‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 61 sur 86 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

«OUHAIRE

Idées de "Wellington sur le gouvernement et les partis. — État des esprits en Europe après 1815. — Ligne de conduite des souverains alliés. — Politique de Wellington à l'égard de la France. — Attentats sur sa personne. —Napoléon récompense l'un des assassins. — Congrès d'Aix-la-Chapelle. —George IV visite le champ de bataille de Waterloo. —Congrès de Vérone. — Wellington est envoyé à Saint-Pétersboug pour régler les affaires de la Grèce. — Participation du duc à la politique intérieure de la Grande- Bretagne.— Sa répugnance pour les institutions démocratiques. — Décadence du torysme. — Politique de transition. — Wellington, devenu ministre, personnifie cette politique. — Avènement de Canning. — Wellington et six autres tory s modérés se retirent du cabinet. — Opposition du duc au nouveau ministère. — Démission de Canning. — Lord Goderich lui succède. — Faiblesse de cette administration. — Elle est obligée de se retirer après la bataille de Navarin. — Wellington nommé président du conseil. — A la suite d'un vote hostile, Huskisson se retire et avec lui quatre autre canningistes.— Wellington remanie son administration dans le sens tory modéré. — Il présente et fait voter l'importante question de l'émancipation catholique. — Fâcheuse attitude qu'il prend dans la question de la réforme parlementaire. — Sa manière de voir à l'égard de la Grèce, de la guerre civile du Portugal, des révolutions de Paris et de Bruxelles.— Impopularité momentanée de Wellington. — Chute du ministère de lord Grey. — Avènement de lord Melbourne.— Sir Robert Peel est chargé de former un nouveau cabinet. — Wellington fait partie de ce cabinet. — Mort de George IV.— Avènement de lareine Victoria. — Wellington contribue à l'établissement du Free-trade. — Fin du ministère

Robert Peel. — Avènement de John Russell. — Lettre de Wellington suite défense de l'Angleterre. — Émeute des cliartistes ; habiles dispositions du duc. — Sa mort ; regrets universels qu'elle inspire.

Après avoir esquissé à larges traits la vie militaire de Wellington, nous devons jeter un coup d'œil sur sa vie politique et signaler brièvement les services qu'il a rendus comme homme d'État, de 1815 à 1852, époque de sa mort.

Dans cette seconde moitié de son existence, nous retrouverons encore, sinon la même supériorité , au moins les mêmes qualités solides, le même jugement, le même coup d'œil, la même énergie, le même dévouement aux intérêts du pays et de la couronne.

Si Wellington fut inférieur sous quelques rapports à ses illustres collègues du Parlement, il eut en revanche des avantages que nul d'eux ne posséda au même degré. Ses qualités et ses défauts tenaient en partie aux habitudes de sa vie antérieure : il avait été trop longtemps soldat pour avoir les scrupules et les faiblesses ordinaires aux hommes de parti; mais il avait aussi trop longtemps vécu au milieu de gens façonnés aux idées d'ordre et de discipline pour posséder cette flexibilité d'esprit, ce charme de langage, cette séduction de caractère et cette fécondité de ressources qui captivent, entraînent les masses et donnent de l'influence dans les assemblées délibérantes.

Ses opinions et son caractère le portaient à la résistance. Pendant la première moitié de sa vie, il combattit Napoléon, le représentant de la révolution et de la conquête ; pendant la seconde moitié, il résista à l'esprit de réforme et à la démocratie personnifiés par d'illustres orateurs et des écrivains du premier mérite. Cependant, comme il était avant tout homme de bon sens et dévoué à son pays, il ne poussa jamais la résistance jusqu'aux dernières limites. Alors même qu'il se roidit le plus contre l'opinion publique, il ne fut

jamais ni assez absolu, ni assez oppressif pour devenir un obstacle. Son système était de renoncer à une opinion dès qu'elle ne pouvait se manifester sans interrompre le cours des affaires, ou sans apporter quelque entrave à l'action du gouvernement. L'ordre pour lui était la loi suprême; les principes , les partis et les hommes ne venaient qu'en seconde ligne : « Si le monde, disait-il, était gouverné par des prin- « cipes, rien ne serait plus aisé que de conduire les grandes « affaires ; mais en toute circonstance, le devoir d'un homme « sage est de choisir la moindre des difficultés qui l'entou- « rent. » Ce fut également la théorie de Robert Peel , avec lequel Wellington eut, comme politique, une grande conformité de vues et de sentiments.

Quoique appartenant à la classe privilégiée, ces deux hommes d'État ont porté des coups mortels aux privilèges, et quoique d'un caractère très-arrêté, ils n'ont jamais hésité à suivre leurs antagonistes, quand les événements avaient modifié leur opinion ou rendu nécessaire le sacrifice de leur personnalité. Battus sur une question de principe, ils acceptaient de bonne grâce le fait accompli. On peut dire qu'ils défendaient leurs idées comme on défend une place, aussi longtemps qu'on y peut tenir convenablement.

Wellington apportait dans l'exercice de ses devoirs politiques une résignation toute militaire. Il acceptait un portefeuille comme s'il se fût agi d'un commandement : c'était dans toute la force du terme un brave et loyal serviteur; il n'eut même jamais d'autre ambition que de mériter ce titre. Bien qu'il appartînt à l'école politique de 1807, le duc se montra plus libéral que la plupart des hommes d'État qui personnifient cette école. Sa politique marque en quelque sorte la transition entre le système déchu, qui avait toutes ses sympathies, et l'école moderne, dont il n'accepta les idées que lorsque les circonstances l'exigèrent impérieusement. Dans la guerre qui venait de finir, la légitimité avait

vaincu la révolution ; mais les principes de celle-ci étaient restés debout. Le dernier coup de canon avait à peine retenti, que les idées libérales surgirent avec plus de force et d'ensemble que jamais. Wellington avait trop de prudence et de sagacité pour méconnaître la portée de ce fait. Aussi, malgré les tendances ultra-réactionnaires de certains représentants de l'absolutisme vainqueur, il fit de louables efforts pour donner satisfaction à quelques-uns des besoins de l'époque. Il soutint notamment que les États européens devaient profiter de la paix « pour réduire leurs forces militaires excessivement « accrues, et pour améliorer la condition des peuples en « donnant plus de soins aux affaires intérieures (1). »

Le duc contribua par cette sage conduite à maintenir quelque temps les souverains alliés dans la voie libérale où ils étaient entrés en 1815; mais à mesure que le besoin de popularité se fit moins sentir, ces souverains revinrent à leur ancienne politique, soit par la force de l'habitude, soit par l'influence des classes privilégiées, soit encore par la crainte du débordement des passions anarchiques.

On a vu que si les vainqueurs de 1815 ne donnèrent pas suite à leur projet de démembrement de la France, ce fut en grande partie parce que Wellington soutint et fit prévaloir dans les conseils des alliés ce principe, d'une vérité frappante tant de fois confirmée depuis, « que le repos de l'Eu- « rope tient essentiellement à la tranquillité du peuple fran- « çais. »

Cette conduite intelligente et libérale ne fut pas appréciée en France comme elle méritait de l'être. L'amour-propre national, étouffant le sentiment de la reconnaissance, poursuivit d'injures et de railleries le seul homme peut-être de la coali-

(.1) Memoir of the duke of Wellington, publié par le Times, p. 90. Jusqu'ici nous ignorions l'auteur de ce mémoire. Le journal le Sun, dans son n<> du 19 février 1857, nous apprend <jue c'est l'illustre Macaulay.

sion qui se soit montré calme et modéré, avant comme après la victoire. Pendant son séjour à Paris, Wellington fut deux fois en butte à des tentatives d'assassinat. En juin 1816, le duc avait réuni à l'Élysée-Bourbon un grand nombre de personnages distingués. Pendant le diner, le valet d'un des convives aperçut de la fumée sortant des caves. Vérification faite, on trouva une mèche allumée près d'un baril de poudre et de plusieurs tonneaux d'huile.

La seconde tentative eut lieu le 11 février 1818. Un ancien sous-ofïicier, nommé Cantillon, déchargea un pistolet sur le duc, au moment où il rentrait chez lui en voiture. Le coup ne porta point, et l'assassin trouva moyen de s'enfuir. On parvint cependant à l'arrêter quelque temps après ; mais traduit en justice, il fut acquitté malgré les charges les plus accablantes.

C'est à raison de cette tentative que Napoléon fit, par codicille, un legs de 10,000 francs à Cantillon (i),... Jamais peut-être la majesté impériale du prisonnier de Sainte-Hélène ne tomba si bas que dans cette circonstance. Qu'avait donc fait le duc de Wellington à Bonaparte pour que celui-ci récompensât une mauvaise action?

Il l'avait combattu loyalement, et, après la victoire, il s'était opposé à ce que Blucher tirât une éclatante vengeance de la mort du duc d'Enghien. L'empereur sans doute ignorait ce fait, et sans doute encore se croyait autorisé à rendre Wel-

(1) Ce codicille est ainsi conçu :

« Je lègue 10,000 francs au sous-olHcier Cantillon qui a essuyé un procès comme prévenu d'avoir voulu assassiner lord Wellington, ce dont il a été déclaré innocent. Cantillon avait autant de droit d'assassiner cet oligarque , que celui-ci de m'envoyer périr sur le rocher de Sainte-Hélène. Wellington, qui a proposé cet attentat (c'est une erreur, comme nous le verrons plus loin), cherchait à le justifier par l'intérêt de la Grande-Bretagne. Cantillon, si vraiment il eût assassiné Wellington, se serait couvert et aurait été justifié par les mêmes motifs : l'intérêt de la France de se défaire d'un général qui, d'ailleurs, avait violé la capitulation de Paris, et par là s'était rendu responsable du sang des martyrs Ney, Labédoyère et du crime d'avoir dépouillé les musées, contre le texte des traités. »

lington responsable des maux qu'il endurait à Sainte-Hélène. Mais cette double supposition fût-elle vraie, Napoléon n'en serait pas moins coupable, lui si grand, si majestueusement foudroyé par la fortune, d'avoir récompensé une tentative d'assassinat... L'histoire cesserait d'être du bon sens et de la morale, si de pareilles actions pouvaient être excusées !

En septembre 1818, Wellington fut chargé avec Castlereagh de représenter l'Angleterre au congrès d'Aix-la-Chapelle.

La seule question importante à examiner dans ce congrès fut de savoir « s'il convenait de mettre un terme à l'occupation du territoire français. » Le traité de Paris avait fixé à cinq ans la durée possible de cette occupation ; or, la Russie exceptée, toutes les puissances alliées paraissaient vouloir s'en tenir à l'observation rigoureuse de cette clause. Au Parlement, lord Stanhope avait dit que ce serait un acte de folie que d'évacuer la France, et lord Castlereagh, dans sa réponse, s'était montré plein de ménagements pour l'orateur. Parmi les Français un grand nombre de royalistes désiraient la présence des étrangers pour raffermir le trône légitime. Le coup de pistolet tiré sur Wellington, au moment même où il allait témoigner au congrès de l'état d'ordre et de paix où se trouvait la France, servit de prétexte à cette fraction de légitimistes ardents, qui n'avaient d'ailleurs pour eux ni le roi ni le ministère (1).

Le duc, néanmoins, se plaçant au-dessus de ces considérations, demanda l'évacuation immédiate du territoire avec une

(1) M.deBeauchamp, dans son Hist. de Louis XflU, t. II, p. 250 et suivantes, prétend qu'il y eut une conspiration ourdie pourdétrôner le roi au profit de Monsieur, L'existence de cette conspiration toutefois ne fut pas légalement constatée.

persistance d'autant plus honorable qu'il touchait, en sa qualité de commandant des corps d'occupation , un traitement fort élevé (1). Son opinion prévalut, et, malgré les sinistres prédictions de plusieurs de ses collègues, il eut le bonheur de constater qu'il ne s'était point mépris sur le caractère de la nation française.

En 1821 , peu de temps après son couronnement, George IV traversa la Belgique en revenant de Hanovre ; il voulut voir le champ de bataille de Waterloo. Sa Majesté se fit expliquer par le duc de Wellington toutes les opérations de cette mémorable journée, et parut vivement touchée de les apprendre de la bouche même de celui qui les avait dirigées avec tant de succès.

L'année suivante, le duc représenta de nouveau l'Angleterre au congrès de Vérone. Lord Londonderry, mort depuis peu, avait été remplacé au foreing-offîce par Canning. Ce furent donc les idées de ce dernier que le duc se chargea de faire prévaloir.

Le but ostensible du congrès était de mettre un terme à l'occupation de Naples et du Piémont par les Autrichiens ; mais en réalité, des questions plus graves et plus délicates devaient être débattues dans cette assemblée.

(1) Capefigue, t. V, p. 396 de son Hut. de la Restauration , prétend que le rôle de Wellington au congrès effaça celui de Castlereash; il assure, en outre, qu'il ne régnait pas une entente bien cordiale entre ces deux hommes d'État.

Le cabinet des Tuileries avait donné ordre à son ambassadeur de demander catégoriquement aux représentants des puissances alliées si leurs gouvernements appuieraient l'intervention armée de la France en Espagne , dans le cas où l'intérêt de sa défense et de sa dignité rendrait cette intervention nécessaire.

La Prusse et l'Autriche promirent leur appui moral, la Russie promit à la fois son appui moral et matériel; l'Angleterre seule protesta : « L'expérience a démontré, dit le duc « de Wellington, que, pendant les révolutions, l'opinion puce blique est influencée par des intérêts de parti et de lacet tion; et ce qui répugne alors le plus au sentiment général, (( c'est l'intervention formelle et organisée d'une puissance « étrangère. Du reste, le fait d'une pareille intervention est « d'affaiblir et de mettre en danger le parti même en faveur « duquel on agit (1). » En conséquence, le duc refusa, au nom de son gouvernement, de s'associer aux démarches des trois autres puissances, qui se bornèrent en définitive à censurer, dans des lettres adressées à leurs représentants à Madrid (2), la conduite des libéraux espagnols et à faire entrevoir à ceux-ci la possibilité d'une guerre avec la France, s'ils ne mettaient le roi en liberté et s'ils ne modifiaient les institutions fondamentales.

En dépit de ces hésitations et de ces attermoiements, le gouvernement de Louis XVIII, entraîné par Chàteaubriant, tenait à faire l'expédition « pour replacer la France au rang « des puissances militaires et réhabiliter la cocarde blanche « dans une guerre courte et presque sans danger, vers laquelle « poussait l'opinion des royalistes et de l'armée (3). »

La cour, d'un autre côté, se montrait enthousiaste du

(1) Congres de Vérone, 1. 1, p. 121.

(2) Lettres écrites en novembre 1822

(3) Congrès de Vérone, 1. 1, p. 145.

projet de rétablir un Bourbon par les armes d'un autre Bourbon, et de détruire du même coup un foyer de jacobinisme aux portes de la France.

La conduite des partisans de Mina et les trames bonapartistes ourdies au delà des Pyrénées fournirent un prétexte pour décider l'entrée en campagne. En prenant cette résolution, le gouvernement de Louis XVIII assuma une grande responsabilité, car la question de l'intervention armée n'avait pas été nettement résolue au congrès. Les plénipotentiaires, en effet, s'étaient bornés à déclarer qu'on laisserait à la France le soin d'agir comme elle le jugerait utile, étant plus qu'aucune autre puissance intéressée à obtenir une bonne solution.

Jaloux de profiter de cette latitude, le gouvernement jeta une armée au delà des Pyrénées, lorsqu'on le croyait encore au milieu de ses préparatifs.

Cette intervention violente d'une puissance étrangère dans les démêlés de Ferdinand et de son peuple, souleva la juste indignation des libéraux anglais. Us savaient que les instructions de Canning n'avaient point autorisé le plénipotentiaire de la Grande-Bretagne à user de menace envers la nation espagnole; d'un autre côté, ils se défiaient de l'opinion personnelle du duc , qui passait pour être peu favorable à la politique libérale du ministre des affaires étrangères. Il n'en fallut pas davantage pour que Wellington fût accusé d'avoir trompé le cabinet et favorisé, par son attitude, les^ prétentions absolutistes des autres puissances.

Le duc ne pouvait rester indifférent à ces accusations. Il se disculpa à la tribune des lords, en prouvant qu'il s'était littéralement conformé aux instructions du gouvernement (1), et qu'il avait même usé de toute son influence

(1) Voici textuellement les instructions que Canning transmit à Wellington:

« If there bc a déterminée] project lo interfère by force or menace in the présent struggle

pour détourner de l'Espagne une intervention à main armée(i). L'effet de ce discours fut très-heureux , car il força l'opposition à mettre le duc et le ministère hors de cause.

Les hommes d'État qui ont siégé avec Wellington dans les conférences auxquelles donna lieu la reconstitution de l'Europe, après 1815, sont d'accord que le duc, sans être un orateur brillant, exerça dans ces réunions une grande influence par la sagacité de ses vues, la prudence de ses conseils et la sûreté de son jugement.

Ces qualités, Wellington les manifesta plus encore dans la seconde moitié de sa vie politique, lorsque, sur les instances du roi, .il fut obligé de prendre une part directe à l'administration de la Grande-Bretagne.

Mais avant de suivre le duc dans cette voie nouvelle, nous rappellerons encore une circonstance où il fut appelé à rendre des services à l'étranger.

C'était en 1826, au moment où la question de la Grèce fesait surgir de grandes difficultés politiques. Canning, redoutant une solution contraire aux intérêts de son pays, jugea utile d'envoyer une ambassade à Saint-Pétersbourg, pour déterminer le czar à prendre de commun accord avec

« in Spain, so convainced are his Majcsly's govcrnmcnt of tlie uselessness and danger of « any such interférence , lo objectionable does it appcar to them in principle as wcll as ut- « terly impraticable in exécution that wlien tlie neeessity arises or (Iwould ralher say) « when the opportunity offers, 1 am to Instruct your Grâce at once frankly and perempto- « rily to déclare that to any snch interférence corne what may, his Majesty vvill not be a « party. »

(1) Cela est parfaitement vrai, car, le 22 novembre 1822, Châteauhriant écrivait de Vérone à M. de Villclc : «Nous voyons maintenant clairement les causes des notes violentes du duc de Wellington » (contre les projets de la France). Châteauhriant signalait même dans cette lettre, comme une évantualilé possible, la guerre entre la France et l'Angleterre, preuve que le duc était loin de pactiser avec le gouvernement de Louis XVHI. Le plénipotentiaire français disait encore : « Wellington jette ici feu et flamme , et Gentz a conseillé à Onvrard de ne pas se présenter chez lui. » Enfin, comme dernier témoignage, nous rappellerons , d'après la même source, quclc duc, en passant par Paris, voulut, pour éviter la guerre, engager le gouvernement français à accepter la médiation de l'Angleterre, ce que M. de Villèle refusa net. „

l'Angleterre et les autres États les arrangements nécessités par la fin de la guerre des Grecs. Il confia cette délicate mission au duc de Wellington, qui, par ses services éminents et sa position personnelle, était, plus que tout autre homme d'État, certain de recevoir un accueil empressé à la cour de Russie. Nicolas, monté depuis peu sur le trône, se montra en effet plein d'égards et de prévenances envers le vieux champion de la légitimité. Il lui exprima, dans une lettre autographe, toute son admiration pour ses éclatants services et ses hautes qualités ; il l'informa, en outre, que le régiment d'infanterie de Smolensko, formé par Pierre le Grand (un des meilleurs de l'année) porterait dorénavant le titre de régiment du duc de Wellington. Ces marques de satisfaction étaient d'un bon augure pour l'ambassade ; elle obtint tout le succès qu'on pouvait en attendre.

Wellington consacra une grande partie de son existence à défendre les principes de liberté et les droits des peuples foulés aux pieds par Napoléon ; cependant il ne fut point, dans l'acception ordinaire du mot , un politique libéral. Son éducation première, sa longue habitude du commandement et de la discipline, qui naturellement éloignent des idées de liberté et d'égalité ; ses relations avec les chefs du parti conservateur; enfin, le souvenir des folies et des excès qu'il avait vu commettre en Espagne au nom des idées libérales, le rendirent peu favorable aux institutions démocratiques. Il détestait surtout les ambitieux qui cherchent à s'élever en flattant les masses et qui, au besoin, ne craignent pas de se mettre en révolte contre la loi pour atteindre leur

but. Tout ce qui avait l'apparence du désordre ou de l'indiscipline trouvait en lui un ennemi implacable. Aussi, le peuple anglais, témoin de son énergie dans les émeutes, lui donnat-il de bonne heure le surnom de duc de fer (iron duke).

Bien que par principe, par caractère et par expérience, Wellington fût enclin à soutenir les gouvernements forts et les monarchies légitimes, il comprenait cependant que l'ordre et la paix ne sont véritablement assurés que lorsque les vœux des peuples sont satisfaits. C'est ce qui le porta à défendre dans mainte circonstance la cause de la liberté, non pour la liberté elle-même, mais pour le bien qui en devait résulter; par calcul plutôt que par sympathie.

Le moment était venu où le torysme pur, qui pendant six années avait dirigé les affaires du pays, sous la ferme impulsion de lord Liverpool, allait céder la place à une politique moins roide et moins absolue.

Ce parti avait noblement accompli sa mission ; les succès inespérés qu'il obtint rappelleront toujours une des plus grandes époques de l'histoire d'Angleterre. Il tomba uniquement parce qu'il n'avait plus déraison d'être, et qu'en politique ce qui est inutile presque toujours est dangereux. Au surplus, les hommes qui avaient personnifié ce parti étaient ou morts, ou sur le point de quitter la scène.

Lord Londonderry avait mis fin à ses jours, lord Sidmouth l'avait suivi de près dans la tombe, lord Eldon était sur le déclin, et lord Liverpool avait besoin de repos. Avec ces noms illustres devait disparaître la politique depuis si longtemps attaquée par les whigs, et dont la ruine prochaine excitait toute leur convoitise.

Le libéralisme avait alors pour chef Canning, et la réforme, Huskisson, le père du free-trade.

Canning, fils d'un avocat et d'une mère ayant épousé en secondes noces un acteur de province, avait aux yeux de l'aristocratie le tort d'être un parvenu. Bien qu'il fût à cette

époque l'orateur le plus populaire de la Chambre des Communes, son libéralisme ne datait pas de fort loin. En 1808, il s'était opposé aux justes prétentions des catholiques, dont il devint plus tard l'éloquent défenseur. Il ne fut même jamais un libéral dans l'acception moderne du mot; ainsi jusqu'à sa mort, il combattit la réforme parlementaire, le rapport des actes du Test et des corporations. Il appartenait donc à une nuance politique intermédiaire entre les tories et les whigs actuels.

Désigné par ses rares talents et sa popularité croissante au choix de lord Liverpool, Canning obtint, en 1822, la succession de lord Castlereagh, qui avait mis fin à ses jours en se coupant la gorge. Le duc de Wellington fut le principal auteur de ce petit coup d'État ministériel. Le torysme protestant, se livra à toutes sortes de manœuvres pour interdire l'accès du pouvoir à celui qui, depuis 1812, s'était fait l'avocat des prétentions catholiques. George IV n'était pas moins hostile à ce candidat, à cause du rôle qu'il avait joué dans le procès de la reine Caroline. « Lord Liverpool, jugeant que le cabinet ne pourrait se passer du talent et de l'influence de l'illustre orateur, s'était efforcé, mais en vain, de le faire agréer au monarque. « Je m'en charge, » dit le duc de Wellington, accoutumé à traiter George IV avec un respect inflexible et rude, auquel le roi intimidé finissait toujours par céder. Il céda en effet, et Canning entra dans le cabinet imposé aux torys par la nécessité, et au roi par le chef des tories au nom de la nécessité (î). »

Admis dans de pareilles conditions, le nouveau ministre libéral dut rencontrer nécessairement de grands obstacles, et subir même de fréquentes humiliations. Suspect à ses collègues, qui n'eurent jamais pour lui qu'une froide défé-

(1) M. Guizot. Sir Robert Peel-

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rence, et mal vu par le roi, qui' se vengeait de l'avoir subi en le tenant éloigné de sa cour et en le recevant le plus rarement possible, Canning se trouva à son début dans un isolement qui donna peu d'espoir au parti dont il était le représentant. Le duc de Wellington lui-même, quoique ayant travaillé à son élévation , ne lui témoigna qu'une estime et une confiance très-limitées. Cette situation exerça une influence fâcheuse sur le caractère et la santé de Canning, qui bientôt subirent une altération profonde.

Deux grandes questions : la réforme parlementaire et l'émancipation des catholiques, divisaient à cette époque le Parlement et le peuple anglais. La première ne réclamait pas de solution immédiate, mais la seconde était arrivée à maturité complète.

L'émancipation élait pendante depuis le commencement du siècle. Soumise au Parlement en 1808, elle avait été repoussée par une majorité imposante. Depuis, elle s'était représentée sous diverses formes, toujours sans succès, mais plus fortement soutenue à chaque épreuve. Encouragés par ce résultat et voulant précipiter la solution, les Irlandais se livrèrent, en 1819, à des manifestations inquiétantes. Une agitation générale s'ensuivit, d'abord contenue, mais bientôt si violente qu'elle menaça de troubler sérieusement l'ordre et la paix intérieure. La politique répressive du cabinet Liverpool, l'immense besoin de réformes qui tourmentait le peuple , l'impopularité de George IV, sa préférence marquée pour les tories, son caractère égoïste et morose, enfin les désordres de sa vie misanthropique et retirée, contribuèrent singulièrement au progrès de cette agitation, Elle atteignit enfin aux dernières limites qui séparent l'agitation de la révolte (i). Séduit par d'habiles discours, le peuple méconnut ouvertement l'autorité

(1) Dans le courant do l'année 1820.

des lois et formula les propositions les plus extravagantes. Des complots furent même tramés contre la vie des ministres (1).

Le gouvernement, provoqué si ouvertement, dut recourir à des mesures extrêmes. Il dispersa les meetings par la force des armes et fit pendre les émeutiers à côté des voleurs de grand chemin (2).

Le duc de Wellington, en sa qualité de commandant général de l'artillerie, avait droit de siéger dans les conseils de cabinet ; il se prononça en faveur de la résistance avec une énergie et dans des termes qui blessèrent profondément les chefs de l'opposition. On l'accusa ouvertement de fouler aux pieds les libertés anglaises et de travailler à l'établissement d'une monarchie militaire. Ses services antérieurs, loin de le mettre à l'abri de pareils soupçons, furent un titre de plus à l'exécration des agitateurs, qui ne voyaient dans l'armée qu'un instrument la tyrannie, et dans la gloire des armes qu'un éclat fugitif, propre seulement à éblouir les peuples.

Les élections qui suivirent la dissolution du Parlement, en 1826, eurent lieu sous l'influence exclusive de la question de l'émancipation catholique. Adversaires ou partisans de la mesure, tous s'y portèrent comme à une lutte décisive. Dans les attaques dont les Irlandais et le clergé catholique furent l'objet, l'insulte se mêla à la violence : sir John Copley, depuis lord Lyndhurst, appela les prêtres : Des étrangers de langage, de religion et de race; et le Times, moins réservé, leur appliqua l'épithète de bandits en surplis (3).

(1) Au commencement de 1820, on découvrit une conspiration dont le chef était Thistlewood. Le plan des conspirateurs était d'assassiner les ministres pendant un dtncr chez le comte Harrowby, d'incendier la caserne de cavalerie, de soulever le peuple et de prendre ensuite la Banque et la Tour. Ce plan fut divulgué par un des conjurés. Le chef subit la peine capitale et ses complices furent transportés.

(2) En 1819, à Manchester, 300 hussards dispersèrent, à coups de sabre, un meeting de 80,000 hommes. Il y eut cinq hommes tués et beaucoup de blessés.

(3) M. Guizot. Sir Robert Peel.

Néanmoins les catholiques gagnaient du terrain. Leur cause provoqua dans certaines régions un mouvement de sympathie dont la cour fut alarmée. Le duc d'York, très-malade, écrivit au roi pour le conjurer de résister au torrent et de nommer un cabinet exclusivement attaché à la religion protestante. Lord Liverpool et le duc de Wellington, à qui le roi communiqua la lettre de son frère, ne se laissèrent point influencer, et, tout en se montrant résolus à combattre l'émancipation, ils remirent à leur tour au roi un mémoire pour le détourner de tout cabinet exclusif et de tout engagement irrévocable (i).

Au commencement de 1827, lord Liverpool, le dernier chef du vieux parti tory, perdit tout à coup l'usage de ses facultés ; après quelques semaines d'attente , il fallut lui chercher un successeur.

Le cabinet, à cette époque, se composait de libéraux et de partisans de l'ancien régime. Les premiers avaient pour repré sentants Canning et Peel (2). ,

Canning, soutenu par la faveur du peuple, semblait désigné comme chef de la nouvelle administration; mais sa politique était vivement combattue par les ultra-conservateurs et par les cours étrangères, qui voyaient avec inquiétude l'espèce de révolution qui s'opérait dans l'esprit public en Angleterre.

On tâtonna pendant six semaines. Les tories auraient voulu que le duc de Wellington succédât à lord Liverpool ; mais les habitudes constitutionnelles s'opposaient à ce que le commandant en chef de l'armée devînt premier ministre.

« Enfin, le roi appela séparément pour les consulter le duc de Wellington, M. Peel et M. Canning. Au fond, il dé-

fi) on assure même que des cette époque, M. Peel déclara à lord Liverpool, « qu'à son avis c'était un vain effort de prolonger encore la lutte, et qu'il lui offrait de se retirer, jusquM ce que, par une concession plus ou moins étendue, la question eût été réglée. »

(2) M. Peel avait succédé à lord Sldmoutli au département de l'intérieur, en 1822.

testait Wellington comme on déteste un homme de qui on se sent méprisé et avec qui l'on est forcé de compter. M. Peel, qu'il estimait, lui plaisait peu; il le trouvait dépourvu des manières de la cour. Canning avait beaucoup gagné dans sa faveur. Aucun des trois ne tira le roi d'embarras. On proposa de laisser les ministres choisir eux-mêmes, et entre eux, leur chef, comme cela s'était pratiqué ou à peu près pour lord Liverpool ; mais George IV ne goûta point cet expédient ; Canning et Peel n'en voulurent pas davantage. Forcé de se prononcer, le roi se résolut enfin à suivre l'impulsion du public, et chargea M. Canning de reconstituer le cabinet (1). »

Bien que Wellington n'éprouvât aucune sympathie ni pour les idées ni pour la personne de Canning, par patriotisme, il s'était rangé dans le cabinet du côté des libéraux, acceptant comme une nécessité la réforme du système commercial et l'émancipation des catholiques.

Toutefois, il ne crut pas qu'il fût nécessaire de proposer ces deux mesures immédiatement. Sir llobert Peel, lord Bathurst, lord Eldon et plusieurs autres ministres exprimèrent la même opinion. Sur ce point, il y eut scission complète entre eux et leurs collègues libéraux, qui voulaient aborder tout de suite la discussion des réformes. Le cabinet cependant ne subit aucune modification , jusqu'au moment où George IV donna à Canning la succession de lord Liverpool. Froissés de cette préférence accordée au chef de la minorité, le duc de Wellington, le chancelier lord Eldon, les lords Bathurst, Westmoreland, Melville et M. Peel donnèrent leur démission. Parmi les tories, lord Bexley seul consentit à rester, sur les vives instances de Canning (2).

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