‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 62 sur 86 · M. GUIZOT · texte numérisé non relu

M. GUIZOT

(2) Le roi blâma les ministres qui s'élaientretirés, disant «que c'étalenteux par leur départ « et non lui qui avalent donné la prépondérance â Canning. « Voir Sfr Robert PeeVs Memoirs, 1. 1, p 275.

Le duc de Wellington ; en se retirant, déclara qu'il n'était pas préparé à un pareil changement de direction ; et comme ses fonctions de commandant général de l'artillerie et de commandant en chef de l'armée (1), sans être politiques, exigeaient qu'il entretînt de bons rapports avec le chef du cabinet, il se démit de l'une et de l'autre charge.

« Canning, disait-il, est le partisan le plus zélé, le plus « actif et le plus capable des innovations qui menacent ac- « tuellement notre pays. Les principes de lord Liverpool « étaient des principes fixes et dans lesquels on pouvait « avoir confiance ; ceux de son successeur varient tous les « jours (2). » *•

Paroles sévères, imprudentes même de la part de celui qui, deux ans après, devait soumettre et faire voter à la Chambre les idées dont Canning avait été le promoteur.

Sir Robert Peel, au reste, s'exposa au même reproche, en déclarant « que le maintien des lois restrictives qui empê- « chaient les catholiques d'arriver au pouvoir, était néces- « saire pour la sûreté de la constitution et dans l'intérêt de « la religion de l'État. »

En Angleterre, ces contradictions n'ont rien d'étrange. Les grands politiques en ont donné tant d'exemples que l'opinion les accueille avec plus d'indulgence qu'elle ne fait dans d'autres pays. Un homme d'État anglais n'est pas déshonoré ni même discrédité, parce qu'il reconnaît son erreur ou modifie ses convictions d'après la marche des choses. On ne peut qu'applaudir à cet usage. Combien de réformes, en effet, ju-

(1) Wellington avait été nommé commandant en chef de l'armée en remplacement du dur d'York, décédé le 5 janvier 1827. Il eut pour successeur son ami et brave camarade le général Ilill.

(2) bans sa lettre du 11 avril 1827, à Canning, le duc de Wellington invoque comme principale raison do sa retraite, que « les mesures proposées par le nouveau cabinet , sous la direction de Canning , seraient accueillies avec défiance par les soutiens ordinaires du gouvernement. » — Voir Stocquklkr, (. il, p. 108-

gées dangereuses dans une situation, cessent de l'être après un événement politique ou social qui a fait surgir une situation nouvelle et des besoins nouveaux ! . . . ,

Peu de temps après la retraite des tories (en mai 1827), Canning et Huskisson présentèrent le corn-bill (1). Cette mesure avait été préparée à l'époque où Wellington faisait partie du gouvernement ; il ne s'y était point opposé, et l'on devait, par conséquent, le croire favorable à son adoption; néanmoins il présenta un amendement qui détruisit tout l'effet de la loi (2). Une grande agitation suivit ce vote. Les partisans du bill prêtèrent au duc le projet d'entraver la marche du gouvernement pour se venger de ce qu'il n'avait pas obtenu la présidence du conseil. Ils attribuèrent au dépit de cet échec l'offre de sa démission, et soutinrent même qu'en se démettant de ses emplois militaires, après la nomination de Canning, il avait porté atteinte à l'indépendance de la couronne.

Wellington, ému de ces reproches, se défendit à la tribune et déclara hautement « que loin de chercher à conduire les « affaires de son pays, il se sentait incapable de remplir les « fonctions de chef de cabinet, et qu'il eût été fou et plus que « fou d'y songer (3). »

Paroles célèbres, dont l'opposition se fit plus tard une arme, quand Wellington accepta, malgré sa prétendue incapacité, la présidence du conseil.

Les explications du duc furent assez bien accueillies ;

(1) Déjà, en 1824, la législature avait fait un premier pas dans la voie de la liberté du commerce en autorisant l'entrée, moyennant un droit de 30 p. c, des soieries étrangères, auparavant frappées d'une prohibition complète.

(2) Le bill ainsi défiguré (par 133 voix contre 122 données au ministère) fut renvoyé aux Communes, et rejeté par elles.

(3) « Knowing m y incapacity for lilling thc post of lirst minister, 1 sliould hâve been mad, « and worse thun mad, if I had evcn entertained the insane project wbich certain indivi- « duals, for their own base purposes hâve imputcd to me. »

néanmoins, elles laissèrent subsister de nombreux doutes, parce que l'antipatbie de Wellington pour Canning n'était ignorée de personne.

Le premier ministre se montra excessivement blessé de l'échec qu'avait essuyé le corn-bill, et dans une séance de nuit de la Chambre des Communes, il déclara qu'après l'examen de la correspondance échangée entre Huskisson et le duc, il n'était pas convaincu que ce dernier eût agi en dehors de toute considération d'intérêt personnel. « Je ne puis me « persuader, dit-il, que même un aussi grand homme que « le duc de Wellington n'a pas servi dans cette circonstance « d'instrument à d'autres (1). »

Wellington était le dernier homme que l'on dût croire susceptible de se prêter au rôle de marchepied politique. C'est ce que Robert Peel fit ressortir dans une vigoureuse réplique aux insinuations malveillantes du premier ministre.

Canning, malgré son incontestable mérite, ne fut pas heureux au pouvoir: « La place dont il s'empara, dit un écrivain « anglais, avait été depuis douze ans un lit de repos; elle « tomba aux mains d'un homme qui n'y trouva que d'amers « soucis, qu'une agitation fébrile: George Canning, le plus « adroit des tacticiens, le plus brillant des orateurs, fut le « plus malheureux, le plus désappointé des ministres (2). »

Quatre mois après la formation de son cabinet, l'éloquent homme d'État, vaincu par la maladie et mécontent de tout le monde, se retira dans le beau domaine du duc de Devonshire; ce fut là que s'éteignit, au bout de quelques semaines, cette

(1) I can nol ejçlude frommy considération thatevenso great, inanas the duke or Wellington hadbcenmad an instrument in the bandsofothers on that occasion. >'3) Docteur Croly. Histoire de George IV.

belle intelligence, consacrée tout entière à la défense des intérêts publics et des libertés anglaises (1) .

Les débris du cabinet Canning se rallièrent autour de lord Goderich, homme intègre et honoré, mais dépourvu de l'énergie et des talents nécessaires pour maintenir ensemble les éléments d'une vaste administration. Dans l'espoir de se concilier l'appui des tories, il offrit le commandement de l'armée au duc de Wellington, qui l'accepta malgré l'éclat de sa récente démission.

La politique du cabinet ainsi recomposé ne différait point de celle de Canning ; aussi rencontra-t-elle les mêmes adversaires, plus redoutables encore, parce qu'elle n'avait pas à son service le même talent ni la même énergie.

Le 8 janvier 1828, lord Goderich, découragé par la retraite de M. Herries (qu'il regardait comme la pierre angulaire de son administration), et ne se croyant pas de force à lutter contre les difficultés qui l'entouraient, déposa sa démission entre les mains du roi.

Un fait extérieur contribua à rendre ce dénoûment inévitable. Le 20 octobre 1827, les escadres combinées d'Angleterre , de France et de Russie avaient écrasé à Navarin la flotte turco-égyptienne. Cette victoire répandit l'allégresse dans une gr-ande partie de la chrétienté; mais en Angleterre, on ne tarda pas à voir que le gouvernement avait joué un rôle dont la Russie devait seule profiter. La division se mit dans le cabinet, et le roi se vit obligé de pourvoir au remplacement d'une administration incapable de faire face aux attaques annoncées par les tories pour le début de la session.

La situation politique après la chute des Canningistes de-

(1) Canning mourut le 8 aoùl 1827. Le publie, qui adorait cet homme d'État, attribua sa mort prématurée aux chagrins que lui avait causés l'opposition de Wellington. Impression d'un jour que le lendemain efface !

vint très-difficile. Le temps des tories était passé, et celui des whigs n'était pas encore venu.

Le roi, fort embarrassé, manda le duc de Wellington et le chargea de former un cabinet, lui donnant carte blanche sous la seule condition de ne pas choisir lord Grey (i).

On fut extrêmement surpris de voir le duc accepter cette mission huit mois après sa fameuse déclaration à la Chambre des Lords. Interpellé sur ce fait dans la séance du 29 janvier, Wellington répondit qu'il n'avait accepté la présidence du conseil que pour être agréable au roi et à ses nouveaux collègues; — que ceux-ci, dans le cours des négociations entamées pour la reconstitution du cabinet, avaient reconnir l'impossibilité de trouver quelqu'un de plus convenable pour présider le conseil ; — et que, du reste, il n'avait ni désiré, ni sollicité cette position (2).

Le chef du nouveau ministère, faisant la part des circonstances et des nécessités du moment, s'adjoignit Huskisson et quatre canningistes.

Sir Robert Peel devint l'âme de ce cabinet, où les tories cependant étaient en majorité. On peut dire que sa mission fut de préparer l'avènement des whigs, sans trop irriter la susceptibilité des conservateurs. Ministère de conciliation et non de parti , il fit de grandes choses, uniquement parce qu'il s'appuya sur les hommes politiques intermédiaires, qui sont généralement les vrais représentants de l'opinion publique. Jamais gouvernement exclusif, s'appuyant sur les partis extrêmes, n'a réussi dans les temps ordinaires. La nécessité de soutenir le pouvoir quel qu'il soit ne se fait sentir que dans les occasions où un grand péril détourne momentanément les esprits des questions intérieures. C'est ainsi que

(l)Letlre de Wellington à Robert Peel, 9 janvier 1828. Sir Robert 4>eei 's Memoirs, p. II. (2) VoirSTOCQUELEn, t. II, p. 121.

le torysme pur accomplit de si grandes choses de 1805 à 1815, et qu'après cette période il fut, malgré ses titres à la reconnaissance publique, dans l'impossibilité de gouverner convenablement le pays.

On doit attribuer à l'influence de ces faits la résolution de Wellington de recommander à la couronne et de servir de préférence les ministères de transaction. Il est prouvé, du reste, que toutes les grandes choses accomplies en Angleterre depuis la chute de l'empire ont été conçues et menées à bonne fin par des ministères de cette espèce. Celui de lord Wellington a spécialement l'honneur d'avoir fait triompher l'importante question de la liberté des cultes. Peut-être qu'au fond le duc eût désiré n'avoir pas à résoudre cette question, non plus que celle des céréales et d'autres encore réclamées par l'opinion publique ; cet amour des lois existantes parait d'autant plus naturel chez le vieux tory, qu'à l'époque où il accepta les fonctions de premier ministre, le parti whig luimême était profondément divisé sur la réforme parlementaire, la libre entrée des céréales et l'émancipation catholique. On doit donc lui savoir gré de ce que, sans égard à ses sentiments intimes, il prit la ferme résolution de satisfaire dans certaines limites les vœux de la nation. Les gens absolus, qui n'admettent aucune composition avec les principes, lui ont fait un reproche de cette condescendance. A leurs yeux, le héros de l'Angleterre n'était qu'un homme faible et sans convictions. Pour mériter l'estime de ces puritains, il aurait dû refuser tout service à la couronne, sous prétexte de conserver intacts la dignité de son caractère et le prestige de ses doctrines politiques. Mais Wellington avait trop de bon sens et de patriotisme pour accepter ce rôle égoïste, conduisant à la popularité par le chemin le plus direct et le plus facile. Il ne craignait pas de s'amoindrir quand il s'agissait d'être utile à son pays. De tels dévouements sont peu compris et cependant bien méritoires quand on sait se renfermer dans de justes limites.

Peu de temps après la formation du nouveau ministère (1), lord Russell présenta à la législature une motion tendant à rapporter les actes du Test et des corporations, introduits dans la législation anglaise par Charles II, en haine des sectes qui avaient contribué à la mort de son père. C'était le premier pas que tentait le parti de l'émancipation catholique dans la voie de la liberté religieuse.

Le gouvernement combattit la mesure, mais les réformateurs l'emportèrent de 44 voix dans la Chambre des Communes (s).

Ce résultat et la division du cabinet embarrassèrent le duc de Wellington. Toutefois, comme à cette époque de transition politique, l'unanimité était difficile à obtenir au sein du pouvoir, il accepta le vote de bonne grâce et s'employa activement à le faire sanctionner par la Chambre des Lords. Là, il eut à combattre, entre autres, son vieil ami lord Eldon, qui qualifia le bill de mesure perfide et révolutionnaire (mischievous and revolutionary bill).

Dans la séance du 17 avril, Wellington résuma son opinion dans les termes suivants : « Il n'est pas admissible que le rap- « pel des actes du Test puisse troubler la parfaite sécurité de « l'Église et son union permanente avec l'État. Ces actes « non-seulement ne répondent plus à leur but, mais ils sont « encore une anomalie et une absurdité : une anomalie par « leur origine, une absurdité par leur résultat. »

Et dans la séance du 21, répondant à l'argument capital des tories, « que le respect des anciennes lois faisait la force de l'Angleterre, » le duc, avec son bon sens pratique, répondit: a Je ne suis pas de ceux qui pensent que le meilleur « moyen de préserver la constitution de ce pays consiste dans

(1) Le 26 février.

(2) 237 pour, 193 contre. Ce même bill avait été rejeté, en 1790, par une majorité de 187 voix.

« le maintien rigide de mesures prises en vue de circon- « stances particulières, il y a plus de deux siècles: ce laps « de temps doit justifier au contraire leur modification, si- « non leur suppression complète. J'admets que ces actes aient « assuré la paix religieuse à ce pays, il y a deux cents ans; « mais quand le Parlement discute les meilleurs moyens de « préserver la constitution anglaise, il doit être certainement « permis de rechercher si quelque modification ne peut être « apportée aux lois existantes pour concilier toutes les parce tis (1). »

A ces vues libérales , les vieux tories opposèrent les anciennes maximes d'État, et, faute de mieux, d'impitoyables railleries sur les évolutions politiques de Sa Grâce :

« J'ai beaucoup entendu parler de la marche de l'esprit « humain, dit ironiquement lord Eldon , mais je ne me se- « rais jamais attendu à le voir marcher dans cette Chambre, « le duc de Wellington et les évêques en tête. »

Cependant le bill favorable aux dissidents passa. L'opposition ne se méprit pas sur la portée de cet acte : « Plus tôt ou plus tard, dit lord Eldon, peut-être cette année même, certainement l'an prochain, la concession aux dissidents sera suivie des mêmes concessions aux catholiques... »

Un mois après le rapport des actes du Test, Huskisson représenta son bill sur les céréales. Cette fois, le chef du cabinet se fit le défenseur de la mesure, malgré la défiance qu'elle lui inspirait, — et le bill fut voté.

Dans le cours de la session, on présenta deux motions ayant pour but de retirer la franchise électorale aux bourgs

(1) Quoique le gouvernement eût combattu le bill a la Chambre des Communes, îl est permis de croire que le duc de Wellington en fut partisan; car jamais il na fait de déclaration contraire â celle que nous venons de rapporter.

pourris de Penrhyn et d'East-Retford. Les Communes s'occupèrent d'abord de Penrhyn, et un bill transférant les privilèges de ce bourg à la ville de Manchester fut envoyé par elles à la Chambre des Lords. Quant à East-Retford, la décision fut provisoirement ajournée jusqu'à ce qu'on connût celle des lords sur la première question.

Le 19 mai, lorsque l'affaire d'East-Retford se présenta, le rejet du bill de Penrhyn par les lords paraissait tellement certain , que les ministres, qui s'étaient engagés à donner la franchise électorale à une ville dans le cas seulement où deux bourgs seraient annulés, se considérèrent comme n'ayant en effet qu'un bourg disponible : ils votèrent donc tous, à l'exception d'un seul , contre le transfert des privilèges d'East- Retford à Birmingham.

Huskisson ayant déclaré antérieurement qu'il accepterait dans tous les cas ce transfert, se crut lié par sa parole et vota contre ses collègues. De retour chez lui, il écrivit au duc de Wellington « qu'il croyait convenable, après ce qui s'était « passé, de mettre son portefeuille à la disposition du chef du « cabinet (1). »

Le duc soumit aussitôt cette lettre au roi , comme l'équivalent d'une démission en règle. Cette précipitation ne fut pas du goût de Huskisson , qui s'attendait à une entrevue préalable avec le chef du cabinet. 11 s'en plaignit dans une série de lettres où perce le vif désir qu'il avait de garder son portefeuille; mais Wellington n'aimait pas ce canningiste; aussi, quand Palmerston, Dudley et Ward s'interposèrent pour obtenir le retrait de sa démission, qui, d'après eux, était le résultat d'un malentendu, le vieux général répondit avec emphase : « Ce n'est pas une erreur, ce ne peut être une er-

(l) Voir cette lettre et celles qui furent échangées entre lui et le duc à ce propos, dans l'ouvrage de Stocqueler , t. Il, p. 128 et suivantes.

reur, ce ne sera pas une erreur ! (It was nol mistake, conld be nomistake, and slioidd be no mistake!) »

En présence de cet arrêt, Huskisson, ses trois amis et Charles Grant se retirèrent du cabinet assez visiblement contrariés. Un remaniement eut lieu, et l'homogénéité se rétablit dans le sens tory modéré par l'adjonction de lord Aberdeen, de sir Henri Hardinge, de sir George Murray et de Vesey-Fitzgerald. Deux de ces ministres, Hardinge et Murray, étaient d'anciens compagnons d'armes du duc : à la tête du gouvernement d'Irlande se trouvait un autre général, le marquis d'Anglesey, qui s'était illustré en Espagne, sous le nom de Paget. Les libéraux se plaignirent de cette préférence accordée à l'élément militaire, en général peu sympathique au peuple anglais ; mais le duc laissa dire, ayant ses raisons pour agir de la sorte. Ce n'était pas d'ailleurs un homme à s'émouvoir d'un discours ou d'un article de journal.

Quand le cabinet fut tout entier tory, et que le premier ministre se crut en mesure de présenter l'émancipation des catholiques non comme une concession arrachée par l'opposition, mais comme un acte nécessaire, commandé par la paix publique, il résolut de faire voter cette importante mesure, agitée depuis vingt-cinq ans.

L'illustre Pitt fut le premier homme d'État anglais qui appuya les prétentions des catholiques. Après avoir réuni, en 1800, les royaumes d'Angleterre et d'Irlande, il conçut un plan qui devait, d'après lui, contribuer à rendre l'union complète et fructueuse. Ce plan embrassait les points suivants : l'émancipation des catholiques, — un traitement fixe alloué au clergé irlandais, — des établissements d'instruction publique pour donner à ce clergé l'éducation et l'instruction nécessaires (1).

(1) Le collège de Maynooth, institué par Pitt en 1795, était un acheminement vers cette

L'Irlande, forte de l'appui que donnait à ses prétentions l'autorité d'un si grand nom, commença de bonne heure à s'agiter pour obtenir ce qui lui semblait équitable, et ce qui l'était en effet. Mais il fallait compter avec les idées et les passions régnantes. Quand la question de l'émancipation surgit pour la première fois au Parlement, elle fut rejetée par une majorité de 150 voix. Cette majorité diminua d'année en année; en 1815 elle n'était plus que de 50, et en 1818 de 2 voix.

En 1821, la mesure passa à 19 voix de majorité, mais les lords la rejetèrent : même résultat en 1822 et en 1825, avec cette particularité, que chaque fois la majorité des Communes augmenta et celle des Pairs diminua (i).

Bien que les élections de 1826 eussent donné un avantage marqué aux tories, la Chambre des Communes se prononça, en 1828, en faveur de l'émancipation à une majorité de 272 contre 266 (2).

Lorsqu'un principe se manifeste ainsi à diverses reprises et dans toutes espèces de conditions, gagnant du terrain à chaque épreuve, il est évident qu'il doit finir par triompher. Wellington avait trop d'intelligence pour méconnaître cette vérité. Aussi, malgré les nombreux obstacles qui s'opposaient à une solution complète (3) et immédiate de la question irlandaise, prit-il la résolution courageuse de faire violence à son parti et à ses sentiments personnels dans l'intérêt de la paix publique.

dernière réforme. Peel et Wellington réalisèrent, la première en 1820. I.a seconde est encore a l'état de projet éloigné.

(1) Des élections générales avaient eu lieu en 1807, 1812, 1818, 1820 et 182fi. Chacun de ces Parlements s'était prononcé une ou plusieurs fois sur la question de l'émancipation.

(2) Dans la session précédente, elle s'était, au contraire, prononcée contre a la majorité de 276 contre 272.

(3) U faut remarquer que les votes précédents n'avaient point porté sur la question de l'émancipation complète des catholiques, mais sur des qnestions Incidentes, qui n'étalent, à proprement parler, que des tentatives d'émancipation, un premier pas vers le but où Wellington et Peel voulaient awiver d'un seul bond.

L'agitation entretenue par O'Connell, Moore et les prêtres catholiques rendait cette résolution nécessaire. Le peuple irlandais n'était plus gouvernable. L'association, fondée en 1823, constituait une sorte de pouvoir révolutionnaire qui menaçait l'Irlande d'une guerre civile. Les clubs de Brunswick (1), opposés à l'association, préparaient leurs armes et se disposaient à entrer en lutte contre le nouvel ordre des libérateurs. Il fallait un prompt remède : satisfaire le peuple ou le combattre. Dans ces graves conjonctures, Wellington n'hésita point à venir en aide au gouvernement, et à compromettre sa popularité en se séparant de l'aristocratie et de la classe moyenne d'Angleterre. Il fut appuyé du reste par sir Robert Peel, nouvellement converti à la liberté religieuse, ou plutôt cédant, comme le duc, à l'irrésistible argument de la nécessité.

Cet homme d'État célèbre avait été élu en 1817 représentant de l'université d'Oxford, en concurrence avec George Canning, qui défendait à cette époque avec autant de véhémence que de logique la thèse de l'émancipation. Depuis lors, sir Robert Peel s'était signalé dans toutes les circonstances par une opposition vigoureuse aux demandes des catholiques irlandais. Même dans le courant de la dernière session (le 8 mai 1828), il avait voté avec la minorité de 266 voix, contraire à la motion de Francis Burdett. Mais dès ce jour, Robert Peel avait reconnu, ainsi qu'il le dit lui-même dans ses Mémoires « que la prépondérance du talent et de l'influence n'était plus du côté des opposants (2). «Quelque temps après, l'élection de Clare (qui donna à O'Connell une grande majorité, malgré toutes les influences qui soutinrent son concurrent, M. Fitzgerald, le candidat du parti protestant) (3)

(1) Ces clubs comprenaient la majeure partie des classes Influentes.

(2) Sir RoUert Peel's Memoirs, p. 102.

(3) Celte élection avait eu lieu le j juillet 1828.

ébranla complètement les convictions de M. Peel sur l'opportunité d'une plus longue résistance. « Ne rien concéder à l'agitation, dit-il, c'est le cri de tous ceux qui ne sont pas responsables ou qui ne connaissent pas le véritable état des

affaires. Il est facile de dire : On doit conserver intacts

les droits de l'Église protestante, mais comment gouverner l'Irlande et maintenir debout la constitution protestante dans ce pays? On n'y parviendra qu'en faisant des concessions (1). »

Le Parlement fut prorogé le 28 juillet 1828. Immédiatement après, le duc de Wellington entra en communication avec sir Robert Peel au sujet de l'Irlande et de la question catholique. Le duc, à la demande de son collègue, rédigea un mémoire sur cette question (2). Dans les remarques de sir Robert Peel (5), on voit que le représentant de l'université d'Oxford éprouvait une grande répugnance à faire des concessions, et qu'il cédait uniquement à la nécessité de pacifier l'Irlande. Entre deux maux, l'agitation et l'émancipation, il choisit le moindre (4).

Il parait que le duc de Wellington voulait aller plus loin que son collègue, puisque celui-ci réfute longuement l'idée de faire rétribuer le clergé catholique par l'État (5).

Pendant que les deux ministres préparaient ainsi le terrain de la discussion , les meetings redoublaient d'énergie et de violence.

« L'association catholique, écrivit lord Anglsey, est orga-

(1) Sir Robert Peel's Memoirs, p. 116.

(2) Ce mémoire porte la date du 9 août. Sir Robert Peel ne l'a pas reproduit dans ses Mémoires, et nous ne le connaissons que par les observations auxquelles il a donné lieu.

(3} Celle réponse est du 11 aoûl. — Voir Sir Robert Peel's Memoirs, p. 181.

(4) « Tbere is upon tbe whole less of evil In making a decided elTort to settle the calbolic question, than in Icavlng II , as it bas becu left , an open question. » — Sir Robert Peel's Memoirs, p. 184.

(5) La dépense nécessaire, d'après les calculs de Peel, se serait élevée à 300,000 livres.

nisée d'une manière formidable » (i) c< Il est évident que

les meetings ne peuvent être tolérés plus longtemps sans danger pour la paix publique (2). »

Dans une assemblée tenue le 21 septembre à Cashel, les agitateurs avaient réuni 600 cavaliers et 9,000 fantassins, parfaitement armés et commandés (3).

Quelques membres du cabinet s'attendaient à une prise d'armes immédiate; lord Anglesey toutefois les rassura en écrivant :« La lutte ne commencera qu'au printemps, car il est tout à fait invraisemblable que les rebelles se mettent en campagne et bivaquent pendant les fortes gelées (4). »

Le vice-roi d'Irlande fondait aussi beaucoup d'espoir sur la patience et le courage peu déterminé (the forbearance and thenot very determined courage) d'O'Connell, qui, du reste, comptait obtenir gain de cause sans en venir aux mains, par voie d'agitation et d'intimidation (5).

Sir Robert Peel, convaincu par les dissertations des autorités judiciaires que les meetings étaient des réunions illégales (6), songea un moment à les disperser et à traduire les principaux moteurs devant la justice (7). Mais lord Anglesey, dans sa correspondance, le dissuada de ce projet. L'avis d'un vieux soldat qui se prononce contre l'usage de la force est chose rare, et qui mérite d'être écouté. Le vice-roi donnait entre autres pour raisons, que les menées des catholiques

f 1) Lettre du 2 juillet 1828, à lord Gower.

(2) Lettre du 20 septembre, à M. Peel. Sir Robert Peel's Memoirs, p. 220.

(3) Sir Robert Peefs Memoirs, p. 232.

(4) Septembre 1828. Lettre à M. Peel.

i5) Lettre du 2 juillet, à lord Gower. — Sir Robert PeeVs Memoirs, p. 147.

6) Voir dans ses Mémoires, p. 225 et 255, deux consultations de Yattorney ci du solicilor gênerai d'Angleterre, et p. 247, une consultation de Vattornef et du solicitor gênerai d'Irlande.

(7) Dans une lettre du 17 octobre 1828, sir Robert Peel écrivit à lord Gower î « Pour préve- « nir les collisions et l'effusion du sang en Irlande, la voie la plus sûre est de renforcer la « loi contre les actes séditieux, les discours séditieux et la sédition, sous quelque forme « qu'elle se présente. »

avaient exercé « une influence fâcheuse sur la discipline, « l'harmonie et la fidélité des troupes (1). » 11 fit observer aussi qu'il n'y avait alors dans le Royaume-Uni que 50,000 hommes d'infanterie, dont une partie seulement aurait pu être employée en Irlande (2). Cette considération et une étude parfaite des besoins et de la situation des Irlandais engagèrent lord Anglesey à conseiller l'émancipation, « bien qu'il eût « horreur de l'association, des agitateurs, des prêtres et de « leur religion » (5). . . . « Chaque heure de retard, écrivit-il à sir « Robert Peel, augmentera les difficultés et les dangers (4). »

Ainsi poussés par les circonstances, Wellington et Robert Peel résolurent de soumettre le plus tôt possible au Parlement la solution de la question irlandaise. En prenant ce parti, ils firent preuve de courage et d'abnégation, puisqu'ils avaient contre eux non-seulement une puissante opposition , mais encore leurs propres antécédents (5). Ils devaient donc se résigner à subir tout à la fois les reproches de vieux amis, devenus tout à coup des adversaires implacables , et les sarcasmes d'anciens ennemis, dont ils servaient la cause sans pouvoir gagner leur estime (e). Ils savaient en outre que l'émancipation, quoique soutenue par une fraction importante

(1) Voir notamment sa lettre du 20 juillet à M. Peel, où il dit : « I ought however, to observe, tliat wc liear occasionally of the catholic soldiers being ill-dlsposed and entirely under llic influence of tlie priests. »

(2) Voir SirRobert Peel's Memoirs, p. 293.

(3) Lettre du 2 juillet, à lord Gower.

(4) Lettre du 2S juillet.

(5) Le 28 avril 1828, Wellingtou avait dit à la Chambre des Lords : « Therc Is no person in Ihis bouse whose feelings and sentiments, after long considération, are more decided than mine are, with respect to the subject of the roman catholic daims ; and I must say that until I see a very great change in that quarter, I shall continue to oppose the émancipation of the catholics. »

Stocquelkr, t. II, p. 126, donne un extrait d'un discours que sir Arthur Wellesley prononça sur le même sujet au Parlement d'Irlande en 1793. Ce discours fut plutôt favorable que défavorable aux prétentions des catholiques.

(6) Lord Eldon ayant présenté à la Chambre des Lords une pétition des tailleurs de Glascow contre l'émancipation : « Qu'ont à faire en ceci les tailleurs? » demanda lord Ring. — « Rien de plus simple, reprit lord Eldon : vous ne pouvez pas prétendre que les tailleurs aiment les gens qui retournent leur habit ! »

des deux Chambres, était peu sympathique à la masse du peuple, et que George IV, après l'avènement de Canning, avait déclaré « qu'il était aussi fermement opposé que l'avait « été son père aux prétentions des papistes. »

Sir Robert Peel affirme (1) que dans tous ses rapports avec le roi, il put constater une grande détermination à maintenir les droits de l'Église protestante. Comme preuve, il cite le billet suivant, qui lui fut adressé par George IV, le 19 novembre 1824 : « Les sentiments du roi sur l'émancipation « catholique sont ceux de son excellent et vénéré père ; de « ces sentiments, le roi jamais ne peut dévier et jamais ne « déviera (never can and never will deviale). »

Malgré cette opposition vigoureuse, Wellington et Peel poursuivirent leur but avec une inébranlable fermeté. A leurs yeux, l'émancipation était moins une question de principe qu'une question de gouvernement et d'ordre public. Hésiter à la résoudre leur eût semblé à tous deux, mais surtout à Wellington, l'homme du devoir et de l'ordre par excellence, une faiblesse et même une lâcheté. Des politiques à courte vue n'auraient pas montré ce patriotique désintéressement. La crainte d'être accusés de trahison ou d'inconséquence, leur eût fait suivre une ligne de conduite moins utile au pays, mais plus facile et plus conforme à leur intérêt personnel.

Une fois sa résolution prise, Wellington mit tout en œuvre pour la faire triompher. Il dut employer les plus grands ménagements et recourir pendant plusieurs mois aux sollicitations les plus pressantes pour obtenir le consentement de George IV, sur qui les partisans de l'intolérance religieuse fondaient leur dernier espoir. « C'était, dit M. Guizot, une tradition à la fois royale et populaire, que la sûreté de la maison de Hanovre tenait à celle de l'établissement protes-

(1) Voir ses Hémoires, 1. 1, p. 276.

tant. Le roi était d'ailleurs grand comédien et prenait plaisir à cacher sous des démonstrations emphatiques son insouciance ou sa faiblesse. Quand ses ministres insistaient péremptoirement, il s'emportait ou pleurait pour bien constater qu'ils lui forçaient la main. Aussi peu émus de ses larmes que de ses colères et se fiant peu à ses paroles, ils lui demandèrent pour la présentation du bill son autorisation écrite. »

Au commencement de janvier, le roi n'avait pas encore donné cette autorisation. Il s'était même plaint, en termes énergiques, à lord Eldon,de la conduite des ministres, disant « qu'il était misérable et sa situation affreuse ; que s'il donnait « son consentement au bill, il se rendrait aux bains et de là « à Hanovre ; qu'il ne reviendrait plus en Angleterre, et que « ses sujets pourraient faire un roi catholique du duc de Cla- « rence (1). »

A cette époque, le duc de Wellington eut deux entrevues avec l'archevêque de Canterbury, les évêques de Londres et de Durham. Il s'efforça de faire comprendre à ces hauts dignitaires la nécessité d'accorder, dans l'intérêt de l'État et même de l'Église protestante, quelques concessions aux catholiques Irlandais ; mais cet appel au bon sens et au patriotisme des évêques n'eut aucun résultat; le duc reçut au contraire l'assurance d'une opposition énergique à toute mesure ayant pour but de favoriser les catholiques (2).

En présence de l'attitude hostile du roi, du clergé, des lords et de la majorité du peuple anglais, sir Robert Peel commença à perdre tout espoir (0). Il parla même de se retirer, à cause de l'obligation où il serait de défendre le bill de l'émancipation dans une assemblée où il l'avait constamment et vivement combattu. En exposant ce scrupule au duc de

(1) Sir Robert PeeVs Memoirs, t. T, p. 274

(2) Ibid., t. I, p. 277.

(3) Ibid., 1. 1, p. 279.

Wellington, M. Peel émit l'opinion que sa retraite faciliterait peut-être la tâche du gouvernement (1). Mais le chef du cabinet lui écrivit cinq jours après (le 29 janvier 1829) : « Je ne vois pas la moindre chance de vaincre ces difficultés si vous vous retirez. » A la suite de cette déclaration, sir Robert Peel se résigna à tenter l'épreuve de la discussion (a).

Cependant il restait toujours le consentement du roi à obtenir, et cet obstacle parut si grave au ministère qu'il fut sur le point de se retirer. Le cabinet toutefois, avant de prendre une détermination, décida qu'on attendrait le résultat d'une démarche décisive que le duc de Wellington devait faire auprès de Sa Majesté. « Je fus fermement convaincu, dit, Robert « Peel, que si le duc ne parvenait pas à obtenir le consen- « tement du roi, aucun autre homme ne pourrait l'obtenir, « ni dominer l'opposition de la Chambre des Lords (ô). »

Ayant enfin obtenu cette autorisation, Wellington signala son entrée en campagne par toutes les ruses et toutes les précautions usitées à la guerre.

En tacticien consommé, il jugea prudent de garder son plan secret jusqu'au dernier moment. C'était le moyen de prévenir les manifestations violentes que les hommes de parti auraient provoquées sans aucun doute pour intimider les faibles ou entraîner les indécis. Cependant une imprudence du vice-roi d'Irlande faillit compromettre la réussite de ce plan. Le duc avait écrit au docteur Curtis, primat catholique d'Irlande, une lettre où il exprimait l'opinion qu'en laissant reposer quelque temps la question de l'émancipation, on arrive-

(1) Lettre du 12 janvier, au duc de Wellington.

(2) En même temps, sir Robert Peel, avec la loyauté qui le distinguait, donna sa démissio n de député de l'Université d'Oxford. 11 pouvait néanmoins espérer d'être réélu. Beaucoup de membres, en effet, le soutinrent, mais, au dépouillement du scrutin, le 20 février 1829, sir Robert Peel n'obtint que 600 voix contre 755, données à son compétiteur Robert Inglis.

(3) Sir Eobert Peel's Memoirs, 1. 1, p. 280.

rait à un résultat satisfaisant. A cette lettre, rendue publique, le marquis d'Anglesey répondit par une sorte de manifeste, où il engageait les catholiques à ne pas se désister de l'agitation. Le duc ne pouvant tolérer cet acte d'indépendance, qui engageait le gouvernement plus qu'il ne désirait l'être, destitua le marquis d'Anglesey, et lui donna pour successeur le duc de Northumberland, tory décidé.

Cette excessive rigueur, en poussant au comble l'exaspération des catholiques, servit à tromper les torys sur les véritables sentiments et les projets futurs du ministère. -Le secret fut si bien gardé, que les hauts fonctionnaires de la couronne, à l'ouverture de la session, ne savaient pas ce qui avait été résolu. L'attorney général, sir Charles Wetherall, se plaignit amèrement de ce que sa coopération légale n'eût été requise que sept jours avant la réunion du Parlement.

Le 5 février 1829, le gouvernement dévoila enfin son plan de campagne dans le discours de la couronne. Grande fut la surprise, immense la sensation ! On ne peut se dissimuler que par cette conduite ferme, mais pleine de réserve à l'égard des notabilités politiques, et peu conforme aux usages des gouvernements parlementaires, Wellington n'assumât sur sa tête toute la responsabilité de l'importante mesure qui allait s'accomplir. Mais il ne s'embarrassa guère de ce fardeau, et se montra disposé à commencer la lutte sans accorder le moindre délai à l'opposition.

Cependant, peu de jours avant la discussion, il surgit un obstacle qui faillit renverser le ministère et compromettre le sort du bill.

Le 3 mars, sir Robert Peel appréhendant de nouveaux retards, ou peut-être informé des obsessions auxquelles le roi était en butte, annonça à la Chambre des Communes, que le surlendemain il appellerait son attention sur le paragraphe du discours du trône relatif à l'état de l'Irlande.

Le même jour, dans la soirée, George IV manda auprès de lui le duc de Wellington, sir Robert Peel et le lord chancelier. Le roi exprima à ces ministres le désir d'avoir des explications complètes sur la manière dont ils se proposaient de résoudre la question irlandaise. Sir Robert Peel exposa les vues du cabinet et le thème qu'il avait le projet de développer à la Chambre des Communes. Le roi l'arrêta sur la question du serment, affecta une grande surprise, ne voulut rien entendre et finit par* dire : « Quoi qu'il en soit, je « ne puis consentir à aucune altération à l'ancien serment « de suprématie » (Tliat be tliat as it might, I could not possiblij consent to any altération of the ancient Oath of supremacy).

Sur celte déclaration inattendue, les ministres offrirent au roi leur démission, séance tenante. « Sa Majesté exce prima, dit sir Robert Peel, son profond regret de ce que « nous ne pussions rester à son service. L'entrevue avait « duré cinq heures. En prenant congé de nous, le roi, avec « beaucoup de tranquillité et de bonté, nous embrassa sur « les deux joues et accepta notre démission (1). »

A peine les trois ministres furent-ils partis, que George IV dit à lord Eldon, « qu'il n'avait jamais vu le bill de l'émancipation ; qu'il se trouvait dans la position d'un homme ayant un pistolet chargé sur la poitrine; que ses serviteurs l'avaient trahi, etc. (2). »

Cependant, le 4 au soir, le roi fut obligé d'écrire au duc de Wellington qu'il avait rencontré tant de difficultés à former une nouvelle administration, qu'il ne pouvait se passer des services de ses collègues. Les ministres exigèrent, pour condition de leur rentrée au pouvoir, que le roi donnât une

(I) Sir Robert Pccl's Memoirs, l. I, p. 347. (8) Campbell s cliancelors, l. VII, p. 510.

entière approbation aux mesures qu'ils avaient arrêtées. Cette approbation fut donnée le lendemain matin. De sorte que sir Robert Peel put aborder la question à la Chambre des Communes le jour qu'il avait lui-même fixé.

Avec cette énergie calme et persévérante qui ne l'a jamais abandonné, M. Peel fit, au milieu d'un profond silence, la déclaration suivante : « Je n'entrerai dans aucune explication « sur les théories du gouvernement. Je me renfermerai dans « l'examen pratique de l'état actuel des affaires, préoccupé, « non de ce qui peut se dire, mais de ce qu'il y a à faire « dans une si pressante difficulté. Pendant bien des années, « je me suis efforcé de maintenir l'exclusion qui éloignait les « catholiques romains du Parlement et des grandes charges « de l'État. Je ne pense pas que cette conduite fût alors « inique ou déraisonnable. J'y renonce, convaincu qu'on n'y « peut plus persister utilement. A mon avis, les moyens « efficaces manquent aujourd'hui pour une telle lutte. Je « cède à une nécessité morale que je ne puis surmonter. Il « y a pour l'établissement même que je veux défendre plus « de péril dans une résistance obstinée que dans une con- « cession, accompagnée de certaines précautions. »

Les débats s'ouvrirent avec une grande vivacité. L'opposition rappela au ministre ses opinions d'autrefois. Peel s'y attendait. « Je ne saurais, dit-il, acheter l'appui de mes ho- « norables amis en promettant de persister en tout temps « et à tout risque, comme ministre de la couronne, dans les « opinions et les arguments que j'ai pu soutenir devant « cette chambre. Je me réserve positivement le droit de ré- « gler ma conduite selon l'exigence du moment et l'intérêt du « pays (i). »

(1) C'est avec la même franchise que l'illustre Canning soutenant en 1812 une motion en faveur de l'émancipation (qu'il avait jusqu'alors combattue) dit : I take no shamc to myse/f forhaving on other occasions rcsisted the inquiry which I now vecommend.

La lutte fut plus vive encore à la Chambre des Lords, Wellington en soutint le fardeau avec l'énergie qu'il apportait en toute chose.

Il eut à combattre des adversaires redoutables, dont quelques-uns étaient ses amis intimes.

Lord Eldon résuma l'opinion des tories, en s'écriant : « Si jamais on permet aux catholiques romains de siéger « dans une des chambres du Parlement et de faire des lois « dans l'État, si on leur accorde le privilège de posséder les « grandes fonctions executives de la constitution, de ce jour « le soleil de la Grande-Bretagne se couvrira d'un voile. . . »

Pendant quelque temps le succès parut incertain. Voulant porter un grand coup et faire cesser toute hésitation, le duc saisit un moment favorable pour déclarera l'assemblée qu'elle eût à choisir entre la loi et la retraite du cabinet ; entre le rétablissement de l'ordre et la continuation de la crise, avec l'agitation et la guerre civile en perspective. L'histoire conservera les nobles paroles qu'il prononça dans cette circonstance :

« Mylords, depuis mon enfance jusqu'au moment où mes «. cheveux ont blanchi, j'ai constamment été livré aux de- « voies actifs de la profession des armes ; ma vie s'est pas- « sée au milieu des scènes de mort et de carnage; les cir- « constances m'ont jeté dans des pays en proie à des luttes « intestines, affreuses; eh bien! plutôt que de voir mon « pays livré aux maux que j'ai vus , en proie à toutes les « horreurs d'une guerre civile, je courrais toutes les chances, « je ferais tous les sacrifices, même celui de ma vie(i)! »

Ces sentiments trouvèrent de l'écho dans la Chambre des Lords; la seconde lecture du bill fut votée par 217 voix contre 112. Dans la Chambre des Communes, le ministère

I) Voir le texte de ce discours dans le mémoire du Times.

obtint 555 voix sur 455. Ainsi, en moins de cinq semaines, l'importante question de la liberté religieuse passa de l'état de projet éloigné à l'état de fait accompli, malgré tous les efforts du parti protestant, assuré cependant de la majorité dans le pays.

Ce succès exaspéra les associations protestantes, et mit le cabinet en froid avec le monarque et les tories. Il ne procura pas même à ceux qui l'avaient si chèrement acheté la satisfaction de mettre un terme aux déchirements de l'Irlande. Sur ce point, du reste, le ministère ne s'était pas fait illusion. 11 savait que l'émancipation, de quelque manière qu'elle eût été votée, n'aurait point satisfait entièrement les catholiques irlandais. L'adoption de cette mesure pouvait tout au plus tempérer la vivacité de leurs ressentiments : le mal était ailleurs, et plus grand qu'on ne le supposait.

Victime de plusieurs siècles de tyrannie et d'une longue suite d'iniquités, l'Irlande éprouvait des misères et des douleurs qu'il n'était au pouvoir de personne de soulager immédiatement. On ne régénère pas un peuple en quelques jours, avec des lois et des règlements. Ce que le temps a produit graduellement, le temps seul peut l'effacer. Voilà ce que ne voulurent pas comprendre O'Connell et ses adhérents. En ouvrant aux enfants de la verte Erin des perspectives qu'ils ne pouvaient atteindre, ces imprudents agitateurs exposèrent leurs compatriotes à de nouvelles tortures. Rien n'est plus dangereux, plus impolitique, plus cruel même que de surexciter les espérances de ceux qui souffrent. Pendant des années, on avait annoncé que l'émancipation des catholiques ferait cesser tous les maux dont se plaignait l'Irlande. C'était un leurre manifeste ; et en effet, à peine l'émancipation étaitelle votée, que les espérances déçues et les misères aigries par la déception donnèrent lieu à un nouveau besoin d'agitation, qui, cette fois, se manifesta sous une forme moins inquiétante pour le gouvernement, en demandant le rappel de

l'union, ou la destruction de l'œuvre glorieuse de William Pitt.

Il survint, à cette époque, un incident qui mérite d'être signalé. Le duc avait été nommé protecteur d'une nouvelle école protestante (King's Collège), destinée à lutter contre le séminaire rival de Gower-street, à Londres. Lors de la présentation de la loi sur l'émancipation catholique, lord Winchilsea, écrivant à l'un des fonctionnaires du nouvel établissement, s'exprima sur le patronage du duc dans les termes suivants : « Les derniers événements politiques m'ont conte vaincu que ce patronage n'avait pour but que d'endormir c< le parti du protestantisme et de la haute Église. Le noble « duc qui avait décidé, peu auparavant, de rompre avec la a constitution de 1688, a pensé sans doute qu'en donnant « quelque preuve extérieure de zèle à la religion protestante, « il réussirait plus facilement à faire passer ses insidieux « projets d'empiétement sur nos libertés en introduisant le « papisme dans toutes les dépendances de l'État. »

Ce soupçon de mauvaise foi et de duplicité irrita vivement le duc. Il exigea une rétractation formelle; n'ayant pu l'obtenir, il provoqua son adversaire, et se rendit le 21 mars, c'est-à-dire en pleine session, sur le terrain de Battersea- Fields. Son témoin fut Henri Hardinge, et celui de lord Winchilsea, lord Falmouth. Lord Winchilsea, après avoir essuyé le feu de Wellington, tira en l'air et lui offrit spontanément les excuses qu'il avait refusées au début de l'affaire.

C'est la seule fois, croyons-nous, que le duc vida en combat singulier une querelle particulière. Quelque opinion que l'on ait sur ces sortes de jugements, on conviendra que, dans une société où le point d'honneur n'est pas un vain mot, l'homme qui se respecte est parfois obligé de demander aux armes une réparation plus prompte, sinon plus équitable que celle de la justice ordinaire.

L'émancipation des catholiques est un des plus beaux titres politiques de Wellington. Ce succès ne pouvait être obtenu par aucun libéral opposé aux tories, ni par aucun tory autre que celui dont le tact et la fermeté inébranlable s'alliaient au prestige du plus grand nom qu'il y eut en Angleterre. L'influence personnelle du chef du cabinet (1) et la nécessité de rétablir l'ordre expliquent seules l'adoption d'une mesure qui rencontrait alors plus d'opposition que n'en rencontre aujourd'hui la question, encore non résolue, de l'émancipation des juifs. Néanmoins, ce succès merveilleux porta quelque atteinte au caractère public de Wellington. Les classes moyennes lui reprochèrent d'avoir porté un coup mortel au protestantisme, et les classes élevées d'avoir méconnu les traditions politiques dn gouvernement de parti. Les wighs voyaient en lui un ami suspect à plus d'un titre, tandis que les tories lui faisaient un grief d'avoir, par sa défection, compromis leur influence morale et leur force matérielle dans les élections.

Le duc s'était en outre fait beaucoup d'ennemis par la sévérité qu'il apportait dans ses relations, et par l'exactitude militaire qu'il voulait introduire dans les divers départements. Il n'y eut pas jusqu'à ses services militaires, qui n'éveillassent de fortes susceptibilités. « Personne, disait, en 1828, lord Brougham, n'apprécie plus que moi les services et le génie militaire du noble duc; mais je n'aime pas le voir à la tête des finances du pays, en possession de toute la confiance du souverain, et réunissant dans ses mains l'autorité civile, ecclésiastique et militaire. Un pareil état de choses me frappe comme étant tout à fait inconstitutionnel.

(I) Cette influence devait être bien grande pour forcer la Chambre des Pairs à se déjuger, elle qui, daus la session précédente, avait déclaré, à la majorité de 45 voix , que l'éman- << cipation ferait trop manifestement une brèche à la Constitution pour être jamais dis- « cutée. »

Ces nombreuses résistances et les attaques incessantes de de la presse (i) usèrent bientôt les ressorts affaiblis du cabinet. La tâche de celui-ci était du reste terminée; il pouvait donc et devait même se retirer. Wellington eut le tort de ne pas comprendre cette nécessité (2).

Cependant, quoique fortement ébranlé, le ministère, soutenu par le génie politique de sir Robert Peel, eut encore assez de force pour accomplir deux réformes importantes. Tl fit substituer à la prohibition absolue des blés étrangers le système de l'échelle mobile, c'est-à-dire un droit variable sur les grains importés du dehors, s'élevant ou s'abaissant selon le prix des grains à l'intérieur. Il établit ensuite à Londres le régime de surveillance et de police municipale en vigueur aujourd'hui dans toutes les villes d'Angleterre. Cette dernière réforme, malgré son incontestable utilité, rencontra cependant une opposition formidable. Les partisans des vieilles coutumes accusèrent le cabinet de vouloir introduire en Angleterre la police despotique des États du continent, avec son espionnage domestique et ses vexations quotidiennes. « Des personnes accréditées, dit un célèbre écrivain (3), se lamentent de voir l'ancien régime des hommes du guet (Walclimen) impitoyablement aboli. Une adresse fut présentée à George IV pour le conjurer d'ouvrir les yeux, d'invoquer le nom de l'Éternel, et de rallier autour de lui son peuple, car un complot était formé pour renverser la maison de Hanovre et porter au trône le duc de Wellington , à l'aide des catholiques irlandais qui s'enrôleraient dans la nouvelle police. Les peu-

(1) Wellington était assez indifférent à ces attaques; il se contentait d'appeler la presse rascally, llcentious, etc., injures que celle-ci lui rendait avec prodigalité en l'appelant vieux tratlre et vieille momie. — Voir Stocquelf.r , t. Il, p. 152.

(2) Robert Peel, dans une situation analogue, montra bien plus de tact. Après avoir obtenu le rappel des lois sur les céréales , il n'hésita point A quitter le pouvoir, où sa position était devenue trop difficile. Peut-être le souvenir de ce qui lui étail arrivé en 1830, sous la présidence du duc de Wellington, ne fut pas étranger à cette résolution,

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