ce qu'il faut, avantage que je n'aurais pas ailleurs, « du moins pendant quelque temps. Personne n'aurait le « même avantage ici, et je ne ferais pas mieux qu'un autre « en Allemagne. Si donc on laisse une armée anglaise dans « la Péninsule, il vaut mieux que j'y reste avec elle (î). »

Ces raisons parurent assez importantes au ministère anglais pour qu'il abandonnât son plan; néanmoins, la plupart des renforts destinés à l'armée de la Péninsule débarquèrent en Hollande ; ils servirent à former le malheureux corps détruit peu après sur les remparts deBerg-op-Zoom...

(1) 12 juillet 1813, à lord Bathurst.

Wellington seul croyait à cette époque qu'il pouvait jouer dans le midi de la France un rôle plus décisif que dans le nord de l'Europe, et concourir plus efficacement à la paix générale, en descendant du haut des Pyrénées, que ne le feraient les souverains alliés en passant l'Oise et la Marne. Sur ce point, les événements ne tardèrent pas à lui donner une satisfaction éclatante.

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