LA CAMPAGNE DE 1815 EN BELGIQUE
ANNEXE AU CHAPITRE XV
somma iki: :
Observations de Napoléon sur la conduite de ses lieutenants. — Peu de fondement de ces observations. — Indécision de l'empereur. — Ordres vagues et tardifs. — Reconnaissances mal faites. — Ney n'a pas commis aux Quatre-Bras les fautes qu'on lui reproche. — Témoignages du maréchal Soult, du colonel Heymès, etc. — Grouchy ne fait que se conformer aux ordres de Napoléon.— En arrivant sur le champ de bataille, il n'aurait probablement pas décidé la victoire. — Et cette victoire dans tous les cas n'aurait pas sauvé la France.— Examen critique des fautes reprochées par l'empereur à Wellington et à Blucher.
Napoléon, dans sa Relation de la campagne de 1815, exalte le mérite de ses combinaisons en dénigrant ses adversaires et ses propres lieutenants. Nous avons rendu justice aux promptes et judicieuses mesures à l'aide desquelles l'illustre chef de l'armée française réorganisa, en quelques semaines, l'état militaire de la France ; nous avons admiré surtout l'habileté avec laquelle il brusqua le passage de la Sambre et se jeta entre les deux armées, dans un moment où on le croyait tout occupé encore de ses préparatifs. Le grand capitaine se reconnaît dans ces combinaisons; mais on chercherait en vain l'homme au grand caractère dans l'explication des revers qui suivirent.
Napoléon accuse Ney d'avoir perdu, par sa faute, la bataille des Quatre-Bras : « Le 15, dit-il, le prince de la Moskowa « reçut l'ordre de se porter avec 45,000 hommes en avant « des Quatre-Bras, d'y prendre position (le 16) à la pointe du
« jour, et même de s'y retrancher Il hésita, perdit huit
« heures, etc.. »
Cette critique, comme nous l'avons fait observer dans notre relation de la campagne, tombe devant les déclarations du maréchal Soult (î), du colonel Heymès, premier aide de camp de Ney, du général Reille, commandant le 2e corps, et du comte Drouet, commandant le 1er corps. Le général Jomini, qui avait blâmé la lenteur de Ney, dans sa Vie de Napoléon, a fini par reconnaître que la conduite de ce maréchal est à l'abri de tonte critique, si l'empereur, dans la conférence de nuit tenue à Charleroi, ne lui a pas donné l'ordre formel de marcher au point du jour sur les Quatre-Bras (2). Or, l'impossibilité de l'existence de cet ordre, à pareille heure, est démontrée, avec tous les caractères de la plus grande évidence, par les documents qu'a publiés le fils du maréchal Ney. Du reste, à défaut d'autres preuves, l'ordre suivant, adressé le 16 à Grouchy, suffirait pour établir que c'est seulement ce jour-là que Ney a reçu l'injonction formelle d'attaquer les Quatre- Bras. On lit, en effet, dans cet ordre : « Le comte de Valmy « doit se rendre à Gosselies avec le 3e corps de cavalerie, où « il sera à la disposition de M. le prince de la Moskowa... « J'ai l'honneur de vous prévenir que M. le prince de la Mos- « kowa reçoit ordre de se porter, avec les 1er et 2e corps « d'infanterie et le 3e corps de cavalerie, à l'intersection des « chemins dite les Trois-Bras (Quatre-Bras), sur la route de
(1) En 1829, Soult a déclaré au fils <lu maréchal Ney et au colonel Heymès, que l'ordre de faire occuper les Quatre-Bras ne fut donné que le Ifi, après le déjeuner de l'empereur. {Documents, etc., p. 30 )
(2) Voir sa Correspondance avec le fils de Ney, p. 17.
« Bruxelles, et qu'il détachera un corps à Marbais pour se « lier avec vous sur Sombreffe, et seconder au besoin vos « opérations. »
Napoléon formule son deuxième reproche contre Ney dans les termes suivants : « Il laissa en réserve, en avant de Gos- « selies, pour observer Fleuras et assurer sa retraite, le « 1er corps, la division de cavalerie légère de la garde et une « division de cuirassiers de Kellermann, formant un total de « 16,000 hommes d'infanterie, 4,500 de cavalerie et G4 bou- « ches à feu. »
Le maréchal Ney, dans sa lettre du 26 juin 1815, au duc d'Otrante, proleste hautement contre ce reproche, formulé déjà dans les bulletins de la campagne insérés au Moniteur. Il prétend qu'au moment où il eut l'intention de faire avancer la réserve, on lui manda que Napoléon l'avait employée sans même l'en avertir. Le colonel Heymès (i) et le comte d'Erlon (a) certifient l'exactitude de ce fait, en produisant des preuves qui ne permettent plus de le révoquer en doute.
Ce n'est pas à six heures du soir que le prince de la Moskowa songea à faire venir sa réserve, c'est immédiatement après la réception de l'ordre apporté à onze heures et demie du matin par le général Flahaut.
Le comte d'Erlon affirme que dès ce moment il se mit en mesure de porter son corps sur les Quatre-Bras; mais il faut croire que ses préparatifs exigèrent beaucoup de temps, puisque le 1" corps fut rencontré aux environs de Frasnes par Labédoyère, porteur de l'ordre donné en avant de Fleuras, à trois heures et quart (s). S'il y eut quelque faute commise dans cette circonstance, elle doit être attribuée à Drouet, dont les
(1) Voir son Mémoire du 20 juillet 1829.
(2) Lettre du 9 février 1829, au duc d'Elchingcn.
(3) Au moment de cette rencontre, il devait être environ quatre heures» t quart, puisque Labédoyère n'arriva aux Qualre-Bras que vers cinq heures et demie, et que Drouet ne.se montra a une lieue de Saint-Amand que vers cinq heures.
forces auraient dû être prêtes à partir au premier signal.
La cavalerie de Kellermann , qui avait pris les devants , arriva sur le champ de bataille vers trois heures (1). Il n'est donc pas vrai, comme l'affirme Napoléon, que le maréchal Ney laissa sa réserve en avant de Gosselies, et qu'il l'appela seulement à six heures du soir. On doit, du reste, attribuer ces erreurs, dans les Relations de Sainte-Hélène, à la rapidité des événements sous lesquels l'empire s'est écroulé. Obligé de s'embarquer à la hâte, privé de toute communication avec ses maréchaux, Napoléon n'a pas eu le moyen de rassembler les documents nécessaires pour tous les faits qui se rattachent à la catastrophe de Waterloo.
L'auteur des Mémoires reproche encore au maréchal Ney de lui avoir faire perdre trois heures dans sa marche sur Mont-Saint-Jean : « L'avant-garde de l'armée française, dit-il, « n'arriva le 17 devant Waterloo qu'à six heures du soir; sans « de fâcheuses hésitations, elle y fût arrivée à trois heures. « L'empereur en parut fort contrarié. Il dit, en montrant le « soleil : Que ne donnerais-je pas pour avoir aujourd'hui le « pouvoir de Josué et retarder sa marche de deux heures (2). . . « Lorsque Ney parut, l'empereur lui témoigna son mécon- « tentement de tant d'incertitude et de tant de lenteur (3).
Le colonel Heymès contredit de tous points cette allégation. « Il n'est pas vrai, dit-il, que l'empereur ait manifesté son mécontentement au maréchal lorsqu'il le rejoignit à Frasnes, le 17 à dix heures du matin; il n'est pas vrai non plus qu'à cette heure les troupes fussent encore dans leurs bivacs : elles étaient sous les armes depuis la pointe du jour, attendant des ordres de l'empereur. Ce dernier n'arriva devant Planchenoit
(1) D'après le colonel Heymès, le généra! Kellermann arriva à celte heure avec deux régiments de cuirassiers.
(2) Mémoires, t. IX, p. 1G1.
(3) Mémoires, t. IX, p. 97. — Victoires et conquêtes, t. XXIV, p. 194.
qu'après le maréchal; on ne comprend pas dès lorsque Ney ait pu faire perdre à l'empereur « trois heures précieuses qui lui auraient suffi pour écraser les Anglo-Hollandais (i). »
En appuyant cette observation qui nous semble juste, nous sommes loin de vouloir disculper entièrement le prince de la Moskowa. L'histoire lui reprochera toujours de n'avoir pas montré, le 1G et le 17 au matin, la décision et l'activité qui le distinguèrent à Iéna, à Elchingen, à Friedland, à Borodino (2); elle lui reprochera de n'avoir pas fait reconnaître exactement la force de l'armée réunie le 16 aux Quatre-Bras; de n'avoir pas su profiter pendant cette journée de la grande supériorité que lui donnaient ses 56 pièces d'artillerie; enfin, d'avoir exécuté à Waterloo sa première attaque en masses trop profondes et trop rapprochées.
Pour ce qui regarde Grouchy, il est réellement coupable d'avoir perdu de vue le maréchal Bliicher pendant vingt-quatre heures (3), et d'être resté à Gembloux une partie de la journée du 17 et de la matinée du 18, au lieu de marcher sur Wavre.
Napoléon attribue à cette faute la perte delà bataille de Waterloo : « Si le maréchal Grouchy eût campé devant Wavre la « nuit du 17 au 18, l'armée prussienne n'eût fait aucun dé- « tachement pour sauver l'armée anglaise, et celle-ci eût été
(1) Parmi les auteurs français qui ont le plus vivement critiqué Ney, on distingue Gour- 51 ml, les généraux Berlon et Giraud. (Précis des journées des 15, 16, 17 et \8juin 1815. Paris, 1815.) — Parmi les Allemands, Clauscwitz est celui qui a donné les meilleures raisons pour expliquer et jusliOer en partie la conduite du maréchal.
(2) On doit remarquer cependant en faveur du prince de la Moskowa que, vraisemblablement, il n'exécuta point le 17, de grand matin, la marche en avant que l'empereur lui avait prescrite, au dire de Gourgaud, parce qu'il jugea imprudent d'attaquer avec 30,000 hommes Tarmée de Wellington, presque toute entière réunie aux Quatre-Bras. Si quelqu'un perdit un temps précieux le 17, c'est évidemment Napoléon, qui laissa toute cette journée au général anglais.
(3) Il sut le 17 au soir, par le rapport du général Excelmans, que des troupes prussiennes étaient en marche vers Wavre pour se rapprocher de l'armée anglaise. I.e lendemain , à deux heures du matin, il reçut un avis positif qui lui annonçait la concentration de toute l'armée ennemie autour de cette ville. (Ce fait est certifié par Grouchy lui-même.)
« complètement battue par les 69,000 Français qui lui étaient « opposés. »
Cette opinion est fort contestable. En effet, les 34,000 hommes de Grouchy, pour être contenus, n'exigeaient pas absolument la présence de 80,000 Prussiens. La moitié de ce nombre eût suffi; l'autre moitié aurait donc pu arriver à temps sur le champ de bataille de Waterloo (î).
On doit reprocher cependant à Grouchy de n'avoir pris aucune mesure efficace pour rester en communication avec l'empereur.
Comme stratégiste, il manqua de perspicacité en supposant, même après avoir entendu la canonnade de Mont-Saint- Jean , que Blùcher, au lieu de marcher sur le canon par le chemin le plus court, l'attendrait à Wavre. Ce sont là de ces erreurs qui font sans doute un tort immense à la réputation d'un général, mais qui n'entachent pas sa mémoire. Le commandant d'un corps d'armée n'est pas obligé de faire la guerre d'inspiration. Il doit même, en thèse générale, se borner à exécuter les ordres qu'on lui donne. C'est ce que firent Lefebvre à Wùrtzbourg, Bernadotte à Iéna, Drouet à Ligny, et Grouchy à Waterloo. On peut critiquer ou plaindre les généraux qui agissent de la sorte, mais on n'a pas le droit de les conspuer. Il y aurait même un grave inconvénient à ériger en système qu'un commandant de corps détaché doit toujours marcher sur le canon. La conduite de Desaix à Marengo et de Macdonald à Raab est une heureuse témérité , que l'insuccès eût rendue criminelle. Au reste, un chef d'armée n'a pas toujours pour commander ses grands détachements des hommes d'inspiration et de génie. Voilà ce qui réhabilitera jusqu'à un
(1) Grouchy arriva devant Wavre à quatre heures et demie. 11 attaqua Thielman a six heures et le battit. S'il s'était porté directement sur Monl-Saint-Jean, il eut. été suivi par le corps de ce général, et son arrivée sur le champ de bataille dans la soirée n'aurait pas sensiblement amélioré la situation de l'empereur.
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certain point le maréchal Grouchy, dont le principal tort est de n'avoir pas été, le 17 et le 18 juin, l'égal de Desaix.
Napoléon, si injuste pour ses lieutenants, est plus injuste encore envers les généraux alliés.
Il prétend d'abord que Wellington n'aurait pas dû réunir ses forces aux Quatre-Bras : « Cette position, dit-il, était depuis vingt-quatre heures au pouvoir des Français » (1). — Erreur complète! Lorsque Wellington, dans la soirée du 15, désigna les Quatre-Bras pour point de réunion à son armée, il ne savait rien, sinon que les Français avaient soutenu un combat d'avant-poste sur la Sambre, à Thuin et à Lobbes. Si, dès ce moment, il s'était concentré sur Waterloo, comme l'empereur prétend qu'il aurait dû le faire, on l'eût accusé avec raison d'avoir sacrifié Blùcher.
Il avait été convenu, entre les deux généraux, que les Anglo-Néerlandais, en cas d'attaque, se réuniraient aux Quatre- Bras et les Prussiens à Sombreffe.
Ces points étaient bien choisis; le plan d'attaque de l'empereur en offre la preuve.
Wellington agit donc sagement en portant ses troupes à trois ou quatre lieues en avant de Waterloo, pour soutenir de plus près son collègue, qu'il savait engagé depuis le matin avec Napoléon (2).
Si l'on peut lui adresser un reproche, c'est de n'avoir pas pris ses mesures pour concentrer les troupes anglo-néerlandaises, le 16 de grand matin, aux Quatre-Bras. Il devait savoir qu'en un seul jour l'ennemi pouvait atteindre ce point; et, en effet, dès le 15, à six heures et demie du soir, les avant-postes
(1) Mémoires, t. IX, p. 170, et t. VIII, p, 198.
(2) Bliicher dit formellement, dans son Rapport sur les batailles de l.iyny el de Waterloo, que la division du prince d'Orange, attaquée aux Quatre-Bras, était destinée à l appuyer.
de la division Perponcher furent attaqués à Frasnes par un détachement de cavalerie du corps de Reille (1). Quelque temps après arriva la division Bachelu ; évidemment, toute l'aile gauche aurait pu s'y trouver en même temps qu'elle.
Napoléon prétend que Wellington avait choisi une position détestable : « Malgré, dit-il, la diversion opérée en sa faveur « par les 30,000 Prussiens du général Bulow, Wellington eut « deux fois opéré sa retraite, si cela eût été possible. Ainsi, « étrange bizarrerie des événements humains, le mauvais « choix de son champ de bataille, qui rendait toute retraite « impossible, a été la cause de son succès (2). »
Les remarques faites plus haut (chap. XV) prouvent combien, dans cette circonstance, la passion égare l'empereur. 11 est bien plus près de la vérité lorsqu'il soutient qu'après les combats de Ligny et des Quatre-Bras, Wellington aurait dû se retirer derrière la forêt de Soignes par la chaussée de Charleroi ; — faire exécuter à Blûcher un mouvement correspondant par la route de Wavre ; — réunir les deux armées à la pointe du jour sur Bruxelles; — laisser des arrière-gardes pour défendre la forêt; — se couvrir par des abattis et des ouvrages de campagne; — appeler enfin à lui toutes les garnisons de la Belgique et les quatorze régiments débarqués à Ostende (3). L'empereur pense que dans cette position, les alliés l'eussent empêché d'avancer ou de rester plus longtemps en Belgique, 580,000 Russes, Autrichiens et Bavarois étant arrivés sur le Rhin, et devant sous peu de jours atteindre la Marne (4).
Bien que Wellington n'ait point expliqué le motif qui lui fit occuper de préférence la position de Mont-Saint-Jean, nous
(1) Voir le rapport adressé des Quatre-Bras au général Perponcher, par le colonel B. de Saxc-Weimar, le 15, à neuf heures du soir.
(2) T. IX, p. 171.
t3) Mémoires, t. IX, 109.
(4) Cet aveu prouve que napoléon, en commençant la campagne, ne se faisait point illusion sur le résultat final.
croyons qu'il a reculé devant la crainte de faire traverser la forêt pendant la nuit à une année exténuée de fatigue.
Napoléon dit (p. 167 de ses Mémoires) : « L'armée fran- « çaise campa, la nuit du 14 au 15, à une demi -lieue des « avant- postes prussiens, et cependant le maréchal Blû- « cher n'eut connaissance de rien. Lorsque, le 15 dans la « matinée, il apprit, à son quartier général de Namur, que « l'empereur entrait à Charleroi, l'armée prusso-saxonne était « encore cantonnée sur une étendue de pays de trente lieues; « il lui fallait deux jours pour se réunir. »
Ici encore, l'empereur va trop loin dans sa critique.
Blùcher savait dès le 15 que Napoléon avait quitté Paris (î). La nuit suivante, ordre était donné au général Bulow de concentrer ses troupes sur la rive gauche de la Meuse, de manière que le 4'' corps pût arriver en une seule marche à Hanut (2). En même temps, un officier d'état-major avait été expédié à Bruxelles pour arrêter les dernières mesures à prendre; et, hien que Wellington ne crût pas, dit-on, que l'armée française attaquerait d'abord les Prussiens, il avait donné à cet officier l'assurance positive que, le cas échéant, son armée serait concentrée à Nivelles et aux Quatre-Bras vingt-deux heures après le premier coup de canon.
Le 14, entre rieuf et dix heures du soir, Blûcher reçut avis de von Ziethen que les troupes françaises se montraient dans la direction de SoIre-sur-Sambre et de Beaumont (5).
Comme il n'y avait plus alors de doute sur la direction de l'attaque principale, le maréchal prussien donna (à minuit) des ordres de marche' aux divers corps de l'armée.
l) von damitz, i. i, p. 70, cl van Lobknsels, p. il'j.
(2) Mitilair 1Vochenbla.lt, n" 53, 19.
(3) C'est la version prussienne. M. le général Jomlni prétend que Blucher fut averti île rapproche des Français par un tambour de la garde.
Les troupes de soutien des avant-postes de Ziethen se trouvèrent sous les armes le 15 de grand matin. On ne peut donc pas dire que ces avant-postes furent surpris. Au reste, Ziethen se retira lentement et sans se laisser entamer, fit tête pendant quelque temps aux Français à Gilly, et le soir s'arrêta en bon ordre à Fleurus.
Dès que Blùcher eut reçu à Namur l'avis de cette attaque, il dirigea Pirch et Thielman sur Sombreffe, où ils arrivèrent entre onze heures et midi. En ce moment, les troupes de Ziethen étaient massées entre Bry et Ligny.
Ainsi, quelques heures après que l'ennemi eut passé la Sambre, trois corps de l'armée prussienne, constituant une force de 80,000 hommes, se trouvaient réunis dans une position reconnue d'avance (i). C'est là, sans doute, un résultat des plus satisfaisants.
Il faut reconnaître cependant, pour être juste, que si le corps de Vandamme et de Grouchy n'avaient pas perdu quelques heures précieuses, la concentration des trois corps prussiens eût été quasi-impossible. Le village de Fleurus se trouvait en effet trop rapproché de l'ennemi pour être un bon point de ralliement; c'est ce qui a fait dire à Napoléon que Blùcher aurait dû concentrer son armée sur Wavre, où il avait la certitude d'être rejoint par Bulow.
Les auteurs prussiens toutefois sont d'avis que la concentration des quatre corps se fût effectuée, malgré tout, à Fleurus, si le chef du 4e corps avait exécuté immédiatement l'ordre reçu le 15 (à quatre heures du matin), de marcher sur Hanut (2). Mais le 15 au soir, Blùcher savait que son ordre n'avait pas été exécuté, et que Bulow resterait en arrière (3). Si malgré
(1) Cahmichael Smyth, p. 301.
(2) Voir, pour la justification de ce fait, les documents insérés dans ïeMititair Wochcnblalt, 1845, n»« 5 et 6.
(3) Voir VAN LOBRNSF.LS, p. 124.
cette circonstance le maréchal persista à resler en position, au lieu de marcher sur la Dyle, c'est qu'il jugea moins important sans doute de rallier 50,000 hommes que de se tenir à proximité des Quatre-Bras, où il savait que l'armée anglo-néerlandaise devait se porter. Napoléon lui-même semble avoir justifié indirectement cette résolution dans le passage suivant de ses Mémoires, où il reproche à Blùcher de ne s'être pas dirigé, après la bataille de Ligny, sur les Quatre-Bras ou sur Waterloo : « C'eût été le moyen le plus sûr, dit-il, de rallier les « troupes anglo-néerlandaises. En faisant le contraire, le « maréchal prussien commit une faute grave. Le 16, il n'était « qu'à 5,000 toises du prince d'Orange, et séparé de lui par « une bonne chaussée. Dans la soirée du 17, au contraire, il « y avait entre lui et l'armée alliée 10,000 toises et un terrain « qui n'offrait que des défilés et des chemins impraticables. »
Quant au reproche fait à Blùcher d'avoir accepté la bataille le 16, il n'est pas fondé, puisque ce jour même, à une heure de l'après-midi, Wellington était venu trouver le maréchal sur la hauteur du Moulin de Bussy, et lui avait promis (i) que l'armée anglo-néerlandaise, réunie aux Quatre-Bras, s'avancerait par Frasnes et Gosselies pour attaquer l'ennemi en flanc et le forcer à battre en retraite sur Charleroi.
Le duc de Wellington avait, dit-on, la ferme conviction que, vers deux heures, un nombre suffisant de troupes seraient concentrées aux Quatre-Bras pour prendre l'offensive (a). C'est en échangeant ces assurances que les deux généraux se séparèrent : l'un courut aux Quatre-Bras , et l'autre donna les derniers ordres pour la bataille de Ligny (s).
Blùcher se trouva donc le 16 dans les mêmes conditions
(1) VON DAMITZ.t. II, p. 17.
(2) VAN LOBENSELS, p. 144.
(3) VAN LOBENSELS, p. 143.
où Wellington s'était placé le 18, à Waterloo. Ni l'un ni l'autre, en acceptant le combat dans ces conditions, ne peuvent être accusés d'avoir violé les règles de l'art de la guerre.
Toutefois, le maréchal prussien fit plusieurs fautes qui doivent être signalées. Il choisit mal sa position; — ne tira point de sa nombreuse cavalerie (92 escadrons) tout le parti possible (i) ; — laissa son aile droite en l'air, et affaiblit son centre au moment même où tous les efforts de l'ennemi allaient se porter sur ce point.
Quelques auteurs (2) ont cherché à justifier la position aventurée de l'aile droite, par la nécessité où se trouvait Blùcher de maintenir ses communications avec l'armée anglonéerlandaise; mais cette excuse ne peut être admise. On est plus près en effet de compromettre que de favoriser la jonction des secours, lorsqu'on allonge une aile au point de rendre l'attaque de ce côté plus facile que sur tout autre point. Si Napoléon, inspiré par la belle manœuvre de Frédéric à Leuthen, avait débordé par sa gauche renforcée la droite ennemie et gagné la ligne de communication de Blûcher avec les Anglo-Néerlandais, il aurait séparé les deux armées, et, dans tous les cas, rendu impossible la marche directe deLigny sur les Quatre-Bras, marche que Napoléon reproche au maréchal prussien de n'avoir pas tentée après la bataille du 16.
(1) La position, du reste, n'offrait pas un terrain favorable à l'action de celte arme.
(2) Entre autres Van Lobensels : « L'opinion est assez unanime que la position prise par le général prussien était très-bien choisie, toujours en considérant lliypothèse déjà indiquée. »