‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 51 sur 86 · DE VAULABELLE · texte numérisé non relu

DE VAULABELLE

(2) M. de Beauchamp, entre autres, prétend que Napoléon céda à la frayeur et se glissa â travers ses soldats : « Préférant la vie avant tout, dit-il, l'empereur abandonna ou trahit ceux « qui moururent pour lui. » T. IV, p. 343. Il faut pousser la passion bien loin pour accuser de lâcheté un homme tel que Bonaparte !

(3) Pour ne pas entraver le récit des événements, nous renvoyons à la fin du chapitre une note, dans laquelle nous apprécions le jugement que Napoléon a porté sur la conduite de ses généraux, ainsi que sur celle de Wellington et de Bliicher.

(4) Grouchy affirme qu'il apprit seulement le désastre le 19, à onze heures du matin.

joindre. Mais, dans la nuit du 21, Napoléon jugea nécessaire de partir pour Paris, où de graves intérêts réclamaient sa présence.

Cette résolution a été blâmée par quelques historiens, louée par d'autres. Quoi qu'on en puisse penser, il est certain que l'empereur ne produisit pas l'effet qu'il attendait, et que, loin de contenir les passions, sa présence dans un pareil moment ne servit qu'à les encourager (1). En voyant ce rare génie, tant de fois vainqueur de l'Europe, rentrer seul dans sa capitale, laissant derrière lui son armée dans une déroute complète, les haines de parti, les ambitions longtemps contenues, toutes les passions dont le despotisme avait triomphé, se réveillèrent pleines d'espoir et d'énergie. Jamais l'empereur, même après les désastres de Moscou et de Leipzig, n'avait paru aussi amoindri, aussi près de sa fin. A la tête de l'armée, au contraire, il eût imposé à l'ennemi et rassuré ses partisans, car on pouvait attendre encore quelque prodige de celui qui tant de fois avait étonné le monde par les ressources imprévues de son génie militaire.

Le roi Joseph, qui avait blâmé le départ de Laon, prétend que Napoléon fut décidé à venir au sein de la capitale par le billet suivant du président de la Chambre des Députés: «Les « plus grands revers ne seraient pas capables d'ébranler le « dévouement de tous les membres du Corps législatif; c'est « dans ce moment surtout que l'empereur reconnaîtrait qu'il « n'a dans le Corps législatif que des admirateurs passionnés « et des amis intrépides (2). »

(1) I.e baron Fain , »ecrétairede Napoléon, affirme dans les Mémoires publiés à Londres en 1819, que l'empereur dit à ceux qui lu! conseillaient d'aller a Taris:» Puisque vous le « jugez nécessaire, j'irai à Paris, mais je suis persuadé que vous me faites faire une soltis. . .< Ma vraie place est Ici. » il est difficile d'admettre cependant que Napoléon ait pu agir et parler de la sorte.

(2) Mémoires de Joseph, t. X, p. 23.ï.

Ce billet, écrit à la réception de la nouvelle victoire de Ligny, parvint à l'empereur Immédiatement après l'échec de Waterloo.

L'empereur vit bientôt qu'il avait eu tort de prendre ces protestations au sérieux. Un premier coup d'œil lui donna la conviction que tout était changé à Paris, et que l'espoir d'opposer une résistance nationale aux derniers efforts de la coalition devait être complètement abandonné.

Les Français, qui lui avaient tout pardonné, tout, jusqu'à la confiscation de leurs libertés, jusqu'à ses folies guerrières, si ruineuses et si sanglantes, ne lui pardonnèrent point d'avoir été vaincu. Aux yeux de ce peuple inconstant, le succès tient lieu de toute chose. Il a des hommages sincères pour la liberté triomphante et des complaisances inouïes pour le despotisme, qui lui donne, ou lui promet seulement la gloire. Avec plus d'intelligence et de générosité qu'aucun autre peuple , il manque à un haut degré de constance dans les idées et de fixité dans les principes. La légitimité pour lui est dans le succès. Il passe tout aux forts jusqu'au jour où ils cessent de l'être. Napoléon avait exploité cette faiblesse ; il en fut la victime : c'était inévitable !

En 1808, l'empereur avait écrit à Ferdinand: « Votre Al- « tesse n'aura plus d'amis si jamais elle est malheureuse. Les « peuples se vengent volontiers des hommages qu'ils nous « rendent (i). » Sept ans après, il put se convaincre de l'amère vérité de ces paroles. L'homme du destin tomba comme il devait tomber. La victoire l'avait élevé au trône; un désastre l'en fit descendre. Aucun pouvoir nouveau ne résiste à la mauvaise fortune. La débâcle de l'empire en offre une preuve éclatante. La fière nation, que Bonaparte croyait avoir accoutumée au frein, et qui longtemps en effet entretint par ses acclamations enthousiastes les illusions du grand capitaine, maintenant désabusée et libre, se vengea, mais de la plus mauvaise manière !

(1) Lettre du 14 avril.

Au lieu de soutenir le héros quand il pouvait encore défendre la patrie avec 70,000 bras dévoués, elle repoussa le secours de son génie, et sans pudeur comme sans honte ouvrit les portes de la capitale à ses ennemis triomphants. Les fonctionnaires que Napoléon avait comblés de faveurs, les agents que sa libéralité avait enrichis, son sénat si complaisant et si servile aux jours de sa puissance, ses maréchaux mêmes, qui les derniers auraient dû lui rester fidèles, furent les plus empressés à le trahir. « On peut encore tenter la fortune avec les ressources qui restent à la France! » s'écriaient

Labédoyère, Carnot, Davoust « C'est faux, répondit Ney,

« encore tout couvert du sang de Waterloo; on vous trompe, « Wellington est à Nivelles avec 80,000 hommes; les Prus- « siens sont loin d'être battus. En sept jours, l'ennemi sera « aux portes de la capitale; vous n'avez plus d'autre moyen

« de salut que de lui faire des propositions (î) » Indigne

langage dans la bouche de celui que l'armée avait surnommé le brave des braves, et qui venait encore de justifier ce titre d'une manière si éclatante (2)! Lui et ses pareils prouvèrent en cette circonstance que le génie militaire ne s'allie pas toujours aux vertus du citoyen.

Ce n'est pas à Waterloo, c'est à Paris, au milieu des gens comblés de faveurs, que le cri sauve qui peut fut poussé. Le bouillant Labédoyère eut raison de dire, en jetant un regard de feu sur ses collègues du sénat : « Malheur à ces généraux vils « qui méditent peut-être en ce moment de nouvelles trahi- « sons! Depuis dix ans, il ne s'est fait entendre ici que des « voix adulatrices ! »

(1) >ey se permit cette incroyable sortie après la lecture faite par Carnot d'un bulletin quelque peu rassurant sur la bataille de Waterloo. {Séance de la Chambre des Pairs , du 22 juin.)

(2) Cette conduite semble confirmer l'opinion de ceux qui prétendent qu'après sa défection, Ney ne fut plus le même homme. II était atteint d'un sombre désespoir : « Vous voyez ces boulets, dit-il aux Quatre-Bras, eh bien, je voudrais qu'ils m'entrassent tous dans « venir* !

Désabusé, dégoûté peut-être par ces cruelles déceptions, par les honteuses intrigues qui s'ourdissaient autour de lui, Napoléon abdiqua pour la seconde fois, malgré les protestations de quelques-uns de ses anciens ennemis, devenus ses partisans au jour du malheur.

Il avait espéré qu'on proclamerait son fils, mais la majorité des pairs ne voulant rien préjuger, nomma, de concert avec l'autre chambre, un gouvernement de cinq membres, composé du duc de Vicence, du baron Quinette, du duc d'Otrante, du général Carnot et de M. Grenier.

L'un des premiers actes de ce gouvernement fut d'envoyer des commissaires, sous la présidence de La Fayette, aux souverains alliés pour obtenir une suspension d'armes et traiter de la paix (1). Mais ces délégués n'ayant pas même réussi à obtenir une audience des souverains, on nomma une autre commission, chargée de négocier un armistice avec les généraux vainqueurs.

Nous avons laissé l'armée alliée poursuivant les colonnes ennemies avec toute la vigueur dont elle était capable.

Le 21, contrairement aux prévisions de Napoléon, elle passa la frontière française sur plusieurs points (2). Cette précipitation avait un double but, l'un militaire, l'autre politique. Le but militaire était de profiter du morcellement de l'armée française et du désarroi produit dans la capitale par le désastre imprévu de Waterloo. Le but politique, qu'on n'avouait pas, mais que les diplomates russes et autrichiens ne tardèrent

(1) Cette commission écrivit de Laon, le 26 juin, à M. Bignon, ministre provisoire des affaires étrangères : « Il est de notre devoir d'observer que l'évasion de Napoléon, avant l'issue des « négociations , serait regardée comme une mauvaise foi de notre part et pourrait compro- « mettre essentiellement le salut de la France. » Ceci explique pourquoi Fouché fit garder l'empereur à vue dans la Malmaison.

(2) C'est le 20, à Bruxelles, que Blucher et Wellington avaient arrêté, de commun accord, le projet de marcher sur Paris.

point à signaler, était d'assurer, par une marche rapide, à la Prusse et à l'Angleterre une influence dominante dans la solution définitive des affaires à Paris. A cette époque, en effet, les Russes étaient encore sur le Mein près de Francfort, et les Autrichiens en deçà du pont de Bàle. Tout pouvait donc être fini avant leur arrivée. C'est ce que Wellington, avec sa pénétration ordinaire, avait parfaitement compris.

Le 25, Blùeher et le duc eurent une conférence à Châtillon. Us convinrent de marcher sur la capitale par la rive droite de l'Oise, en passant par Compiègne, et d'envoyer seulement dans la direction de Laon quelques détachements de cavalerie (1).

Blùeher, après avoir pris Avesnes et Guise, cerna la Fère dans la journée du 25, et laissa en arrière une partie de ses troupes, sous les ordres du prince Auguste, pour assiéger Maubeuge, Landrecies, Mariembourg, Philippeville et Rocroy .

Depuis le 25, le 2me corps néerlandais, sous les ordres du prince Frédéric des Pays-Bas, avait fait quelques démonstrations sur le Quesnoy. Ces démonstrations n'ayant pas donné une haute opinion de l'énergie de la défense, on ouvrit contre la place une vive canonnade dans la journée du 27. Deux jours après, le Quesnoy se rendit.

A la même date, les troupes hollandaises commencèrent leurs opérations contre Valenciennes. La place fut canonnée pendant trois jours sans aucun résultat; puis le siège tourna en longueur faute de matériel. Il se prolongea sous forme de blocus jusqu'au 20 juillet. Ce jour-là, Condé reconnut également Louis XVIII pour roi des Français.

L'armée anglaise prit part à ces opérations, que l'insuffisance des garnisons, le mauvais état du matériel et le manque de patriotisme chez les habitants rendaient en général peu difficiles.

(l) Par ce mouvement , on tournait l'armée française qui était à Laon et à Soissons.

Le 25 juin, la division Colville s'empara par escalade de la citadelle de Cambray. Le lendemain, les troupes de Wellington entrèrent dans Péronne, après avoir enlevé de vive force l'ouvrage à cornes établi sur la rive gauche de la Somme.

Enfin, dans la journée du 28, Blûcher s'empara par surprise de Villers-Cotterets.

Pendant ce temps, l'armée française se dirigeait de Laon (î) sur Soissons; Grouchy marchait de Reims vers Nanteuilsur-Marne , et Vandamme remontait la Meuse , cherchant à gagner Lagny par la Ferté-Milon et Meaux.

Le 29, les premières troupes françaises prirent position devant Paris, sur la rive droite de la Seine. Le maréchal Davoust vint se mettre à leur tête par ordre de la commission de gouvernement.

Du 29 au 50, l'armée de Wellington passa l'Oise. Arrivé à Gonesse, le duc fut obligé de calmer l'ardeur guerrière du maréchal prussien, qui voulait immédiatement attaquer Paris : « Il ne faut pas, lui écrivit-il, nous exposer à des pertes sé- « rieuses sans nécessité. En attendant quelques jours, nous « aurons l'armée du prince de Schwartzenberg, et avec elle

« les souverains alliés, qui décideront du parti à prendre

« Il est vrai que nous n'aurons pas la vaine gloire d'entrer à « Paris à la tête de nos armées victorieuses; mais, ainsi que « je l'ai déjà expliqué à Votre Altesse, je doute que nous ayons « actuellement les moyens de réussir dans une attaque contre « cette ville (2) . »

Pendant que Wellington adressait à son bouillant collaborateur (3) ces sages conseils, la commission de gouvernement, en vertu de ses pleins pouvoirs, lui envoya des commissaires

[D Elle avait quitte Laon le 27.

(2) Lettre du 2 juillet.

(3) Qualification que lui donna le duc dans s»letlre du 26 juin 1815, du prince de Schwartzenberg.

pour obtenir un armistice et sonder les dispositions des souverains alliés à legard du gouvernement de la France. Émanation de deux chambres où les Bourbons avaient peu d'amis, les commissaires devaient insister sur ce point, « que la dynastie de Napoléon pouvait être conservée sans danger de guerre, et que les Bourbons, au contraire, étaient incompatibles avec le repos général de la France et de l'Europe (1). » Wellington reçut les commissaires avec bienveillance, et leur déclara de prime abord qu'il était disposé à conclure un armistice pour sauver Paris du danger qui le menaçait (2). Sur les autres points, il ne fut pas moins explicite. Les commissaires lui ayant exposé l'état de l'opinion en France et la possibilité de fixer les bases d'une convention raisonnable en proclamant Napoléon il (3), Wellington répondit que, comme individu, il croyait que l'Europe, sous la régence de ce prince, ne pourrait jouir d'aucune sécurité et la France d'aucun repos (4). En conséquence il insista auprès des plénipotentiaires, en son nom particulier, pour la restauration immédiate et sans conditions du roi légitime. MM. de Valence et de Flaugergues objectèrent que, puisque la famille des Bourbons paraissait une condition essentielle aux alliés pour le rétablissement de l'ordre et de la paix, il était un autre prince de la famille, le duc d'Orléans, qui offrait plus de gages de sécurité pour la France. Wellington rejeta cette ouverture, en faisant observer que le duc d'Orléans ne serait qu'un usurpateur de bonne maison ; que du reste, son Altesse Royale n'accepterait pas la couronne, et que si elle l'acceptait momentanément, ce ne

(1) Extrait des Instrtictions données aux plénipotentiaires le 23 juin 1815.

(2) Voir sa lettre, datée de Gonesse le 12 juillet, aux commissaires français.

(3) Les commissaires étaient inspirés par Fouché, qui, dans le principe, se montra disposé à accepter n'importe quel roi, sauf Louis XVIII. M. de Beauchamp dit « qu'il fut question du duc d'Orléans, du roi de Saxe et d'un prince de la maison d'Orange. » (T. IV, p. 390 et 391.)

(4) Déjà, avant la bataille de Waterloo , Fouché avait pressenti Wellington sur ce point : il savait donc que le général anglais ne voulait ni de Napoléon, ni d'une régence présidée par Marie-Louise. (Voir Capefigue : les Cent jours, t. II, p. 245.)

serait que pour la rendre à Louis XVIII (1) : « Rappelez donc « votre roi légitime, leur dit le général, et cela sans perdre « de temps, parce qu'alors on ne croira pas que vous avez été « contraints par les alliés à prendre ce parti (2). »

Ce conseil excellent aurait épargné à la France bien des maux, si ses mandataires avaient eu assez d'intelligence et de patriotisme pour l'accepter. Les chambres, malheureusement, n'étaient pas à la hauteur des circonstances. Avant le départ de Napoléon pour l'armée, et pendant même qu'il se trouvait aux prises avec l'ennemi, elles avaient gaspillé leur temps en discussions sans but comme sans utilité. Ainsi, quand il s'agissait d'armer le pays pour résister à une agression formidable, les députés ne se préoccupèrent que de la nécessité de faire une constitution et de réprimer certains empiétements d'autorité. Après la catastrophe, leur contenance fut plus misérable encore. Au lieu de soutenir franchement le chef de l'armée, de l'investir même de la dictature, seul moyen de sauver une nation envahie par l'étranger, elles abandonnèrent le grand capitaine malheureux et se livrèrent à la discrétion d'un gouvernement provisoire, dont Fouché était l'âme et la tète. Dans un moment où il aurait fallu organiser fortement la résistance nationale, « la Chambre s'amusait, dit un historien, à examiner philosophiquement si les Antonin, les Trajan, les Màrc-Aurèle avaient aboli la confiscation; et elle considérait comme une grande mesure de salut public, d'avoir remplacé la médaille des députés par l'écharpe tricolore... »

La proclamation immédiate, spontanée de Louis XVIII eût sauvée la situation, car les alliés avaient déclaré ofïiciel-

(1) Capkfigue -.les Cent jours, 1. 1], p. 307.

(2) Lettre de Wellington à tord Balhursl, 2 juillet 1815.

(-4) L'assemblée déclara, à la vérité, que Napoléon II était empereur par le fait de l'abdication de Napoléon I", mais elle ne le proclama point et ne nomma point de régence. C'était faire trop ou trop peu.

lement que leur seul but était de renverser l'usurpateur et de réintégrer les Bourbons. Ce but atteint, la marche de leurs armées sur Paris serait devenue sans objet, et peutêtre même l'occupation de la France ne leur eût-elle point semblé nécessaire. Mais la Chambre, pusillanime jusqu'au bout, n'osa crier ni vive l'empereur, ni vive le roi (i) ; d'autre part, les plénipotentiaires de la commission de gouvernement ne cessaient de répéter à Wellington, « que toute forme de gouvernement, toute dynastie convenait mieux à la France que les Bourbons de la branche aînée... » Ainsi, après avoir renié l'homme de guerre, on n'osait pas proclamer franchement l'homme de paix. Le peuple seul parut un moment logique en proposant à Napoléon de le mettre à la tête des sections armées , et de lui conférer la dictature à des conditions révolutionnaires. Mais le restaurateur de l'autorité en France eut peur de la démocratie, et il préféra se résoudre à demeurer seul contre tous.

Le 25 juin, Napoléon se retira à la Malmaison avec quelques serviteurs fidèles. Son âme, moins ferme dans ce moment suprême qu'elle n'aurait dû l'être, semblait résignée aux derniers sacrifices.

Mais il ne suffisait point aux souverains alliés de voir celui qui naguère était le maître de l'Europe surveillé maintenant par Fouché dans sa résidence impériale.... Wellington, après avoir consulté Blùcher, informa les commissaires, sous la date du 29 juin, « qu'aucun armistice ne pouvait se faire tant que « Napoléon Bonaparte serait à Paris et en liberté. »

En conséquence les opérations furent poursuivies, malgré le désir du général anglais de préserver Paris d'une attaque de vive force. Blûcher, du reste, fit tout ce qu'il put pour arrivera une solution violente. Au moment même où son collègue

(l) Voir les ridicules procès-verbaux de la Chambre des Députés, du 28 juin au 8 juillet.

négociait avec les commissaires français, il passa la Seine au Pecq (1). Ce mouvement hasardé, entrepris pour tourner les ouvrages au nord de la capitale, isolait complètement l'armée prussienne. Le général Excelinans attaqua brusquement l'avant-garde de cette armée et lui fit éprouver des pertes considérables.

La faute de Blùcher eût coûté cher aux alliés, si dans ce moment un bon général se fût mis à la tête des troupes françaises concentrées autour de Paris.

Napoléon jugeant l'occasion favorable pour prendre une revanche, offrit au gouvernement provisoire de ressaisir le commandement à titre de général et non d'empereur (2). Il comptait sur un succès, qui eût facilité les négociations et permis à la grande armée de prendre congé de la France par une victoire. Mais cette noble proposition fut écartée par les basses intrigues de Fouché. Carnot seul, un ancien proscrit de Bonaparte, devenu son appui dans le malheur, soutint qu'il fallait combattre encore, et toujours combattre !

Après cette dernière tentative, il ne restait à l'empereur qu'à se rendre une seconde fois en exil. Il quitta la Malmaison, le 29 juin, à cinq heures du soir. A peine eut-il pris le chemin de Rochefort, qu'un parti de Prussiens envahit sa résidence. On assure que les soldats de ce détachement se montrèrent furieux d'avoir manqué l'illustre victime que Blùcher avait juré de prendre à la tête de ses colonnes (5).

(1) TitiBAUDEAU , t. X , p. 436 , affirme que ce mouvement fut concerté avec Wellington à Gonesse. I.e général de Vaudoncourt prétend que ce fut une opération toute politique, ayant pour but d'intercepter les communications de Paris avec la moitié des départements et de forcer ainsi cette ville à capituler. Il pense toutefois que Wellington ne l'aurait pas conseillée s'il n'avait eu la certitude que le commandant en chef de l'armée française ne s'y opposerait pas. C'est aussi l'opinion du général Muffling (V. t. IV, p. 51) et celle des Victoires et conquêtes, t. XXIV, p. 276 et 277,

(2) Ce fut le général Becker qu'il chargea de faire cette ofïïe au gouvernement provisoire. (Victoires et conquêtes, t. XXIV, p. 269.)

(3) Thibaudeau, t. X, p. 446 ; Capkfigue, Hist. de la Restauration, t. II, p. 552 ; de Vaubon-

COURT, t. IV, p. 205.

Le départ de l'empereur, si habilement préparé par les intrigues de Fouché, aplanit une grande difficulté et simplifia la tâche des commissaires du gouvernement provisoire (1).

Wellington exigea, comme première condition, leloignement de toutes les troupes françaises derrière la Loire. On tomba d'accord sur ce point, ainsi que sur tous les autres ; de sorte que, dans la nuit du 5 au 4 juillet, une convention put être signée entre Blùcher, Wellington et le prince d'EckmûhL Cette convention porte qu'en trois jours l'armée devait évacuer la capitale, et, en huit jours, se porter derrière la Loire avec son matériel, son artillerie, sa caisse et les propriétés des régiments.

C'était, saufle mot, une capitulation véritable. Pour l'obtenir, Davoust s'était adressé par écrit au général Ziethen, commandant l'avant-garde prussienne et n'avait recueilli que l'humiliation de cette réponse laconique : « Je n'ose même « pas annoncer la demande d'une capitulation au prince Blù- « cher, mais si la ville et l'armée veulent se rendre, j'accep- « terai une suspension d'armes (2). »

Fouché fut plus heureux auprès de Wellington (5), parce que le duc voulait en finir avant l'arrivée des Russes et des Autrichiens, pour donner une impulsion anglaise au nouveau gouvernement et mettre son pays en possession de l'influence morale qu'Alexandre avait exercée en 1814.

Quelque humiliante que fût cette négociation pour l'armée française, on ne doit en rendre responsables ni Davoust, ni Fouché seul. Un conseil de défense, où siégeaient entre autres

(1) cotaient de nouveaux commissaires; les autres avaient complètement échoué a Gouesse.

(2) Lettre du 2 juillet 1815. (de Vaudoncourt, t. IV, p. 262 )

Déjà, le 30 juin, Davoust avait fait une démarche analogue auprès des généraux alliés pour obtenir une suspension d'armes. Wellington rejeta cette demande en termes polis, mais Blùcher fit une réponse grossière. (Voir dr Vaudoncourt, t. V, p. 257)

(3) Le secret de ces Intrigues est révélé dans un livre Intitulé : Inlerresslng facts, etc., by Macirone. London, 1817, p. 47 et suivantes.

Soult et Masséna, avait signé, le 2 juillet, à trois heures du matin, un avis qui marque l'abaissement général des caractères à cette époque (1) .

Pénible rapprochement : « En 1812, 45,000 Français avaient disputé le terrain à 150,000 étrangers sans craindre leur irruption dans Paris ; ils n'avaient capitulé que les armes à la main, couverts du sang de l'ennemi ; et avec 80,000 Français, Davoust n'avait pas osé combattre 100,000 Anglo-Prussiens: il s'était rendu l'épée dans le fourreau (2) ! » La postérité reconnaîtra que cette honte n'eût pas été infligée à la France, si les maréchaux Ney, Mortier, Grouchy, Masséna et Soult avaient eu le patriotisme des simples soldats et des ouvriers des faubourgs (s).

Les alliés s'établirent, dès le 4, dans les postes de Neuilly et de Saint-Denis. Les barrières furent occupées le 6. Le lendemain Wellington et Blùcher entrèrent dans la capitale, où ils furent reçus avec des démonstrations peu honorables pour le caractère français.

Sa Majesté Louis XVIII arriva le 6 (4). Ce fut sur les instances de Wellington et contre l'avis de Talleyrand que le roi avait suivi de si près les armées conquérantes (5). Cette imprudence, comme on l'appela d'abord, eut tout le résultat qu'en attendait le duc. Elle dérouta les soutiens de Bonaparte, raffermit les partisans des Bourbons, décida enfin les timides

(1) de vaudoncourt, t. IV, p. 239, donne de curieux détails sur ce conseil de guerre, qui fut une espèce de comédie arrangée pour les besoins de la cause par Fouché et Davoust.

Carnot seul, dans le gouvernement provisoire, vota contre la capitulation.

(2) T1I1BAUDF.AU.

(3) Il est juste de faire observer cependant qu'un nouvel acte d'héroïsme de l'armée n'aurait point sauvé la France, car 60,000 Bavarois et Allemands étaient arrivés sur la Marne, et derrière eux venaient, à quinze marches de distance , 200,000 Russes et 185,000 Autrichiens. Mais il y a des cas où une armée doit combattre seulement pour sauver l'honneur national , et c'est ce que ne comprit point le gouvernement provisoire en 1815.

(4) Louis XVIII fut suivi, a quelques heures d'intervalle, par le roi de Prusse, les empereurs d'Autriche et de Russie.

(5) Voir la lettre de Wellington au ) rinre de Talleyrand, 24 juin 1815.

et les intrigants à servir la cause de la légitimité. Nous avons constaté, dans d'autres circonstances, que les vues du général anglais étaient souvent plus justes que celles des hommes d'État à grande réputation. Cette fois encore, il prouva qu'il connaissait mieux l'état des esprits en France que le subtil et trop célèbre prince de Bénévent.

On n'a pas fait assez ressortir le rôle important que joua le duc de Wellington dans les deux restaurations. En 4814, ce fut dans son armée que s'éleva le premier cri de vive le roi! et, en 1815, ce fut encore lui qui, avec l'assistance de Fouché, prépara les voies à la rentrée de Louis XVIII. Dans cette dernière occurrence sa tâche offrait plus d'un genre de difficultés. Il fallait obtenir l'éloignement de l'empereur et de l'armée française, — neutraliser l'action des Chambres, où l'on ne cessait de crier : pas de Bourbons (î) ! — éviter un soulèvement du peuple, qui joignait ses vœux à ceux de l'armée pour le rétablissement de la dynastie impériale ; — il fallait tenir tête aussi aux exaltés du parti légitime, qui auraient tout compromis par leur exagération ; — il fallait même, jusqu'à un certain point, vaincre sinon la répugnance, au moins la tiédeur que montraient les souverains alliés à l'égard de Louis XVIII (2).

Pour surmonter ces difficultés Wellington avait l'appui de Fouché, depuis longtemps en relation avec lui par l'intermédiaire de deux agents secrets (Macirone et le général Tromeling). On a reproché au duc d'avoir choisi un intermédiaire

(1) Le 1" juillet, une adresse pour la proscription des Bourbons fut lue et applaudie à la Chambre des Députés.

(2) Cela résulte entre autres de la lettre suivante de Wellington à Dumouriez :

« A mon arrivée à Paris, je savais que les alliés n'étalent pas du tout déterminés en faveur du roi ; que les . . . . surtout ne voulaient pas la Restauration ; que l'armée et les assemblées étaient contraires ; qu'il y avait quatre provinces en état de rébellion ; que d'autres, y compris Paris, étaient très-froides. Il était tres-clair pour moi que si je n'intéressais pas Fouché à la Restauration, Sa Majesté eût été obligée de rester à Saint-Denis, au moins jusqu'à l'arrivée des souverains; ce qui aurait en tout cas nui à son autorité et sa dignité... J'ai conseillé à Sa Majesté de prendre Fouché à son service... et je suis parfaitement certain que le roi doit sa restauration tranquille a ce conseil. »

si peu honorable ; mais nous ne pouvons pas nous associer à ce reproche. Dans les moments de crise et lorsqu'il s'agit d'atteindre un but utile, on n'a pas toujours le choix des hommes et des moyens. Fouché montra sans doute peu de caractère et de probité politique au milieu des intrigues qui signalèrent cette époque ; mais Wellington ne pouvait ni méconnaître ni dédaigner l'habileté de ce personnage. Nul mieux que lui n'était apte à préparer l'opinion dans le sens de la restauration de Louis XVIII ; et cette raison seuledevait engager le général anglais à s'appuyer sur lui. Au reste, Wellington connaissait les idées libérales et la tolérance de Fouché. Il sentait que l'intervention de cet homme serait nécessaire pour contrebalancer l'influence des conseillers habituels du roi .C'est même, croyonsnous, la seule raison pour laquelle il proposa à Louis XVIII de le prendre pour ministre de la police, et d'exclure du conseil M. de Blacas, qui avait si mal servi la cause légitimiste par ses idées rétrogades. Wellington n'eut pas à regretter ce conseil.

Fouché, à peine investi de ses nouvelles fonctions, adressa au roi un long mémoire pour lui exposer son système de tolérance et de modération. Ce système, il l'avait annoncé au duc dans les termes suivants (1) : « Il est essentiel que les armées anglo-prussiennes hâtent leur mouvement sur Paris ; il ne faut plus qu'il y ait du sang répandu. Je réponds de Paris et de sa soumission; que le roi donne des garanties, qu'il établisse dans ses proclamations un système large et constitutionnel, et la restauration se fera toute seule, etc.. »

Ces idées étaient au fond celles du général anglais, qui non-seulement les approuva, mais encore fit tout ce qui dépendait de lui pour les faire prévaloir: « Il est essentiel, « écrivait-il au roi, que Votre Majesté se fasse précéder par « quelque document au acte qui annonce des intentions

(1) Lettre du 24 juin 1815.

« d'oubli et de pardon, et qui promette de marcher dans les « voies de la Charte (i). »

De l'ensemble de ces faits, il résulte évidemment que Wellington fut le principal restaurateur du trône de Louis XVIII. Un historien français (2) dit à ce propos : « La seule tête po- « litique que l'on voulait faire agir pour la solution de la « crise, c'était le duc de Wellington. Fouché avait pris une « haute opinion de lui; il le croyait appelé à un grand rôle, et « plus capable qu'aucun autre de comprendre la situation « réelle des affaires. »

Fidèle à ses principes d'ordre et de modération, le duc traita le peuple français avec les égards dus à des adversaires loyaux que le malheur accable. Avant de passer la frontière, il avait engagé les soldats sous ses ordres à se rappeler « que « leurs souverains respectifs étaient alliés de sa Majesté « Louis XVIII, et qu'en conséquence la France devait être « traitée comme un pays ami (5). » Il défendit « de rien prendre sans payer » et pour rendre cette défense plus solennelle, il la communiqua au peuple français par une proclamation datée de Malplaquet, 22 juin (4).

Dans toutes les négociations qui eurent lieu à cette époque, le général anglais fit pencher son influence du côté de la modération. Quand Blûcher voulait prendre quelque parti violent, il essayait de le calmer ou de gagner du temps, en invoquant la nécessité d'attendre les souverains alliés et de n'agir que d'après leurs communes résolutions. C'est ainsi qu'il s'opposa au projet de frapper immédiatement un impôt de

(1) CjkPKFicrE. Htst. de la Restauration, t. II, p. 460.

(2) Capefigue. Les Cent jours, t. II, p. 306.

(3) Ordre du jour, daté de Nivelles, 20 juin 1815.

(4) Il tint la main à ce que cet ordre fût ponctuellement exécuté. Nous en trouvons la preuve dans la lettre excessivement sévère qu'il écrivit le 27 juin à un général néerlandais, pour se plaindre du manque d'ordre et de discipline de ses troupes, ainsi que de leur penchant irrésistible pour le pillage.

100,000,000 de fr. sur la ville de Paris, et qu'il empêcha la destruction de la colonne d'Austerlitz, que son collègue, par esprit de représailles, voulait immoler à l'orgueil de la coalition (1). Dans l'affaire du pont d'Iéna, le duc montra autant d'énergie que de fermeté. Déjà Blùcher avait fait préparer les mines destinées à renverser les arches de ce pont. Wellington épuisa tous les moyens de conciliation pour prévenir un acte aussi barbare; ne pouvant rien obtenir, et voyant la ruine du pont imminente, il fit placer sur ce monument une sentinelle anglaise, déclarant que si on le faisait sauter, il considérerait ce fait comme une rupture avec la Grande-Bretagne (2).

Le duc avait horreur des actes de vandalisme. Bien loin d'exciter ses troupes à venger sur les monuments de Paris les échecs des alliés, il intervint au contraire énergiquement pour empêcher tout désordre et toute violence (3). Il ne permit pas même à ses officiers de prendre cet air et ce ton d'autorité que prend naturellement le soldat entrant vainqueur dans une capitale ennemie. Ainsi, dès son arrivée à Paris, il fit un ordre du jour pour se plaindre de méfaits qui auraient échappé à la sévérité de tout autre général : « Certains office ciers, dit-il, ont contraint les ouvreuses de théâtre à leur « donner accès dans des loges particulières. C'est une chose « contraire à la règle et au bon ordre qui recommande si bien « l'armée anglaise, et dont elle est le modèle (4). »

Par un autre ordre du jour, publié dans un moment où les

(1) Voir la lettre <\u 5 juillet, au //énéral Muflling, et celles du même jour et du 9, au prince Blùcher. Le maréchal prussien voulait, en renversant le monument d'Austerlitz, venger la colonne de Rosbacli, enlevée par les Français; et les 100,000,000 de fr. qu'il demandait a la ville de Paris pour l'entretien de son armée, n'étaient que la restitution de la somme exigée par Napoléon de la ville de Berlin.

(2) alison, t. X, p. 482.— Capefiguk. Les Cent jours, t. II, p. 365.

De Beaucliamp se trompe en affirmant que le pont d'Iéna fut sauvé « par la ferme contenance du roi. » (T. IV, p. 50").)

(3) C'est sans doute encore dans ce but qu'il fit camper ses troupes, liors de Paris, aux champs Élysées, au bois de Boulogne. Les Prussiens, au contraire, blraquèrent sur les places publiques et se montrèrent pleins d'arrogance.

(4) Paris, 18 juillet.

Prussiens se conduisaient en ennemis courroucés, Wellington enjoignit à ses officiers de donner l'exemple de la soumission aux lois en se laissant visiter paisiblement aux barrières de Paris par les employés de l'octroi. Il permit aussi aux maires de requérir ses soldats pour aider les paysans à faire la moisson (1). Enfin son respect pour la propriété alla si loin qu'il défendit, de la manière la plus impérieuse, aux officiers de tout grade, de chasser en France sans la permission des propriétaires (2).

Il nous a paru que ces détails faisant connaître le fond du caractère de Wellington, ne sont pas indignes de l'histoire.

L'âme bienveillante du duc n'éprouva jamais les accès de colère et de haine qui germent au fond des cœurs dominés par des passions vulgaires. Dans aucune circonstance, il ne fit éclater de ressentiment contre ses ennemis. Sa conduite à l'égard des Indiens et des Français est celle d'un général humain et philosophe.

La capitulation de Paris elle-même fut un acte de libéralisme et d'indulgence. C'est ainsi du moins que la jugèrent les souverains alliés, puisqu'ils s'empressèrent de déclarer, en arrivant à Paris, qu'elle ne les engageait en aucune façon, étant l'œuvre individuelle de Wellington et de Blùcher. Cette protestation motiva un acte bien pénible pour la France, quoique juste au fond : la restitution des objets d'art enlevés par Napoléon aux États conquis (5).

L'obstination des chambres à ne pas vouloir proclamer

il) Ordre du jour, 28 juillet. Dans une lettre au préfet de police : « .le vous annonce, dit le duc, que s'il y en a occasion (sic), je ponrrai prêter les voitures pour ramener les récoltes. »

(2) Ordre du 2S octobre. Voir aussi sa lettre <lu 27 septembre au comte de Nantouillet.

(S) C'est bien injustement qu'on a reproché â Wellington de nfavelr pas empêché cet acte de spoliation, comme on rappelle en France. Iléjà, avant la capitulation de Paris, Louis XVIII. avait promis au roi des Pays-Bas et an roi de Prusse la restitution des objets qui leur appartenaient (voir Histoire de la Restauration, par Capkfigue, t. III, p 8'i, et Stocquklkk, t. Il, p. IX). Wellington ne pouvait évidemment pas s'opposer* ce que de pareils engagements lussent tenus, ni se montrer surtout plus Français que le roi de France lui-même.

Louis XVIII (i), donna naissance ou servit de prétexte à des mesures plus rigoureuses encore.

La France continuant à menacer la paix publique par son esprit révolutionnaire et par son attitude hostile envers le roi légitime, les souverains alliés ne se crurent plus obligés de s'en tenir à leur déclaration officielle de respecter les limites du territoire.

Ils jetèrent en conséquence les bases suivantes :

1° Contribution de guerre.

2° Occupation militaire.

5° Rectification des frontières.

4° Ligne de places fortes, élevées aux dépens de la France, pour la contenir du côté de la Belgique.

Dures et fatales conditions que la France se fût épargnées, peut-être, si elle avait suivi les conseils donnés par Wellington aux commissaires du gouvernement provisoire.

Il y eut , à cette époque, de nombreuses conférences, où les bases indiquées ci-dessus furent débattues par les représentants des souverains alliés.

La modération que le général anglais fit éclater dans ces conférences est extrêmement honorable pour lui (2). Mais ce qui révèle surtout la noblesse de son caractère et sa haute ca-

(1) On sait que H. Decazes, préfet «le police, fit occuper la Chambre des Députés, le 8. juillet par la force armée.

(2) « On n'a pas, en général, rendu assez de justice au duc de Wellington pour la manière large et loyale dont il protégea les intérêts de la France dans toutes les négociations avec l'étranger. Je ne parle pas d'abord de l'immense service rendu par Sa Seigneurie dans la fixation des créances étrangères. le duc de Wellington se montra arbitre désintéressé... Il fut très-favorable aussi à la France dans tout ce qui touchait à l'évacuation de son territoire. Sa position de généralissime de l'armée d'ocoupalion donnait un grand poids à son avis sur cette question. 11 fut chaque fois consulté et chaque fois, également, il répondit par des paroles élevées, qui faisaient honneur à son caractère... Wellington, par la cessation de l'occupation armée, avait à perdre une grande position en France, celle de généralissime des alliés, ce qui le faisait en quelque sorte membre du gouvernement; il avait à sacrifier un traitement immense ; de plus , le noble lord connaissait l'opinion personnelle de lord Castle-v reagh et d'une partie des membres de l'aristocratie anglaise sur la nécessité de l'occupation armée. Tous ces intérêts ne l'arrêtèrent point ; il fut d'avis que cette mesure de précaution devait cesser, etc. » Capefigde. Hhi.de la Restauration, t. V, p. 355.

pacité politique, c'est l'opposition qu'il lit au démembrement du territoire français. La plupart des souverains alliés, craignant une nouvelle commotion, voulaient réduire l'importance territoriale et militaire de la France ; et ils penchaient d'autant plus vers ce système, que chacun y trouvait le moyen de satisfaire son ambition.

L'Autriche insistait pour la restitution de l'Alsace et de la Lorraine ; l'Espagne élevait des prétentions sur les provinces basques; la Prusse faisait observer que sa sécurité serait incomplète sans Mayence, Luxembourg et toutes les provinces contiguës à son territoire. Le roi des Pays-Bas réclamait les forteresses du nord de la France, et il était soutenu dans cette prétention par l'Angleterre, qui, au témoignage du prince Hardenberg (1) « voyait alors, aux pertes que ferait la France « de ses forteresses du nord, l'avantage de rendre le royaume « des Pays-Bas presque formidable à une nation dont, par « l'effet du voisinage, il deviendrait l'ennemi naturel. »

Wellington, qui ne partageait point cette opinion, ni celle des autres princes intéressés au partage, fit observer qu'il serait impolitique d'humilier la France au point de provoquer un nouveau soulèvement : « Dans mon opinion, écrivit-il à « lord Castlereagh (2), les alliés n'ont pas le droit de faire « une brèche importante au traité de Paris, quoique ce traité « laisse trop de force à la France, comparativement aux au- « très puissances ; mais je crois pouvoir démontrer que les « intérêts réels des alliés doivent leur faire adopter les me-

« sures que la justice, dans cette circonstance, exige d'eux

« En imposant un trop grand sacrifice à la France, nous « manquerions le but que les alliés se sont proposé dans la « guerre actuelle et dans les précédentes. Ce but a été d'ob-

(lj Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Étal. (2) Le 11 août 1815.

« tenir la paix pour eux-mêmes et pour leurs sujets, en met- « tant un terme à la révolution française , — de diminuer « leurs forces militaires excessivement accrues, et de leur « donner le temps de s'occuper des affaires intérieures et du « bien-être de leurs peuples... » Or, ce but, d'après Wellington, ne pouvait être atteint par des mesures capables d'exaspérer le légitime orgueil de la nation française et de son gouvernement. « Il faut, disait-il, persister dans le grand ob- « jet des alliés : la paix véritable et la tranquillité du monde. « La France en état de révolution est plus dangereuse pour le « repos de l'Europe que la France (si redoutables que soient « du reste ses frontières) soumise à un gouvernement régu- « lier. Nous devons donc chercher à la placer dans cette der- « nière situation. »

A l'égard de la cession des forteresses du nord, Wellington fit observer qu'il ne suffisait pas de détacher des portions importantes de la monarchie française ; qu'il fallait savoir à qui les donner; que le nouveau royaume des Pays-Bas n'était pas en état d'occuper et de défendre convenablement une ligne aussi étendue ; que « cette mesure d'ailleurs fournirait « à la France un prétexte plausible de déclarer la guerre, et « de la soutenir avec toutes les ressources que produit l'or- « gueil national humilié (1) ; » enfin que le seul moyen de couper court à ces difficultés et de suppléer avantageusement à la cession de plusieurs places françaises, serait de fortifier quelques villes sur la lisière des Pays-Bas (2)

Comme le duc exerçait alors une grande influence dans les conseils des alliés, son opinion prévalut. On le chargea même d'arrêter l'emplacement des nouvelles forteresses et on lui adjoignit à cet effet quelques ingénieurs anglais et hollandais.

(1) Lettre du 31 août 1815, à lord Castlereagh.

(2) Voir Capefigue. Hist. de la Restauration, 1. 111, p. 97.

Toutefois, en se prononçant énergiquement eontre le morcellement de la France, Wellington insista pour le système de l'occupation militaire, pendant un certain nombre d'années. Ce système lui paraissait incontestablement supérieur à tout autre, en ce qu'il donnerait à Louis XVIII la force et la sécurité nécessaires pour réorganiser l'armée et poser les bases du nouveau gouvernement; — introduirait en France, après vingt-cinq années de guerres, des habitudes d'ordre et de paix; — garantirait les alliés contre le retour d'une nouvelle commotion révolutionnaire ou bonapartiste; — leur fournirait en même temps le moyen de contraindre au besoin la France au payement de la contribution dont ils la voulaient frapper; — leur donnerait enfin le temps nécessaire pour reconstruire les boulevards artificiels de leurs États respectifs, raffermir leurs gouvernements ébranlés par tant de secousses terribles, améliorer la situation de leurs peuples, et combiner les éléments de leur défense, en tenant compte des résultats obtenus pendant les dernières guerres.

Wellington d'accord avec Talleyrand, Castlereagh et Nesselrode, ayant fait triompher ce système, les souverains alliés lui donnèrent le commandement des troupes chargées de maintenir l'occupation temporaire (1). C'était une mission difficile, pénible surtout, qui le mettait en face de toutes les préventions et de toutes les colères d'un peuple, humilié plutôt que vaincu, frémissant plutôt que résigné sous le joug. Le duc s'acquitta néanmoins de cette mission de manière à ne froisser personne, pas même les Français, dont il sut ménager les intérêts et l'amour-propre avec autant de convenance que d'habileté. Ses nombreux ordres du jour témoignent de la bienveillance et de la douceur qu'il apporta dans

(1) L'armée d'occupation s'élevait à 30,000 Anglais, 30,000 rrussiens, 30,000 Russes, 30,000 Au. trichiens et 30,000 nommes fournis par les petits États de l'Allemagne.

l'exécution de ses devoirs les plus rigoureux, et l'on peut dire que son nom ne fut mêlé à aucune des mesures réactionnaires qui ont signalé la seconde restauration. Les individus et les propriétés furent l'objet de sa constante sollicitude, et le moindre acte de violence, commis par le soldat ou par le fonctionnaire anglais, trouvait en lui un juge inflexible.

Ces sentiments, connus et appréciés d'Alexandre, contribuèrent beaucoup à l'allégement des charges et des malheurs de la France. En 1817, le czar ayant écrit à son ministre à Paris de provoquer l'évacuation d'un cinquième de l'armée d'occupation, le duc de Wellington, consulté, déclara que la mesure lui paraissait utile et dans les intérêts communs. Sur cet avis, les ministres étrangers décidèrent l'évacuation de 30,000 hommes pour le 1er avril 1817.

Vers le même temps, à la demande expresse d'Alexandre (i), Wellington se chargea « de la direction principale des négociations sur la question des créances particulières, et sur le mode le plus équitable de la décider d'un commun accord. » « Vous apprécierez, lui avait écrit le czar à ce propos, l'en- « semble des considérations majeures qui plaident à l'appui « d'un système de conciliation équitable. Vous répandrez « toute la lumière d'un esprit juste, toute la chaleur d'une « âme élevée, à la hauteur des circonstances, sur une question « de laquelle dépendent peut-être le repos de la France et « l'inviolabilité des engagements les plus sacrés. »

Wellington fut nommé président de la commission diplomatique et financière. Les pouvoirs étendus dont il jouissait en cette qualité servirent à faire prévaloir les idées libérales d'Alexandre, idées que du reste il partageait entièrement.

Bientôt une plus grave question vint occuper la diplomatie et fournir au duc le moyen de rendre un signalé service à la

(1) Cette lettre autographe «lu czar porte ta date du 30 octobre 1817.

France. Nous voulons parler de l'évacuation complète du territoire, à laquelle se rattachaient d'immenses intérêts et des difficultés de premier ordre. On verra plus loin quel fut le rôle de Wellington dans cette négociation, qui, heureusement terminée en 1818, lui permit enfin d'aller goûter dans son pays le repos dû à ses éminents services (i).

Ici se termine la carrière militaire du duc de Wellington. Il fut dans la destinée de cet homme simple et laborieux de contribuer plus qu'aucun autre au renversement de l'empire français, et cependant il ne se trouva qu'une seule fois en présence du génie extraordinaire qui avait élevé ce puissant édifice. A vrai dire, ce ne fut pas dans cette journée que se décida le sort de Napoléon. Déjà en 1808, Wellington avait trouvé le point vulnérable du colosse, le foyer de la résistance européenne. Depuis ce moment, tout en coopérant ci la délivrance de la Péninsule, il n'avait négligé aucune occasion de ranimer le zèle et les espérances des peuples éloignés de la lutte.

Il n'est pas douteux que sa campagne de 1810 contre Masséna, en Portugal, n'ait engagé l'empereur Alexandre à brusquer les événements et à rompre l'alliance trompeuse de Tilsitt. Au moins, l'on ne contestera pas que les généraux russes en 1812 n'aient suivi exactement le système de guerre adopté par Wellington après Busaco. Ce n'étaient plus ces bouillants

(1) L'ordre du jour, par lequel Wellington prit eongé de ses troupes en France est du 9 novembre 1818.

stratégistes d'Austerlitz et de Friedland, voulant à tout prix livrer des batailles ; c'étaient les Anglais méthodiques de 1810, se retirant à travers un pays dévasté, et se montrant jaloux seulement de bien finir la campagne.

Quand les généraux d'Alexandre s'arrêtèrent pour combattre dans les champs de Borodino, que dirent-ils à leur armée? — Que Napoléon venait de perdre une grande bataille à Salamanque, et que l'empire français tremblait sur sa base. Et quand ils eurent abandonné Moscou, comment ranimèrentils le courage de leurs soldats? « La campagne est terminée « du côté des ennemis, dit le général Kutusoff; elle va coince mencer pour nous : Madrid est pris! » Comment les Russes n'auraient-ils pas persisté, comment auraient-ils pu conclure la paix , chaque courrier leur apportait une bonne nouvelle et un encouragement (1) !

La bataille de Yittoria décida l'Autriche, encore indécise, à entrer dans la coalition (2). L'empereur François, en apprenant le résultat de cette journée, s'était écrié : — II paraît que le chaud n'est pas plus favorable à mon gendre que le froid (3).

Les succès remportés sur le maréchal Soult dans les Pyrénées amenèrent la reprise des hostilités à l'expiration de l'armistice de Prague, et les premières mesures prises par le général anglais dans le midi de la France provoquèrent une réaction légitimiste, ce que beaucoup de bons esprits avaient jugé impossible.

L'influence des victoires de Wellington se manifesta jusque dans le langage de l'opposition en Angleterre. Elle ne tonnait plus comme autrefois contre les folies belliqueuses du cabinet et contre l'inutile valeur de son général. Il lui fallait mainte-

(1) M. J. MAUREL , p. 40.

(2) Cette victoire, dit le baron fa in (t. Il, p. 44 et 46), exerça une influence fatale sur les négociations entre la France et l'Autriche.

(3) THIEAUDEAU.

nant une guerre sans relâche, et c'était à qui donnerait le plus d'argent pour la soutenir : « On vit même, dit Alison (1), les principaux membres de cette opposition faire un reproche au gouvernement de ce que, par égard pour leurs discours antérieurs, il eût négligé l'occasion de poursuivre les hostilités avec plus de vigueur. »

Ainsi tout concourt à prouver que la lutte glorieuse soutenue par Wellington en Espagne fut le point de départ de la grande coalition qui renversa l'édifice impérial. L'empereur lui-même confirme cette opinion, sur le rocher de Sainte- Hélène, quand cherchant à expliquer ses grandeurs et ses revers passés, il s'écrie : « La guerre d'Espagne a été mon chancre rongeur! »

Waterloo n'est en réalité qu'un incident au milieu de l'agonie, et le général anglais eut raison de dire aux commissaires du gouvernement provisoire, venus pour lui annoncer que l'empire était fini : Je le savais depuis longtemps.

Le succès inespéré de la campagne de 1815 produisit dans la Grande-Bretagne une sensation profonde, indescriptible. Le Parlement et le roi comblèrent Wellington de titres et d'honneurs. On lui vota une dotation de 200,000 livres, destinée à l'achat du domaine de Strathfieldsaye, dans le Hamspshire, domaine devant être tenu à perpétuité de la couronne par les descendants du duc, à charge de présenter tous les ans, le 18 juin, un drapeau tricolore. Ce symbole, qui rappelle un tribut semblable fourni à la couronne par l'héritier du nom de Marlborough, s'ajoute chaque année au faisceau d'armes du château de Windsor, où ces petits trophées doivent rappeler à la postérité les victoires de Blenheim et de Waterloo (2).

(1) T. IX, p. 342.

(2) Memoir of the duhe of Wellington, by llie rédaction of l/ie Times, p. 95.

Pendant plusieurs années, Wellington ne put faire un pas dans le royaume sans être l'objet de quelque manifestation flatteuse.

En 1822, les dames anglaises firent ériger en son honneur une statue de Jupiter. La même année, le commerce de Londres lui fit hommage d'un bouclier magnifique. La couronne saisit également toutes les occasions de témoigner à l'illustre guerrier ses sentiments d'estime et de reconnaissance. En 1818, elle le créa maître général de l'artillerie, en 1819; gouverneur de Plymouth, et en 1820, colonel en chef de la brigade des tirailleurs, composée en grande partie du célèbre 95e de ligne.

Les souverains étrangers ne se montrèrent pas moins généreux envers le duc. N'ayant plus de décorations à lui donner, les empereurs d'Autriche et de Russie, les rois de Prusse et des Pays-Bas relevèrent au grade de feld-maréchal dans leurs armées. Louis XVIII, plus généreux qu'habile dans cette circonstance, le créa maréchal de France et duc de Brunoy, du nom d'un petit village situé à 25 kilomètres de Paris, sur la route de Lyon (i). Le roi Guillaume des Pays-Bas conféra à lord Wellington le titre de prince de Waterloo, avec une rente considérable ; et dans sa lettre patente il l'appela son très-cher et aimé cousin (2) .

Jamais aucun général n'a reçu de pareils témoignages de gratitude et d'admiration.

(I) Wellingtomana, i>. 40

,2) D ms la letlre autographe jointe à la lettre patente, le lui , avec plus de bienveillance (|iic de justice, donna à Wellington le titre de premier capitaine du siècle (18 juillet 18 1 ?>. ,

ANNEXE AU CHAPITRE XV

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